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86. Paris, Mardi 8 novembre 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Reeve est arrivé à Londres. Très sensé et ayant très bien vu toutes choses. Les Turcs se croyant sûrs qu'on les secourra énergiquement à la dernière heure, ne veulent plus entendre parler d'accommodement et croit que qu'au bout Radcliffe n’est plus écouté. Il n’a pas pu venir avec de la cour. Il se brouillera d'emblée avec Baraguey d'Hilliers. Mon correspondant de Londres a beaucoup de soupçons & on ne comprend rien à la mission de votre nouvel ambassadeur, et au cortège menaçant qui l’accompagne. On ne devine pas l'Empereur, le vôtre. On se tient sur ses gardes tout en vivant bien avec lui.
Voici votre lettre. Je crois à tout ce qu'on vous dit sur Lord Palmerston. Pacha est prié pour le 22. Je ne sais pas ce que veulent dire les répugnances de mon Empereur. Il est très pacifique mais il ne cédera rien sur le fond de ses prétentions. J’ai passé hier ma soirée en tête à tête avec Fould. Je n’avais absolument personne. Il a l’air fart tranquile, tout ce monde, le maître inclus, est content de sa situation et n’espère qu’à la faire durer.
Il n’y a pas de nouvelle du théâtre de la guerre. Si elle traîne comme les négociations il y a de quoi s’endormir. Hübner va à Fontainebleau le 14, jusqu'au 18. Kisseleff le 18 jusqu'au 22. [?] Pacha est prié pour le 22. Adieu. Adieu.
86. Paris, Mardi 11 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voilà de grands évenements mais quelle boucherie cela à dû être. W. Cowper que j’ai vu hier soir me dit que Malakoff seul a coûté 5000 Français et [?] 2000 Anglais et le lendemain ? Nous ne savons pas encore le chiffre. En attendant voilà le but atteint. Sévastopol n’existe plus. Vous ne l'avez pas pris, nous ne l’avons pas rendu, nous l’avons détruit dit votre dépêche. Vous voulez sa destruction, c’est fait la Turquie est à l'abri de nos coups. Vous nous avez fait la guerre pour cela. que voulez-vous encore ?
Hübner n'était pas venu chez moi depuis le 3 août. Il est arrivé hier. Il cherchait à contenir sa joie. Il a parlé de paix, je l’ai envoyé promener. Il m’a l’air effrayé de l’Italie. On me dit que vous voulez vous montrer très modérés, mais vous demandez satisfactions.
La Sardaigne & la Toscane se brouillent, petit commencement hier à 7 h. du soir le canon a annoncé la victoire. Les édifices publics étaient tous illuminés. On m’a envoyé le supplément du Moniteur, rien du corps diplomatique, dont il avait l’air choqué. Lord Grey est venu me voir. Je lui ai fait en présence de Hubner de grands éloges sur son courage & ses beaux discours. je ne me rappelle pas bien ni en parlant bien de nous. Il n’a pas un peu mal parlé de l'Autriche. Je le trouve bien noir sur l'Angleterre. Ah qu'il est laid ! Adieu. Adieu.
2 h. Je rentre. J’ai été à la Chapelle grecque. C’est la fête de mon Empereur. J’ai pensé à la tristesse avec laquelle cela sera célébré à Pétersbourg, et il m'a semblé que je lui devais cet hommage à raison des tristes auspices. Pas un visage connu, et ce qu'il y avait très shabby. Une lettre très curieuse de C. Greville. On s’attend à de grands désastres pour les Turcs en Asie. Beaucoup d'anecdotes très intéressantes sur le séjour ici. Trop long à raconter.
86. Val-Richer, Vendredi 13 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je viens d’arriver un peu las de la chaleur. J’étais très combattu pendant la route. Je roulais dans une charmante vallée, entre des coteaux les mieux boisés et les près les plus verts qui se puissent voir, le long de la petite rivière la plus fraîche, la plus claire. La population était dispersée dans les près, aussi gaie que la nature était riante. Elle faisait les foins. C’était un très joli spectacle. Si je vous avais eue là, à rouler avec moi, bien doucement, rien ne m’eût manqué. Mais vous auriez eu si chaud ! Et je n’aurais eu aucun moyen de vous en défendre. Je vous voyais languissante, abattue, impatientée. Cela me gâtait tout mon rêve.
J’ai mes n°88 et 89. Je suis bien aise que vous ayez pris Longchamp, en l’absence de Lady Granville. Vous êtes accoutumée à vous y plaire. Quel ouvrage y avez-vous porté ? Est-ce toujours votre tapisserie si brillante ! Si vous prenez goût à Fénelon, il y en a dans me bibliothèque rue de la Ville-l’Évêque, au rez-de-chaussée, dans l’antichambre de ma mère, une édition très complète, & d’un assez gros caractère. Faites prendre les volumes qui vous conviendront. C’est très spirituels affectueux, pénétrant, mais un peu subtil. Il faut, si je ne me trompe être dans de grandes, et très exactes habitudes, de dévotion pour se plaire toujours à ce langage où il y a bien du cant, quoique ce soit au fond raisonnable et doux. Et puis beaucoup, beaucoup de paroles, rien ne va vite.
Vous me direz comment vous vous accommodez de cette allure là. Plusieurs des journaux ministériels quittent en effet le ministère, car ils meurent ; le Journal de Paris, la Charte. D’autres l’abandonnent sans mourir, comme le Temps. Beaucoup d’autres s’émissent contre lui. Cependant il n’est pas exact de dire que les débats seuls lui restent. Il a aussi la Presse qui ne laisse pas d’avoir des abonnés. Et puis il a imaginé une méthode qui nuit, pas bien noble, mais qui lui servira quelquefois. Il achète de temps en temps un article dans les Journaux qu’il ne peut acheter tout entiers, dans des Journaux d’opposition avec 500 fr., 1000 fr., mille écus, selon impuissance du Journal et de l’occasion, il fait insérer, dans la plupart des journaux, sous une forme un peu indirecte, des réflexions ou des faits qui lui, conviennent, ou à peu près. Il vit à peu près ; mais, il n’est pas à cela près. Et vous avez raison de dire qu’il se moquera de tout le monde jusqu’à la fin de l’année. Seulement, il se moquera de bas en haut, comme Scapin se moque de Géronte. Ce n’est pas une moquerie de gouvernement. Il me paraît d’après ce que m’a dit le Duc de Broglie, que bien certainement rien n’éclaterait en Egypte si la France et l’Angleterre étaient bien décidées, et le montraient bien décidément mais qu’elles se montrent indécises, quoiqu’elles ne le soient pas. Leur langage, leur attitude sont beaucoup plus flottant que leur intention. Et alors, il peut arriver que le Pacha, tout homme d’esprit qu’il est, ne comprenne pas bien, et qu’il crois l’indécision réelle, & qu’il agisse en conséquence. Et si une fois il agit, personne n’est plus maître de rien. Je ne crois pas à cet événement parce que je ne crois pas aux événements. Cependant il y a des chances.
Oui, je suis remonté dans ma Chambre, après avoir causé de tout cela ; et en prenant mon bougeoir, et en passant au bord de l’escalier pendant que les autres le montaient (car je vous ai dit que je logeais au rez de chaussée) j’ai pensé que tout était possible. J’ai pensé, à Boulogne. J’ai bien de la peine à quitter Boulogne quand une fois j’y pense. Cependant j’ai pensé aussi au Havre. Dites-moi quelque chose d’un peu précis sur le havre. Ne soyez pas aussi indécise à son sujet que M. Molé au sujet d’Alexandrie.
Ma petite fille Henriette a été un peu souffrante en mon absence ; une indigestion sans savoir pourquoi. Il n’y paraît plus. Je l’ai trouvé à merveille. Mon rhume est à peu près fini. Je n’ai point monté à cheval. Soyez aussi docile que moi. Dormez, mangez ne perdez pas le goût du ragoût. Et sachez que j’ai trouvé à Lisieux à une exposition de tableaux qui vient de s’y faire, deux portraits charmants de Mad. Loménie. Adieu, Adieu. G.
86. Val Richer, Lundi 5 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne sais où je vous écris, ne sachant pas à quelle heure vous partez après demain de Bruxelles et si vous pouvez y recevoir encore cette lettre. L’absence a mille petits déplaisirs.
Quand vous serez établie à Ems, faites-vous lire, par Mlle du Cerini, Madame de Sablé de M. Cousin. Cela vous amusera, et elle avec vous. M. Cousin exploite un peu trop sa passion pour Mad. de Longueville ; il la débite en détails dans la Revue des deux monde, puis en gros dans de gros volumes. Mais peu vous importe. Je ne suppose pas que vous ayez lu Mad. de Sablé dans la Revue des deux mondes.
Les lettres du général Brown et de Lord Raglan démentent-elles ou confirment-elles ce qu’on vous a dit sur les mésintelligences qui se glissaient dans les armées à la suite des mésintelligences entre les ambassadeurs ?
Nos marins de la Baltique sont charmés, de l'accueil que leur font les Danois. Il y a encore là des souvenirs du bombardement de Copenhague. On est bien aise que la flotte Anglaise ne soit pas seule. Il me paraît que vous aurez bien à faire en Circassie ; tous les forts que vous aviez construits là, à chaque progrès que vous faisiez dans le pays sont ou détruits, ou au pouvoir des Circassiens.
Je vous écris là une sotte lettre. Je n’ai rien à vous dire. Je n'aurai point de journaux et matin. Il est pourtant sûr que, si nous étions ensemble, nous aurions des conversations intarissables.
Midi
Voilà votre lettre. Vous avez raison de vouloir 3, 6, 9 et Génie aurait dû y penser. Je trouve indispensable que Mlle de Cerini l’apprenne elle-même à lire haut en Français. Elle parle très bien ; il ne doit pas lui être difficile de lire. Adieu, Adieu. Le courrier ne m’apporte rien. Adieu. G.
87. Ems, Lundi 26 juin 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vos réflexions sur le débat de la chambre des Pairs sont frappantes. Toute votre lettre est pleine de bonnes et utiles vérités. J’en ferai passer quelques unes plus loin, mais à quoi sert d'éclairer des gens qui ne veulent pas voir. Cependant mon empereur est un homme d’esprit, je ne comprends pas que cet esprit l’ait tout-à-fait abandonné. On est bien monté à Pétersbourg contre le grand voisin. La [Grande Duchesse] M. écrit : " la conduite de l'Autriche est infâme", suit une kyrielle d’inventions. Il n’y a donc rien à espérer de la réponse et nous voilà avec cet ennemi de plus sur les bras.
Après nous être adorés, car c'était un culte personnel, comme la rancune sera profonde ! Je vous envoie une lettre d’Ellice. Malheureusement je ne puis pas la lire vous me direz un peu ce qu'il me dit ... Ne prenez pas cette peine je viens de relire, je devine un peu. Elle est élevée, vous me la renverrez. Greville m'écrit une nouvelle lettre toujours la même chose Je crois savoir que le M. St Arnaud regarde Silistrie comme perdue. La levée de siège était donc une fausse nouvelle. Mais nous y perdons beaucoup de monde, & des personnes de la société. Mais il faut prendre cette forteresse. Je regrette la retraite de Persigny. C'est un honnête homme, & si dévoué. Je ne sais pas du tout pourquoi il se retire. Il y a longtemps que Morny ne m’a écrit. Adieu. Adieu.
I am very desponding. Il faut prendre ou détruire notre flotte de Sevastopol. Pas de paix à [?] de nous avoir humiliés & affaiblis. St Arnaud aura le 15 juillet des personnes de la société. Mais une armée de 145 m h. 70 m. turcs il faut prendre cette forteresse. 50 m. Français, 25 m. Anglais.
Mots-clés : Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Angleterre)
87. Paris, Jeudi 10 novembre 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Les nouvelles hier étaient très mauvaises dans un engagement entre 12,000 turcs & 9000 russes ceux-ci auraient. par être battus. Le combat fini aurait duré toute la journée du 5. On a épuisé la poudre des deux côtés, on a été réduit à se battre à l’arme blanche et c'est là où le nombre l’a emporté. C’est aux aff. étrangères qu'on donnait ces détails et avec beaucoup de tristesse parce que cela ne laissait plus d'espoir pour les négociations. Le combat a eu lieu près de Silistrie. Je vois que le Moniteur n’en parle pas ce matin. Il faut attendre. Je me trompais le Moniteur en parle. J’ai encore une lettre de Meyendorff, sans grande importance. Il compte sur la neige & le manque d’argent. Les gens venus d’Afrique & d'Asie n'endureront pas la première & tout le monde criera contre l'autre. Dans 2 mois révolte au camps turc. Moi je ne compte plus sur rien que sur la bêtise des gouvernements, right and left. C’est la plus triste & la plus sotte affaire ! Dans ce moment arrive le Manifeste russe du 21 octobre 2 novembre par lequel nous acceptons la guerre, & recourons à la forme des armes " pour obtenir réparation des offenses par lesquelles la Turquie a répondu à nos demandes modérées, & à notre sollicitude légitime pour la défense de la foie orthodoxe en Orient. "
Je copie des journaux étrangers, je suppose le manifeste vrai. C’est bien engagé. On me dit que le langage à St Cloud est devenu très belliqueux. Les journaux le sont. Voilà un triste hiver qui commence. Le froid est venu aussi. Adieu. Adieu.
J’ai vu hier soir Noailles & Berryer. Oiseaux de passage Dumon est fixe, & je le vois tous les jours.
87. Paris, Jeudi 13 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
L’évacuation du sud est complète. Comme ce dénouement après tout a été prompt.
Vous comprenez à quel point mes pensées sont à Pétersbourg dans ce cercle de la famille impériale. Hier, quelle triste fête. Les Anglais m'ont l’air bien peinés de n’avoir point cueilli de lauriers à cette dernière journée. Ils affirment, je vous cite les Holland, Henry Greville, que l’opinion publique a en Angleterre va pousser à la paix. Nous verrons demain Tedeume.
Je suis étonnée de ne pas voir le corps diplomatique nouveau dans le programme. J’ai vu très peu de personnes hier. Molke & Sebach, ahuris. Les journaux Allemands vont être curieux. Il me semble qu’il n’y aura pas de Fontainebleau je ne puis pas le faire seule. Adieu. Adieu.
Merci toujours de toutes vos réflexions sur toutes choses. Continuez.
87. Paris, Mardi 10 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous vous levez de bien bonne heure. Votre lettre ce matin est datée de 6 1/2 vous avez raison, il doit faire charmant à cette heure là. Je voudrais veiller et dormir à l’air. J’y passe tout mon temps, l’air de Longchamp est excellent mais celui des Champs-Elysées, c’est une autre affaire. Je j’y pense pour pense bien à vos bois autre chose encore que pour l’air ! Je n’ai vraiment rien à vous dire sur ma journée d’hier. Lady Granville a la petite Princesse le matin, le soir la duchesse de Poix, qui est arrivé pour passer deux jours à Paris. Vous concevez que cela ne me fournisse pas grand chose. J’ai manqué le duc de Noailles. Il a passé chez moi lorsque j’étais dehors, & ce matin de bonne heure il doit être réparti. Vous ai- je dit que j’ai eu une lettre de la d. de Talleyrand de Bade ? Cette lettre est si insignifiante qu’il cet clair qu’elle ne l’a écrite que pour que je lui en réponde une qui ne lui ressemble pas du tout. ce que j’ai fait. Je lui ai donné toute l’Angleterre.
A propos, la Reine distingue le marquis de Douglas, vous l’avez vu un soir chez moi. Il est fort beau et un peu bête. Les fiers Hamilton, comme ils vont lever la tête ! Je n’ai pas pu apprendre si le Duc de Broglie est venu. Je dîne aujourd’hui chez Lord Granville, s’il est à Paris, il y dînera aussi. Savez-vous que je n’ai pas un mot à vous dire aujourd’hui ? Je racontais tout à midi 1/2. Je ne sais pas écrire ce que je sais raconter. Ah quelle différence ! Comment il n’y a pas encore quinze jours depuis votre départ ? C’est incroyable. Cependant quinze jours est la huitième partie de quatre mois ; je cherche à me persuader que c’est quel que chose de gagner quand je sens su bien tout ce qu’il y a de perdu ! Adieu
Vous deviez aller le 11 à Broglie, mais le procès n’est pas jugé encore. M. de Broglie n’y sera pas. Comme vous ne m’avez rien dit pour mes lettres je continue à les adresser chez vous.
Adieu. Adieu. Moi aussi je ne me souviens d’aucune joie d’enfance, ni d’aucune peine non plus. Comme tout s’efface qui n’est pas un vrai sentiment, et comme dans ce genre la douleur laisse plus de trace que le plaisir !
Mots-clés : Autoportrait, Réseau social et politique
87. Val-Richer, Mercredi 12 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je voudrais pouvoir vous dire que j'espère la paix de notre victoire. C'est la seule consolation que vous puissiez accepter. Mais je n’ai pas même celle-là à vous offrir. Voici la meilleure chance entre les mauvaises. Si on est sensé à Paris et à Londres, Sébastopol pris et détruit je suppose le succès complet, on évacuera la Crimée ; on mettra fin à la guerre de terre on restera maître de la mer Noire et de la mer Baltique, et on attendra, en vous bloquant étroitement, que vous vous décidiez et que l’Autriche vous décide à la paix. La guerre meurtrière cesserait ainsi, et la paix viendrait probablement à la suite d’une situation incommode et ennuyeuse pour les vainqueurs mêmes. Je doute même de cette chance-là. Je crains l’entrainement du succès militaire en Crimée et du mouvement révolutionnaire en Italie. si malgré la prise de Sébastopol votre armée continue la guerre en Crimée et s'oppose à notre embarquement, elle peut le rendre très difficile. Nous ne nous en irons pas après notre victoire comme on s'en va après une défaite, en abandonnant notre matériel. Nous resterons, et la guerre de terre continuera ; si on désire la paix à Pétersbourg, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de nous laisser partir sans obstacle si nous voulons nous retirer de Crimée et d'accepter cette situation nouvelle de guerre purement maritime, la seule d’où la paix puisse sortir.
Je doute fort qu'à Londres, on soit aussi modéré.
J’aime assez Lord Chelsea, comme d'autres Anglais d'ailleurs assez ennuyeux. Vous savez que je ne crains pas l'ennui, comme vous. Je ne connais pas la marquise d’Ely.
Nous avons bien fait de ne pas aller à Versailles par la rive gauche, dimanche dernier. C'est le chemin des gros accidents.
Onze heures
Vous avez très bien fait d'aller à la Chapelle grecque.
Je m'attendais à ce que vous fissiez sauter Sébastopol quand vous ne pourriez plus le défendre. Si nous en étions encore au point où nous en étions à Bruxelles, avec Lord Lansdowne, au mois d'Octobre dernier, le but serait atteint et la guerre finie. Dieu veuille que cela soit encore ! Adieu, Adieu. G.
87. Val-Richer, Samedi 14 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
De douces paroles! Je ne vous en enverrai jamais, je ne vous en ai jamais dit d’assez douces à mon gré. Vous craignez que je ne sois mécontent. Non, je ne suis pas mécontent. Je vous aime trop et je vous connais trop bien pour l’être jamais. Mais je suis triste : triste comme je ne puis pas ne pas l’être ; triste aussi peut- être comme je pourrais ne pas l’être. Je vous ai demandé un jour comment on faisait pour avoir de l’humeur sans en avoir contre quelqu’un. Je ne puis admettre qu’à cause de notre séparation vous ayez de l’humeur contre moi. L’an dernier du 15 juin à votre retour d’Angleterre, parmi mes inquiétudes, en voici une qui me préoccupait beaucoup. Si notre intimité devient complète, parfaite, comment nous accommoderons-nous de ce qu’il y a d’incomplet et d’imparfait dans notre relation ? Si nous devenons vraiment nécessaires l’un à l’autre comment supporterons-nous d’être jamais séparés ? De jour en jour, je vous découvrais plus capable d’une intimité parfaite et de tout son bonheur, et plus incapable d’accepter dans ce bonheur la moindre imperfection, la moindre lacune. Je vous en aimais chaque jour davantage et mon inquiétude croissait avec ma tendresse. Un jour, mon inquiétude a disparu. Je n’y ai plus pensé. Nous avions été sitôt et si longtemps séparés ! La séparation était notre état habituel. Je n’ai plus pensé qu’à la joie de notre réunion. J’en ai joui avec une confiance aveugle comme on jouit du bonheur ; on ne prévoit plus rien, on ne s’inquiète plus de rien ; il absorbe l’âme. Mais, vers le printemps, mon inquiétude est revenue, et revenue très vive. Mon attachement pour vous était devenu bien plus sérieux et bien plus tendre. Je vous connaissais bien mieux. Vous ne savez pas à quel point, tout l’hiver, de près, de loin, chez vous, chez moi, seuls, ensemble ou dans le monde, vous avez été constamment présente à ma pensée, l’objet constant de mon observation, de ma réflexion, de ma contemplation, de ma sympathie. Vous, la créature la plus noble, la plus fière, placée le plus haut et en même temps la plus facile à froisser, la moins propre à lutter contre le sort, la plus près de fléchir sous le fardeau ! Des sentiments si profonds, et des impressions si mobiles ! Avec tant de supériorité, pouvant si peu pour vous-même! Tant de haut dédain, et une telle impossibilité de se résigner à la souffrance, à la contrariété, à la difficulté ! Une dignité si inaltérable avec une si vive impatience contre tout ennui, tout obstacle, tout mécompte ! Je suivais tous vos mouvements; j’assistais à toute votre âme. Quel ravissant bonheur de veiller de tous côtés, à toute heure, sur cette âme si haute et si tendre, de la satisfaire pleinement, de répondre à toutes ses exigences à ses plus secrets désirs de perfection dans l’intimité ! Et en même temps de protéger constamment efficacement, cette personne si peu faite aux combats, aux épreuves. J’écarte d’elle tout mal, tout effort, de la faire vivre à l’abri d’un impénétrable bouclier, de tendresse et de soin ! Je revois tout cela avec un désir tous le jours plus vif de réaliser mon rêve. Et tous les jours, tantôt un incident indifférent en apparence, tantôt une parole de vous venait déjouer mon désir et me pénétrer de la crainte que mon rêve ne pût se réaliser. J’étais dans cette disposition pleine d’anxiété, quand le moment de notre séparation est venu.
Je ne pouvais pas hésiter. Ma mère, mes enfants attendaient impatiemment la campagne. C’est leur plaisir. C’est un grand bien pour leur santé. Ils y comptaient. Ma mince fortune, dont il faut bien que je m’occupe pour eux m"en obligeait. Je ne suis promis que dans ma vie publique, jamais, même pour mes enfants, les considérations de fortune, n’exerceraient sur moi la moindre influence. Raison de plus pour que j’en tienne quelque compte dans la vie privée. Je vous ai quittée, en essayant d’étouffer près de vous mon chagrin pour vous aider à étouffer aussi le vôtre. J’ai eu tort. Si vous aviez vu ce qu’il m’en coûtait de vous quitter, votre chagrin fût resté le même ; mais une minute d’injustice, une minute d’humeur contre moi eût été impossible. Dites-moi que vous n’êtes pas injuste, que votre humeur ne s’adresse pas à moi, pas du tout à moi, qu’elle porte uniquement sur l’imperfection, l’amère imperfection de notre relation, de notre destinée. Dites-moi cela ; pensez le toujours. Et même loin de vous-même sous ce fardeau si lourd de l’absence, je me sentirai le cœur confiant et fermé ; je reprendrai mon rêve, le rêve de vous rendre heureuse, heureuse malgré tout ce qui nous manque, malgré nos cruels souvenirs, heureuse à force d’être aimée, et bien aimée. Oui, bien aimée. C’est la plus douce parole que je sache écrire, et qu’elle est loin de la réalité ! Adieu G.
Dimanche matin 8 heures
Je porterai moi-même ce matin cette lettre à Lisieux. Je vais passer la journée à la campagne à Combrée. Que de choses je voudrais vous dire ! Rien ne me contente. Rien n’est assez tendre, assez vrai. Rien me dit tout ce que j’ai pour vous dans l’âme. Vous avez besoin que tout soit parfait autour de vous. Et je suis sûr que si j’étais toujours là, libre de tout faire & maître de tout arranger, tout serait effectivement parfait selon votre désir. Et je ne suis pas là ! Et même quand j’y suis, je ne puis pas tout ce que je pourrais ! C’est un sentiment très douloureux. Et pourtant je m’y résigne pour moi. Laissez-moi espérer que vous vous résignerez aussi comme on se résigne. Acceptons ensemble avec une commune tristesse & une commune tendresse ce qui manque non pas à notre intimité mais à notre bonheur. Supportons le ensemble, avec une confiance sans mesure l’un dans l’autre, afin de jouir ensemble de ce que nous avons. Adieu. Adieu. Je voudrais que tout mon cœur pût passer dans cet adieu. Il serait bien doux. 10 heures ¼ Je reçois votre paquet en montant en voiture, pour ma course. Merci. Merci. Je vais lire tout cela, en roulant. Il ne fait plus chaud. J’espère qu’il en va de même à Paris. Je n’aimerai bientôt plus le chaud. Adieu. Adieu.
87. Val Richer, Mardi 6 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous voilà donc bien plus loin. Au moins j’espère que votre santé s’en trouvera bien. Ems m'a laissé un souvenir très agréable. J’aime extrêmement les bois et les montagnes. Je me suis beaucoup promené seul à Ems, en pensant que, trois ou quatre heures après, je me promènerais avec vous. Rien n’est plus doux que le mélange de la solitude et de la société qu’on aime.
Votre voisin de campagne à Bruxelles a raison. Vous êtes déjà grandement diminués. J’en suis frappé par ce que j'entends dire aux ignorants et aux simples. Les uns comptaient sur vous comme puissance conservatrice ; les autres vous redoutaient comme puissance envahissante. Vous avez perdu la confiance des uns et la peur des autres. Evidemment vous êtes capables d’une grande et longue résistance passive, mais non pas d’un grand et prompt effort actif.
Votre sécurité Russe vous reste ; votre importance Européenne baisse beaucoup. C'est un fait qui se développera de plus en plus si la guerre se prolonge ; on ne vous atteindra pas au coeur, par où vous êtes Russes ; on vous humiliera, on vous mutilera peut-être sur vos frontières, par où vous êtes européens. Je ne sais ce que cela changera à votre avenir lointain, à vos perspectives séculaires, mais votre situation actuelle et votre avenir prochain en souffriront beaucoup. Ce que l'Empereur Napoléon 1er voulait faire contre vous, en même temps qu’il luttait contre l’Angle terre, l'Angleterre, le fera avec l’aide de l'Empereur Napoléon III. Bossuet s'écrierait ; " Ô mystère des plans et des coups de Dieu. Ô vicissitudes étranges et faces imprévues des affaires humaines. " Faites bientôt la paix, c'est votre meilleur, peut-être votre seul moyen de couper court à tous les développements d’une crise que vous n'avez pas su prévoir.
Y a-t-il quelque chose de vrai dans ce que dit la Gazette de Cologne de la disgrâce, où est tombé chez vous M. de Meyendorff ? Il est aisé de briser les hommes d’esprit à qui l’on a commandé des fautes ; il est difficile de les remplacer.
Adieu jusqu'à l’arrivée de mon facteur. Je vous quitte pour aller profiter dans mon jardin d’un rayon de soleil. Hier, nous espérions le beau temps mais le vent du nord ouest lutte encore pour le froid et la pluie.
Onze heures
Je viens de lire les détails et l'affaire de Hango. Petite expérience d’où il paraît résulter que vos artilleurs tirent bien et que les canons Anglais portent plus loin que les vôtres. Viennent les grandes épreuves. Tout indique que l’armée Turque et un corps Anglo-Français se sont mis en mouvement pour vous faire lever le siège de Silistrie. Adieu, adieu. G.
88. Ems, Mardi 27 juin 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Mardi
Quelle étonnante nouvelle celle du Moniteur d’hier. On me la mande par télégraphe de Bruxelles. Ce changement de front, est-ce pour tomber sur l’Autriche ? Laissant là la guerre de Turquie. C'est là ce que je crois. Voyez où cela nous mène. C’est le feu en Europe. Je n’ose pas espérer que ce soit le prélude à des négociations. Nous sommes trop exaspérés. Enfin je grille de curiosité et il faudra encore attendre ! Que je voudrais avoir avec qui causer. En attendant je vous dis ce pauvre mot qui ne dit rien. Adieu. Adieu.
Le 28. Je n’ai pas envoyé ce chiffon. Il était trop bête. J’ai reçu dans journée un bout de lettre de Brockhausen de Bruxelles qui me montre que là on croit que ceci annonce la paix serait-ce possible ? Too good to be true. Je n’y crois pas du tout. Mais comment allons nous expliquer cette reculade. Ah que de fautes ! Je n'ai rien à vous dire, je suis absorbée par cette dernière nouvelle. Elle va bien vous occuper l’esprit aussi. Mais vous ne parviendrez pas à nous en donner. Adieu. Adieu.
Est-ce qu’en faisant ce que nous demandent les Allemands nous les détacherions de l’alliance ? Enfin je ne comprends rien.
88. Lisieux, Lundi 16 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai couché ici. Je vais retourner déjeuner chez moi. Demain je reviens dîner ici, un grand dîner de toutes les autorités du pays. Après-demain, je vais dîner à cinq lieues, à Pont-Lévêque, pour une réunion à peu près pareille. J’ai dîné hier avec 80 personnes, 76 pour être exact. Tout cela, c’est de la politique ; de la politique peu Russe ; de cette politique qui fait que nous appelons les Russes des barbares, et à laquelle on arrive par le même chemin qui mène hors de la Barbarie. Ce que vous mande Lord Willians me paraît tout simple. Je ne comprendrais pas qu’ils pensassent et parlassent autrement. Et quand ils trouvent qu’il y a de l’uninteresting et du frivolous, dans nos mœurs et notre politique, ils ont un peu raison. Seulement nous avons bien plus raison quand nous trouvons à notre tour tant de frivolous et d’uninteresting dans les leurs et dans leur grandeur grossière et apparente. J’estimerais davantage leur dédain pour l’étranger s’il était bien réel et bien réfléchi, mais il y a tant de charlatanerie et d’ignorance qu’il est difficile de n’en pas sourire. C’est un dédain d’enfants forts et piqués. Plus j’avance, plus je trouve le dédain de nation à nation peu sensé et un peu ridicule, souvent même aussi le dédain pour les personnes. C’est une leçon que je me donne à moi-même, & qui ne changera pas ma nature, je ne lui demande pas mais qui contient et rectifie mon jugement. Toute créature humaine à quelque côté par lequel elle mérite qu’on ne la dédaigne pas. Ce sont les choses de ce monde que nous pouvons librement dédaigner.
Je suis bien philosophe aujourd’hui, n’est-ce pas ? Philosophe ou non, merci de vos lettres. A part leur contenu j’ai été charmé de les recevoir et de les lire. Je suis rentré à l’hôtel de la Terrasse. J’ai retrouvé notre cabinet, notre conversation, nos délicieux commérages. Ma philosophie est très capable d’illusion. Tout ce qui me rapproche de vous ne fût-ce qu’en pensée, n’est jamais une illusion. C’est revenir au contraire à la réalité, à ma vraie vie, à ma vie intérieure et habituelle. C’est très vrai que, même-ici, je vis habituellement avec vous. Je vous entends, je vous parle, je vous questionne, je vous raconte ; j’assiste à toutes vos impressions, je vous livre toutes les miennes. La différence est immense pourtant. De loin, tout cela m’occupe. De près, cela fait mon bonheur.
Voilà le n° 92. Je suis charmé que vous ayez dormi. Je me l’étais promis hier matin. Ai-je raison de vous dire que j’assiste, de loin et d’avance, à toutes vos impressions. Le chaud a un peu repris, cependant bien moins lourd et moins intense. J’ai beaucoup pensé à ce que vous me dîtes de Broglie. Je veux y penser encore avant d’avoir un avis. Le duc de Broglie doit venir passer deux jours au Val-Richer, vers la fin de ce mois. Je le sonderai à ce sujet. Je sais comment. Je suis aussi fier, aussi difficile pour vous que pour moi. Certainement, vous ne devez aller que là où vous êtes désirée. Il faut que mon sentiment à ce sujet soit bien fort pour que la seule idée, la moindre possibilité de vous voir en Normandie n’effraie pas toutes choses. Vous voir, me promener avec vous ! Savez-vous ce que c’est ? J’espère que vous aurez de meilleures nouvelles de votre grand Duc. La fièvre tierce est un mal mais pas un danger. Je ne sais ce que sont les médecins Russes et Danois. Henriette était à merveille hier. Je crois en effet que c’est la chaleur qui lui avait donné cette indigestion. Adieu.
Où pourriez-vous donc aller hors de Paris si la chaleur revenait ? Avez-vous quelque idée ? Je voudrais bien pouvoir vous en envoyer une. Mais je ne veux pas que vous alliez quelque part pour y être encore plus seule qu’à Paris. Adieu. Adieu. G.
88. Paris, Jeudi 13 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Généraux tués et blessés le 8. Blessés. Malinot. Bosquet, de Faille, de la Motte-Rouge, Bourbaki, Trochu, & peut être Mac-Mahon. Tués Breton, St Pal, Rivet, Marolles disparu. Ceci vient des Ministère de la guerre. C'est un diplomate qui m’a donné la liste. Quel carnage cela a dû être, quelle horreur, on dit que cela dépasse tout ce qui a jamais été vu dans le monde. J’ai vu au moins dix Anglais hier. Ils fondent sur moi. Tous parlent de paix mais cela n’est pas croyable. Mais ne la demanderons pas. Nous continuerons comme cela. Si battus. Nous ferons le vide, la destruction partout. Avancez.
Lady Mary Wood la femme du ministre est venu hier aussi. Et lady Howard de Bruxelles, Les diplomates très empêtrées à propos du Tedeum. Veut-pn qu’ils y viennent on non ? Beaucoup n'y iraient pas, les neutres. Mais il y a de l’hésitation jusqu'à hier soir ils n’avaient reçu aucune avis. Je me figure que Hubner au moins aura sollicité d'y aller. Au fond je suis très triste. Adieu. Adieu.
2 heures.
On me dit qu’il n'y a que la Suède, le Danemark, & la Belgique qui se soient obstinés. C’est le nom qu' a envoyé une circulaire portant qu'il y aurait une tribune pour ceux des diplomates que voudraient assister. Je crois que Sebach aussi n’a pas été mais je ne sais pas.
88. Paris, Mercredi 11 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
La journée hier a été bien chaude. Je suis à Longchamp. J’y restée jusqu’à 6 1/2 ai reçu quelque visites, les Durazzo, Henry Greville. A propos je parle de Long champ comme de ma propriété, c’est que je l’ai pris en effet pour le temps de l’absence de Lady Granville. J’y porte j’y trouve des livres. Hier mon ouvrage, j’ai les quelques lettres de Fénelon.
A 7 heures j’allai trouver un grand dîné chez Lady Granville, et à mon très grand plaisir le Duc de Broglie. Nous avons reparlé un peu de la Normandie, suffisamment pour confirmer mes droits. J’aime beaucoup M. de Broglie, indépendamment même de le Normandie. J’ai causé assez avec M. de Sturner, l’internonce d’Autriche à Constantinople. Il affirme que le Pacha d’Egypte n’aura pas déclarer son indépendance. M. de Sturner a de l’esprit assez, et cela me parait un homme sage, prudent. il y a 20 ans que je le connais, il était à Ste Hélène auprès de Bonaparte. On dit vraiment que M. Molé n’est pas du tout enchanté du triomphe du Ml Soult en Angleterre. La France ne sera plus assez grande pour lui. Il m’est revenu quelques commérages de Londres, entre autres que le P. Esterhazy est allé au nom du corps diplomatique oriental demander a Lord Palmerston raison du dîner constitutionnel donné par la Reine. Ce qu’il y a de sûr c’est que ce dîner a été très remarqué, & que les Ambassadeurs despotes sont fort mécontents. Le maréchal revient le 20. Les autres restent tous jusqu’à la fin du mois. Votre lettre de ce matin me fait supporter que celle-ci ira vous chercher à Broglie. Je vous souhaite d’y avoir moins chaud que je n’ai ici, mais j’oublie que vous aimez la chaleur. A propos votre rose me rappelle que cette même citation ma été faite par hasard en Angleterre par plusieurs personnes les premiers mois de mon arrivée dans ce pays, et que je me demandais si tous les Anglais n’avaient qu’une seule et même chose à dire. Depuis je ne l’ai plus entendue. Vous m’envoyez une vieille connaissance. Sans avoir pensé à elle hier au soir, je me disais bien lorsque le Duc de Broglie était assis prés de moi. S’il pouvait lui porter de moi quelque chose. Et puis quand il m’a demandé mes ordres pour la Normandie il m’a été impossible de vous nommer à côté d’une phrase vulgaire, et je l’ai chargé de mes souvenirs pour sa femme toute seule.
Mes yeux sont touchés par hasard ce matin sur la dernière lettre de mon mari de Stettien. " Il est urgent de reprendre nos N° afin d’exercer un certain contrôle." Puis reviennent les vues sordides & & vraiment c’est trop drôle car il ne m’a plus écrit depuis du tout Je me sais toujours mauvais gré quand je pense à mon mari. Je trouve qu’il y a rien de plus bête, ni de temps plus mal employé.
Adieu, combien de fois vous dirai je ce mot, jusqu’au jour où je ferai mieux que le dire ? Adieu Adieu. Prenez soin de vous. J’ai peur de vos promenades à cheval à Broglie, vous n’en avez pas l’habitude songez toujours a ma poltronnerie.
88. Paris, Samedi 12 novembre 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Notre manifeste déplait ici. La critique du Moniteur est cependant assez mesurée, et entre nous il dit vrai sur l’af faire. Cette pièce est adressée au peuple russe plutôt qu'à l'Europe. Sans avoir trop menti nous prenons l'Empire pour de bons amis. Je suis curieuse de voir ce qu'on en dira en Angleterre. Je suis bien aise qu'on fasse mention des révolutionnaires.
Hier on débitait ici des nouvelles très favorables à nos armes. Je ne sais ce qu'il y a de vrai ou de faux. Constantin m'écrit sans cesse de patienter. Nous voulons que les Turcs s’avancent en nombre suffisant pour les écraser en masse. C’est fort bien, mais faut-il pour cela se laisser battre en détail ? Hier on parlait beaucoup fusion ; la visite des princes d’Orléans avait eu lieu ou allait avoir lieu à Frohsdorf. Fould même m’en a parlé comme d’un “on dit”. C’est une petite diversion à l’Orient.
Les Anglais à Paris traitent notre manifeste de bare faced lie, et disent qu'il aura pour conséquence la chute de Lord Aberdeen.
On parle de Victoire remportée sur les Turcs, je ne croire que quand je serai mieux renseigné. Adieu. Adieu. 1 heure.
88. Val-Richer, Jeudi 13 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Hübner a plus d’esprit que de bon goût. Je doute même qu’il sache que le bon goût aide beaucoup au succès de l’esprit.
L’Autriche doit être contente ; votre affaiblissement ne lui a pas couté cher. Reste à voir ce que lui en reviendra, si elle est à son tour, compromise en Italie. Elle fera bon marché de la Duchesse de Parme ; mais la Toscane et Modène, c’est sa famille et d'ailleurs, on ne remuera pas Naples et les Duchés, sans que la Lombardie ne remue. Voilà une escadre anglaise partie pour la baie de Naples que fera la France.
Je n’ai aucun souvenir que Lord Grey, ait jamais mal parlé de l’Autriche. Ce n'était pas dans sa situation.
Je suis très curieux de l'impression que produira à St Pétersbourg la chute de Sébastopol. De quel côté vous fera-t-elle pencher.
En France, l'effet est et sera grand. J'en juge par celui qui se répand déjà autour de moi, dans la campagne. Le nom de Sébastopol avait pénétré partout. On attendait partout. Le Times disait bien. Le siège, c’est la guerre et Sébastopol, c’est la Russie. Voilà pour le moment actuel. Je ne vois pas clair encore dans la suite.
Est-il vrai, comme le dit Havas, qu’on attende ces jours-ci le Roi de Sardaigne à Paris ?
Onze heures
Les journaux ne m’apportent pas encore de détails. Le Times, dur pour vous, est convenable en soi. Certainement il doit être fort désagréable aux Anglais de n'avoir point eu de part à la victoire. Je souhaite qu’ils en soient plus enclins à la paix. Adieu, adieu. G.
88. Val Richer, Mercredi 7 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Votre soirée est une malice que vous avez faite à Kisseleff en partant. Il la méritait. Je suis toujours bien aise quand je vois les sottises de l’égoïsme un peu punies. Il ne faut pas que tous les désagréments de ce monde soient pour la générosité imprévoyante.
Il fait aussi froid ici qu’à Bruxelles. Cela me vaut des éternuements interminables. Ayez soin, à Ems, de ne pas vous promener tard le soir, en voiture découverte. La vallée de la Lahn est bien aussi humide qu'à la mienne.
Rothschild est bien juif de ne pas vouloir vous donnez 3, 6, 9 mais vous avez raison ; peu vous importe ; il est bien sûr que vous garderez toujours cet appartement-là ; il faut pouvait y revenir à l'heure même où la paux sera faite. Et vous y reviendrez tranquille sur les clubs. Aristocratiques ou démocratiques, il ne faut pas les avoir pour voisins. On apprend tous les jours.
Ce qui vient de se passer pour cette malheureuse guerre a jeté, pour moi, des traits de lumière sur l’histoire. Que de guerres commencées comme celle-ci, sans le vouloir, et pour rien. La vraie différence entre les grands hommes et les petits, c'est que les premiers font toutes choses, même les sottises, par de grands motifs, et que les seconds font, même les grandes choses, par de petits motifs, ou sans motifs. " Mon dieu, pardonne leur car ils ne savent ce qu’ils font ! " C'est la plus profonde comme la plus divinement douce parole qui ait jamais été prononcée.
Pauvre Meyendorff ! Est-ce que le Prince Gortschakoff serait envoyé à Vienne pour l’y remplacer à poste fixe, ou bien seulement en mission temporaire, comme le comte Orloff ? La première mesure serait bien dur pour M. de Meyendorff, et le Prince Gortschakoff me paraît bien petit pour la seconde.
Je voudrais que vous sussiez vous distraire un peu de cette triste attente de tristes nouvelles, et penser quelque fois à autre chose. Engagez Mlle de Cerini à prendre l'habitude de vous lire. Ce n'est vraiment, pour une personne intelligente et cultivée comme elle, qu’une affaire d'habitude. Et je vous recommande encore M. de la Rochefoucauld de M. Cousin. Le Journal des Débats, en donnait hier une longue citation excellente et charmante.
Midi
Point de lettre ce matin. Adieu donc jusqu'à demain. G.
89. Ems, Jeudi 29 juin 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai trop de correspondants. Je me fatigue à répondre et j’aime cependant à bavarder. Une longue lettre ce matin de Greville bien de la mauvaise humeur de notre reculade par la crainte que cela satisfasse l’Autriche et la détache par conséquent de l'accident. Le mieux qu'on pourra espérer sera sa neutralité. (Je crois que je viens de faire là trois fautes de Français c’est égal.) La rage en Angleterre va en grossissant. On veut la Crimée, la destruction de nos flottes, l'indépendance de la Circassie. à quatre on arrivait plus vite au but, à deux cela l’éloigne ainsi toute cette nouvelle aventure sert que la paix. Mais quelle pauvre mine nous avons là. Ce que nous proposait L’Empereur Napoléon valait mieux que ce que nous cédons maintenant à l’Autriche. Il offrait le retrait des flottes ici point de compensation. Si ce n’est l'espoir de détacher l’Au triche. Mais lever le siège de Silistrie, c.a.d. nous avons vaincu par les terre, & nous dessaisir de pptés ! Tout cela est bien humiliants, et doit avoir bien conté à l'orgueil impérial. C’est même si fort que j’ai peine encore à y croire. cinq heures. Je viens de recevoir des nouvelles de Bruxelles. On n’est pas fixé là encore sur la valeur de ce qui vient de se passer. On ne sait que les faits. Ils sont bien gros. On regarde la position de l’Autriche comme prépondérante et ne regardant la chose dans son acception la plus simple on trouve que cela conduit plutôt à la paix qu’à la guerre. La situation d'Aberdeen est raffermie par son dernier discours, c’est-ce qu’on me mande de Bruxelles aussi. Adieu.
Je suis bien impatiente de ce que vous allez me dire de tout ceci. Comme nous aurions à parler ! Adieu
89. Lisieux, Mardi 17 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Un mot pour que vous n’ayez pas d’inquiétude. J’ai tout juste le temps d’un mot. J’avais compté arriver ici une heure au moins avant le départ de la poste qui ne part plus qu’à 4 heures. Mille incidents m’ont retardé. J’arrive au moment où la poste va partir. J’en suis très contrarié. Je ne puis souffrir que mes lettres ne vous disent rien. Au moins faut- il que vous ayez cette conversation-là. Pardonnez-moi l’insignifiance de celle-ci. à demain. Je me lèverai de bonne heure. Ma solitude vous appartient. Adieu. Adieu. G.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance
89. Paris, Jeudi 12 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous m’avez écrit un petit mot bien enrhumé. Je n’ai point de rhume mais je n’ai rien à vous dire. J’ai chaud, c’est bien pis que votre rhume. Je dors à peu près en plein air et j’étouffe cependant. Si cela continue, je serai fondue. Hier Longchamp ne m’a pas rafraîchie. C’était un rout. La petite Princesse, Mad. Appony, Mad. de Caraman, & toute l’Angleterre, principal, attachés, enfants, tout le monde. Après, le dîner je me suis fait mener vers la Normandie le plus loin possible, & puis je suis revenue fort tristement chez moi pour me coucher. Vous causiez en attendant avec le duc de Broglie, et puis en remontant chez vous, vous aurez pensé que tout était possible, et cette pensée là ne faisait pas suite à votre entretien politique.
L’Infant Don François de Paul est attendu à Paris avec toute sa famille. On a loué pour eux le premier de l’hôtel Gallifet au dessus de la Duchesse de Talleyrand. L’ambassadeur d’Autriche n’a pas la moindre certitude d’avoir l’hôtel qui appartient à la liste civile ; on ne sait où prendre l’argent pour le mettre en état.
Vous voyez bien que je ne sais aucune nouvelle. Vous pourriez bien m’en dire. Est-il vrai que la presse abandonne le gouvernement, je parle de la presse en général, & qu’il ne lui reste plus que les Débats ? En tout cas le ministère peut se moquer de tout le monde jus qu’à la fin de l’année. nouvelles J’attends aujourd’hui des d’Angleterre. M. Aston aussi doit arriver et hélas les Granville partent après demain. Demain je vais encore dîner chez eux.
Adieu, donnez-moi des nouvelles de votre rhume, pour me dire qu’il est fini. On me promet du ragoût ce matin, mais je ne l’aime plus, je ne sais pas manger quand il fait chaud. Je ne mange que des fraises. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Diplomatie, Réseau social et politique, Santé (François)
89. Paris, Lundi 14 novembre 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Certainement tout et au plus noir, & vous ne tenez pas vos promesses. La guerre. générale est inévitable. L’article du Moniteur a paru à tout le monde très provoquant. Il donne un démenti à l’Empe reur Nicolas et l’on s’attend généralement à ce que cela empêche [Kisseleff] d’aller à Fontainebleau. Je ne suis pas de cet avis du tout. Il faut qu'il aille. Il ne doit pas commencer la guerre.
On reste sans nouvelles. Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle agitation je vis. Je vous attends avec impatience, mais vous aurez de la peine à me remettre en équilibre. On est très à la paix à Londres à ce qu’on dit, mais qu’est-ce que cela signifie ?
L'Angleterre a épousé la France et fera sa volonté. Celle-ci a pris un élan belliqueux. Elle eût préférée peut-être la paix, mais la guerre aussi lui convient. Nous avons très bien fait vos affaires, celles de votre Empereur.
Adieu. Adieu, ma dernière lettre donc, à moins d'un gros événement.
89. Paris, Vendredi 14 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hier au Tedeum l’Empereur rayonnant, l’air inspiré. C'est Hubner qui me l’a redit. Les aplaudissiments enthousiastes en entrant à l’église. L'Empereur a de suite jeté les yeux sur la Tribune diplomatique, ayant l'air de compter avec attention & intention les présents & les absents. De ceux-ci il y a avait 6. Suède, Danemark Belgique, Wurtemberg, Bavière, Saxe (représentés par un secrétaire). A propos des Allemands Hubner me dit " ces petits, cela ne compte pas. Il y avait l’Autriche & la Prusse, voilà l’Allemagne." L’Empereur n’a pas répondu au huit pacifique de l’archevagne. Hubner prêche la paix. à quoi bon, si on ne la veut pas ? Tous les Anglais ici la désirent. Hier encore des nouveaux, les frères de Granville. On est curieux de voir ce que notre armée va faire tenir bon dans les forts, ou les faire sauter aussi ? Continuer à tenir la campagne, on ne replier sur Pérékop ? Nous verrons bientôt. On a l’air de croire à une grande bataille. Le duc de Noailles est venu mais pour quelques heures. seulement.
Hubner espère calmer les affaires de Naples. Les vaissaux anglais attendront quelques temps à Lisbonne. Et pendant ce temps où attendra le renvoi des ministres de la police qui est la satisfaction demandée. Ici on est très modéré dit Hubner. Son assiduité nouvelle auprès de moi m'étonne. J’accepte. Adieu. Adieu.
89. Val-Richer, Vendredi 14 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Havas me donne un fragment un peu ridicule du journal le Nord, une glorification du Prince Gortschakoff pour avoir sauvé à la Russie, en s'en allant une armée qui aurait été, sans cela, prise, ou massacre. Cela vaut le succès extraordinaire. du Prince Gortschakoff lui-même. Je remarque que vos généraux et vos diplomates portent mieux, la bonne fortune que la mauvaise les sont modestes et très convenables dans le succès, vantards et charlatants dans les revers. Je ne sais pas si cela est nécessaire chez vous, pour soutenir l’énergie populaire en Europe, cela ne vous vaut rien. Quand on s'est aussi vaillamment défendu que vous l'avez fait, on n’a pas besoin de ces hableries ; elles attirent la dignité au lieu de la relever. Le Prince Gortschakoff n’aimera pas le Journal des Débats.
J’ai reçu hier, comme grand croix de la Légion d’honneur, une invitation pour le Tedeum de Notre Dame. C'est la première qui m’arrive. Mon absence me dispense d’un embarras qui ne m’embarrasserait pas quand même je serais à Paris.
N'est-ce pas par convenance qu’on n’a pas invité le corps diplomatique à mon avis, il y aurait convenance dans l'aubli. Quon invite les alliés, à la bonne heure mais de quel droit demanderait-on aux neutres de se réjouir d’une victoire sur des Etats qui ne sont pas leurs ennemis ? La neutralité implique l'absence aux Tedeum comme sur les champs de bataille. Il ne faut donner à MM. de Hatzfeldt, de Molcke, de Loeweshichen &, ni le ridicule d'assister, ni l’embarras de refuser.
Mad. Austin et Mad. Reeve me sont arrivées hier, pour trois ou quatre jours. Très sensées, très amies de la paix, très ennemies du Times, autant pour sa politique intérieure que pour l'extérieure. Evidemment, cette portion du public anglais, autrefois assez ridicale, en est fort revenue, et n’a aucun goût ni pour la démagogie au dedans, ni pour la révolution au dehors : " les gens là en veulent à la société anglaise ; ils travaillent à la détruire. Nous, nous voulons bien en médire quelquefois mais la conserver toujours. " Voilà le propos.
Onze heures
Quelle boucherie ! Je déplore et j'admire. Les généraux et leurs soldats sont de braves gens. Adieu Adieu. Je persiste. Les neutres qui sont allés ont eu tort.
89. Val Richer, Vendredi 9 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne vous ai pas écrit hier un peu parce que je n'avais rien à vous dire, bien plus parce que je vous aurais écrit trop tristement.
Je trouve que la guerre s’établit, à la fois molle et obstinée, pas intolérable pour les peuples et interminable pour les gouvernements. Les grandes affaires ne se terminent que par la force ou par la raison. Où est aujourd’hui la force ? Où est la raison ? Je dis la force ou la raison capable de décider.
Vous ne prenez pas et probablement vous ne prendrez pas Silistrie. On vous fera peut-être lever le siège ; il semble que les trois armées alliées se préparent à cette opération. Soit qu'elles réussissent, ou qu'elles ne réussissent pas, quoi après ? Les diplomates n'en font pas plus que les généraux. Quand on aura mis le prince Gortschakoff à la place de M. de Meyendorff, inventera-t-il quelque meilleur expédient, ou consentira-t-il à quelque plus grande concession ? Je ne vois point de rayons lumineux ; je n'entends point de coup de foudre efficace. J’attends et je n'attends rien. J'en étais là hier, et c'est pourquoi je ne vous ai pas écrit. J'en suis encore là aujourd’hui.
Il y a bien du vrai dans ce que Morny vous a écrit. On était bien bon à Londres de se tant préoccuper du congrès russe de Bruxelles trois mois d'insignifiance, et le voilà dispersé. Rien n’est plus ridicule que la présence réelle et vaine. Je comprends la satisfaction de Chreptowitch.
Je ne me distrais de tout cela qu’en travaillant. Mais je ni plus de grand homme pour me tenir compagnie. Cromwell est mort. Je ne vis plus qu'avec ses fils, ses conseillers et ses ennemis, tous impuissants, et à le continuer et à faire autre chose que lui. J’aurai bien de la peine à prendre l'Impuissance des petites gens aussi intéressante que celle du grand homme.
Voilà ce pauvre Amiral Baudin mort. On lui a donné un bâton pour l'aider à descendre dans son tombeau. C’était un marin capable, hardi, plein d’entrain et d'entraînement avec les matelots. Charlatan d'ailleurs et peu sûr ; cherchant toujours le vent, cachant la ruse sous l’étalage de la franchise. Le Roi de Portugal, en allant à Bruxelles, épousera-t-il la Princesse Charlotte ? A-t-elle pris son parti entre Lisbonne et Naples ? Êtes-vous sûre que l'Impératrice soit grosse ? De Paris, personne ne me l’a mandé. Il est vrai que mes correspondants sont ou absents, ou très paresseux. Duchâtel est revenu à Paris, et ne va plus à Vichy. Je ne sais pourquoi. C’est Vitet qui me l'a écrit.
Midi
Je ne m'étonne pas que vous ne m'ayez pas écrit, avant hier, en partant de Bruxelles. Mais je n’en serai que plus impatient. Adieu, Adieu. G.
90. Ems, Vendredi 30 juin 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voici ce que je trouve dans mes vieux papiers.
" Lord Chatham disait en 1760 que quand il entendait quelqu’un soutenir que la question ottoman n'était pas pour l'Angleterre une question de vie et de mort, il ne parlait plus à cette personne."
Je tourne et retourne dans mon esprit, les nouvelles perspectives que nous ouvre notre reculade. Elle est si étonnante pour un homme du caractère de l’[Empereur] Nicolas, et pour l'orgueil & le fanatisme russe. Je prends Hélène pour type. On ne peut plus lui parler. Son caractère en est changé tout à fait. D’abord elle ne croit pas. Je regrette que Paul ne soit pas ici. Il saurait la mettre à la raison. Elle soutient que nous allons faire la guerre à l’Autriche ; son point de départ est une lettre de la Grande Duchesse Marie qui est parfaitement dans ce sens. Les journaux Allemands disent que notre armée manque de vivres. Quand on ne mange pas, on ne se bat pas. Cela pourrait bien expliquer ce que vous dites des pertes que nous éprouvons dans nos officiers supérieurs. Quelle opinion nous donnons de nous en Europe ! Quelle tappe sur la fatuité Russe. Je serai bien aise de ne pas ressembler beaucoup à mes compatriotes, je me sentirais bien humiliée. Vous figurez-vous le contentement de Hubner.
Midi. Voici une lettre de Constantin de Peterhof le 21 juin. " Au Danube notre position militaire change en présence de l'absence de sécurité que présente l’Autriche. Notre droite se trouvant exposée par la concentration de troupes en Transylvanie Silistrie n’a plus aucun prix pour nous, aussi allons nous, aussi allons nous en abandon ner le siège et nous concentrer sur le Sereth. C'est là qu'on est invité à nous parler pour le moment quitte à mieux sauter plus tard. La conclusion qui a atteint le Maréchal le met hors de combat pour quelques semaines. Il se rendra à Passy." Le reste de la lettre est du fanatisme superlatif. J’ai peine à tenir pour ne pas répondre par quelque sottise à tant d'exagération, d’adulation. Il reste encore. là heureux, si heureux qu'il dit qu’il en oublie sa femme et ses enfants. Voilà ce qu’on devient, voilà ce qu'était devenu mon mari. Que de réflexions à faire. Adieu. Adieu.
90. Lisieux, Mardi 17 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je serai rue de la Charte le 31 Juillet entre midi et une heure, c’est-à-dire dans quatorze jours. Je passerai à Paris la première quinzaine d’août. C’est la belle institution du jury qui me vaut cela. Je viens de recevoir ma convocation officielle. On me plaint beaucoup ; mais on me prêche la vertu ; on me dit qu’il n’y a pas moyen de s’en dispenser, qu’il faut remplir ses devoirs de citoyen. Je réponds vertueusement. Avec vous, je ne dis rien, je n’ajoute rien. Le fait sans phrase. Je n’en sais point qui exprime mon plaisir. Ceci vous consolera, je l’espère, de mes quelques lignes de ce matin. Je n’ai pas la moindre envie de vous parler d’autre chose. Je viens de voir tout ce qu’on peut voir de monde à Lisieux, des bosquets illuminés, des alliées sombres, des allées claires. Pendant qu’on se promenait, j’ai joué au trictrac dans un petit pavillon. C’est mon boulevard contre la conversation qui me poursuit ici sans relâche. Chacun veut avoir la sienne. J’en vais chercher autant demain à cinq lieues d’ici à Pont-Lévêque. Puis, je rentrerai chez moi jusqu’au 30 Juillet. Quinze jours ce n’est pas une éternité de huit mois ; mais, c’est quelque chose Nous le dirons ensemble cet adieu que vous me rendez aujourd’hui. En l’attendant, je vais me coucher. Je n’ai vraiment pas le cœur à une conversation quelconque, même avec vous. J’ai un grand déjeuner demain, avant de partir pour aller dîner. Je serai assiégé dès le matin. Je trouverai pourtant bien moyen de vous dire un autre adieu.
Mercredi 6 h. 1/2
J’ai bien dormi, en me réveillant très souvent ; mais des réveils si doux ? J’espère que vous aurez de meilleures nouvelles de votre Grand Duc. Je lui porte intérêt. Vous n’avez pas d’idée de l’effet singulier qu’ont produit sur moi vos paroles J’espère que mes enfants seront heureux sous son règne. Vous avez parfaitement raison. Mais il ne m’est jamais tombé dans l’esprit que le bonheur de mes enfants dépendit du caractère du souverain. Nous faisons un peu plus notre bonheur nous- mêmes. Nous n’y réussissons pas toujours. Mais enfin, quand nous n’y réussissons pas, c’est notre faute. C’était là ce qui m’irritait sous l’Empereur Napoléon. Je sentais mon sort et celui des miens tout-à-fait dépendant de la volonté, bonne ou mauvaise, sage ou folle, d’un autre homme. Je n’ai jamais pu m’y accoutumer. Léopold ira vous voir quand vous l’aurez reconnu. Il ne veut pas s’exposer à ce que vous ne l’appeliez pas par son nom. Je vous quitte. Je vais faire ma toilette. Il faut que je sois prêt quand on m’arrivera. Tout le monde ici se lève de bonne heure. Adieu. Quel joli adieu ! Il n’a pas encore vécu près de la rose, mais il en pressent le parfum. Vous lasserez vous de la comparaison ? G.
8 heures Voilà le N°94. On m’interrompt aussi pendant que je le lis. Mais ce n’est pas le même interrupteur. Adieu.
Mots-clés : Discours du for intérieur, Empire (France), Mandat local, Politique
90. Paris, Samedi 15 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je crois que les les ministres étrangers absents au Tedeum ont eu à régler leurs comptes hier aux Aff. étrangères. Je sais que Molke a exhibé une dépêche de Mai 1855 lui interdisant sa présence à toute manifestation de ce genre. Pareil ordre avait été envoyé de Copenhagen à Pétersbourg & à Londres. Il est donc en règle. Walenski avait témoigné de l’étonnement, vu que la Prusse même avait assisté. Je suis tout à fait de votre avis sur la question des neutres. Je diffère pour ce qui vous regarde.
Si vous aviez été à Paris, incontestablement il fallait aller à Notre Dame. Ce que vous me dites de nos hableries me fait le même effet qu’à vous. Au reste il faut voir encore le rapport du P. Gortchakoff. Mes fils vont passer l'hiver à Bruxelles. Cela me plait bien comme voisinage. Mais y gagnerai-je autrement ?
C’est étonnant comme tous les Anglais que je vois sont pacifiques. Il faut donc qu’ils soient bien poltrons pour n'oser pas le dire publiquement. Lord Elsure hier encore bien prononcée. Sydney Herbert va arriver. Aucun de ces Anglais ne voit Lord Cowley. Ils sont bien mécontents de lui. Je n’ai pas de nouvelle vous dire. Mon empereur arrive le 21 à Varsovie. Mais je doute que le Cte Nesselrode l’accompagne Ce n’est sans doute qu'une revue militaire ! Adieu. Adieu.
90. Paris, Vendredi 13 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Il me parait que vous êtes mécontent de moi. Vos lettres ne sont pas aimables. Je suis sure que vous avez raison & que vous me traitez comme je mérite de l’être. J’ai une si immense confiance dans votre équité. Mais comment ferons-nous si nous continuons ainsi ? Notre séparation me donne de l’humeur, c’est vrai, beaucoup d’humeur, et je vous montre tout ce que j’éprouve. J’ai bien senti que mon été serait affreux ; je ne m’y suis pas résignée d’avance, je m’y résigne bien moins aujourd’hui que j’éprouve tout l’ennui, toute la tristesse, de votre absence. Elle est affreuse pour moi, et puis l’atmosphère de Paris est horrible dans les chaleurs, Je ne sais ni dormir, ni manger. Il n’y a plus de promenade possible jusqu’à 8h du soir.
Hier je n’ai pas bougé, je n’ai vu personne jusqu’à 9 h. Alors on s’est réuni chez moi jusqu’à onze. Lady Granville, la petit Princesse, les Poix, les Durazzo, les Statelberg, cette insoutenable Mad. de Caraman, & les diplomates des puissances qui ne dînent pas chez la Reine d’Angleterre. Si je vous reparle de ce dîner, c’est qu’en effet il a fait et fait encore beaucoup de bruit à Londres. Lady Cowper m’écrit 12 pages sur cela c. a. d. pour excuser le dîner constitutionnel. " C’était un hasard, pas d’intention du tout. Les Ambassadeurs ont fait du bruit. Enfin hier on devait les faire manger chez la Reine. la petite reine est fort tourmentée de toutes les prétentions ; Melbourne en est accablé aussi. Lord Durham donne beaucoup de souci au Gouvernement." Voilà à peu près la lettre que j’ai livré à Lord Granville pour son divertissement.
Mon grand Duc a été malade à Copenhaguen il allait mieux ; je sais cela par M. de Médem, car moi je n’ai rien, toujours rien, & quand j’aurai, soyez sûr que ce sera une lettre désagréable j’ai bien envie de ne pas l’ouvrir. M. Aston est arrivé & les Granville partent, mon dernier plaisir s’en va. Je crois vraiment que je partirai aussi. Ce qui est sûr c’est que j’essayerai autre chose que Paris, car vraiment j’y tomberais malade de la chaleur et de mauvais air. Ah si la Normandie était plus près, j’irais dans quelque bois. Et si la France était un pays plus civilisé, et qu’on fut sûr d’une chambre propre comme on en est sûr dans la plus petite auberge du plus obscur village de l’Angleterre, je sortirais des barrières tout de suite. Mais rien n’est facile ici dans ce genre, ou bien je suis trop difficile.
Ce que vous me dites des inconvénients possibles de l’hôtel Talleyrand, me dégoûte tout à fait du projet, vous avez raison Je n’y tiendrais pas. Adieu Dites-moi que vous m’aimez encore malgré mon abominable caractère. Dites- moi quelque parole douce. Je vous en envoie tant en idée. Je pense tant à vous. Adieu.
90. Val Richer, Samedi 10 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Midi
J’ai attendu votre lettre et je n'ai que le temps de vous dire, adieu. Je veux vous savoir à Ems. Triste voyage en effet cette année. Je ne suis pas en train de vous égayer. Il faisait beau hier ici ; aujourd’hui très mauvais.
Je n'ai pas un mot de Paris. Je n'ai pas encore là mes journaux. Après tout, il vaut mieux que Kisseleff soit venu vous demander pardon. Il a attendu que vous n'eussiez plus besoin de son appartement. Bien petit, bien petit. Adieu, Adieu.
Et mes respects vraiment affectueux, je vous prie, à la princesse Hélène, et à sa fille. Adieu. G.
Mots-clés : Diplomatie (Russie), Réseau social et politique
91. Ems, Samedi 1er juillet 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Plus je pense à tout ceci, plus je suis humiliée de la façon dont nous conduisons nos affaires. à ce train là, il vaudrait mieux faire la paix tout de suite. Dieu sait tout ce qui nous est réservé encore si nous continuons cette triste guerre.
Le dernier petit mot de votre lettre du 28 me prouve que vous êtes en pleine espérance. C'est comme vous étiez à la dernière heure à Bruxelles. Hélas, en sera- t-il autrement.
J'ai un besoin énorme de parler de tout ceci, et je n’ai avec qui. Hélène n’est plus praticable. Elle veut pour pendre les Autrichiens elle n’a plus que cela en tête, elle donnerait toute sa fortune pour les anéantir. Richelieu est sensé et nous jasons & rabachons quelque fois. Je suis fâchée que mon fils ne soit pas ici. Avec lui cela irait mieux. Le Times fait un grand éloge de la dépêche d'Aberdeen de l'année 1829 en effet elle est bien faite. Je n'ai de lettre de personne aujourd’hui, je relis la lettre de Constantin. évidement notre retraite n’est pas de la bonne grâce pour l’Autriche, d’après cela c’est seule ment un ennemi de plus. Je suis frappée des soupçons de l'Angleterre contre l'Autriche. En France la nouvelle n’est pas non plus accueillie avec plaisir. Tout me paraît plus confus que jamais. Débrouillez cela. J'aurai demain je crois quelque chose. Ma lettre aujourd’hui est bien bête. Adieu. Adieu.
Dimanche le 2. Elle était si bête, qu’elle n’est pas partie ; elle attend son camarade aujourd’hui. Rien, rien, que mes réflexions qui sont tristes, décidément ce sera une longue guerre. Comment me tirer de là.
Je viens de lire les journaux. Nous ne cédons pas à l’Autriche, Nous cédons à la nécessité de nous mettre en garde contre C'est bien différent, et il est clair que nous nous battrons. Nous n’avons pas battu les terres, que ferons nous des autres ? Vous comprenez que je ne partage aucune de vos espérances. Je n’ai pas ni de lettre de vous, ni de personne, et la seconde porte est arrivée.
Le temps est bien laid, et mon humeur plus laide encore que le temps. Adieu. Adieu.
91. Paris, Dimanche 16 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
La belle lettre que vous m'avez écrite hier sur nos affaires. Comme vous dites-vrai ! Dans le monde on s'occupe toujours des abstentions au Tedeum. Celle de la Belgique surtout. La Suisse est dans une situation identique. Elle a cependant assisté. Enfin il parait qu'on espère qu'à la prochaine occasion cela se passera autrement. C’est un avertissement si ne n’est une menace. Greville me mande que l'Angleterre est plus furieuse que jamais. Le démembrement de la Russie, voilà ce que demandait les radicau et les Tories. Enfin il y a unanimité de la presse pour la poursuite de la guerre. Je crois que si elle était libre ici, elle ferait des voeux pour la paix. C’est certainement le désir général. Molé m’est arrivé hier soir, questionnant beaucoup que sachant rien. Moi aussi je ne sais rien. Seulement bien sûr, personne n'osera parler de paix, nous n'en voudrons pas plus que vous.
Morny m'écrit, bien autre, mais bien sensé et bien d’avis de se contenter de ce triomphe incontestable, qui fait que nos ennemis & nos alliés surtout regarde ront à deux fois à nous manquer à l’avenir. Nous ne pouvons que perdre à continuer. Adieu. Adieu.
91. Paris, Samedi 14 juillet 1838,Dorothée de Lieven à François Guizot
La chaleur m’a parfaitement démoralisée. Je n’en puis plus et si’cela dure j’en tomberai malade. Je ne puis fermer l’œil, j’étouffe. Si je vous dis des bêtises aujourd’hui je vous prie de ne pas vous en étonner. Je viens de recevoir votre lettre de Broglie. Y serons-nous ensemble ? Je vous demande à vous ce qui ne dépend que de moi. Je ne sais pourquoi cependant, je répugne un peu à y aller. Mad. de Broglie je crois n’aimerait pas ma visite, & je n’ai jamais été que là où l’on m’a beaucoup désirée.
J’ai passé ma matinée hier enfermée chez moi, bien barricadée contre le soleil, l’air, le jour, à peu près dans les ténèbres, par conséquent à peine un peu d’occupation. à 7 heures je fus dîner chez Lady Granville il n’y avait d’étranger que la petite princesse, & Mad. de Caraman que Lady Granville soigne beaucoup parce qu’elle plait à son mari. Voilà ce que je ne puis souffrir. On dîne en bas, le jardin est éclairé, et c’est là que se passe la soirée. M. Molé y est venu nous nous sommes dit peu de choses nous réservant de nous dire beaucoup chez moi. Il m’a enfin demandé le jour & l’heure. Mardi, je parie qu’il ne viendra pas. selon ses nouvelles de Hambourg mon mari a envoyé des courriers pour annoncer partout que l’arrivée du grand duc était retardé. Il a toujours la fièvre à Copenhagen. Je plains mon mari il sera bien inquiet. Jamais encore son jeune prince n’a été malade.
M. Molé a une mine de santé superbe. J’ai eu une drôle de lettre de Lord W. Russell. Je vous l’envoie pour votre divertissement. Renvoyez la moi. Vous voyez que le grand sujet est que je suis descendue. Ah mon Dieu je laisse bien volontiers à d’autres le plaisir d’être bien haut. Ce n’est pas comme cela que j’entends la vrai élévation. Vous voyez aussi avec quel dédain on traite tout ce qui est étranger. They don’t care !
M. Aston m’a fort intéressé, & je compte l’exploiter beaucoup après le départ des Granville. La populace de Londres a été étonnante, pleine d’égard et de respect pour tout ce qui est étranger mais surtout pour la qualité des Français, un million de spectateurs, et pas un désordre ; c’est là ce qui semble avoir confondu les étrangers. Car il n’y avait pas un militaire pour contenir la foule. Puisque je grossis mon paquet je ne m’arrête pas, et je vous envoie en même temps Lord Aberdeen & Lady Cowper. Vous me renverrez tout cela par la même voie.
Adieu. Adieu, est-il possible que vous aimiez la chaleur ? Je ne vis pas depuis quatre jours. Je fonds il ne restera de moi personne comme après la toilette de certains ministres.
Mots-clés : Autoportrait, Diplomatie, Réseau social et politique
91. Pont-l’Evêque, Jeudi 19 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Quel ennui que cette vie de courses et de dîners de grande route et de table ! J’ai siégé hier de 6 heures et demie à 9 heures et demie, comme à un dîner de Pozzo ou de Pahlen. C’était la seule ressemblance. Enfin je serai ce soir chez moi, et je n’en bougerai plus que pour une plus douce raison. A propos de Pahlen, donnez-moi de ses nouvelles. J’ai pour lui une vraie bienveillance. Je crois parfaitement ce que vous me dîtes que la maladie du Grand Duc sera une très mauvaise note pour votre mari. Quand la récolte est mauvaise, les peuples s’en prennent au gouvernement. Les autocrates ne sont pas plus sensés que les peuples, et on déraisonne de haut en bas comme de bas en haut. La guerre de principes à propos de visites et de dîners doit être en effet fort ridicule à Londres. Quand on fait tant que de se quereller pour des principes, il faut remuer le monde. Comment faisiez-vous, de votre temps, pour donner à manger et à danser aux représentants constitutionnels ? Il n’y avait guère alors d’Etat constitutionnel que l’Angleterre. A moins que vous ne comptiez la Suède et les Etats-Unis. Il faut convenir que la générosité à leur égard, vous était plus facile qu’elle ne l’est aujourd’hui à M. de Strogonoff. Savez-vous quelque chose de nouveau des Affaires du Roi de Hanovre ? Il me revient, avec assez de certitude, que le rapport à la Diète sur la pétition d’Osnabrück, a été confié au ministre de Bavière, qu’il est prêt, qu’il est contraire au Roi Ernest, et que dans ce moment tout le travail de l’Autriche et de la Prusse est de l’amener à arranger l’affaire lui-même pour éviter une condamnation de Roi. On me dit en même temps qu’il est vrai que le peuple l’aime assez et le traite assez bien dans son pays. Vous verrez que dans la manie de conciliation du moment les Hanovriens concilièrent la rébellion et la loyauté.
La réception du Maréchal Soult fait un excellent effet dans ce pays-ci. J’appelle un excellent effet l’envie que cela donne aux plus vulgaires de se montrer aussi justes et généreux s’ils en avaient l’occasion. Certainement, si le Maréchal promenait le Duc de Wellington en Normandie, il le ferait applaudir partout. J’ai un grand plaisir toutes les fois que je vois une idée sensée un sentiment élevé se répandre et s’accréditer dans mon pays.
9 h. 1/2
J’ai été interrompu par des visites, et en voilà d’autres qui arrivent. Une petite ville s’ennuie tellement que le moindre événement la charme et la remue toute entière. L’ennui joue un bien grand rôle dans les affaires humaines. Je vous quitte. Il faut que je vieillisse car je commence à tenir à mes habitudes. Je ne vous écris à mon aise que de mon Cabinet du Val-Richer. Adieu. Adieu. On continue, tout le long de mon chemin, à me faire des compliments de condoléance sur mon dérangement du jury. Adieu. Je trouverais aujourd’hui à Lisieux votre N°95.
Mots-clés : Diplomatie, Mandat local, Politique, Politique (France)
91. Val-Richer, Dimanche 16 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je suis frappé des ordres donnés par le ministre de la guerre pour la libération immédiate des soldats de la classe de 1847 qui auraient du être libérés en 1854, et que la guerre avait fait retenir sous les drapeaux. Cela n'annonce pas la continuation de la guerre de terre. Si en effet à Paris, on n’est pas disposé à la continuer, il dépend de vous de la faire finir, car je ne suppose pas que l'Angleterre tienne à la poursuivre, son infériorité y est trop évidente, dans la lutte réduite à la mer, elle reprendra les avantages. Et si la lutte est réduite à la mer, je croirai à la paix, car vous n'avez plus de flotte ; on ne sera plus en présence ; il n’y aura plus d'événements ; les amours propres se calmeront, la lassitude et le bon sens prendront le dessus. La paix se fera. Mais il faut, pour cela, que nous voulions évacuer la Crimée, que nous embarquions notre armée avec notre matériel, et que vous n’y apportiez pas le moindre obstacle. Si on se bat encore une fois sur terre, on se battra indéfiniment. Je crains bien que cela n’arrive. Il faudrait pour l'autre issue, plus de bon sens et de résolution politique que n'en ont les hommes.
Si l’Autriche le veut bien, le Roi de Naples renverra son ministre de la police. Il est impossible qu’il résiste sans être soutenu et il a prouvé qu’il pouvait aller très loin et très vite en fait de complaisance. Ne croyez pas que la France se sépare un moment de l’Angleterre dans cette petite affaire là pas plus que dans la grande. L’Angleterre ira devant l'Empereur Napoléon suivra, et récoltera, pour lui-même ou pour les siens. Les articles du Siècle sur l’histoire et la fin du Roi Murat sont très significatifs. Et une révolution à Naples, c’est toute l'Italie, Et l'Italie, c’est toute l'Europe. Non pas brusquement, et par présitation, mais peu à peu et par entrainement. Hübner fera bien d'employer tout son savoir faire à faire cèder le Roi de Naples.
Onze heures
Jusqu'à ce qu’on sache quel parti, vous prenez en Crimée, il n’y aura point de nouvelles. Je ne reçois rien de nulle part. La pusillanimité politique des Anglais me fait peur. Adieu, adieu.
91. Val Richer, Dimanche 11 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Si l’on juge par les nouvelles de Grèce, les insurrections intérieures, en Turquie, soit que vous les ayez encouragées ou non, vous seront de peu de secours ; un embarras momen tané pour l'Alliance occidentale, la nécessité de quelques garnisons là et là, mais rien de plus. Les insurrections ne vous vont pas, pas même là. En principe, vous les désavouez, et en fait vous dites tout bas que vous ne voulez point ce qu'elles veulent, l'indépendance et l’aggloméra tion des populations Chrétiennes. On ne dit rien tout bas aujourd’hui, excepté en Russie même partout ailleurs, tout se sait. Je suis sûr que les conversations de votre Empereur, avec Seymour courent la Grèce, la Bulgarie & Je me figure ce qu’on aurait pensé et dit mon ami Colettis, le grand conspirateur contre les Turcs. De quelque côté qu'on envisage cette Affaire, elle est bien mauvaise pour vous. Vous aviez bien raison de vouloir rester tête-à-tête avec les Turcs il devient clair que vous n'êtes puissants contre eux qu'à condition du tête à tête, et que dés que l'Europe s'en mêle votre force d’agression en Orient, force révolutionnaire et force militaire se trouve très insuffisante. Il vous faut absolument deux choses, le tête à tête avec la Porte et l'Europe divisée. L’une et l'autre vous manquent. Vous pouvez croire que la seconde ne vous manquera pas toujours, mais quoiqu’il arrive, la révélation qui se fait en ce moment sur votre compte restera, et vous en souffrirez longtemps. Je ne pense pas que de l’entrevue du Roi de Prusse et de l'Empereur d’Autriche à Teschen, il sorte autre chose que l’attitude actuelle des deux puissances, sauf quelques paroles un peu plus précises sur les développements que cette attitude pourra prendre. Et si vous n'avez pas de grands succès, ces développements, quelle que soit la bonne volonté des Princes, seront de plus en plus contre vous. L'Allemagne ne peut supporter longtemps cette expectative de guerre et de révolution, il faut que de gré ou de force. elle vous fasse faire la paix.
Certainement l'Angleterre est contente de l’Autriche sans cela, Kossuth ne serait pas traité comme il l'est aujourd’hui par le Times, le Morning Chronicle &. Il serait plaisant que la guerre ne détronât que Mazzini et Kossuth.
Midi.
Je n'attendais pas de lettre aujourd’hui. Je suis impatient de vous savoir arrivée et établie. Adieu, Adieu. G.
92. Ems, Lundi le 3 juillet 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Constantin me mande en date de 25 de Peterhoff que les flottes s'approchaient de Cronstadt. Elles n'en étaient plus qu'à 30 kilomètres. Nous sommes enchantés de cette visite. Toujours de très mauvais propos sur les Anglais, sur le Français pas du tout. Le Lt du Tigne était à Pétersbourg. L’Empereur lui a fait rendre son épée, & permis qu’il retourne en Angleterre. Il n’a pas envie il craint une cour martial.
Le prince Gortchakoff est parti le 25 pour Vienne. Avec une mauvaise réponse naturellement. La guerre avec l’Autriche est inévitable. La première depuis l’existence de l’Empire russe ! Greville me mande que la publication de la dépêche d'Aberdeen lui a été très utile. Il s’est remis sur jambes tout-à-fait. On envoie de nouvelles troupes en Turquie. Il n’y aura plus de troupes régulières en Angleterre du tout dans très peu de temps. On pense toujours là que la pression contre la Russie nous obligera à la paix, je crains qu'on ne se trompe nous ne fléchirons pas aurions-nous toutes les puissances sur les bras. Mon Dieu comment cela finira-t-il ? On croit savoir à Londres qu’entre toutes les tristesses du moment l’Empereur a encore le chagrin de voir la querelle entre ses deux fils aînés, qui serait arrivés à un haut degré de vivacité !
Constantin archi russe, le G. D. héritier bien plus modéré. Je ne crois pas que cela aille très loin, ils ont trop peur du Père ; mais il est certain que les frères ne s’accordent pas. Le roi de Portugal après Bruxelles se rendra à Berlin, de là à Vienne, Cobourg, Paris, St Omer. Voilà toutes mes nouvelles aujourd’hui. Adieu. Adieu.
92. Lisieux, Jeudi 19 juillet 1838, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je m’aperçois que si je ne vous écris que demain matin du Val-Richer et par le facteur vous serez un jour sans lettre. Et comme j’ai un domestique un peu malade, j’aurais quelque embarras à envoyer demain matin à Lisieux. Je vous écris donc d’ici, avant de partir et quelques mots. Depuis que je dois vous voir dans douze jours, j’ai le cœur très léger sur les lettres. Elles ne me plaisent pas moins ; mais j’ai un plaisir plus vif en perspective, et ma pensée se porte sans cesse sur celui-là.
Il est possible que ma mère, mes enfants, Mad. de Meulan, toute ma maison aillent passer à Broglie le temps que je passerai à Paris. Mad. de Broglie veut absolument les avoir tous dans le cours de l’été. Je vais lui proposer pour le 1er août cette visite générale qui lui conviendra, je n’en doute pas. J’en serai bien aise. J’aime autant, quand je m’en vais, les mettre, en bonne compagnie. Je vous dirai du reste comme nouvelle, car c’en est une pour moi, que la route promise pour aller au Val-Richer se fait réellement. Les travaux sont en pleine activité. J’y passerai peut-être dès cette année en quittant la campagne. Elle sera bonne et fort jolie, toute à travers des près et des bois. Vous n’avez jamais vu de près les intérêts-là. Vous ne savez pas avec qu’elle vivacité toute une population s’en occupe. Il y a plus de deux lieues de pays et trois ou quatre villages qui ont foi en moi, une foi aveugle, depuis qu’ils voient cette route s’exécuter. Ils ne croyaient pas que cela fût possible. Nous trouvons que le monde s’est terriblement remué depuis quelque temps. Je vous assure que l’apathie est encore bien plus grande que le mouvement.
5 h. 1/2
Voilà votre N° 96 qui bêtement était allé me chercher je ne sais où dans la ville depuis ce matin. La lettre qui vous sera arrivée aujourd’hui vous aura consolée, j’espère, de la brièveté de l’autre. J’écris à l’instant même pour vous trouver votre précepteur. J’ai un jeune homme en vue ; mais je ne sais s’il est à Paris. Je m’adresse à un homme, en qui j’ai pleine confiance. Il avait élevé mon fils. Je suis assiégé de visites. Adieu. Je vous écrirai mieux demain. Adieu.G.
Mots-clés : Mandat local, Vie familiale (François)
92. Paris, Dimanche 15 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Enfin je respire, il pleut, j’ai dormi quelques heures cette nuit, c’est bien nouveau pour moi. Soyez sûr qu’Henriette a été malade tout bonnement par l’excès de la chaleur.
Je viens de recevoir une lettre de la reine de Hanovre du 9. Le grand Duc qui s’était annoncé pour le 4 était, encore le 9 à Copenhagen attaqué à ce qu’elle croit de la fièvre tierce. La Dernière fois qu’il s’était montré à un cercle diplomatique chez lui on lui avait trouvé une mine terrible. Dans quelles angoisses mon mari doit se trouver. Moi je vous assure que de loin j’en suis triste. J’ai une vraie tendresse pour ce jeune homme. Je l’ai laissé si doux, si bon, si aimant. Il me semble que mes enfants seront heureux sous son règne. Je prie bien sincèrement pour sa conservation.
J’ai été hier matin à Longchamp, seule ; il y avait de l’air. Le soir j’ai été à Auteuil, beaucoup de monde. Le plus élégant jeune homme était le chancelier. Il m’a fait marcher dans le jardin avec un air de conquête fort divertissant. Je vous prie de croire que c’était dans des allées obscures. J’ai trouvé de la causerie hier, il y avait à peu près toute la Diplomatie, les Granville encore. Il ne partent que demain. Il n’y a pas l’ombre d’une nouvelle.
Que voulez-vous que je vous dise ? Je m’ennuie parfaitement. Mes journées commencent & finissent sans un moment, un mouvement de plaisir. Après votre lettre lue j’attends le lendemain matin. Je n’ai que cela. Adieu, que le mois de juillet est long ! God bless you.
92. Paris, Lundi 17 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai vu personne hier que Molé et le duc de Noailles qui ont accepté mon heure & mon dîner. Beaucoup de causerie qui n’apprend rien. Il me semble que je ne suis plus curieuse. Je suis si sûre de ne rien apprendre qui me plaise. La guerre, sans terme. Morny m'écrit qu’il est bien d’avis de rester sur une position énorme. Tous les honneurs de la campagne vous reviennent, & la France n'a rien à gagner matériellement elle ne peut que perdre à continuer. Je vous donne ses paroles. Hatzfeld a passé ces deux jours à Chantilly. chez Lord Cowley. Il ira trouver son roi à Stolayafels à la fin de la semaine. Je voudrais y aller, aller quelque part. Le temps est beau encore et on pourrit ici. Duchâtel m'écrit des bains de mer d’Arcachon Gironde. Enchanté du lieu et curieux des nouvelles. Je ne puis lui envoyer que mes tristesses. Adieu. Adieu.
92. Val-Richer, Lundi 17 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai eu hier des visites. L'effet de la chute de Sébastopol continue. Plus l’attente et le doute ont été longs, plus la satisfaction est grande. Si l’armée rentrait maintenant en France, elle aurait partout l'ovation la plus brillante, et la plus sincère. Tout le monde se demande en même temps : " Et après ?" Certainement la paix causerait autant de joie que la chute de Sébastopol et une joie plus durable. Mais on l'espère moins qu’on ne la désire. On prévoit, je pourrais dire on craint la conquête de la Crimée. On ne croit pas que les Russes l’évacuent, ni nous non plus. Et quand on en vient là l’inquiétude reparaît, mais une inquiétude tranquille et presque indifférente. Puisqu’on a pris Sébastopol, on prendra la Crimée ; il est clair que l’armée Russe n’est pas en état de nous empêcher ; ce n'est qu’une question d'argent et de temps ; " nous avons l'argent et nous aurons le temps ." Voilà le langage. Un pouvoir accoutumé à chercher son point d’appui dans les impressions publiques peut trouver là un encouragement, et en effet un point d’appui pour aller loin. Moi qui n’ai jamais pris, les impressions publiques pour ma foi et ma règle, je ne m’engagerais pas avec celles-là, et je ferais la paix. Il est vrai, que je n'aurais pas fait la guerre.
La Prusse au Te deum ne m’a pas surpris. L'inconséquence entre l’apparence et la réalité est sa politique habituelle ; comme il arrive aux grandes puissances, qui ne sont pas tout à fait fortes. Il n’y a que l’Autriche, le Piémont et le Pape qui dussent y aller. Pourquoi la Hollande ? Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique ?
Je ne comprends pas la maussaderie de Cowley pour les anglais. A quoi bon pour la politique qu’il sert et pour lui-même
Je viens de lire les Débats que je n’avais pas lus hier. J'y remarque deux phrases ; le Duc de Richmond au banquet de sur George Brown : " J’espère que le drapeau russe ne tardera pas à être chassé de la Crimée, " et une gazette de Berlin dans un sens plus pacifique : " On n'aura plus besoin de recourir à la stipulation douteuse des quatre points écrits sur le papier pour mettre fin aux prétentions Moscovites ; celui qui possède les garanties matérielles est heureusement dispensé d’entrer en négociation pour obtenir des phrases bénévoles et des assurances vagues". Je me ravise ; la phrase n’est pas pacifique ; pour posséder, les garanties matérielles, il faut garder Sébastopol et la Crimée. La vraisemblance est dans cette conduite là.
Onze heures
Je vois que j’ai raison de ne pas croire à la C'est fou et bête. Adieu, Adieu. G.
92. Val Richer, Lundi 12 juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai reçu bien des lettres hier ; point de nouvelles, comme de raison, mais et des réflexions et des bruits.
Voici Dumon, qui vient de perdre un frère qu'il aimait vraiment : "Faute de nouvelles, on s'amuse du commérages ; on dit que le comte Branicki a été renvoyé de Constantinople, et que le Prince à qui il s'est attaché ne tardera pas à le suivre. Il a pris la suite des relations du général Baraguey d’Hilliers avec Lord Redcliffe, et on prétend qu’il faudra les interrompre de la même façon. "
Rien de plus, sinon, la suite de l’histoire de la médaille commémorative de la Triple alliance ; on dit que les Cardinaux se sont émus de voir les mots Dieu les protége écrits au dessus de Catholicisme, protestantisme, Islamisme, et que le tirage de la médaille a été suspendu, pour retirer la protection de Dieu.
Un ancien député conservateur, homme de sens et qui m'est très frivole, m'écrit de sa province. " L'Empereur Nicolas a rallié au gou vernement toutes les opinions, celle-même des personnes dont les intérêts sont le plus directement atteint par la guerre qui est devenue presque populaire. On est très ignorant des redoutables éventualités que cette guerre peut engendrer, on ne croit pas à sa durée. L’Alliance avec l’Angleterre avait déjà rassuré et l’attitude chaque jour plus décidée de l’Autriche fait espérer une paix prochaine. La grande émotion est calmée, et l'on entrevoit dans les affaires, qui ont été molles pendant tout l’hiver, un mouvement de reprise. Somme toute, la gouvernement gagne ; le Czar lui a fait plus de bien que n'auraient pu lui en faire dix années de bon gouvernement. " Singulière coïncidence de cette phrase avec celle de Morny.
Voici maintenant le vieux Tory Anglais, mon ami Croker. Après des Déclarations sur Cromwell, qui m'ont beaucoup plu : "I endeavor to mean myself from policies, of which my prospects are of the darkest color, for France, for England, for Europe. I see the storm preparing gathering. I may live to see the first explosions ; but I doubt whether even my grand children will see the end of the injustifiable principles, wild pretentions, [?] alliances and general disorganization of European society with which this war is pregnant. "
Mon instinct proteste contre Jérémie ; mais ma raison ne sait trop que lui répondre. J’ai vidé mon sac, et le facteur qui arrive ne m’apporte point de lettres. J’espère pourtant vous savoir demain arrivée à Ems. Adieu, adieu. G.
93. Ems, Mercredi 5 juillet 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
On demandait à un cosaque chargé d'amener à Pétersbourg douze anglais, faits prisonniers en Finlande, ce qu'il pensait d'eux." Pas grand chose. Ce sont de bonnes gens, mais c’est un peuple bien que civilisé ces anglais."
J'ai eu une lettre très aimable de Fould. Mais il ne m’envoie pas la paix. L’Emp. & l’Imp. vont à Biarritz pour quelques semaines. Fould reste à Paris avec ses maçons. La place Louis XV sera achevée dans 6 semaines pour la fête du 15 août. Le Louvre sera achevé inauguré, le 1er mai 1855 à Bruxelles on ne connaissait pas encore exactement notre réponse à l’Autriche, mais il n'y a pas de doute sur ce qu’elle sera. La Prusse, dit-on là, restera expectante. Elle sera entraînée, il le faudra bien. Avez-vous lu les discours très belliqueux du roi de Suède à ses troupes ? Enfin ce sera toute l'Europe.
Le Maréchal Pasking va dans son château en Pologne. Bouderie ou disgrace on ne sait pas. Le public de Pétersbourg accuse ses lenteurs. On ne lui pardonne pas de n’avoir pas pris Silistrie. Vous n'avez pas idée comme mes soirées sont brillantes. Cercle extrêmement choisi, trop exclusif peut-être pour une popularité, mais je n'y vise pas. De la musique charmante. On s’attroupe sous les fenêtres pour l'écouter. Olga serait la prima donna de l'Europe si elle montait sur la scène. Quelle puissance de voix. Cerini chante très bien. Le prince George accompagne toujours, cela le rend heureux. La duchesse d'Ayen est là comme une poupée. Son mari est très bien, et très agréable. Melas chante pas mal, sa femme ne sait pas si on pleure ou si on rit. Vous savez qu'il lui arrive à dîner de prendre le grand os d'un poulet pour son éventail, et de s’étonner qu’elle s’évente sans se rafraîchir. Les Brignoles vont arriver. Richelieu nous quitte. Le 20 Schlangenbad pour moi, mais hélas Hélène à Schwalbach, c'est à une très petite distance, mais il n'y a pas de quoi se voir deux fois le jour. Toujours de la pluie et l’air froid. Summer postpond on account of the war, comme on dit à Londres. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Femme (politique), Guerre de Crimée (1853-1856), Musique, Portrait, Salon
93. Paris, Lundi 16 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Que je vous remercie de la douce musique qui m’attendait à mon réveil. J’ai lu et relu ces paroles si sérieuses ; si tendres, si intimes, si vraies. Je vous dois une grande jouissance. Vous avez remis. bien du calme dans mon âme. Non sûrement mon humeur ne s’adressait pas à vous. Elle ne s’adressera jamais à vous. Mon Dieu que je serais coupable si je me permettais jamais une injustice, une impatience envers vous. Mais je suis triste, je resterai triste jusqu’à ce que je revoie l’éternité dans huit mois. Car c’est bien comme cela qu’ils m’étaient apparus le 1er novembre 1837. Lady Granville est venue me prendre hier pour aller au bois de Boulogne il faisait un temps charmant.
Après le dîner, j’ai recommencé, jusqu’à l’heure où j’ai ouvert ma porte. J’ai eu toute la diplomatie. Angleterre, Autriche, Prusse, Hanôvre, Naples, avec une quantité de jeunes Anglais qui vous sont inconnus. La Duchesse de Poix & sa mère. M. Berryer. La chaleur l’a fait maigrir ; il était presque joli, car il faut vous dire que je ne trouve un homme joli qu’à la condition d’être maigre. C’est juste l’inverse pour une femme. Berryer ne veut voir que des souvenirs d’Empire dans le ovations au Maréchal Soult. Savez- vous que cela devient vraiment absurde, et que je comprends que cela ne plaise pas du tout ici. Le duc de Nemours fait là une triste figure.
Les conférences à Londres vont s’ouvrir. Elles ne serviront qu’à attester qu’on ne peut pas s’entendre, ici on veut des modifications au traité, du moins quant au partage de la dette, nous n’en voulons pas, et on s’arrêtera Léopold a causé avec tout court. nos représentants ici. Ils l’ont trouvé assez modéré et assez embarrassé. Il n’est point venu me voir. Je suppose que nous avons fini notre connaissance.
Le prince Paul de Wurtemberg m’a fait une longue visite hier matin. Il est plus que jamais monté contre le château. M. Ellice arrive aujourd’hui à Paris. Voilà pour moi une petite distraction au chagrin que me cause le départ des Ganville. Ils restent encore aujourd’hui pour causer avec Ellice. Le Duc de Noailles me demande de Dieppe de lui faire la charité, mais il a bien de la prétention. Il veut l’Egypte, la Belgique, le cœur de mon empereur. Il veut tout savoir. Je lui dirai quelques unes des choses que je ne sais pas. Les cours d’Allemagne sont fort contrariées de la maladie du grand Duc. Partout où l’a annoncé à jour fixe. On a fait des préparatifs, rassemblé des troupes cela coûte de l’argent on reste en suspens. Je pense que si cet état se prolonge il faudra qu’il renonce a son programme. Comme l’Empereur va être furieux. Il ne peut pas souffrir qu’on soit malade. Il ne le promet pas. Ce n’est pas dans le code militaire. Je suis sûre que le pauvre grand Duc est aussi malade de peur que de la maladie.
La petite princesse est malade d’une fluxion à la tête. Son mari s’amuse au Havre, il y est depuis 3 semaines. Adieu, cet adieu que j’ai trouvé au bout de la lettre de Dimanche à 8. h. du matin. Je vous le rends lundi à midi 1/2. Quand le dirons-nous ensemble ? Adieu.
Mots-clés : Diplomatie, Politique (Internationale), Réseau social et politique
93. Paris, Mardi 18 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Point de lettre de vous, c’est mon premier souci aujourd’hui. En fait d’autres, vous savez que je n’en manque jamais. J'ai vu M. Fould hier. Naturellement content, mais certainement désireux de la paix quoiqu'il reconnaisse qu’on n’en puisse pas parler pas plus ici qu'à Petersbourg. Dans ce moment, ou peut-être de quelque temps. Tout son langage est très convenable, mais je répète, il est bien satisfait, & trouve que la gloire & la gloriole Française ont pleine satisfaction. Et que son maître est bien puissant.
J’ai vu hier soir Molé & Noailles. Ils repartent tous deux aujourd’hui. Villamarina dit que son roi arrive, mais il ne sait pas le jour. Lady Allice me mande que la duchesse d’Orléans est arrivée à Clarmont. Vous voyez que le jeune prince de Prusse est allé faire visite à sa presque. fiancée à Balmoral. Pourquoi n’ai-je pas votre lettre. Very Strange. Adieu. Adieu.
93. Val-Richer, Mardi 18 septembre 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Les neutres qui ne sont pas allé au Tedeum ont bien tort, s'ils s’en excusent. Ils devraient au contraire le prendre haut et s'étonner qu’on s'en étonne. Ils n'ont fait qu'obéir aux principes élémentaires du bon sens, du droit public, de la justice, et aux habitudes des peuples et des temps civilisés. Hors de là, il n’y a que prétentions désordonnées et tyranniques. Quand on est petit, on n'a qu’une force, c’est de se mettre derrière le droit.
Morny a raison de conserver son bon sens. Et il ferait très bien, s’il le pouvait de tirer de son bon sens de bons conseils efficaces. Mais je doute qu’il le puisse ; l’entrainement du triomphe et le parti pris de l'Angleterre sont plus forts que le bon sens de Morny.
Je remarque un petit article de la Patrie de Turin qui dit : " La prise de Sébastopol sera-t-elle l'avant coureur de la paix ou le signal d’une guerre plus acharnée ? Nous ne pouvons pas encore faire de présages, mais sous peu de jours nous assisterons à de nouvelles phases de la grande question et à celle qui nous touche le plus savoir la décision de l’Autriche. Il est impossible que cette puissance demeure neutre ; il lui faudra prendre un parti. De là dépendront les destinées à venir de la paix ou de la guerre." Rapprochez cet article de la grande place que Lord Palmerston donnait il y a quelques jours à la Sardaigne dans son discours à Melbourne. Ce n’est pas la paix Européenne qui sortira de tout cela.
Est-il vrai que les Etats-Unis et le Danemark ont accepté la médiation de votre Empereur dans la question du sund ? J'en doute pour les Etats-Unis. Ils n'acceptent guère de médiation ; et dans cette question là, leur gouvernement n'aurait guère le pouvoir de faire respecter une décision contraire au voeu populaire. C'est le commerce américain qui, au moment de s'étendre dans la Baltique ne veut plus payer en passant le sund. Le Danemark sera contraint d'en passer par là.
Onze heures
Je vois qu’on attendait d'heure en heure à Marseille le bateau qui apporte les rapports détaillés de nos généraux. Ce sera un point d’intérêt pour les lecteurs, en attendant de nouveaux événements. Adieu, adieu. G.
93. Val Richer, [Mardi 13] juin 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Lord Granville sacrifié à lord John cela ne fortifie pas Lord Aberdeen dans le Cabinet. Au reste il importe assez peu ; au point où en sont les affaires, la paix ne se fera pas plus par Lord Aberdeen que par Lord John. La question est trop grandement engagée ; il faut de grands événements pour lui donner une solution.
Voilà une cinquième division d'infanterie qui part pour l'Orient. Je ne sais si la campagne sera trés active cet été, mais certainement, l’année prochaine, il y aura, de part et d'autre, de grandes armées, en présence. On dit à Paris que le maréchal St Arnaud se porte beaucoup mieux et commande trés effectivement.
Est-il vrai que le grand du Constantin commande le siège de Silistrie ? Je ne puis le croire quoique l’amiral Dundas le dise. Il est pourtant, un peu étrange qu'aucun de vos Princes ne soit au feu, réellement au feu. Où sont les deux jeunes grands ducs ? Ne devaient-ils pas aller à l’armée du Maréchal Paskevitch ? Leur nom ne paraît nulle part. Il est vrai que nos journaux ne nous disent pas grand chose. Et le mensonge est ici la conséquence nécessaire du silence. Il paraît que la liberté de la presse était bien excessive, en Finlande, car votre Empereur vient de la restreindre bien rudement.
Midi
Point de lettre encore. Trois jours de suite, c'est beaucoup. J'espère que vous n'êtes pas malade. Adieu, Adieu. G.
94. Ems, Jeudi 6 juillet 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai vu ce matin une lettre de Pétersbourg expliquant nos mouvements. 250 m dans les principautés 150 m en Podolie & Pologne, prêtes à marcher sur Cracovie et Vienne. On a abandonné Silistrie & partir de la Valachie à cause de l'attitude de l’Autriche. Mais l'Autriche est-elle de bonne foi ? Le correspondant émet cette idée comme un doute. On dit toujours que nous voulons la paix. Certainement l’Autriche la désire. Qu’est-ce qui ressortira de tout cela. Rien n'est éclairci. Constantin me mande que le prince Gortchakoff avait eu son audience de congé le 27, mais qu’il ne partait que dans quelques jours. Sa lettre est du 29 depuis l’approche des flottes toutes les promenades de la cour se dirigent vers les points d’où on peut les apercevoir. C’est l'élégance. L'[Empereur] & l’[Impératrice] sont toujours de ces promenades-là. Le temps superbe, la mer calme. Les Anglais ont tiré un coup, une bombe sur le Vladimir. Le ton est toujours à la gaieté. Quel étrange spectacle. On doute beaucoup qu'ils attaquent Cronstadt, mais ils sont là et au complet.
Greville me mande que vous allez embarquer sur des vaisseaux Anglais des troupes destinées à une descente dans la Baltique. Brignoles est arrivé hier, cela va me faire une bonne causerie.
Le 7 Vendredi. J’ai des nouvelles sûres de Peterhof de quelqu'un ici qui a causé une heure avec l'Empereur il y a 10 jours. La réponse à l’Autriche n’a dû arriver que hier 6, celle pour la Prusse sera portée par Constantin. C’est à peu près ce que disent les journaux. Toujours le tête-à-tête avec la Turquie pour la question religieuse. Négociations avec tout le monde pour les autres. (qu’est ce que c'est que les autres ?) position prise sur le Sereth et attente. "
L’Empereur très bien portant, très calme, prenant les choses de haut. Aucune irritation contre l’Autriche ni contre la Prusse. Il ne sait pas ce qui se passe en France et en Angleterre.” Constantin me dit qu’on demande mes lettres à grands cris. Si ce sont là leurs seules nouvelles, je les plains. Adieu. Adieu.
94. Paris, Mardi 17 juillet 1838, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre programme de dîners me déroute mais Lisieux me parait nous rapprocher et j’y gagne je crois. Lady Granville est vraiment partie ce matin, je l’ai encore vue deux fois hier et j’ai revu M. Ellice ce qui me fait un gros plaisir. Je vais le faire bien parler en attendant j’ai eu une énorme lettre de Mad. de Flahaut pas mal amusante, mais plus remplie de petites tracasseries que d’autre chose. Les diplomates se font la petite guerre. L’Orient ne veut pas inviter l’Occident, ni aller. chez cet accident. Il y en a même qui ne se calment pas. La guerre de principes a commencé. Cela doit être fort ridicules. nous soutenons les mêmes principes lorsque j’étais à Londres, mais les représentants constitutionnels trouvaient à manger et à danser chez moi comme les autres. Le bal du Maréchal Soult a été fort ridicule il avait invité le Lord Maire et sa femme, gens qui ne passent jamais le Temple-Bar. Et il a été plein d’attentions pour la Lady Mairesse. Vous ne sauriez croire comme cela est drôle en Angleterre. On a trouvé sa maison fort mesquine ; le seul luxe remarqué a été des bouquets offerts aux femmes et on a dit qu’il avait mis quatre cent mille francs en bouquets. Ni lui, ni les Sébastiani n’ont invité une seule fois M. de Flahaut a dîné vous concevez la fureur de Marguerite. Le Duc de Nemours a déplu généralement, à tout le monde. On le trouve mal élevé et sot. Ceci ne vient pas de Marguerite. M. de Fabricius m’a fait savoir hier que le grand Duc avait renoncé à visiter la Hollande. Son indisposition se prolonge à Copenhague, et l’Empereur veut qu’il se trouve demain à Toeplitz ! Je n’ai rien de direct.
J’écris aujourd’hui à mon mari en adressant ma lettre à mon frère. Ce voyage manqué ou tronqué est une fort désagréable affaire pour mon mari. On dira que c’est maladroit et qu’un vrai Russe n’aurait par été aussi gauche. Quelque absurde que ceci vous paraisse, je vous dis vrai. Nous verrons les conséquences. J’attends M. Molé ce matin, et puis j’irai à Auteuil si j’en ai le temps. Voici qu’on m’interrompt. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Diplomatie, Réseau social et politique
94. Paris, Mercredi 19 septembre 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vos deux lettres me sont arrivées ce matin. Si pleines de ce grand et bon esprit. On peut tout imaginer, tout dire, sur ce qui devrait être. Il me vient d’autre part aussi d’excellentes réflexions, mieux des conseils, à quoi bon ? Nous ne voudrons pas, nous ne pourrons pas parler. Je n’ai vu hier que le frère, de Lord Granville. Trés intelligent et sensé, pas la moindre espérance. De Russie je ne sais pas un mot. C'est un peu désolant.
Dans ce moment, j’ai bien peur que Meyendorff n’ait perdu son fils. Voilà trois mois qu’il ne m'écrit plus. Personne ne sait m'en dire des nouvelles. Pauvre Père que de malheurs privés pour dessus les malheurs publics. On dit que le roi de Naples compte sur nous pour le protéger. Ah le bel à propos. Moi je pense qu'il va mettre le genou en terre, et qu'il fera plus que ce qu'on lui demande. Je n’ai point de nouvelle à vous dire. Je crois encore à une bataille. Je crois que nous la perdrons. Adieu. Adieu.
