Guizot épistolier

François Guizot épistolier :
Les correspondances académiques, politiques et diplomatiques d’un acteur du XIXe siècle


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Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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Richmond le 19 septembre 1849

Ah si j’avais des yeux ou si j’avais Marion. Il n’y a pas moyen. Je vous envoie la lettre de Beauvale, elle vous donnera une idée plus exacte que ce je vous ai dit ce matin de l’affaire de Malte. Quant à la lettre de Berlin, elle traite longuement la question allemande. On cherche à s’entendre avec l'Autriche. Il est probable qu'il y aura deux Allemagnes nord & midi. J'en ai causé ce matin avec Metternich. Il dit que ce serait la guerre. entre elles. & que le feu au centre de l’Europe c’est le feu partout. Selon lui Il n’y a de possible & de sensé que 1815. Il ne sort pas de là. M. de Persigny a fait bien des efforts à Berlin pour faire comprendre la nécessité de donner de la force au Président démontrant qu’il n’y avait possible que Louis B. en France. Il faut donc le soutenir. Le correspondant de Berlin ajoute : la question de dynastie en France embrouillera tout l’avenir de l'Europe. Moi, je ne vois pas cela. C'est une question de ménage. jeudi le 20 septembre. Longue conversation hier avec lord John. Certainement il soutiendra le gouverneur de Malte, & approuve complétement son refus de recevoir les réfugiés, Nous allons voir qui l’emportera de lui ou de Palmerston sur ce point. Le gouverneur [?] est en Angleterre dans ce moment un protégé de lord Minto. Quant au Cap, quoique les habitants ne veulent pas recevoir les Convites, le gouvernement cédera, et fera revenir ceux qui sont déjà partis. Longue discussion commençant par un : " Quel beau rôle vous avez fait à mon empereur ! Vous pouviez le partager avec lui, vous n'aviez qu’à rester tranquille, & & &. Vous voyez tout ce que j’ai dit à la suite. J’ai été très belle vous auriez eu plaisir à m’entendre. Les busy body poussant les révolutions, & puis abandonnant. S’aliénant les gouvernement et les peuples. battus partout. Nous tranquilles d’abord, et puis le reste, finissant par dire. Il y a plus d’honneur aujourd’hui à être Russe qu’Anglais. " Il a voulu expliquer les motifs les nécessités d’intervention partout. Les répliques n'ont pas été difficiles. De tout cela il résulte qu’il est bien bon enfant, qu’on peut tout lui dire, mais je doute qu'il entend souvent tant de vérités. C’est très sain pour un Ministre et puis réflexions générales. Par quoi finira tout ceci. Le bouleversement est si profond qu’il ne peut rien ressortir de raisonnable, de tempéré. Ce sera l'un on l’autre extrême partout. absolutisme, ou démocratie. tous avons trouvé cela spontané ment & simultanément et nous nous sommes quittés sur cette belle perspective. Vous comprenez que j'aime mieux la première & lui aussi. En parlant des nouvelles inventions, il dit : là où il n'y a qu’une chambre, il n'y a plu de gouvernement, il ne vaut pas la peine d'en avoir. Adieu.
Il fait froid, cela ne me plait pas. Je reçois dans ce moment une lettre de Bro[ ?]. Palmerston y est. " Il a grande. envie de l'empire. Il y croit, il déteste les 2 branches de Bourbon, et ne croit pas du tout que l’état actuel puisse durer. Christine & Narvaez cherchent à faire abdiquer la Reine en faveur de sa sœur, et profitant pour cela de l'absence d'un représentant d'Angleterre ! " Est-ce que cela ne voudrait pas dire que Palmerston a envie d’en envoyer. un ? Voilà tout & je finis. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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Brompton Dimanche 11 fév 1849

Dimanche est décidément un bien mauvais jour. Surtout quand je vous ai quittée le Samedi. Je n'ai vu personne, que des gens qui ne disent rien, et à qui on ne dit rien. J’irai ce matin à l'Athenoeum, et j'y trouverai Duchâtel. Mais nous n'aurons évidemment pas de nouvelles d’ici à quelque temps. Nous en attendons plus rien que la fin régulière de l'Assemblée dans deux ou trois mois. Deux ou trois mois sans rien, c’est difficile. Milner m'a envoyé hier un pamphlet qu’il vient de publier : the event of 1848, a letter to the marquess of Lansdowne. Lord Lansdowne a le vol des pamphlets. Celui-ci, est au fond Palmerstonien. C’est la politique de l’Europe, dans ses rapports avec l'Angleterre, Italien et anti Russe. Un billet très amical, auquel j'ai répondu par un billet assez franc. Je passerai aujourd’hui et demain à écrire des lettres.
Cornélis de Witt part demain soir pour Paris. Je veux vider tout ce que j'ai à dire à propos de la dernière lettre dont je vous ai laissé un feuillet que j'espère recevoir demain. Plus je pense à ce travail contre moi, plus je trouve cela misérable et au dessous de la situation. C’est décidément le plus grand mal de mon pays que la situation surpasse infiniment les hommes. Ils n'ont ni l’esprit, ni le cœur assez grand pour ce qu’il y a à faire. Les petites passions ne disparaissent jamais, mais elles tiennent bien moins de place dans un horizon plus haut. Adieu, Adieu, si vous étiez à Londres, ou moi à Brighton, nous causerions sans fin. Mais de loin aujourd’hui, je n'ai rien à vous dire. Je m'irrite d'attendre jusqu’à demain pour savoir comment va votre rhume. Il fait bien beau ce matin. Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot épistolier
265 Paris le 18 septembre 1839, 10 heures

Vraiment ma vie est si triste, que mes nerfs ne pourront jamais se remettre. Et comme ce qui ne se remet pas s'empire, il en résulte à présent que j'ai peut être deux heures passables dans la journée sur les autres 22 où je souffre. Je n’ai encore pas dormi cette nuit je ne voulais pas vous écrire, mais vous voulez que je continue, c.a.d. que je mente, car je ne vous dirai pas tout ce que je pense, je pense trop de choses, et je suis trop malade.
Je suis étonnée de vous voir si arrière en fait de nouvelles. Bourges a été choisi dès samedi soir pour le lieu de la résidence de Don Carlos. Je le savais dimanche matin, mais je ne valais rien dimanche, ni lundi, ni depuis. La Diplomatie apostolique est fort déconcertée de ce dénouement des affaires espagnoles. La révolution triomphe partout. Cela ne peut pas plaire aux orthodoxes. Bulwer a eu un long entretien avec le roi dans lequel il me parait qu’ils ne se sont guère entendus sur les affaires de l'Orient. Elles ne vont pas, tout est en suspens, et il dépend toujours de Méhemet Ali d'embraser l’Europe. M. de Metternich doit être arrivé hier au Johannisberg. Tous les courriers lui sont adressés à lui et il désignera de là M. de Fiquelmont qui reste chargé à Vienne de remplir ses ordres.
Il fait le plus triste temps du monde. De la pluie, du vent beaucoup. Être seule vis à vis de cela, ah quelle vie ! Votre dernier paragraphe ce matin est bien tendre, il m’a fait du bien. Cela vaut mieux que les remèdes de Chermside. Voyez si votre petite lectrice voudrait de moi, je l'enverrais prendre dans ma voiture. Dites moi aussi ce qu'on donne, ce serait pour une heure dans l'avant soirée. Adieu, les crampes reviennent. J’ai peur de vous écrire. God bless you.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot épistolier
254 Paris, jeudi le 2 août 1839, 10 heures

Je ne puis rien vous dire aujourd'hui avant d'avoir vu mon médecin. Il me drogue, et décidera ensuite. Le très petite amélioration que j’éprouve me fait désirer de continuer, là où je ressens du mieux, et surtout là où je me repose. Je ne suis donc pas pressé, mais c’est la saison qui me presse. Ah ! Que de temps perdu à Bade !
Je commence à voir quelques personnes. Bulwer entre autres que j'aime beaucoup. J’ai vu aussi les Brignoles, et Pozzo, Ah mon Dieu quelle destruction ! Je vois aussi mon banquier, j’arrange un peu mes affaires quoique je ne connaisse pas encore au juste l’état de ma fortune. Et puis et avant tout, je cherche une maison. C’est presque aussi difficile pour moi que pour M. de Pahlen, et quel ennui. Mais au bout de tout cela si je la trouve ; pourrai-je l'habiter ? Resterons-nous en paix ? Savez- vous que j’ai de mauvais pressentiments. Il me semble qu'on a beaucoup gâté la situation. C'est bel et bon de dire, de répéter " nous voulons tous la paix." Nous ne la voudrons pas cependant à tout prix, et il me parait que nous nous préparons. M. de Metternich n’est pas hors d’affaires, mais on dit qu’il est hors de danger. Je vous ai dit que c'est un coup de sang qu'il a eu. Sa mort serait une vraie catastrophe dans ce moment.

Midi Le Médecin prétend toujours qu'il me faut les bains de mer, nous verrons, en tout cas je ne m'ébranlerai pas avant mardi. Vous en serez prévenu à temps. M. Démion sort de chez moi, il cherche une maison. Vous ne concevez pas la difficulté que je rencontre à cela, et je répugne tout-à-fait à prolonger mon bivouac à la Terrasse. Adieu. Adieu que nous aurons de chose à nous dire !

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot épistolier
251. Paris lundi 26 août 1839 midi

C’est tout ce que je peux faire que de vous écrire deux mots. Jamais je ne me suis sentie si faible. Je ne sais que faire. Je me repose, je me repose beaucoup au point de n’avoir voulu voir encore personne. Et bien, je me sens plus mal. Je ne dors pas. Mes jambes me manquent. Ma tête s'en va. J’attendrai, avec impatience votre réponse à ma lettre d'hier. Je veux faire ce que vous voulez. Voulez-vous que nous nous voyions à Rouen, il me semble que c’est près de chez vous. Je ne veux rien moi qu’être un peu tranquille et vous voir. Si vous saviez quelle pauvreté que mes nerfs. Le médecin croit que la mer les remettra. Mais que de conditions il faut pour cela ! Il faut trouver quelqu'un qui m’accompagne. Il faut que là je trouve quelque ressource. Car seul vous savez bien que pour moi c’est mourir.
Et l’Orient, quelle bagarre ! Et le ministère Anglais quelle pauvre. situation ! Il me semble que tout le monde est malade comme moi. Adieu. Adieu. N'ayez pas de rhumatisme et ayez toujours pour moi la même affection, la même. Adieu. Adieu.
Lord Beauvale m'écrit de Vienne. "Je suis retenu ici pour ces affaires turques où nous ne ferons pas grand bien. L’avantage d'être cinq est d'empêcher les grosses sottises, mais pour faire quelque chose de bon s’est une machine trop compliquée. Il y a toujours des roues qui tournent en sens contraire. Comment voulez-vous que cela marche ? "

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
Guizot épistolier
253 253. Du Val-Richer. Vendredi 20 août 1839, 7 heures

On dirait depuis hier que je vais être pris d’un rhumatisme à l’épaule gauche. J’y ai une douleur assez vive, et j’ai quelque peine à élever le bras. J’ai déjà ressenti quelque atteinte de cette douleur-là. Il faut se frictionner, se couvrir l’épaule de laine et attendre.
J’ai eu hier des nouvelles de St Pétersbourg. Voici en quels termes. " Ma besogne d’observation et de discernement est devenue plus curieuse depuis la crise d'Orient. Je ne lui vois aucune autre solution que de faire de l’Empire ottoman un théâtre pour le commerce européen un territoire administré tant bien que mal vous le patronage commun. Quant à l'existence politique, il n’y faut plus penser. Je n’ai pas eu un moment d’inquiétude sur le maintien de la paix. Il eût fallu, pour la mettre en péril, que Constantinople fût menacé comme en 1833. Le pays où je suis est vivement blessé dans son amour propre ; ses intérêts réels, ses projets positifs ne sont pas en péril. " C’est du 10 août.
J’ai parlé à ma mère de ce que vous désirez. Elle cherchera. Elle n'a personne sous la main Elle m'a demandé si vous étiez facile a vivre. J’ai répondu oui, très facile pour qui lui plaira ; sinon, impossible. Mad. de Telleyrand écrit qu'elle s'ennuie à Baden, que tout le monde s'y ennuie, et que plus il y vient de monde, plus il y vient d’ennui. J’ai peur que Mad. de Talleyrand ne soit destinée à s'ennuyer beaucoup dans l'avenir. Elle le supportera plus fortement que vous. Elle se fera de petites affaires et de petits passe-temps qui ne sont pas à votre usage. Mais le mal sera là.

9 heures
Je suis charmé de vous écrire à Paris, en attendant que je vous y voie, nous arrangerons le moment de ma course Ne me laissez pas sans nouvelle pendant tout votre voyage. Un mot, si deux vous fatiguent. Vous savez qu’il y en a un qui est toujours excellent. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
Guizot épistolier
250 Du Val Richer, mardi 20 août 1839 6 heures et demie.

Quand nous sommes ensemble je veux bien vous parler de vous-même, vous reprocher vos défauts, vous quereller. De loin, non. tout est si sec de loin, si absolu ! Il ne faut se dire de loin que de bonnes et douces paroles. Il n'y a pas moyen de donner aux autres leur vrai sens et qui sait à quel moment elles arrivent ? Toutes les fois que je me suis laissé aller à vous gronder de loin, j’y ai eu regret. Quand vous voudrez que je vous gâte, allez vous en. Je ne serai tranquille à présent que lorsque je vous saurai quelqu'un pour vous ramener. J’aimerais mieux Mlle Henriette que tout autre. Quel âge a-t-elle ? Est-elle d’une bonne santé ? Je demande tout cela pour chercher à me persuader qu'elle ira vous rejoindre.
Je suis quant à l'Orient, dans une disposition désagréable. Je suis convaincu que si la question ne s’arrange pas, c’est-à-dire ne s’ajourne pas, c'est bêtise, inaction, défaut de savoir dire et faire. Mettez quatre hommes d’esprit en Europe, à Pétersbourg, à Vienne, à Paris et à Londres, avec celui qui est à Alexandrie Faites que ces quatre hommes d’esprit voient l'affaire comme elle est réellement et se voient eux-mêmes comme ils sont réellement, il est impossible qu’ils ne prennent pas le parti, gardant chacun sa position, réservant chacun son avenir, d'agir au fond de concert. Nous avons tous un intérêt dominant, le même, et auquel longtemps encore tous les autres doivent être subordonnés. Vous Europe orientale, qui n’avez point fait de révolutions votre intérêt dominant est qu'elles ne commencent pas. Nous, Europe occidentale, qui en avons fait notre intérêt dominant est qu'elle ne recommencent pas. Nous avons tous à nous reposer, et à nous affermir, vous dans votre ancienne situation, nous dans notre nouvelle. Et territorialement, le fait est le même.
Vous avez gagné en 1815 ; nous ne demandons rien. Nous avons accepté et maintenu en 1830, à la sueur de notre front le statu quo que vous aviez acheté, contre nous en 1815, de tant de votre sang. Le moment est-il venu de le remettre en question ? Et si l'affaire d'Orient ne s’ajourne pas, il sera remis en question, et bien autre chose avec. De quoi s’agit-il au fait ? D'imposer à la Porte l’indépendance réelle du Pacha, au Pacha la paix stable avec la Porte et d'attendre. Si on se met d'accord sur ce but, on y arrivera infailliblement à quelles conditions ? Qui en aura l'honneur? Qui restera à Constantinople avec le plus d'influence ? Qui en aura à Alexandrie ? Questions secondaires, très secondaires, quelque grandes qu'elles soient.
Il faut avoir une idée simple et la placer bien haut au dessus de toutes les autres. On ne se dirige que vers un fanal très élevé et on ne marche réellement que quand on se dirige, vers un but. La révolution française à eu une idée simple ; elle a voulu se faire. La Ste alliance a eu une idée simple ; elle n’a pas voulu de révolution. L’une et l'autre a réussi : réussi quinze ans, vingt ans, comme on réussit en ce monde ; réussi pour son compte et dans ses limites, le seul succès qu’on puisse sensément prétendre. La folie de la révolution française était de vouloir se faire partout. La folie de la Ste Alliance était de vouloir empêcher la révolution française de s'accomplir. L’une et l’autre a échoué dans sa folie et réussi dans sa propre et vraie cause. La leçon est claire car elle est complète, aujourd'hui encore, pour je ne sais combien de temps, l’idée simple de l’Europe doit être la paix. Et si la paix est troublée à cause de l'Orient, ce ne sera pas à causé de l'Orient, mais à cause de la bêtise de l’occident et de l'orient chrétien. Il y a une chose dont je ne me corrigerai jamais, c’est de croire que, quand on a raison on peut réussir.
Mon honnête Washington, qui avait plus d’esprit que bien des coquins, ne se faisait aucune illusion sur les sottises de ses concitoyens ; mais je trouve à chaque pas dans ses lettres cette phrase. I cannot but hope and believe that the good sense of the people will ultimately get the better of their prejudices. Aux mots the people j'ajoute les mots and the governments, et je dis comme Washington. Je me donne pourtant deux sottises à surmonter au lieu d’une.

9 h. 1/2
J’attends chaque matin votre lettre avec bien plus que de l’impatience. Quand n'en attendrai-je plus ? Quand serons-nous réunis ? Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot épistolier
245 Baden Samedi le 17 août 1839

Je ne puis que vous répéter la même chose, toujours la même chose. Mes nerfs sont dans un état abominable. On cherche, on espère trouver demain, après demain, dès que ce sera trouvé. Je pars. Je n’en puis plus. Je vais plus mal tous les jours. Ecrivez toujours à Bade jusqu’à nouvel avis. Les nouvelles de Constantinople du 1er août sont en contradiction complète avec ce que vous me mandez. Vous me dites " Nous n’interviendrons pas entre Musulmans." Et on mande de Constantinople que les 5 puissances se chargent des négociations entre le Pacha et le Sultan. Expliquez-moi cela. Tout est singulier dans cette affaire.
Je voudrais bien qu’elle m'occupât assez pour m’étourdir sur mes propres maux, mais ils sont là toujours là, et il faut que je quitte Bade si je ne veux pas mourir. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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247 Du Val Richer Vendredi 16 août 1839 9 heures

Tenez pour certain que nous nous ne pensons pas à autre chose, qu’à maintenir le statu quo en Orient. Nous ne demanderions pas mieux que de le maintenir tout entier : nous serions volontiers, là, aussi stationnaires que M. de Metternich. Mais quand nous voyons tomber quelque part de l’édifice, et quelqu'un sur place qui essaye d’en faire une nouvelle maison, nous l'approuvons, et tâchons de l’aider, ne pouvant mieux faire. C’est ce qui nous est arrivé en Grèce, en Egypte ; ce qui nous arriverait partout où viendrait un autre Méhémet Ali. Sans compter que ce pays-ci a le goût du mouvement de la nouveauté des parvenus gens d’esprit que partout où il les rencontre, il prend feu pour eux, et que son Gouvernement est bien obligé de faire un peu comme lui. Ce que nous ne voulons pas, c’est que Constantinople se démembre au profit de Pétersbourg ou de Vienne. Et notre principale raison de ne pas le vouloir, c’est que le jour où cela arriverait, il faudrait que quelque chose aussi, vers le Rhin ou les Alpes se démembrât à notre profit. Nous pressentons que nous sérions forcés de vouloir ceci, qu'on nous casserait aux oreilles qu’il faut le vouloir, et nous n'avons nulle envie d'être mis au défi de courir cette grande aventure ou de passer pour des poltrons si nous ne la courons pas. Nous sommes pacifiques, très pacifiques, et nous ne voulons pas être poltrons.
Je dis nous, le pays. Voilà toute notre politique sur l'Orient. Et pour soutenir cette politique là, on pourrait nous faire faire beaucoup de choses. Nous regarderions comme un acte de prudence des combats sur mer, au loin, pour éviter une guerre continentale et à nos portes. Nous souhaitons, le statu quo en Orient parce qu'il nous convient en Occident. Le démembrement de l'Empire turc, c'est pour nous le remaniement de l’Europe. Le remaniement de l’Europe personne ne sait ce que c’est. Et nous sommes un pays prudent, très prudent, quoiqu'il ne soit pas impossible de nous rendre fous encore une fois, nous le sentons, et n'en voulons pas d'occasion. En tout ceci l'Angleterre pense comme nous et nous nous entendons très bien. Mais elle a une autre pensée qui n’est qu'à elle, et qui nous gêne dans notre concert. Elle ne veut. pas qu’il se forme dans la Méditerranée aucune Puissance nouvelle ; ayant des chances de force maritime et d'importance commerciale Elle ne le veut pas, et pour la Méditerranée elle-même, et pour l'Inde. De là son inimitié contre la Grèce et contre l’Egypte ; inimitié qu'elle voudrait nous faire partager, ce dont nous ne voulons pas n'ayant point d'Inde à garder, et ne craignant rien pour notre commerce dans la Méditerranée. L'Angleterre voudrait s’enchaîner, et nous enchaîner avec elle au statu quo entier, absolu, de l'Empire Ottoman. Nous ne voulons pas. parce que nous ne le croyons pas possible, parce que nous n'y avons pas un intérêt aussi grand, aussi vital que l’Angleterre ; parce que l'entreprise si nous nous en chargions ensemble pèserait bientôt sur nos épaules plus que sur les siennes et nous compromettrait, bien davantage en Europe. Voilà par où nous nous tenons et par où nous ne nous tenons pas l'Angleterre et nous. En ce moment l'Angleterre nous cède ; elle renonce à poursuivre son mauvais vouloir contre l’Egypte. Elle y renoncerait, je crois très complètement, si elle était bien convaincue que de notre côté nous tiendrons bon avec elle pour protéger contre vous soit le vieux tronc, soit les membres détachés et rajeunis de l'empire Ottoman. Elle doute ; elle nous observe. Il dépend de nous de la rassurer tout-à-fait, et en la rassurant de lui faire adopter à peu près toute notre politique.
Vous savez l’Autriche. Jamais je crois, nous n'avons été si bien avec elle. Elle est bien timide ; elle est si peu libre de ses mouvements que la perspective de la moindre collision, même dans l'Orient et pour l'Orient seul, l’épouvante presque autant que celle du remaniement de l’Europe. Cela se ressemble en effet un peu pour elle car elle tient à l'Orient et à l’Occident ; ses racines s'étendent des sources du Pô, bouches du Danube, et l’ébranlement va vite de l’une à l'autre extrémité. Cependant je crois que si elle y était forcée, si les habilités dilatoires perdaient toute leur vertu, elle agirait avec nous, et qu'elle l’a à peu près dit. Si c’est vous-même qui pacifiez l'Orient, qui présidez à la transaction entre Constantinople et Alexandrie, qui donnez un trône au Pacha pour ne pas cesser de protéger vous-même le Sultan sur le sien, il n’y a rien à dire. Vous aurez bien fait, et nous n'en serons pas très fâchés. Vous aurez gardé votre influence ; nous aurons obtenu notre résultat.
N'est-il pas très possible que tout finisse ainsi du moins en ce moment, et que sous les mensonges des journaux, sous les fanfaronnades des Gouvernements, au fond nous agissions tous à peu près dans le même sens, n'ayant pas plus d'envie les uns que les autres de rengager les grands combats ? Je suis bien tenté de le croire. Samedi 9 heures Pas de lettre ce matin. Cela me déplaît toujours beaucoup et m'inquiète un peu. Adieu. Adieu à demain. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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242 Du Val-Richer, lundi 12 août 1839 6 heures

On a été peu étonné de votre refus des conférences de Vienne. On s’y attendait malgré le Gascon du Danube et ses espérances. Il en résulte ceci que trois, au lieu de quatre agissent de concert, et se le promettent ; l’une, timidement, mais pourtant positivement et de très bon cœur au fond ; l'autre, avec un peu d'humeur contre l’égyptien, mais la témoignant sans la prendre pour règle de sa conduite. Elle voulait reprendre de force la flotte turque, prendre même la flotte égyptienne. Elle y a renoncé. Nous ne sacrifierons pas l’Egypte. Nous suivrons la politique que j'ai indiquée. Nous maintiendrons de l'Empire Ottoman tout ce qui ne tombera pas de soi-même. Et quand ce qui tombera paraîtra en mesure de se reconstituer sous quelque forme nouvelle et indépendante, nous le favoriserons. Nous ne nous chargerons pas de tout régler en Orient ; mais nous n’y serons absents nulle part. Nous n’interviendrons pas entre Musulmans; mais nous n'approuverons pas que d'autres interviennent pour achever là ce qui peut vivre encore, ou étouffer ce qui commence à vivre. C'est là le principe, l’idéal, comme on dit en Allemagne. Je crois que la politique pratique y sera assez conforme.
Thiers est encore à Paris tenant sur l'Orient un langage pacifique ; plus aigre que jamais contre MM. Passy et Dufaure qui le lui rendent bien. Je ne sais ce qui s’est passé récemment entre eux ; mais pendant quelque temps Thiers avait paru ménager Dufaure. Aujourd'hui il le traite fort mal, & chez lui devant tout le monde, le met au dessous de M. Martin du Nord Rien de nouveau du reste. Vous conviendrez qu'il y aurait du guignon si je me brouillais, avec le Duc de Broglie à propos de Mad. de Staël. Grace à la liberté de la presse il n’y a point de mensonge, si sot qu'il ne se trouve quelqu'un pour le dire. En attendant que nous soyons brouillés, j’ai eu hier des nouvelles du Duc de Broglie. Il va venir en Normandie pour le Conseil-général, et compte toujours passer l’automne, en Italie, avec sa fille et son fils, jusqu'à la session.
Dès que vous le pourrez, envoyez-moi la note des effets que vous voulez faire entrer en France et l’indication du bureau de douanes c’est-à-dire de la ville par où ils doivent entrer. Je l’enverrai au Directeur général des douanes en le priant de donner des ordres à ce bureau pour en autoriser l'entrée. Je crois que cela se pourra pour toutes choses puisque toutes sont des meubles anciens, et uniquement destinés à votre usage. Ne vous en embarrassez pas et laissez moi faire. Il faut seulement que je puisse désigner la nature des effets, et le point d'arrivée. Faites-vous adresser de Pétersbourg un état bien complet des caisses, de leurs numéros et de ce que chacune contient.
Je reviens aux dents des enfants français, c’est-à-dire des miens. Je ne réponds que de ceux-là. Si vous y aviez été vous auriez été content de leur petit courage, malgré le mouvement nerveux de Pauline. L'affaire a duré trois minutes, tragédie sans pathétique et sans longueur. Mais je tenais à y être moi-même. En tout, je tiens à témoigner, beaucoup de tendresse à mes enfants, et à ce qu’ils y comptent. La tendresse manque à ce lien-là, en Angleterre, et à presque toutes les relations de famille. C’est un grand mal. Toute la vie s'en ressent. Je vous disais l'autre jour qu'en fait d’éducation morale ou physique l’atmosphère, le régime et beaucoup de liberté, étaient tout à mon avis. J’ajoute beaucoup d'affection.

9 heures
Quand je suis triste pour vous, où par vous, je vous le dis. N'y voyez jamais que ce que je vous ai dit. Je veux savoir le mot qui vous a blessée. Quel qu’il soit j’ai eu tort de le dire & vous avez eu tort de vous en blesser. Je vous aime bien tendrement, et c'est mon plaisir de vous soutenir. Adieu. Adieu. J’ai beaucoup de choses à vous dire Demain.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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238 Baden le 10 août Samedi 1 heure

Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Savez-vous bien que c'est là ce qui m’empêche de me bien porter. Il me semble que si vous étiez auprès de moi je serais bien, tout à fait bien. Que de fois je m'en suis saisie de ce besoin, ce désir d’aller où vous êtes, de causer avec vous, de vous dire tout. Ce n’est qu’avec vous que je sais parler, ce n’est que vous que j'aime à entendre. Je n'ai que tristesse, et ennui là où vous n'êtes pas. Vous me manquez bien plus que moi je ne puis vous manquer. Soyez bien sûr de cela. Les Anglais disent ici que Lady Cowper sera à Wisbade demain. Elle ne m'en a pas dit un mot. Si elle venait en effet cela changerait un peu mes plaies. Je ne retournerai pas à Paris avant de l'avoir vue. Et puis ensuite l'Angleterre ne m'irait plus du tout, car sans elle il y aurait bien de l’isolement pour moi.

5 heures Voici votre lettre. Je suis bien aise de voir que nous admirons Méhémet Ali ensemble et pour la même chose, je crois vous avoir parlé de sa note aux consuls. Aujourd’hui on dit ici que les flottes anglo-françaises ont demandé l’entrée dans les Dardanelles et que le Divan la leur a refusé. Dans tous les cas l’Orient devient une très grosse affaire et qui a un aspect imposant dans son ensemble et dans ses détails. On dirait que l’Europe a disparu ; tout est aujourd’hui à Alexandrie et Constantinople. Le temps est un peu beau aujourd'hui. Nous avons eu froid tous ces jours passés. Je me promène également par le beau et par le mauvais temps, parce que je m'ennuie. Ah, que je m’ennuie. Vous ai-je dit que je lis la Révolution par Thiers ? Je suis au 6ème volume. Et bien, cela m’enchante. Ai-je le goût mauvais ? Adieu, je n'ai pas de nouvelle à vous dire ? Je me lève toujours à 6 heures. Je reste dehors jusqu'à 8. J'y retourne de 10 à 11. J'y retourne encore de 2 à 4. (dans l’intervalle j'ai déjeuné et dormi. J'ai fait ma toilette, & &) Je dîne à 4 heures. Je ressors à 5 1/2. Et je ne rentre que pour me coucher à 9 heures. Je mène toujours quelqu'un avec moi en calèche. Marie et la petite Ellice. ma nièce. Mad Welesley. Aujourd'hui Madame de la Redorte. A 9 1/2 je suis dans mon lit. Mais je ne dors pas.
Adieu. Adieu. Avez-vous bien envie aussi de me revoir ? Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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235 (hier devait être 234) Du Val Richer, Lundi 5 août  1839 9 heures

Je n’ai trouvé hier en arrivant que votre 228. Vous voulez que je vous pardonne votre abattement. Je vous pardonne tout. Mais que sert le pardon ? Pas plus que ne ferait le reproche. Vous me donnez un sentiment auquel je suis peu accoutumé, celui de l’impossibilité, sentiment très pénible à placer à côté de beaucoup d'affection. Je ne sais pas si je l’accepterai jamais. Mais nous sommes trop loin pour que je vous dise tout ce que je voudrais ce que je devrais peut être vous dire. Je compatis peu, je l'avoue à votre ennui d’un notaire, deux témoins pour un nouveau plein pouvoir qui finira tout promptement. Finir promptement, c'est votre salut, c'est votre repos ! Je ne l'espérais pas. Et quand mon attente est trompée en bien, je suis un peu content et un peu reconnaissant envers la providence. Une faveur si rare? Jamais peut-être je n'ai plus désiré vous voir et causer avec vous qu'aujourd'hui. Je ne sais si tout ce que je vous dirais vous paraîtrait doux ; mais je suis sûr que ce serait sain pour vous. Car encore une fois, je vous aime trop pour accepter, l'impossibilité.
Parlons d’autre chose. Est-il vrai, comme on me l'écrit, qu'il est question d’un voyage de l'Empereur à Odessa avec le grand duc et M. de Nesselrode ? Personne ne peut prévoir aujourd'hui ce qui arrivera de ce côté. Un enfant Roi, une vieille Sultane-mère, deux jeunes négresses-maitresses, un vieux vizir haineux, un vieux Pacha vainqueur, toutes les habiletés de l’Europe diplomatique ne gouverneront pas cela. Nous sommes au hasard. La discorde est grande dans la gauche. Les projets de réforme électorale déplaisent à la plupart de ceux qui les acceptent, & ne sont pas acceptés de ceux à qui ils voudraient plaire. Ce sera, pour la prochaine session, un grand et bon champ de bataille. Je voudrais que ces deux questions, la réforme électorale et l'Orient restassent un peu longtemps sur le tapis. Nous avons besoin, pour nous former, de questions graves, pressantes, mais suspendues sur nos têtes, qui menacent de devenir, et ne deviennent pas tout à coup de grands événements. J’aurai probablement cette satisfaction.
Ma mère est mieux, et mes filles très bien. C’est demain, 6 août, le jour de naissance d'Henriette. Il y a dix ans. J’étais bien heureux !

9 heures
Voilà le n° 229. Je répondrai demain avec détail sur votre affaire du capital anglais. Je veux revoir le texte des lois. Mais en principe, il ne nous importe pas qu’on soit ou non étranger. Les biens de toute espèce, meubles ou immeubles qui se trouvent sur notre territoire sont régis par nos lois quelle que soit la nationalité du possesseur. Il me manque en effet beaucoup. Vous avez pleine satisfaction. Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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224 Baden le 25 juillet jeudi 1839 8h.

Voici encore votre N°222 vous m’avez envoyé vos lettres deux jours de suite comme je vous l’ai proposé ; et moi attendu que vous me redemandiez l’alternat je ne vous ai pas écrit avant hier. Il y a confusion dans le ménage, mais j’aime mieux ce que vous avez fait que ce que vous avez dit. Et peut-être me rendrez-vous ceci à l’inverse. Je vous écris par un orage effroyable. Il n’y a que cela à Bade. C'est insoutenable. Et je n’aime pas l'orage par dessus la solitude. J'ai cependant quelques petites distractions, mais bien petites. Le Prince Emile de Darmstadt, M. de Blittersdorff qui a de l'esprit et qui sait des nouvelles. Le prince de Montfort fils de Jérôme Bonaparte qui est bête ! Le comte Buol, très agréable. Le prince Emile regarde l’affaire du mariage comme décidée. Il m’a conté beaucoup de détails qui m'ont intéressés. Mon grand Duc était amoureux de l'Angleterre moins la petite Reine qu’il n’aime pas du tout, et il a raison.
Voici la Turquie en train de redevenir plus que jamais la grosse affaire de l'Europe. Outre la destruction de l’armée turque en Syrie, le Capitaine Pacha est parti avec sa flotte en dépit des ordres de Constantinople et attend à Rhodes comment les partis vont se dessiner en Turquie. c.a.d. qu'il donne à tous les autres Pachas l'exemple de l’indépendance. Dans cet état de choses la crise de l’Empire ottoman est imminente et nous ne tarderons pas à reparaître sur la scène. J'ai des lettres de Lady Cowper, de Lady Granville. J'ai peu de forces pour répondre. Je suis toujours fatiguée, sans jamais rien faire pour cela, car je marche fort peu. Mad. de Flahaut m’invite beaucoup à aller la trouver à Wisbade, elle y sera dans huit ou dix jours. Si Bade ne me plaît pas plus qu’il ne m’a plu jusqu'ici, il se peut que j'y aille. Et cependant je suis les déplacements. Tout est pour moi un effort.

5 heures. Voici votre lettre. Décidément tous les jours est une bonne invention et j'y reste pourvu que vous y restiez. Nous faisons un peu comme lorsqu'on marche ensemble. hors de mesure et que chacun de son côté cherche à la rattraper ? Je parie que maintenant vous allez être en défaut. Je me suis séparée de Malzahn aujourd'hui avec regret. Sans avoir beaucoup d'esprit, il en a et du jugement. Il connait bien les affaires. Cela me faisait une ressource. Il vaut mieux qu'Armin, vous l’aimeriez à Paris, et son extérieur est parfaitement bien. Il m’est venu aujourd'hui une nouvelle vieille connaissance le Prince Gustave de Muklembourg Schwerin oncle de la duchesse d’Orléans. C'est un ennuyeux, mais plein d’humilité et bon garçon je crois.
Je vous demande pardon de la mauvaise tournure de me première feuille. J'ai pris la feuille à rebours Il y a de grands commérages et de grands scandales à Bade. Et cette pauvre petite Madame Welleiley fort gentille et innocente petite femme est fort troublée d'un bien vilain article qui a paru dans les journaux Anglais sur son compte. Son mari n’a pas assez d’esprit pour traiter cela comme il convient, et je crains qu’il ne soit cause de plus de publicité qu’il n’est nécessaire. Les procès sont des bêtises.
Adieu Adieu. Voulez-vous avoir un mot de M. Royer Collard à propos de l’effet qu’a produit la commutation de la peine de Barbés " tout n’est pas perdu, quand la lâcheté révolte. " Je vous prie d'oublier que c’est moi qui vous ai dit cela. Adieu encore mille fois de tout mon cœur.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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N°143. Longchamp dimanche 4 heures

Je suis ici toute seule et bien triste. Je viens d’apprendre la mort de Mad. de Broglie. Je ne saurais vous dire ce que cela m’a fait éprouver. J’ai versé de silencieuses larmes. L'heureuse femme ! Personne n’a mieux mérité le ciel. Comme elle a été charitable, comme elle a été bonne pour moi. Je lui en ai trop peu montré ma reconnaissance. Mais il me semblait que je l'ennuyais un peu, & cette crainte a fait que je me suis approchée d’elle moins souvent que je ne le désirais. Son pauvre mari ! Quelle perte ! Je viens de sa maison où j’ai appris cette affreuse nouvelle. J’ai traversé le bois de Boulogne en pleurant. J'arrive ici je pleure, et je vous écris parce que j'ai besoin de pleurer auprès de vous.

Lundi
Je vous demande pardon de cette feuille de papier, je n’ai pas trouvé autre chose à Longchamp. Je continue. Votre lettre ce matin est aussi triste que moi. Je pensais bien hier en pleurant, que dans ce même moment vous pleuriez, et à Broglie. Restez y. Dites-moi comment est ce pauvre duc, dites-moi des détails. Je ne pense pas à autre chose. J'ai les yeux bien rouges ce matin. Hier j'ai été obligé de faire les honneurs d’un grand dîner chez M. de Pahlen. J’étais si triste que j'ai bien mal rempli mes devoirs. Le soir il m’a fallu aussi recevoir mon monde habituel. Mais à onze heures j'ai levé la séance, car je n'en pouvais plus. Il m’était venu beaucoup de monde. Ce que j’ai appris de plus nouveau c’est les dernières nouvelles que votre gouvernement a reçu sur Louis Bonaparte. Si la diète lui demande d’opter entre sa qualité de Français & de Suisse, il répondra qu’il est français, et il sortira immédiatement & spontanément de Suisse. Si cette question ne lui est pas posé, il ira établir son quartier général à Genèves. L’affaire Belge est dit-on rompue par le fait du Roi des Pays-Bas c-a-d qu’il ne veut aucune modification aux 24 articles. Ceci était un on-dit mais pas encore officiel. J'ai eu des lettres de Lord Aberdeen, & de M. Ellice. Lord Aberdeen ne comprend pas que l'Angleterre puisse éviter des discussions très sérieux avec la France au sujet du blocus en Amérique, and some procedings au the coast of Africa. Cela lui semble très grave.
Il parle du ministère anglais avec le dernier mépris et il ne croit pas possible qu'il résiste vu de que ce sentiment de mépris devient tout à fait général. Il dit aussi que depuis le protecteur Sommerset il n'y a jamais eu d'homme dans une situation pareille à celle de Lord Melbourne et que son pouvoir sur la Reine est absolu. Ellice n'attend les réponses de Lord Durham que le 8 du mois prochain. Il est d’opinion que Durham restera au Canada j'ai essayé hier de marcher, j'essaierai. encore aujourd’hui.
Mon fils Alexandre ne me reviendra que dans les premiers jours d'octobre. Marie le 7. Je passerai à la Terrasse probablement avant. Le grand duc est à Berlin. Je ne sais que ce fait. Je n’ai pas un mot de mon frère, ni de mon mari. Adieu. Je suis si accablée de cette mort. Je pense tant à cette angélique femme, à son pauvre mari, à votre chagrin car vous en avez beaucoup. Je vous aime, je vous aime de tout mon cœur. Adieu. Adieu.

Auteurs : Vitet, Louis, dit Ludovic (1802-1873)

Auteurs : Croker, John-Wilson (1780-1857)

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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139. Paris, le 20 Septembre jeudi, 11 heures

Quelle lettre charmante ! Que je vous aime ! Voilà de mauvaises journées excellentes, elles ont tout ramené, rétabli. Et je me sens heureuse ! Maintenant reprenons un peu l'arriéré. Je veux vous parler de mon mari. Voici la copie textuelle de sa lettre. Lady Granville jure encore que le silence était commandé par l'Empereur mais que voyant que j’étais prête à l’accuser haut & ferme comme j’avais fait sur la question de l’argent, il a commandé à mon mari de m'écrire. C’est un peu for fetched je crois, cependant il faut convenir que mon mari n’explique rien. Mon frère n’arrivait que le lendemain. J'attends ce qu'il me mandera sur ses entretiens avec mon mari. Je viens d’adresser une lettre à Bâle, sans récrimination, & reprenant le ton du journal.
Marie est partie. Le conseil de mes amis Granville (car elles ont tenu conseil. Lady Granville, Mad. Appony & la petite Princesse) est qu'à son retour on exige d'elle un changement total de manières envers moi ; ou bien que je la renvoie à ses parents.
Lady Granville est pour moi plus charmante que jamais. Les Holland sont désolés de ne pas trouver un seul grand homme à Paris. Je ne leur laisse pas le moindre espoir. Enfin ils se rabattent sur Berryer que je promets un jour. Je vais lui écrire. Lord Holland a eu un long tête-à-tête avec le roi hier. Mylady ne peut pas être reçue à la cour ne l’étant pas à la cour d'Angleterre. Je crois que le Roi se propose de la surprendre le jour où elle ira visiter Versailles. J’ai dîné chez Lady Granville. Avant-hier à Chatenay, hier chez la petite Princesse.
Je devais aller à Chatenay en tête-à-tête avec Humboldt. Palmella est venu le rompre, nous y avons été à trois. Humboldt plus bavard qu’il n’est possible d'imaginer même après l’avoir entendu, et d'une indiscrétion complète. Je vous manderai un autre jour toutes les curieuses confidences qu'il m’a faites. Nous avons trouvé à Chatenay mon ambassadeur qui était fort chagrin que je n'y fusse pas venue avec lui, mais il aime la voiture fermée que je déteste. Le chancelier impayable. Je n’ai rien vu qui ressemble plus à la province. M. Salvandy un peu rêveur, mais se posant toujours, Madame de Castellane agaçant Palmella. M. & Mad. Ducazes, lui, qu'il m’est impossible de comprendre ; & elle impossible de regarder le baptême est décidément remis au 1er de mai.
Les chambres se réuniront le 15 Décembre. Voilà les nouvelles qu'on y disait.
Lady Elisabeth Harcourt vient de mourir subitement à Milan, deux jours seulement de maladie. Une inflammation d’entrailles. C’est très frappant cette mort. Elle avait l’air si vivante, si animée. Je suis très inquiète de ce que vous me dites de Mad. de Broglie. Ne manquez pas de me dire tout ce que vous en savez. J’ai les nerfs très mauvais aujourd’hui. Je ne puis rien faire posément. Je me hâte. Je griffonne. Connaissez-vous cela ? Comme il y a longtemps que nous ne sous sommes écrit tout ! Il me parait que j'ai un arriéré d’un an.
Le Roi de Bavière est tombé malade de la fatigue que lui a donné l’Empereur. Il l’a tenu 7 heures à cheval, & qu’il n’avait jamais fait de sa vie. Partout on est bien aise de voir finir en visite. Les Affaires vont mal en Suède. Tout le nord de l'Europe est en assez mauvaise disposition. L'armistice de Milan est superbe. C'est l’Empereur tout seul qui l’a voulu. M. de Metternich n'y a pas la moindre part. N’est-ce pas étrange. Ce pauvre imbécile n’a eu qu’une seule volonté, et celle-là et le plus grand, le plus généreux acte la plus habile coup d’état. On parle beaucoup des tendresses entre M. de Metternich & Thiers. M. de Ste Aulaire le mande à M. Ducazes avec détail. Les Anglais sont très fâchés du change ment de ministère en Espagne. Les Affaires y vont très mal pour la reine. Mais vous verrez que don Carlos ne saura pas en tirer parti du tout.
Adieu. Adieu. Nous nous aimons beaucoup, beaucoup. C'est charmant ! Vous ne manquez pas de continuer n'est-ce pas ? C’est-si joli d'être bien aimée. Adieu.

Auteurs : Austin, Sarah (1793-1867)

Auteurs : Humboldt, Alexander von (1769-1859)

Auteurs : Orléans, Henri d' (duc d' Aumale) (1822-1897)

Auteurs : Orléans, Louis Charles Philippe Raphaël d' (duc de Nemours) (1814-1896)

Auteurs : Lenormant, Amélie (1803-1893)

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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228 Du Val-Richer, Samedi 27 Juillet 1839 8 heures

Je suis seul, très seul. Non pas seul comme vous, hélas ! Je suis entouré de gens qui m’aiment, qui s'occupent de moi, qui ont besoin de moi. Mes enfants sont bien gentils bien affectueux. Ma journée est très pleine de personnes et de choses. Mais moi, je vous le répète, moi, je suis très seul. Je suis seul quand je ne me donne pas tout entier. Je suis seul quand je ne trouve pas tout ce qui me plaît, quand je rencontre, non pas des défauts ; que m'importent les défauts ? Mais des lacunes, des impossibilités. On me dit et vous-même me dîtes que je suis orgueilleux. Je ne puis pas être heureux de haut en bas. Je ne puis pas aimer de haut en bas. Je veux que les yeux qui me charment soient là, devant moi, à la hauteur des miens ; et aussi les idées, les instincts, les goûts, les désirs, comme les yeux. Je veux admirer et me soucier qu’on m'admire. Que personne n'entende jamais, ne sache jamais ce que je vous dis là. Pour rien au monde, je ne voudrais affliger ou blesser une affection tendre, un dévouement vrai ; ils sont si rares, & on les mérite si peu quand on ne les rend pas tout entiers ! Je vous dis qu’avant le 15 juin, j'étais seul et m’y étais résigné, qu'aujourd'hui je suis seul et ne m'y résigne pas.

3 heures
Voilà bien du nouveau en Orient. Le protectorat Européen et le Protectorat Russe se disputaient Constantinople. Elle se place sous le protectorat égyptien. A la barbe des Chrétiens divisés, les Musulmans se rallient. Je suppose que cela déplaira beaucoup chez vous. C'est évidemment un tour de M. de Metternich et du Roi Louis- Philippe. Que dira l’Angleterre ? Elle déteste l’Egypte. Serait-ce tout bonnement un coup de tête du jeune Sultan, et de ses Conseillers qui auraient voulu trancher d’un seul coup & eux-mêmes toutes les questions ? Méhémet Ali Généralissime de l'Empire Turc ! Méhémet. Ali à Constantinople pour présider au début du nouveau règne. Si toute l’Europe s'en arrange, il n’y a plus d'affaires-là, pour quelque temps. Si elle ne s'en arrange pas, les grandes affaires commencent. Encore une fois, dites-moi qui a fait cela, M. de Metternich, les Turcs seuls, ou peut-être Méhemet lui-même, par son argent et ses amis à Constantinople. Je ne vois que votre Empereur qui ne puisse pas l'avoir fait. l’acceptera-t-il ?
Il m'est arrivé ce matin bien des nouvelles. Vous savez le dehors ; voici le dedans. Des conférences ont eu lieu ces jours derniers, entre les meneurs de la gauche, députés et journalistes sur la conduite à tenir d’ici à la prochaine session notamment sur la réforme électorale. M. Barrot y présidait. Voici ce qui s’y est passé. La proposition du suffrage universel a été écartée. Il en a été de même de l’élection à deux degrés quoiqu'elle ait été vivement soutenu par quelques personnes. De même aussi de la réunion de tous les électeurs de chaque département en un seul collège siégeant au chef lieu du département, et nommant ensemble tous ses députés.
On a adopté.
1° La suppression de tout cens d'éligibilité. Le premier venu pourra être député sans payer un sou d'impôt.
2° L'admission, comme électeurs de tous les citoyens qui sont admis à être jurés.
3° Une indemnité pour les députés, à raison de 20 francs par jour pendant les sessions.
4° Aucun collège électoral ne pourra être de moins de 600 électeurs, et on admettra pour compléter ce nombre, les citoyens les plus imposés après les électeurs légaux.
5° Les délégués des colonies et les membres de la maison du Roi ne pourront être députés.
6° Les fonctionnaires accusés de corruption dans les élections pourront être poursuivis par qui voudra, et devant les tribunaux ordinaires sans aucune autorisation du Conseil d'Etat.
7° Enfin, il a été question d’interdire à tout député non-fonctionnaire d'accepter une fonction quelconque pendant la durée de la législature même en donnant sa démission. Ceci n'a été ni adopté, ni rejeté. C'est là le thème que les journaux de la gauche vont broder dans l’intervalle des sessions. La personne qui me donne ces détails, venus de source, ajoute : " Je crois cette question de la réforme très importante, en ce qu’elle décidera selon moi, la question ministérielle. Le Ministère actuel n’est assez fort ni pour accepter, ni pour rejeter une réforme électorale.  Parmi les amis des Ministres centre gauche quelques uns vont disant que la crise ministérielle va commencer, et que M. Passy, Teste et Dufaure sont déterminés à ne plus souffrir le Maréchal aux Affaires étrangères, et M. Cunin-Gridaine au Commerce. Ce sont là de belles paroles dont les ministres en question bercent leurs amis sans en penser un mot. "
Thiers sera à Paris dans les premiers jours d'août. Il dit beaucoup qu’il n’a d’engagement avec personne et qu’il est parfaitement libre dans ses mouvements. Le journal le Temps vient d'être acheté, dit-on, par M. de Conny, pour les Carlistes. La Presse reste entre les mains de M. Emile de Girardin et devient de plus en plus vive contre le Cabinet. Voilà un vrai Journal. Personne n'a acheté celui-là et il ne se donne qu'à vous.

Dimanche 9 heures
Je vois que les journaux ne donnent pas toutes les nouvelles d'Orient, et que vous ne comprendrez qu’à moitié ce que je vous en dis. La flotte turque est allée. Je mettre sous la protection de Méhémet. Le divan lui a écrit. Le Sultan l’a confirmé dans le gouvernement de l’Egypte et de la Syrie avec l’hérédité pour sa famille. Il l’a nommé Généralissime et soutien de l'Empire Ottoman, et l'a engagé à se rendre à Constantinople pour présider au début du nouveau règne. Il est probable que Méhémet ira, avec les deux flottes réunies. Voilà les faits qui du reste vous sont probablement déjà venus d'ailleurs. Ils ne sont pas officiellement connus, mais presque Certainement. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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199 Val Richer, Mardi 14 nov. 1854

Quel chiffre ? Quand cela finira-t-il ? La neige tombe à gros flocons. Tout à l'heure les prés et les bois en seront couverts. En avez-vous autant à Bruxelles ? Cela vous fait toujours mal. Si vous étiez à Paris, vous auriez vos amis, des distractions et Andral. Je me reproche presque le courage que j’ai eu en étant d’avis que vous deviez partir. C'est un vrai déplaisir de retourner à Paris pour ne pas vous y retrouver.
J’attends des nouvelles de l'assaut. Le Moniteur disait hier comme votre grande Duchesse, le 4 ou le 5. On dit, en effet que Lord Raglan n'en veut pas. Il est épouvanté des pertes qu’il a déjà faites. Est-il vrai qu’il ait tancé, et même renvoyé Lord Cardigan ? Il paraît bien que la bravoure a été très étourdie. Certainement l'assaut sera terrible. C'est la conviction générale que nos forces sont insuffisantes. Si nous avions eu 20 ou 40 000 hommes de plus, ce serait fini depuis longtemps. Je trouve que cela perce dans les rapports des généraux. Canrobert parle des fatigues des soldats, en homme qui n'en a pas assez pour l'ouvrage à faire. On dit que c'était là le seul motif des objections de l’amiral Hamelin à l'expédition. Il demandait plus de monde.
C'est vraiment une honte pour l'administration Anglaise que l’insuffisance des secours médicaux. Si le fils du Duc de Sutherland a été quinze jours sans médecins, qu’est-ce donc des soldats ? C’est un spectacle assez frappant, au milieu de cette dislocation de l'Europe du Congrès de Vienne que le Roi Oscar élevant à Stockholm la statue du Roi son père et la dynastie Bernadotte maintenant, ouvertement sa neutralité. Les deux dynasties nouvelles, le roi Oscar en Suède, le Roi Léopold, en Belgique, sont les seules qui restent neutres tranquillement, et sans contestation.

Midi
Seconde édition, plus grosse, de la journée du 25 octobre ; une bataille à droite, une sortie à gauche. Vous n'avez pas réussi, et vous avez perdu beaucoup de monde. Mais nous en avons certainement perdu aussi. Toujours la même question : arrivera-t-il assez de renforts, et assez tôt, pour qu’on puisse tenir contre vous la campagne, et continuer le siège jusqu'à ce qu’on prenne la place ? Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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184 Val Richer, Mercredi 25 oct. 1854 5 heures

Je n'ai point eu de lettre ce matin. Je n'y comptais pas. Je ne vous ai pas écrit non plus. Je n’avais rien à vous dire. La conversation seule est intarissable. Rien de nouveau le 15. Et on ne dit pas précisément quel jour le feu commencera. Je n'en crois pas moins au résultat ; mais certainement le retard est singulier. Tout le monde ici s'en étonne, les simples comme les gens d’esprit. Il y a de l’ignorance et de l'imprévoyance partout. On ne savait probablement, ni comment Sébastopol était fait ni tout ce qu’il fallait pour l'attaquer. On attend ce qui a manqué, et on nous fait attendre ce qu’on nous a promis. Que ferez vous en attendant ?
La dépêche Prussienne est bien entortillée et timide, autant que l’Autrichienne était nette et dure. Que feront, M. de Pforten et M. de Bensk, car ce sont là les médiateurs ? L’un et l'autre vous sont favorables, d’intention ; mais je doute fort que l'action suive. M. de Seebach m’a eu l’air d'admettre la chance que l'Allemagne se coupe en deux, et qu’une partie de la confédération adhère à la Prusse et à vous par la Prusse, tandis que l'autre suivrait l’Autriche dans l'alliance occidentale. Je ne crois pas du tout à cette chance-là. Les Allemands ne se battront pas entre eux à cette occasion-ci. L'Allemagne entière restera neutre, ou deviendra Anglo-française. dans l'hypothèse de l'Allemagne coupée en deux, Seebach regarde la Saxe, comme liée à la Prusse, par cette raison et " Dans un remaniement de l'Europe, la Prusse seule peut nous manger et en a envie ; il faut que nous soyons ses amis pour lui ôter tout prétexte. Pauvre garantie que l’amitié de qui veut vous dévorer.
La querelle semble l'échauffer beaucoup entre le Roi de Danemark et ses Chambres. Trois dissolutions en vingt mois, c’est beaucoup. J’ai bien peur que les libéraux danois ne soient pas plus sensés, ni plus patients que d'autres. Ce serait dommage, au milieu des folies Européennes, les Etats scandinaves s'étaient jusqu'ici bien tenus.

Midi
Je suis désolé des retard de mes lettres. Je me suis plaint bien vivement à Lisieux. La première tournée du bombardement a été bien chaude. Il est impossible qu’on tue 500 hommes par jour pendant longtemps. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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183 Val Richer, Mardi 24 Oct. 1854

Il fait frais ce matin, mais très beau. Quoique je n'admette pas de beau froid. Ceci n’est pas encore du froid, et c'est encore du soleil. Je voudrais être sûr que vous en jouissez comme moi, sinon avec moi. C'est bien assez différent.
Je ne sais pourquoi je me figure que ce qu’on m’a prédit pourrait bien être arrivé et que Sébastopol attaqué le 13 a été peut être enlevé le 17, mardi dernier. Ce serait drôle. Nous ne sommes pas dans un temps où les prédictions s'accomplissent. Mais je trouve que la nouvelle du bombardement commencé le 18, bien que non garantie, a l’air vraie.
Ce que vous écrit Greville est d'accord avec mes instincts. Si vous vous obstinez vous aurez affaire à aussi obstiné que vous. L'Angleterre a donné contre l'Empereur Napoléon 1er un exemple de persévérance que l'Europe toute entière de Lisbonne à Moscou était fort loin d'imiter. Elle le redonnera, contre vous, dans son intimité avec l'Empereur Napoléon 3 qui ne se séparera point d'elle. Les temps et les personnes sont bien changés, et en Angleterre même, bien des choses sont changées. Mais le fond du caractère et du gouvernement Anglais subsiste. Leur intérêt et leur honneur national sont engagés. L’intérêt, et l’honneur personnel de l'Empereur Napoléon, le sont aussi. Je suis profondément convaincu que cette guerre n'était point nécessaire, et pouvait être évitée ; mais on l’a faite, on la fait et tout pareil à celui de l'embarquement de on la fera jusqu'à ce que vous consentiez à une paix désagréable pour vous, mais qui vous sera pire, si vous ne la faites que plus tard, et qui, faite aujourd’hui, préviendrait le bouleversement de l'Europe, et vous laisserait vous-mêmes plus en mesure de reprendre avec le temps une partie de vos avantages naturels. Je ne sais ce que vont faire l’Autriche et la Prusse ; probablement prendre parti activement contre vous, l’Autriche au moins ; mais si avant cette résolution extrême, et Sébastopol étant pris, elles vous ouvrent quelque nouvelle porte de paix, vous ferez bien d'y passer. Si Sébastopol n'est pas pris, tout continuera, ou plutôt restera en suspens pour recommencer au printemps prochain. Et Dieu sait ce qui arrivera ou se préparera d’ici là, en Europe !

Midi
Je reçois tard le 150. Je suis bien aise, et que M. Lebeau ne vous ait pas endormie, et du pourquoi. Adieu, Adieu.
Vraiment, pardonnez moi, ma brutale franchise, la dernière dépêche du Prince Mentchikoff a l’air d’un mensonge tout pareil à celui de l'embarquement de l’armée Anglaise pour arriver à Balaklava. G

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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135 Val Richer, Vendredi 11 Août 1854

Je parle comme si j'étais sûr que les journaux disent vrai ; vous voilà donc hors de la Moldavie comme de la Valachie, et rentrés chez vous après un an de campagne. Comment l'orgueil du maître et l’enthousiasme des serviteurs s'accommodent-ils de ce résultat ? Il est vrai qu’il n’y a point de limites à l'aveuglement de l'orgueil. Ce spectacle est plus fait pour les moralistes que pour les politiques.
Votre Empereur a fait, au parti conservateur en Europe, dans la politique extérieure, le même mal que lui a fait, en 1846 sir Robert Peel dans le gouvernement intérieur ; il l'a désorganisé, et abattu en le divisant et en l'abreuvant de mécomptes. Je crois peu au triomphe Européen de la politique révolutionnaire, mais beaucoup à la décadence de la politique conservatrice. Le mal n'est pas puissant, mais le bien est très malade. Le monde sera longtemps ballotté entre le bien et le mal sans périr et sans se relever.
Les Broglie ont passé hier la journée ici. Le Duc revenait de Paris, uniquement préoccupé (Paris) du choléra qui est pourtant en déclin. Comme je vous le disais, on remarque que l'Empereur est parti, et qu’il ne revient pas pour la fête du 15. La Place Louis XV, les Champs Élysées, le Pont, les entours du Corps législatif sont dans un sens dessus dessous extraordinaire à cause de cette fête. On s'amuse assez de ces préparatifs et aussi de ceux de l'Exposition industrielle de l’année prochaine qui sera très belle, dit-on, quoique le Palais soit trop petit.
Voilà Montalembert hors de cause. Les journaux ont eu la permission d’annoncer le fait, sans aucun détail, ni réflexion. Après ce succès, je ne pense pas qu’il donne sa démission du Corps législatif. Il peut y rentrer en souriant.
Les pauvres Ste Aulaire sont menacés d’un grand chagrin. Leur fille aînée, Mad. de Langsdorff est très dangereusement. malade ; un dépérissement rapide dont on ne connaît pas la cause. Elle est à Etiolles avec son mari et ses enfants. Sa mère la soigne avec désespoir.
Quelque russe que soit la Princesse Koutschoubey parlez-lui de moi, je vous prie. Je m'intéresse à son chagrin. Je suis sûr que moi Français, je causerais avec elle plus doucement que vous. Vous savez que je vous trouve une très mauvaise sœur grise, parfaitement impropre à panser les blessures.
Midi.
La nouvelle est officielle. Vous évacuez les Principautés. Mais la paix n’est pas faite. Si on cesse de se battre, et si on commence à négocier, elle se fera. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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124 Val Richer, Vendredi 19 oct. 1855

Si les rouges étaient corrigibles, l’arrêt de la cour d’Angers leur serait une nouvelle leçon ; en voilà quatre envoyés à Nouka Hiva. Mais ils sont incorrigibles ; les châtiments individuels sont aussi insuffisants que nécessaires. Le mal est trop étendu, et trop profond pour être guéri par quelques exemples. Il n’y a que le bon gouvernement et sa longue durée, et les régions supérieures de la société bien unies et résistant de concert qui puissent en venir à bout, si Dieu veut qu’on en vienne à bout. Quoique je fasse bien loin, il y a dix ans, de prévoir ce qui est arrivé, j’ai souvent dit au Roi que nous ne faisions que de la médecine de bonnes femmes.
Les honnêtes gens de Jersey font très résolument leur devoir. Je suis curieux de voir si le gouvernement anglais fera le sien. Toute alternative, tantôt les honnêtes gens manquent au pouvoir, tout le pouvoir aux honnêtes gens.
Je suis frappé de ces officiers Français enlevés par des brigands à la porte du Pirée. C'est pis que les brigands dans les Etats du Pape. La Grèce n’est pas en meilleur état que la Turquie, et le résultat de la guerre d'Orient pourrait bien être une occupation permanente d'Athènes comme de Constantinople. Voilà deux rayaumes dont l'Europe proclame, et poursuit depuis trente ans, l’intégrité et l'indépendance.
On me dit qu’il y a plus de monde à Paris, dans le moment-ci que jamais ; surtout des provinciaux de France, ce qui ne vous est bon à rien. On s'empresse pour voir encore l'exposition. Il me semble qu'à tout prendre, après avoir commencé par a failure, elle finit par un succès.
Je vous quitte pour aller faire un tour de jardin. Il fait un temps admirable, après trois semaines de pluie. Je voudrais que les jours que je passerai encore ici fussent beaux. J’irai peut-être en passer quelques uns à Broglie. Je me propose d'être à Paris le lundi 12 novembre. Qu'il y ait ou qu’il n’y ait pas d'événements d’ici là, nous causerons abondamment.

Onze heures
Je voudrais bien croire au sérieux et à l'efficacité des bonnes paroles que vous me répètez ; mais je n'y crois pas. Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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118 Val Richer, Samedi 13 Oct. 1855

S'il y a eu bombardement d'Odessa est-ce que votre Empereur s'y sera trouvé à ce moment là ? Rencontre bien désagréable. Un bombarde ment n’est pas une bataille quand la ville n’est pas une place forte, elle reçoit les coups sans les rendre.
Je ne suis pas juge de l'habileté militaire du Prince Gortschakoff ; mais ses rapports sont bien rédigés clairs, fermes, sans vanterie, pas plus de réticences qu’il n'est nécessaires, très polis et convenables. Il fait bien d'être habile, car il n’est pas heureux.
Je suppose que l’amiral Bruat va revenir parce qu’il n’y a plus, pour lui et ses grands vaisseaux à voiles, grand chose à faire, et aussi pour cause de santé. La dernière fois que je l’ai vu, peu avant son départ, il était criblé de rhumatisme. J’ai rencontré peu d'hommes en qui l’énergie de l’âme supplée autant à la force du corps.
Je doute que les Etats Unis consentent à en passer par les décisions d’un congrès Européen sur l'affaire du Tund. Ils régleront eux-mêmes leur question, et l'Europe ne prêtera pas au Danemark des vaisseaux et des canons pour soutenir la guerre contre eux.
La proclamation du général Kalergis à l’armée Grecque, en sortant du Cabinet, est bien superbe. Le Roi Othon a bien fait, de tenir bon pour s'en débarrasser. Il fera bien à présent d'observer strictement la neutralité qu’on lui demande sans quoi Lord Palmerston remettrait le général Kalergis au pouvoir.
Mazzini est plus étourdi que je ne le croyais. Qu'avait-il besoin de dire qu’il était prêt à recevoir votre argent, que vous ne lui donnerez pas, pour affranchir l'Italie ? Cette phrase fera plus, contre les réfugiés, en Angleterre, que tous les principes de droit public. Mais il est plaisant que les Anglais tonnent avec fureur contre la Belgique pour laisser faire, dans ses journaux, ce que les leurs font hardiment depuis tant d’années.

Onze heures
Pourquoi Morny ne revient-il pas ? Est-ce qu’il est encore malade ? Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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105 Val Richer, Dimanche 30 Sept 1855

J’ai passé hier une heure à lire toutes ces lettres anglaises qui contiennent les détails pratiques et dramatiques de l'événement. A tant de sacrifices, de souffrances, de douleurs publiques et privées, il faut un résultat, un résultat grand, utile, certain y en aura-t-il un ? Peut-être, si la paix sort de la victoire. La Turquie ne sera pas régénérée ; la Russie ne sera pas rejetée en Asie ; l’équilibre Européen ne sera pas hors de toute atteinte, ni les faibles partout à l'abri des forts, ni la civilisation décidément victorieuse de la Barbarie ; tous ces lieux communs des Chancelleries, et des journaux sont absurdes ou chimériques. Mais enfin, si la paix était faite, il resterait de tout ceci, chez vous plus de modestie dans l’ambition, à l'Allemagne plus d’indépendance, à l’Angleterre de la sécurité en Orient, à la France de la gloire. Mais si la paix ne se fait pas, nous n'aurons pas même ces résultats bons quoique un peu vagues, et nous aurons, à la place, de deux choses l’une, ou une guerre indéfiniment et vainement prolongée. ou le bouleversement général de l'Europe. Quel prix à tant d'efforts et de maux, de tous les fléaux, le pire, c’est la mauvaise politique ; elle enfante tous les autres, et pour rien.
J’ai eu hier des nouvelles de Duchâtel. Il vous écrit probablement aussi et vous dit ce qu’il me dit. Il est frappé de quelques symptômes de mouvement dans l'opinion mais c’est, dit-il, à un mouvement dans le mauvais sans socialisme, radicalisme, esprit d’opposition. Il y a bien aussi un peu de mouvement dans ce pays-ci, mais moins marqué et moins mauvais. Il n’y aura de politique intérieure, l’hiver prochain, que celle du boire et du manger. Le mal et déjà la peur sont plus grands qu’on ne le croit.
Malgré tout ce que j’ai vu en fait de métamorphoses, j’ai peine à croire à celle de la Reine Christine en Carliste. Il faudrait qu’elle eût perdu tout l’esprit que je lui ai vu. Je ne suis pas étonné de la satisfaction d'Olozaga quant au gouvernement Français, et je ne doute pas qu’elle ne soit fondée.
Je suis vraiment préoccupé de M. de Meyendorff, et j’ai peur. Ces tristes bruits ne courent guère sans fondement. Qui va chercher des noms pour les tuer ?

Onze heures
Pauvre M. de Meyendorff ! Il n’y a pas de paroles pour un tel malheur, ni pour aucun vrai malheur. Adieu, adieu. J’irai vous voir du symptômes de mouvement dans l'opinion 1 au 20 octobre, je ne puis fixer encore précisément le jour. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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100 Val Richer, Mardi 25 sept 1855

Le rapport du général Simpson est trop laconique sur la France et l’article du Moniteur est trop expansif sur l’Angleterre dans l’un, le chagrin de n'avoir pas eu sa part de victoire, dans l'autre le désir de panser cette plaie là, sont trop évidents. Il ne faut pas tant montrer le but qu’on veut atteindre.
Ce que vous me dites de la lettre de M. de Meyendorff ne m'étonne pas. Je n'ai jamais cru que la chute de Sébastopol fût faire à personne, ni aux vainqueurs ni aux vaincus, un pas vers la paix. Je ne crois pas que vous souffriez aussi peu qu’il vous le dit, ni que vous enleviez aux Anglais tout le commerce de l'Asie, en interceptant quelques caravanes dans l’Asie mineure. Mais peu importe ; de vous défendre ; et personne ne sait jusqu’où ni dans le temps, ni dans l’espace ceci nous conduira. L’Europe est entrée, en aveugle dans un avenir inconnu. Je trouve qu’il y a un peu de fanfaronnade à dire après la prise de Sébastopol : " Voici le commencement de la véritable guerre" ; la guerre qui a mené à la prise de Sébastopol me paraît très véritable, on n'en fera jamais une plus rude ; ce qui commence, c’est la guerre obscure, illimitée, la guerre qu'aucune sagesse humaine ne dirige et n’arrête plus, et que Dieu seul fait aboutir où il lui plaît, et cesser quand il lui plait. On a manqué deux belles occasions de faire la paix ; je doute qu’il s'en présente une troisième ; et si elle se présentait, on la manquerait également.
Parlons d'autre chose. On m'écrit, d'Angleterre qu’on a trouvé la Duchesse d'Orléans fort changée et vieillie. Les projets aussi sont changés à Claremont. Chomel appelé là, a déclaré que la Reine ne pouvait, sans risquer sa vie, passer l'hiver en Angleterre. Elle quittera donc l'Angleterre lundi prochain, le 1er octobre, et ira s’établir, pour l'hiver à Gênes ou aux environs. Le Duc et la Duchesse de Nemours iront avec elle. S’il fait encore beau, on se promènera un peu en Suisse. Les Joinville resteront en Angleterre, mais non pas à Claremont ; ils ont loué une maison près du Duc d’Aumale. La Duchesse de Montpensier
non plus ne se porte pas très bien.
Onze heures
Ni vous, ni personne, ni les journaux ne m’apprennent rien. Il paraît certain que votre Empereur va, ou qu’il est déjà à Odessa. Il est impossible qu’il n’y ait pas là bientôt de nouveaux événements. Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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99 Val Richer. Lundi 24 sept. 1855

J’ai reçu le N°97. Mon fils est arrivé hier, beaucoup mieux quant à ses oreilles, cependant pas tout-à-fait guéri, je trouve. Les médecins, d’Aix la Chapelle et de Paris, sont contents et lui disent que, dans un mois, le bon effet des eaux de fera encore plus sentir.
Vous avez certainement remarqué, il y a quelques jours, la réponse fort digne et même un peu hautaine, du sultan, au drogman disant que Lord Stratford lui avait envoyé pour se plaindre de la rentrée d’un ministre, de je ne sais quel Méhémet Ali. Le sultan savait sans doute que Lord Stratford n'était plus bien en selle. C’est un événement que ce rappel, en ce double sens qu'à Constantinople l'Angleterre n’est plus Lord Stratford, et qu’elle livre la place à l'influence Française. Il me revient de tous côtés que cette influence est plus que jamais à la guerre. La prétention de l’indemnité le prouve ; si vous la refusez, comme je le présume, il faudra la prendre autre part ; l’Autriche ne peut pas la laisser prendre en Italie ; vous ne pouvez pas la laisser prendre en Prusse. Ni l'Allemagne non plus. On aboutit toujours à la grande guerre européenne, si la guerre se prolonge et sort de Crimée, c’est presque infaillible. Je dis presque pour ne pas trop manquer à la modestie d’esprit que les événements m'ont apprise.
Entendez-vous dire, comme on me le dit qu’il y a un peu d'humeur contre le maréchal Vaillant qu’on ne trouve pas assez empressé à la guerre, et que le général Canrobert pourrait bien le remplacer ?
Le prétendu coup de poignard du cent garde n’a pas fait autant d'effet en province qu'à Paris ; on n’y a pas cru, même avant que le Moniteur l'eût nié. On est très porté. en province, à voir partout des manœuvres de Bourse ; on déteste la Bourse, par mépris des joueurs, et par jalousie de leurs gains.
Ce qui fait toujours grand effet, c’est la chute de Sébastopol et votre abandon précipité de tout ce qu’on y a trouvé. Cela ne rend pas la guerre plus populaire ; mais la confiance et l’orgueil publics montent rapidement. On ne croit plus à la force, ni des ennemis, ni des alliés, on sourit en parlant de l'Angleterre, comme de la Russie ; on croit notre armée capable de tout. Ce sentiment se répand dans toutes les classes, dans tous les partis. C'est par là que la politique de la guerre peut avoir prise sur le pays ; on n'aime pas la guerre mais on ne doute pas de la victoire.
Le Vice Roi d’Egypte est-il réellement tombé malade, au bien est-ce l'Angleterre qui l’a détourné de venir à Paris ? J’ai peine à le croine. Ce serait un mauvais procédé bien prompt.

Onze heures
e vous prie de féliciter de ma part, M. de Meyendorff de la santé de ses fils. Félicitations bien provisoires, hélas, puisque la guerre continue et continuera longtemps ; mais enfin il faut se féliciter chaque jour, à chaque danger passé. Je n’ai pas encore lu le Rapport du général Simpson. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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92 Val Richer, lundi 17 Sept 1855

J’ai eu hier des visites. L'effet de la chute de Sébastopol continue. Plus l’attente et le doute ont été longs, plus la satisfaction est grande. Si l’armée rentrait maintenant en France, elle aurait partout l'ovation la plus brillante, et la plus sincère. Tout le monde se demande en même temps : " Et après ?" Certainement la paix causerait autant de joie que la chute de Sébastopol et une joie plus durable. Mais on l'espère moins qu’on ne la désire. On prévoit, je pourrais dire on craint la conquête de la Crimée. On ne croit pas que les Russes l’évacuent, ni nous non plus. Et quand on en vient là l’inquiétude reparaît, mais une inquiétude tranquille et presque indifférente. Puisqu’on a pris Sébastopol, on prendra la Crimée ; il est clair que l’armée Russe n’est pas en état de nous empêcher ; ce n'est qu’une question d'argent et de temps ; " nous avons l'argent et nous aurons le temps ." Voilà le langage. Un pouvoir accoutumé à chercher son point d’appui dans les impressions publiques peut trouver là un encouragement, et en effet un point d’appui pour aller loin. Moi qui n’ai jamais pris, les impressions publiques pour ma foi et ma règle, je ne m’engagerais pas avec celles-là, et je ferais la paix. Il est vrai, que je n'aurais pas fait la guerre.
La Prusse au Te deum ne m’a pas surpris. L'inconséquence entre l’apparence et la réalité est sa politique habituelle ; comme il arrive aux grandes puissances, qui ne sont pas tout à fait fortes. Il n’y a que l’Autriche, le Piémont et le Pape qui dussent y aller. Pourquoi la Hollande ? Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique ?
Je ne comprends pas la maussaderie de Cowley pour les anglais. A quoi bon pour la politique qu’il sert et pour lui-même
Je viens de lire les Débats que je n’avais pas lus hier. J'y remarque deux phrases ; le Duc de Richmond au banquet de sur George Brown : " J’espère que le drapeau russe ne tardera pas à être chassé de la Crimée, " et une gazette de Berlin dans un sens plus pacifique : " On n'aura plus besoin de recourir à la stipulation douteuse des quatre points écrits sur le papier pour mettre fin aux prétentions Moscovites ; celui qui possède les garanties matérielles est heureusement dispensé d’entrer en négociation pour obtenir des phrases bénévoles et des assurances vagues". Je me ravise ; la phrase n’est pas pacifique ; pour posséder, les garanties matérielles, il faut garder Sébastopol et la Crimée. La vraisemblance est dans cette conduite là.

Onze heures
Je vois que j’ai raison de ne pas croire à la C'est fou et bête. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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50 Val Richer, Mercredi 18 Juillet 1855

La dépêche de Lord Clarendon, est excellente si l’on admet deux idées ; la première, qu’il ne faut faire la paix que lorsqu’on aura matériellement détruit la prépondérance navale de la Russie dans la mer Noire ; la seconde que lorsqu’on aura atteint ce but, l'indépendance et l’intégrité de l'Empire Ottoman et l’équilibre Européen seront assurés. La politique de la guerre actuelle repose sur ces deux idées, mais que devient cette politique, si les deux idées ne sont pas justes et si elle ne fait que prolonger indéfiniment la guerre, sans assurer, même par son succès, ni l’indépus dance et l’intégrité de l'Empire Ottoman, ni l’équilibre Européen ? C'est par ses bases que pêche la circulaire de Clarendon. Il croit que Sébastopol détruit, la Russie ne sera plus ce qu’elle est et la Turquie, redeviendra ce qu’elle n’est plus. Double chimère. Admettez les deux chimères ; la politique est bonne et la circulaire aussi. Contestez-les ; c’est la politique et la circulaire qui à leur tour deviennent chimériques. Plus j'y pense, plus je m'obstine dans mon idée, la Turquie déclarée Etat neutre et sa neutralité garantie par l'Europe. Cela ne résout pas la question d'avenir, mais cela l’ajourne par la paix ; tandis que la politique matérialiste et superficielle, dans laquelle on s’est engagé devance la question d'avenir  et la dévance par la guerre, et pour ne pas la résoudre pauvre Turquie et pauvre Europe !
L’article du Morning Post (14 Juillet) est bien violent contre l’Autriche. Lord John sorti du Cabinet à Londres, comme Drouyn de Lhuys à Paris, j’ai peine à croire que le bon accord subsiste longtemps entre les trois puissances. L’Autriche y fera certainement de son mieux. Si elle réussit à rester en paix avec l'Occident comme avec l'Orient, ce sera un grand tour. Faut-il dire de force, ou d'adresse ?
Avez-vous entendu dire quelque chose de la mise en disponibilité du général Forest à qui en le rappelant de Crimée, on avait donné le commandement de la province d'Oran ? Pourquoi le lui ôte-t-on aujourd’hui ? Grande rigueur envers l'homme qui a arrêté les députés, le 2 décembre. Il faut qu’on ait quelque chose de bien gros à lui reprocher. Onze heures Rien de nouveau. Vous serez certainement moins seule à Paris qu’à Versailles. Je n’ai de lettres de nulle part. Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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15 Val Richer Vendredi 1er Juin 1855

J’ai envie de faire comme Hübner, et de vous dire : " Ne parlons pas de ce à quoi nous pensons toujours." Il est vrai que Hübner a une raison pour se taire ; il est embarrassé. Moi, je ne le suis pas du tout. Plus j’y pense, plus je me confirme dans ce que je pense. Mais ce que je pense est si loin de ce qui se fait et si indifférent à ceux qui le font. Ils seraient bien étonnés, si je le leur disais sans réserve et sans phrase.
Est-il vrai que le grand Duc Constantin. ait donné sa démission, et que le parti de la paix reprenne l'ascendant ? Le bruit du voyage du Roi de Wurtemberg à Paris aurait-il quelque rapport avec ce bruit là ?
Je me demande quelque fois, si la société Russe, puissante et prospère, est réellement un danger pour la société Européenne, s'il y a entre les deux des principes, des intérêts, des tendances tellement contraires, qu’elles ne puissent se développer ensemble, et que la grandeur de l’une doive amener l’asservissement de l'autre. C'est le lieu commun qui circule en Europe depuis soixante ans, rédigé par l'Empereur Napoléon, fomenté par les révolutionnaires, accueilli par des millions de badauds. Lieu commun absurde, pitoyable. L’Europe fait très bien de surveiller les progrès de la Russie, comme elle a surveillé, les progrès de l’Espagne, de la France de l'Angleterre ; les puissances en progrés sont toujours redoutables. Mais la Russie est une Puissance Européenne, une Puissance Chrétienne, qui a, dans l’ordre Européen, sa place naturelle et nécessaire ; vous êtes à un âge de civilisation différent du nôtre ; mais en dépit des différences, votre civilisation ressemble à la nôtre ; et plus elle a développera, plus elle y ressemblera. Il n’y a point d'incompatibilité radicale entre vous et nous. Vous n'êtes, pour l'Europe civilisée, ni un phénomène nouveau, ni un danger imminent ; et c’est une honte pour notre temps que de telles pauvretés aient, sur la politique, quelque influence. Elles en ont pourtant une décisive. S'il n’y avait eu, pour susciter cette guerre, que le péril actuel de l'Empire Ottoman, elle n'aurait jamais été si populaire. La civilisation de l'Occident croit avoir à se défendre de la Barbarie du Nord, et parmi les hommes qui gouvernent, les uns partagent ces sots préjugés, les autres y cédent ou s'en servent. Quelle pitié que tout cela, et tout ce qui viendra de là !

Samedi 2 9 heures et demie
J’ai mon courrier de très bonne heure ce matin au milieu de ma toilette ; mais il ne m’apporte rien. Et je n’ai rien à ajouter à mes réflexions d’hier. Adieu, adieu. Il fait beau et chaud aujourd’hui, je me promènerai. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Val Richer Lundi 28 Mai 1855

3 heures

Je viens de lire lord John, et si j’avais eu quelque disposition à croire à la paix, il m'en aurait guéri. C'est la question de la prépondérance en Orient posée entre la Russie et l'Europe occidentale, dans toute sa crudité et toute sa grandeur. Et derrière cette question c’est aussi celle de la civilisation libérale aux prises avec ce qu’on appelle la Barbarie absolutiste. Et celle-ci sert, auprès des masses, de passeport à la première. Je suis de plus en plus convaincu que l'explosion de cette double lutte n'était point du tout nécessaire, et pouvait être longtemps encore ajournée, et qu’il y eût eu, pour une bonne et réelle solution grand profit à l’ajourner. Mais les hommes aiment mieux mal faire qu'attendre. On s'est lancé par étourderie et par faiblesse. Il faut maintenant qu’on avance obstinément. J’aurais trop à dire. Et tous les jours, il y aura encore plus à dire.
Il fait beau et chaud. Si je n'étais pas le plus docile, non pas des hommes bien portants, mais des malades, j’irais me promener. Mais j’ai promis à mon médecin de ne pas sortir sans son aveu, et il n’est pas encore venu aujourd’hui. Il dit que les bronchites un peu vives sont toujours près de devenir des fluxions de poitrine.

Mardi 29 9 heures
J’ai parfaitement dormi et peu toussé en me réveillant. Je viens de me lever. Mon médecin, m’a donné hier toute permission d'aller me promener ; mais il a plu cette nuit et le ciel est couvert ce matin.
Je resterai chez moi. Je lis et je pense. Que devient l'affaire de l'Académie ? Il serait bizarre qu’elle restât là, en suspens, comme tant d'autres. Un décret irrévocable et inexécutable. Le pouvoir me paraît atteint de la maladie de l'indécision. Il ne veut pas mal faire et n'ose pas bien faire. Il agit sans bien savoir, et la lumière, quand elle lui vient, le paralyse au lieu de le redresser. C'est mauvais pour nous, et encore plus pour lui. L’inaction est une ressource très courte et les embarras qu’on élude ainsi finissent toujours par éclater, plus gros.
On m'écrit (quelqu’un qui le connait bien) que le général Canrobert se fera tuer, qu’il n’a pas voulu du commandement d’un corps pour être plus libre de toute grande responsabilité, qu’il est plein d’amour propre et incapable de supporter son échec dans la haute fortune. On ajoute que sa démission lui a rendu sa popularité dans l’armée. S’il veut le faire tuer, les occasions ne lui manqueront pas. Je le plains et je l'estime.
Il paraît que vos grands Ducs ne retournent pas à l’armée. Les Princes ne sont pas très obstinés.

10 heures
Ce sont en effet de grosses nouvelles, mais des nouvelles pas du tout pacifiques. Vous savez ce matin que ma bronchite va beaucoup mieux. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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5 Val Richer, Mardi 22 Mai 1855

Je trouve la circulaire de M. de Nesselrode, très bien faite, complète et claire au fond, parfaitement mesurée et convenable dans la forme. C'est une pièce de gouvernement très civilisé. Je lui fais un reproche général, toujours le même ; vous ne vous placez pas assez franchement dans le vrai de la situation. La Turquie, Etat mourant, incapable de se défendre lui-même ; la Russie, Etat puissant et grandissant, veillant à la porte de l'Etat mourant, et incessamment provoqué à y entrer, tantôt par son ambition, tantôt par sa religion. Tout vient de là, et vous avez l’air de ne pas savoir tout cela. Vous parlez de la Turquie comme vous parleriez de la Prusse ou de l’Autriche, et de vous-mêmes comme si vous étiez, envers la Turquie, dans la même situation et la même disposition que la France ou l’Angleterre. Cela jette, sur toute la pièce, comme sur presque toutes vos pièces précédentes, un certain air de patalinage et de fausse prétention à l'impartialité qui décrie même vos bonnes démarches et vos bonnes raisons. Vous auriez beaucoup plus d'autorité, et vous trouveriez dans le public Européen plus de créance si vous disiez nettement. La géographie et la religion nous créent envers la Turquie, des intérêts, des devoirs et des droits particuliers que nous ne saurions abandonner. Nous savons que la Turquie n’est pas en état de se défendre, seule, contre nous. Nous n'avons nul dessein de l'attaquer, ni de hâter le moment où sa mort naturelle et inévitable imposera à l’Europe, l’embarras de régler son héritage. Pour preuve de notre sincérité dans cette déclaration et cette politique, nous sommes prêts à accepter que la Turquie, entre pleinement dans le droit public Européen, que son indépendance et son intégrité soient garanties, en commun par les Puissances Européennes, et que dans l'éventualité d’un conflit entre la Porte et l’une des Puissances Européennes (y compris la Russie) celle-ci, avant de recourir à la force, soit tenue de mettre les autres puissances en mesure de prévenir cette extrêmité par les vois pacifiques.
Vous avez consenti à tout cela ; mais vous n’avez pas mis en lumière l'importance et le mérite de votre consentement. Vous avez eu là et là, l’air de maintenir des prétentions, et des traditions qu’en fait vous abandonniez. Vous n'avez pas tiré, d’une part de votre position, de l'autre de vos concessions, tous les avantages qu'elles vous donnaient.
Votre dernière proposition (celle du 26 Avril) était dérisoire, et trop évidemment faite pour vous attribuer la dernière apparence pacifique. Quel besoin à la Porte d’une telle stipulation pour avoir le droit d'ouvrir les détroits quand elle juge que sa sureté l'exige ?
Le Memorandum du Prince Gortschakoff (Annexe A) est particulièrement entaché du patalinage général que je vous reproche. A quoi bon discuter pour prouver que la flotte Russe de Sébastopol n’est d'aucun danger pour la Porte ? Est-ce qu’il y a quelqu’un en Europe que vous espériez convaincre ?
Savez-vous à qui je porte envie en ce moment ? à Gladstone. Le vieil homme est encore bien vivant en moi. Et c’est un rôle si commode que celui de spectateur ! 10 heures
Je vous ai répondu d'avance. Je ne vous dirai pas ce que je pense du langage de Fould sur l'Académie. Adieu, adieu. G.
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