Guizot épistolier

François Guizot épistolier :
Les correspondances académiques, politiques et diplomatiques d’un acteur du XIXe siècle

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Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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42. Dieppe samedi 24 Juillet 1852

J'ai eu une discussion assez vive hier avec lord Cowley sur lord Palmerston. Amusant, il a fini par ne plus savoir que dire. Au reste il faut en prendre son parti. Palmerston reviendra au pouvoir plus puissant que jamais, premier ministre. C’est l'homme le plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre dans ce moment. Voilà Lady Allice Palmerston aussi. Je ne sais sur le voyage de Bade rien que ce que me dit Stolham et ce n’est pas grand chose.
Le Prince a fait visite au Margram Guillaume, il n’avait pas vu la Princesse de Prusse encore. Le Régent. de retour à Carlsrohe de Berlin est très embarrassé, il ne sait que faire. Le grand duc de Hesse a envoyé son ordre par son premier ministre. Le Prince en retour lui a envoyé la légion par le colonel Fleury. On regarde tout ce voyage comme une intrigue de femmes finissant par un mariage. Le Prince se promène avec la [Marquise] Douglas entouré de la police française. Voilà la lettre du correspondant de [Stolham]. Thouvenel avait entendu dire que Fould aurait la secrétairerie d'Etat, moi je doute. Quant à Drouyn de Lhuys c'est sûr il a les affaires étrangères.
Vous ne me trouverez pas en bon état, et je ne sais vraiment que faire de ma personne. J’essaye tout ce qu’on me prescrit, & puis il survient des symptômes qui font qu'il faut changer. Cela ne m’inspire naturellement aucune confiance de corps. Le repos, la tranquillité d'âme & la distraction d'esprit. Voilà ce qu'il me faut. Le premier dépend de moi, les deux autres, des autres et là se produit ma misère. Vous m'aiderez au N°2 quant à la troisième condition elle ne peut venir qu'avec l'hiver. A quelle heure serez vous ici Mardi ? Vous pourriez vous dispenser d'amener votre valet de chambre. J’ai tout mon monde ici. Voilà des visites. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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49 Val-Richer Vendredi 23 Juillet 1852

M. de Persigny a de l’esprit et de la foi, ce qui est bien plus efficace que de l’esprit. Son discours aux articles a dû agir sur eux ; la foi est communicative. Mais les commentaires ne valent pas le texte, en voici un que je trouve dans les feuilles d'havas : " L’art a désormais de beaux horizons ; dans son libre développement, il côtoiera les merveilles de la civilisation moderne sans descendre des sommités où il plane, car le prodigieux avènement du Prince Louis Napoléon a ranimé cette fibre poétique qui sommeillait chez le peuple depuis l'Empire, et qui s'accommode, si bien des inspirations de l'art. Les artistes auront désormais un protecteur plus puissant que tous les rois de la terre le peuple lui-même ressaisissant, avec sa dignité ses allures chevaleresques et artistiques. " Nous n'avons plus maintenant qu'à attendre des Michel Ange et des Raphaël démocratiques.
Je viens de me lever. Le temps, est magnifique ; le soleil, qui se lève, en même temps que moi, chasse devant lui les vapeurs de ma vallée. Je suis vraiment bien fâché de ne pas aller vous voir aujourd’hui. J’aurais aimé à arriver à Dieppe, par ce beau temps. J'espère qu’il fera aussi beau mardi.
Si le Président revient aujourd’hui à Paris, il sera mieux traité du ciel qu’il ne l'a été à Strasbourg au moment du défilé villageois. Je prends toujours en compassion les fêtes populaires dérangées par la pluie.
Il me paraît que tous les Princes Allemands se sont conduits courtoisement dans cette occasion, Prusse, Wurtemberg, Bade, Hesse, et je ne sais combien d’autres. Je serai curieux de la relation que vous donnera Fould, car j'ai enfin trouvé son nom dans les Débats.
Que faites-vous du duc de Richelieu ? Je soupçonne qu’il est de ceux qu’on rencontre volontiers une demi heure une fois par semaine, mais dont la société quotidienne et prolongée n’a pas grand intérêt. Il ne me paraît pas qu’on s'amuse beaucoup à Trouville ; le chancelier a souffert de la chaleur. On attend beaucoup de monde, dans le mois d'Août.
Vous ne me dites rien d’Aggy. Comment se trouve-t-elle et comment vous en trouvez-vous ? Comme conversation elle ne vaut pas Marion. Je présume qu'Ellice ne lui écrit pas autant qu'à sa sœur. Savez- vous ce qu’il dit de leurs élections ?
11 heures
Pas de lettre et rien de plus à vous dire. Adieu donc. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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41 Dieppe Jeudi le 22 juillet 1852

Mardi est bien loin, mais je suppose qu'il arrivera un jour. J'ai été tracassée et occupée. J’ai beaucoup réfléchi au Moniteur, je ne puis pas laisser là cette affaire d'un autre côté je ne veux rien faire sans Kisseleff. Je lui adresse donc aujourd’hui. une lettre pour Persigny. Il me dirigera là dedans, je vous dirai ce que j’aurai fait. Je ne sais pas de nouvelle. M. de St Priest a été ici, toujours très fusionniste mais vous savez que je ne le connais pas. Vous parlez très sensibly de l’Empire. A propos vous me deviez 5 Francs au ler Juillet nous ferons un autre pari si vous voulez. Lord Cowley que je vois tous les jours ne sait rien de nouveau d'Angleterre. On m’envoie de là le grand article qui a motivé le communiqué du Moniteur sur moi. On promet entre autre à Marion un mari et une fortune si elle me dispose à servir le président auprès de l’Impératrice. Le tout est de cette force. Comment va-t-on ramasser de ces choses là & y répondre. Est-ce possible ? Adieu. Adieu.
Je ne suis contente ni de la mer ni de ma santé. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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48. Val-Richer, Jeudi 22 Juillet 1852

Ce retard, jusqu'à mardi me contrarie beaucoup. Je m'étais promis de vous voir demain. Je ne pouvais pas refuser cette semaine à Broglie qui part pour trois mois, la semaine prochaine. Et toutes choses sont ennuyeuses à arranger de loin. Enfin, à Mardi.
Je voudrais vous envoyer tous les jours quelque nouvelle un peu amusante. Il n’y a pas moyen. Pour surcroît de disette, mon Journal des Débats m’a manqué hier. Il n’en sait et n'en dit pas plus que les autres, mais je suis accoutumé à mettre un peu plus de valeur à ce qu’il dit. Puisque le Président va à Bade, et prolonge son séjour à à Strasbourg, je présume qu’il arrange son mariage à la bonne heure.
Je sais gré à votre Empereur de ne vouloir pas de cette Princesse pour son fils à cause de son voisin. Il n’est pas intraitable, et sait soigner ce qui lui convient, même quand l'origine lui en déplait. C'est le complément de sa visite au Roi Charles-Jean.

10 heures et demie
Voilà votre lettre d'avant hier mardi, car décidément vous ne m’avez pas écrit lundi. J'espère que votre souffrance est passée. J’ai entendu bien parler de M. Godet, à des connaisseurs.
Le temps qu’il fait doit vous convenir, chaud et point étouffant.
Je crois que vous êtes injuste envers lord Aberdeen. Il n’est pour rien dans le Morning Chronicle. Ce sont, il est vrai, des gens de ses amis, le Duc de Noailles, Lord Canning, M. Smythe qui ont acheté, ce journal est qui le fait faire. Mais lui n'en est point et ne s'en mêle point. Je ne lui connais en fait de journaux, de relations qu'avec le Times et il met trop d'importance à celle-là, pour en cultiver d'autres.
Si la Princesse de Prusse quitte Bade au moment même, ce sera en effet une assez grosse impolitesse. J’en doute. La curiosité l'emportera.
Je viens de jeter un coup d’oeil sur mes Débats, deux numéros à la fois. Ils annoncent la modification ministérielle, M. Magne est un très bon ministre des travaux publics. Mais je ne comprends pas pourquoi M. Turgot à la secrétairerie d'Etat à la place et M. Casabianca.
On m'écrit que le comte de Chambord vient d'adresser à ses amis une nouvelle note encore plus catégorique quant au serment. Il l'a fait à cause des élections prochaines des consuls généraux. Cela chagrinera bien des gens ; mais si j'en juge par ce qui m’entoure et ce qui me revient, la plupart, obéiront. Adieu, Adieu.
La cloche sonne, le déjeuner. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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46 Val-Richer Mardi 20 Juillet 1852

J’ai eu hier trois lettres de Paris toutes également insignifiantes, quoique de gens bien informés. La chaleur, le voyage du président, et les chiens enragés, on ne s'occupe que de cela. Je ne vois pas que nulle part en Europe, on fasse rien de plus important, excepté en Angleterre. Croyez-vous que la question ministérielle se décide à la petite session qui va avoir lieu à la fin d'août, ou que ce soit une pure formalité, après laquelle tout débat sera remis au mois de Novembre ?
Quel est le journal Anglais auquel s'adresse le communiqué du Moniteur. Je ne lis ici que mon Galignani qui ne contenait absolument rien de semblable.
Le Roi Léopold tarde bien à revenir à Bruxelles. Il veut probablement laisser en paix ses ministres qui s'en vont dans l’embarras avant de s'y mettre lui-même. Je trouve qu’il serait bien bon d'accepter cet embarras. Ses ministres actuels ont encore la majorité Ils sont tenus de gouverner tant qu’ils ne l’ont pas perdue. C'est le jeu du Roi, je pense de les obliger à rester jusqu'à ce qu’ils la perdent en effet, et à convenir qu’ils ne se croient pas en état d'affronter les élections. Les Rois constitutionnels ont bien des ressources quand ils ont l’esprit et le courage d’un [?].

11 heures
Voilà mon facteur. Je n’irai vous voir que mardi prochain 27. Le Duc de Broglie m’écrit qu’il part le 29 pour la Suisse et il me demande, s’il peut venir que voir d’ici à lundi. Il ne peut me dire précisément quel jour ayant du monde, chez lui. Je tiens à le voir avant son départ. Je resterai donc chez moi jusqu'à lundi 26 inclusivement, et mardi, j'irai vous voir. Wasa est un beau nom même détrôné. Adieu. Adieu.
Je suis charmé, pour vous, que le temps soit rafraîchi. Pour moi, je regrette le soleil. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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40. Dieppe Mardi 20 juillet 1852

Ce sera donc Vendredi j’espère. Mon plaisir sera grand. J'ai été bien souffrante hier, de je ne sais quoi. Il y a un bon médecin ici, M. Godel, je le conseille. Lord Cowley est revenu hier. M. de Thouvenel lui a dit que le Président irait à Bade. Que va faire la Princesse de Prusse qui y est ? Cela me divertit fort. Elle le déteste, elle est curieuse, elle est précieuse, je voudrais voir cela. Il se pourrait qu'elle s'absentât. Si c'est sous forme d'impolitesse cela déplairait fort au roi de Prusse.
Selon le journal des Débats, le voyage est splendide, j'en aurai sans doute un petit récit par Fould. Je ne sais pas l'ombre d'une nouvelle. Il me semble que Cowley trouve que sa reine est un peu trop intime avec Claremont. Au fond il y a là dedans une certaine inconvenance politique. Morny qui est revenu d'Angleterre a dit au duc de Mouchy qu'ici avait été très bien reçu par la société en Angleterre. Delessert y est allé hier, il reviendra dit-il la semaine prochaine. C'est une partie pour moi. J’avais pris le communiqué du Moniteur comme s’adressant à M. Kalerdgi. Lord Cowley m'apprend que c'est moi à propos d'un article du [Morning Chronicle]. Ce journal-là appartient à Aberdeen. Amis anglais, amis français. J’aime mieux des ennemis. J'en dirai mon sentiment à droite et à gauche. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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44 Val-Richer 18 Juillet 1852

La poste, même française, me traite toujours plus mal que vous. Vous avez mes lettres le lendemain ; je n'ai les vôtres que le sur lendemain. Je ne comprends pas pourquoi cette différence.
Je serais charmé que votre fils, Paul rentrât au service. C'est vraiment dommage qu’un homme d’autant d’esprit perde sa vie comme il le fait. Il le regretteront un jour. Pour mener cette vie oisive, et s'en contenter, il faut être jeune ; la jeunesse remplit tout. Mais quand on devient vieux, deux choses deviennent nécessaires, une famille et ses occupations.
Si Schlangenbad, contribue, comme je le présume, à rendre ces arrangements-là plus faciles ou plus agréables, ce sera une bonne et juste récompense de votre fatigue.
Je ne savais pas que M. Molé fût à Trouville. Je l’y verrai en y passant pour aller vous voir. Je ne puis fixer précisément mon jour qu'après demain à cause d’une lettre que j’attends. Mais ce sera probablement vendredi ou samedi.
Malgré l'ennui, vous avez raison de vous coucher de bonne heure. Mon expérience d’ici me le persuade tout-à- fait. Je suis toujours couché à 10 heures et presque toujours levé à 5. Ce régime me réussit très bien. C'est l’ordre naturel.
Je n’ai pas plus de nouvelles que vous. Les journaux, et j'en reçois sept ou huit, ne m’apportent rien. Montalembert, m'écrit de Vichy, où il s'ennuie fort, me dit-il. Il m'envoie ce qu’il a dit, l'avant veille de la clôture du corps législatif, sur les décrets du 22 Janvier, commençant par cette phrase : " Je désire faire une très courte observation et je vous promets d'avance de ne pas demander l'autorisation d'imprimer ce que je vais dire " et finissant par celles-ci : " Nous aurons sans aucun doute, un jour à discuter cette mesure ; les lois de finances nous y amèneront ; nous le ferons alors en toute liberté. D’ici là, il faut qu’on sache, que nous n'y sommes en rien associés, ni compromis. Quant à moi, je profite de cette première occasion pour élever dans le triple intérêt de la propriété cruellement ébranlée, de la justice méconnue et d’une auguste infortune, mes solennelles réserves contre une faute qui a été sans excuse, sans prétexte, sans provocation aucune, et que l’on s’attache chaque jour davantage à rendre irréparable."
Vous voyez que selon sa coutume, il n’a pas mâché les paroles. La Reine, et le duc de Nemours lui ont écrit pour le remercier. Adieu.
J’aimerai mieux la fin de cette semaine que le commencement. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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39 Dieppe le 18 juillet 1852

Dimanche Je n'ai eu hier qu’un mot bien shabby et moi je n'ai rien à dire du tout. Au fond Dieppe est parfaitement ennuyeux les Delessert sont ma vraie ressource et encore. On me mande de Paris que le Président rencontrera certainement la Princesse de Wasa à Strasbourg, (il n’est même pas impossible qu'il aille à Bade.) Cette princesse à 18 ans, jolie charmante. Mon [Grand duc] Nicolas est allé la regarder, entre autres et elle lui a plu extrêmement, mais l’Empereur n'en veut pas à cause de vous de Suède. Elle prendra certainement le Président. Elle se ferait probablement catholique, car elle se serait faite grecque. Tous les entours le poussent au mariage. Il n'y a que [Jérôme] et son fils qui y sont extrêmement opposés.
Voilà votre lettre de hier. Mon adresse est Maison Fauconnet rue Aguado et rue descaliers N°11. Malgré toutes ces rues je donne en plein sur la mer et sur la plage. Je serai bien contente de vous voir ; cependant je répéte encore, si cela vous dérange trop ne venez pas. Voyez ma déférence ! Adieu, car je n’ai rien à vous dire. Le temps est rafraîchi et très agréable. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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43 Val Richer, Samedi 17 Juillet 1852

Dites-moi votre adresse Dieppe ; encore faut-il que je sache où aller vous chercher, quoique je sois sûr que je vous trouverais partout où vous seriez. Je compte aller vous voir la semaine prochaine. Je ne puis vous dire aujourd’hui précisément quel jour. J’irai par Trouville. Le Havre et Rouen.
J’ai envie qu’il fasse encore beau ce jour-là. Il pleut aujourd’hui à la grande satisfaction du tout le monde et même à la mienne pour la première fois hier, j’ai souffert du chaud. J’avais si mal dormi, dans la nuit que je me suis levé à 4 heures du matin. J’ai très bien dormi cette nuit.
Je passerai deux jours avec vous. J’attends la semaine suivante, M. Hallam, et Sir John Boileau. J’aurai du plaisir à les revoir. Ils me donneront les détails sur l’Angleterre. L'échec électoral qui Peelistes est frappant, si notre ami Aberdeen était à élire, il n'aurait peut-être pas été réélu.
Le succès du Cabinet en Irlande prouve à quel point les élections sont surtout protestantes. Cette chambre des communes sera partagée par moitié. Donc bien difficile à gouverner et bien mauvais instrument du gouvernement. mais je persiste à croire, pas de danger.
Le Président se trompe, s’il se méfie du Prince de Ligne. Le Prince de Ligne sera comme voudra son Roi. Et d'ailleurs si, aise d'être à Paris, lui et sa femme, qu’ils feront ce qu’il faudra pour y rester, et pour y être bien venus.
Vous avez toujours trouvé à Fould les mérites que vous lui trouvé aujourd’hui, et qu’il a en effet. Preuve de votre pénétration et de votre tact. Je désire qu’il reste en faveur ; il ne donnera que de bons conseils.
Mes journaux d'aujourd’hui me diront s'il va à Strasbourg. Si vous avez la Revue des deux mondes, (1er et 15 Juillet) lisez deux articles de M. de Rémusat sur Horace Walpole, et Angleterre du 18 siècle. Vous le trouverez bien parlementaire, mais spirituel, et intéressant.
Voilà donc Mad. Seebach établie à Paris Elle y sera une lionne de toilette l'hiver prochain. La Russie sera-t-elle aussi brillante que l'hiver dernier ?
On m’a raconté bien des choses de Mad. Kalergi. Il me paraît que le séjour de Mlle Rachel à Berlin a été très orageux. Vous voyez que je lis les nouvelles frivoles, faute d'autres.

11 heures Enfin vous avez Aggy. J’en suis bien content. Vous vous soignerez l’une l’autre. Adieu, Adieu. Je suis à ma toilette. Votre adresse. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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42 Val Richer 16 Juillet 1852

J’attendais votre lettre pour vous écrire, et mon facteur arrive horriblement tard. Un orage en route ; point ici. Vous n'aurez que trois lignes. Je vous répondrai à mon aise demain.
Je crois en effet que nous ne sommes pas loin, et j'en suis charmé. Charmé aussi que vous ayez une chambre à me donner. Je m’arrangerai pour en profiter. Votre méfiance m'amuse et me choque. Adieu. adieu.
J’espère bien qu'enfin vous aurez Aggy. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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38. Dieppe le 16 juillet 1852

Tout ce que l’Impératrice pourra faire pour moi, elle le fera. Cela elle me l’a dit & je crois tout ce qu’elle me dit. Je crois aussi qu'il y aura plus haut bienveillance pour moi. J'éprouve donc une certaine sécurité. Mais de promesse je n’ai pu en avoir aucune. Mais voici venir une autre aventure. L’Empereur a fait faire des avances à mon fils aîné, il désire le reprendre au service et lui donner un poste convenable. Voilà les premières paroles qu'il lui a fait dire après cela il faut se voir, s'entendre. Paul acceptera un poste diplomatique indépendant et je lui conseillerai de n'être pas difficile, mais il faut qu'on lui dise quoi, & Nesselrode cet absent, & Orloff aussi va l’être. Tout cela est remis à assez loin, en attendant j'aurai à soigner ces préliminaires et c'est assez difficile avec tous ces éparpillements.
La chaleur commence à devenir lourde ici aussi. Je vois les Delessert beaucoup. Lord Cowley tous les jours. Mais on ne se réunit pas et je ne suis pas bonne à cela maintenant car je vais me coucher à 9 heures vraiment avec les poules. Je n’ai pas la moindre nouvelle. Le comte de Chambord ne songe pas à venir à Wisbade, c'est ce que m’a dit le duc de Noailles. Pour Changarnier je crois bien qu'il va à Vienne, on le croyait à Bruxelles. Vous savez que M. Molé est à Trouville.
Adieu, nous n'aurons rien de bien intéressant à nous écrire. Moi je végèterai. Un ennuyeux été à traverser et sans profit pour ma santé. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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37 Dieppe jeudi 15 juillet 1852

Delessert que j’avais chargé de me trouver une maison, m'en a donné une fort commode, sur la rue, un peu loin de tout le monde c’est vrai, mais enfin très bien, seulement je la trouve bien humide et je commence à avoir peur. J’aime mieux les auberges mais il n'y a pas un trou. Il faut donc rester.
J’attends Aggy avec impatience aujourd’hui enfin. Je n’ai pas de nouvelle à vous dire. J’ai écrit à l’Impératrice une longue lettre ce matin. Je puis lui écrire tendrement bien à mon aise. Je lui ai mandé mes observations de Paris, il y a un courrier prussien.

5 heures. Voilà Aggy arrivée. Dieu merci. Bien mauvaise mine, il faut que je raccommode cela. Lord Cowley croit que le parti ministériel aura 300 voix à la chambre, ce n’est pas la majorité, mais c'est un parti très compacte, et dont on pourra toujours tirer de bonnes choses. La grande aigreur est entre les Peelistes & les Derby. Est-il possible ! et Aberdeen en est ! Adieu. Adieu.
Je n’ai rien de plus à ajouter.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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41 Val Richer, Jeudi 15 Juillet 1852

Je n'ai point eu de lettre de vous hier, et je ne vous ai pas écrit. Point par représailles, mais je n'avais vraiment rien à vous dire. J’espère que ce matin, je vous saurai arrivée à Dieppe. Pourvu que les lettres à Dieppe ne soient pas obligées de passer par Paris pour venir ici. J'en ai peur. Avez vous idée du temps que vous passerez là ? Je serais bien fâché si le monde finissait aujourd’hui, comme on dit que le dit M. Arage ; j’ai envie que nous nous revoyons encore dans celui-ci avant de nous rejoindre vous l'autre.
Vous me parlez beaucoup des tendresses de l'Impératrice, et c'est à merveille ; mais vous ne me dites rien des résultats. Est-ce qu'elle ne vous a rien promis pour les passeports de vos fils ? Elle n’a peut être pas osé. Pardonnez-moi ; j'oublie toujours le pouvoir absolu.
J’attends avec quelque curiosité le remplacement des ministres belges. Je me méfie beaucoup du bon sens et du savoir faire du parti catholique. Je lui connais quelques hommes très distingués ; mais ils sont eux-mêmes sous le jeu de prétentions ecclésiastiques impraticables. Le Roi Léopold est patient, et habile. Il trouvera des moyens termes, et il gagnera du temps. Quand donc ferez-vous tout-à-fait votre paix avec lui ?
Les journaux annoncent positivement et à jours fixe l’arrivée du comte de Chambord, à Wiesbaden. J’ai peine à y croire. En avez-vous entendu parler ? Parle-t-on aussi du voyage de Changarnier à Vienne.

11 heures
Pas de lettre. Dieppe passe sans doute par Paris. À demain donc. J’ai envie de vous savoir arrivée, sans trop de malaise par cette chaleur. Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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36 Dieppe le 13 juillet 1852

Me voilà et tout seule, et logée loin du peu de personnes qui sont ici parmi mes connaissances. Et un orage épouvantable, des éclairs, la foudre qui tombe à côté. Je suis dans le désespoir la terreur. Toute seule c’est affreux. Triste sort. Aggy pouvait arriver aujourd’hui. Elle l’avait promis. Je suis venue la prendre ici. J’ai envoyé la chercher à Boulogne, toutes les précautions prises. Je vais pleurer, je n'ai que cela à faire.
Hier j'ai vu Fould encore très longtemps. Il a été très intéressant mais vous êtes trop loin. Votre petit ami me dit que d'ici vous n'êtes pas loin. C'est bien dommage que je ne vous vois pas. J’ai une bonne chambre à vous donner. Mais je n’aime pas faire des invitations qui seraient refusées.
Mercredi matin ma lettre n'a pas pu être finie pour la poste. Je l'achève ce matin. Je viens de recevoir la vôtre d’avant hier. Avant de me coucher j’ai encore vu venir tous les Delessert très aimables pour moi. Ils seront ma meilleure ressource. Aggy m'écrit qu’elle sera ici demain. Je le croirai quand je la verrai. Ah que je suis devenue soupçonneuse !
Fould n'était pas encore sûr de partir avec le Président. L’entourage n'aime pas je crois sa faveur. Il attendait qu'on lui répète l’invitation. Il a bien du tact, de la réserve, de la finesse, et de l’esprit. Le changement de [Ministère] qui va se faire en Belgique plaira au Président. On veut de là lui envoyer Ligne comme ministre, j’avais cru que ce serait très bien accueilli. Pas du tout. Des préventions. Il a tort. Mais on peut être un très excellent Président & n'avoir pas toujours raison.
L'air de la mer est excellent. Je suis heureuse d’être sortie de Paris cette fournaise. Adieu. Adieu.
Il y a ici les Cowley, les Mouchy, les Delessert, le duc de Richelieu, les Delmas. Mais on est éparpillé. Adieu.

2 heures. Votre lettre de hier 13 m’arrive à l’instant, c’est bien vite, nous sommes donc bien près ! Inutile.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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40. Dieppe Mardi 20 juillet 1852

Ce sera donc Vendredi j’espère. Mon plaisir sera grand. J'ai été bien souffrante hier, de je ne sais quoi. Il y a un bon médecin ici, M. Godel, je le conseille. Lord Cowley est revenu hier. M. de Thouvenel lui a dit que le Président irait à Bade. Que va faire la Princesse de Prusse qui y est ? Cela me divertit fort. Elle le déteste, elle est curieuse, elle est précieuse, je voudrais voir cela. Il se pourrait qu'elle s'absentât. Si c'est sous forme d'impolitesse cela déplairait fort au roi de Prusse.
Selon le journal des Débats, le voyage est splendide, j'en aurai sans doute un petit récit par Fould. Je ne sais pas l'ombre d'une nouvelle. Il me semble que Cowley trouve que sa reine est un peu trop intime avec Claremont. Au fond il y a là dedans une certaine inconvenance politique. Morny qui est revenu d'Angleterre a dit au duc de Mouchy qu'ici avait été très bien reçu par la société en Angleterre. Delessert y est allé hier, il reviendra dit-il la semaine prochaine. C'est une partie pour moi. J’avais pris le communiqué du Moniteur comme s’adressant à M. Kalerdgi. Lord Cowley m'apprend que c'est moi à propos d'un article du [Morning Chronicle]. Ce journal-là appartient à Aberdeen. Amis anglais, amis français. J’aime mieux des ennemis. J'en dirai mon sentiment à droite et à gauche. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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39 Val Richer, 12 Juillet 1852

C'est curieux à quel point on peut vivre dans le passé. Je m'occupe des nouvelles d'aujourd’hui, je lis mes journaux par routine, par convenance ; au fond, ce n’est pas à cela que je pense spontanément et avec intérêt l’histoire de Cromwell, et ma propre histoire de 1830 à 1848 voilà ce qui m'interesse, ce qui remplit, et anime mon esprit. C'est dommage que vous n'ayiez pas la même disposition ; je serais bien plus intéressant pour vous. Mais vous m'aimez que le présent vous êtes la contemporaine par excellence.
Que va-t-il arriver en Angleterre ? Vous devriez bien me le dire, car cela, j'en suis curieux aussi, selon ma conjecture, rien de décisifs, quand ils n’ont point de grande entreprise sur les bras et point de grand homme à leur tête, ils savent vivre, modestement au jour le jour faisant petitement leurs petites affaires, et se contentant de ne point faire de grosses sottises. Si le Président a la même sagesse il durera tant qu’il voudra.
Je suis bien aise que les radicaux des corps francs laissent Thiers tranquille à Verrey. Quand les justices providentielles arrivent, mon premier mouvement est la satisfaction. Mais je pense très vite aux personnes à leurs souffrances, à leurs chagrins, et je n’ai plus du tout soif de justice. D'ailleurs, après ses amis ce qu’on aime le mieux ce sont ses ennemis. Je m'intéresse à Thiers. Je ne le voudrais pas puissant mais point malheureux. Je ne vois pas pourquoi on met M. Drouyn de Lhuys aux affaires étrangères à la place de M. Turgot ; il a un peu plus d'encolure diplomatique au fond. Il ne fera ni plus, ni mieux. Passe pour ôter M. Duruffé des travaux public ; on peut avoir là un homme capable ; il y sera utile sans y être embarrassant. Est-ce que M. Magne, qui y était du temps de M. Fould ne serait pas disposé à y revenir ? C'est un homme vraiment capable. Je ne sais pourquoi je vous parle de cela. J’ai vu hier quelqu'un qui venait de Dieppe. Il dit qu’il y a beaucoup de monde, et très bonne compagnie, et qu’on trouve très bien à s'y loger. Mais je ne me fie pas à ce rapport, c’est un homme du pays, moins difficile que vous en fait de logement. Il vous faut la plage, ou près de la plage et un bon appartement dans la meilleure auberge.
Je vous quitte pour attendre plus patiemment le facteur en faisant ma toilette. Malgré la chaleur j'irai faire aujourd'hui une visite à trois lieues, dans un assez joli château. J’ai là un voisin savant, antiquaire infatigable qui ne vit qu’avec Guillaume le conquérant et Bossuet.

11 heures
Je suis bien aise que votre temps soit si plein, et vous savez que je ne me fâche jamais. à demain la conversation sur mon peu de curiosité en ce moment. Si j’avais pu aller à Paris, j’y serais allé pour vous voir plus que pour vous entendre. Je vous écrirai donc demain à Dieppe. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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35 Paris le 12 Juillet Lundi 1852

Un mot, puisque j’ai un moment. Je suis fondue. J’ai oublié de vous dire qu'on rend au duc de Montpensier la dot de sa femme placée en terre, je crois. C’est bien fait, on devrait faire cela pour la Belgique aussi.
Voilà un intercepteur. Mes premières colombes de l’Impé ratrice quelqu'un qui l’a quittée avant hier à Berlin se plaignant que je ne lui ai pas encore écrit. Tendresse, regrets. On dit qu'on ne parle que de moi. Elle, le roi, les princes. Je pourrais être un peu fat. Il n’y a pas de féminin n’est-ce pas ? C'est que nous avons plus d’esprit que cela Je ne vous parle pas fusion. Vous savez ce que je sais. Ce que je sais de plus que vous, c'est qu’on aura trouvé que le Comte de Chambord a grandement raison.
Qu’est-ce que c'est que des capitulations ? De quel droit quand on a un maître ? Or, il est le maître de sa famille. Et si on ne reconnaît pas cela, il faut reconnaître qu'il n’y a plus de Bourbons pour la France now and never. Voilà Claremont bien avancé ! Ils ont plus à perdre car ils sont au pluriel. Adieu vite, car on m'interrompt. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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34 Paris le 11 Juillet 1852

Il ne faut pas vous fâcher si je ne vous écris pas tous les jours. La tête me tourne de tout ce que j’ai à faire, à dire, à écouter. Je regrette bien de ne vous avoir pas vu. Vous auriez sû. Ma crainte a été de vous déranger. Quand on est loin, on croit qu'il n'y a rien. Il y a toujours mais je ne puis pas écrire.
Fould me prie de vous dire que le Sénat a fait la liste civile & la haute cour. Il ira avec le Président à Strasbourg. Le prince a fait visite à sa femme ce qui l’a beaucoup flatté. La modification ministérielle n'aura lieu qu’à la fin du mois. Il y aura des changements en Belgique donnant satisfaction à la France. Je vous ai dit que Kisseleff est allé à Vichy.
Je pars Mardi à 8 h du matin pour Dieppe. Pas d'Aggy encore. J’espère qu’elle viendra mais ma sécurité n'y est plus, quoique Marion affirme. Jamais je n’aurais cru de sa part à tant d’affirmations déçues ! Votre portrait de L’Empereur est charmant. Je l'enverrai quand même. Adieu. Adieu.
J’étouffe et je me sens mal.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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38 Val Richer, Dimanche 11 Juillet 1852

Avez-vous lu tout le discours de Lord Palmerston à Tiverton ? Certainement un des plus sensés, et des plus spirituels qui aient été faits en ce genre. Populaire et conservateur à la fois. Et si vraiment anglais ! Je tiens pour évident qu’il se prépare à être le chef, ou à peu près, à un cabinet free trade et conservateur. Il a touché à toute les questions Old England, pas de république, pas de ballot, pas de Parlement triennaux. Si, cela arrive ce sera une singulière destinée, un personnage secondaire et malfaisant jusqu'à 70 ans ; premier, et utile en cheveux blancs. Je suppose qu’il ne redeviendra plus ministre des affaires étrangères. Le comble serait qu'Aberdeen le fût dans le même cabinet. Je n'espère pas tout. Jusqu'ici le parti protectionniste me semble bien battu. Et bien tranquillement battu. Ce sont là les vraies défaites. Il y aura du nouveau dans ce pays là. Dieu veuille que ce soit du bon !
J’espère bien que vous trouverez un bon logement à Dieppe. Je me figure que l’air de la mer vous fera du bien. C’est un tonique qui n’agite pas. On dit qu’il y a beaucoup de monde. Il y en a beaucoup partout. Pas de soleil aujourd’hui, et des apparences d’orage. J’ai beaucoup joui de cette chaleur brûlante et brillante. Avez-vous rapporté quelques bonnes paroles, sur vos fils ? Vous les méritiez bien. Avec tout ce que vous m'avez dit de l'Impératrice de son coeur, de son esprit et de son tact, il me semble impossible qu’elle ne veuille pas, et qu’elle ne sache pas vous faire ce grand plaisir.
Je suis charmé que vous n'ayez pas un moment de solitude. On n'est jamais seul à Paris. Le contraire de Londres. Je vous trouve en effet un peu paresseuse, de ne pas pousser un jour jusqu'à Champlatreux. Ce n’est guère plus qu’en une fois, la somme de vos promenades de la journée. Vous êtes encore plus adonnée à vos habitudes que paresseuse ; il vous en coûte de faire ce que vous ne faites pas tous les jours.

11 heures
Votre lettre ne vient pas. En voilà deux qui manquent cette semaine. C'est singulier. à moins que vous ne m'ayez pas écrit tous les jours. A demain donc. Adieu. Adieu. G.
Je viens de vérifier vos numéros. Le 32 m’a manqué. Par conséquent jusqu'à avant hier vendredi 9 vous avez écrit tous les jours. J'attendrai demain impatiemment.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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36 Val Richer, 9 Juillet 1852

Si vous avez vu, ou quand vous aurez vu M. Fould, pouvez-vous me dire pourquoi le Prince-Président (du Sénat) a dit dans son discours d'adieu. " Le Sénat a adopté deux des senatus consultes organiques qui lui sont attribués par la Constitution. " Quels sont ces deux senatus consultes. Je ne m'en souviens pas du tout. Est-ce que la fixation de la liste civile en est un ?
Autre question. Je vois qu’on prépare par tout des fêtes au Président ; Lille, Nancy, Limoges, Bordeaux ce sont trois points extrêmes de la France. Est-ce qu’il ira partout ? Encore M. Fould saura cela.
Je trouve que dans le petit article du moniteur sur les bruits de complot, dans l’armée qui n'ont aucun fondement sérieux." Le mot sérieux est de trop. C'est le premier mot que je relève dans le Moniteur depuis que je m'y suis abonné.
C'est singulier que les mauvaises passions de la vile multitude de Vichy soient encore échauffées au point de s'adresser au Général St Arnaud. Il n’y a pas de mal que les avertissements soient si clairs. Personne n’est plus convaincu que moi que les mauvaises passions ne sont pas vaincues. Le Roi Louis Philippe. me disait souvent : Nous ne faisons que de l'eau claire ; c’est un prophète qu’il faut oui un prophète, quelqu’un qui change les esprits ; Rousseau a rendu les hommes fous ? C'est très bien fait de déployer la force matérielle ; il la faut d'abord, et absolument ; c’est les sine qua non de la victoire ; mais elle ne suffit pas, bien s'en faut ; et quand on l’a, on se persuade trop aisément qu’elle suffit. On est trop absolutiste et pas assez anti-révolutionnaire.
Le Ministre de la guerre fera très bien de bien punir les gens qui l’ont insulté ; mais quand ceux là auront été envoyés à Lambassa, il s'en refera d'autres à Vichy, si on ne sait, ou si on ne peut que punir.
Voilà notre ami Ellice réélu à Coventry, Je n'étais pas inquiet pour lui. Il sait faire ses affaires. Il se serait fait radical s'il l’avait fallu pour être élu. Le caractère de l’esprit révolutionnaire, c’est précisément le regarder tout comme permis et tout comme possible. Ellice en est un peu entaché, tout anglais, tout riche et tout spirituel qu’il est. Je suis bien pressé que vous ayez Aggy. Vous aurez Duchâtel tout le mois de Juillet. Son fils le retient à Paris, jusqu'au commencement d'Août. Je ne sais pas les projets de Montebello.

10 heures
Pas de lettre. Cela m'étonne un peu heureusement j'en ai une de Duchâtel qui me dit qu’il vient de vous voir, et que malgré les fatigues du voyage, vous lui avez paru avoir très bonne mine. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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33. Paris le 9 juillet 1852 jeudi

Je n’ai pris à Schlangenbad qu’un seul bain. Je n’avais pas le temps. Voilà la vie de cour. Ils ont fait du bien à l’Impératrice. Je les aurais pris avec grand bénéfice après son départ pendant 15 jours, si Aggy était venue. Voici qu’elle s'annonce pour le 14 c’est encore bien long.
Paris est étouffant. Je vois tout le monde. Fould, Caumont, voilà pour la Cour. Toute la diplomatie. Duchatel, Dumon, Noailles les indépendants. L’Empire ne se fait pas encore, on n’en parle pas ; pas du tout. Il faut une femme, elle n'y est pas encore. Le Prince se porte à merveille & se repose à St Cloud. Il ira à Strasbourg le 17. 3 jours d'absence.
Je vous répète que j’ai beaucoup à vous raconter et rien à écrire. Je cause avec vos amis, je les écoute & je leur apprends. Je suis trop paresseuse pour aller à Champlatreux. Je n’ai pas eu une minute de solitude de puis mon arrivée. Je me lève à 7. Je me promène jusqu'à 8 1/2 alors je me renferme. Je dîne à 3, à 6 h. je sors pour rentrer à 8 1/2 & je me couche voilà ma journée.
De 10 à 6 on vient me voir. Kisseleff part demain pour Vichy. Hatzfeld est bon d’affaires. Hubner n'est pas revenu. L’Impératrice s’est bien trouvée de Schlangenbad, mais il eut fallu quinze jours encore & l’Empereur ne lui a pas accordé. Je n’ai pas encore eu le temps d'écrire un seul mot à l’Impératrice. Adieu. Adieu.
On me dit que je ne trouverai rien à Dieppe. C'est là que je veux aller, mais j’ignore si je réussirai. Je le saurai demain Adieu.
Drouin de Lhuys va avoir les aff. étrangères. On changera aussi M. Duruflé. Lord Mahon & Cardwell ont perdu leur élection.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°35 Val Richer, Jeudi 8 Juillet 1852

A part la fatigue les bains de Schlangenbad vous ont-ils fait quelque bien ? Vous êtes-vous baignée régulièrement ? Et l'Impératrice, comment s'en est-elle trouvé ? Le mois de Juillet vaudra mieux que celui de Juin pour des eaux allemandes. Par cette chaleur-là, les environs d’Ems doivent être charmants. Je conserve une impression singulièrement vive des lieux qui m'ont plu, et où je me suis plus.
A mesure que les élections anglaises, approchent, il me semble que leur aspect en plus favorable à Lord Derby. La question sera décidé ces jours-ci. Je veux du bien à Lord Derby quoi que je n'en espère pas beaucoup. Si Lord John ou sir James Graham reviennent au pouvoir ils y feront les affaires des radicaux, ce qui fera, sur le continent, les affaires, soit des révolutionnaires, soit des absolutistes. Ni les unes, ni les autres ne sont les miennes. Ceci ressemble presque à une provocation. Ce n’est pourtant pas mon goût. Je n’aime pas du tout à me disputer avec les gens que j’aime. J’aimerais bien que nous fussions toujours du même avis. Mais puisque vous êtes toujours du même avis que le Prince Charles de Prusse, il n’y a pas moyen.
Il m’est arrivé ces jours-ci de l'administration locale, une question très bienveillante, elle m’a demandé, si je voulois être porté au conseil général dont les élections se feront bientôt, comme de raison, j’ai répondu que non, que je voulais rester en dehors des affaires comme de l'opposition. Je n'ai jamais vu l’horizon plus calme. Pour mieux dire, il n’y a rien du tout à l'horizon. C'est même là le mal principal de la situation. Il faut qu’un gouvernement ait devant lui un avenir. Celui-ci est traitement renfermé dans le présent. C’est là ce que je crains pour lui ; il ne se résigne pas à une portée si courte ; il voudra étendre plus loin la main, et il se fera de mauvaises affaires sans nécessité, si ce n’est qu’il faut avoir des affaires.

11 heures
Je suis charmé de vous savoir arrivée même en compagnie de Juifs, vous devez avoir en effet grand besoin de repos. Je vous ai écrit hier qu'à moins de vraie nécessité, je n'irais pas vous voir tout de suite. Cela me dérangerait vraiment beaucoup. Ne vous tourmentez pas trop de l'avenir quant aux Ellice. J’espère bien que vous n'aurez pas à y renoncer. En attendant, vous allez avoir Aggy. Nous verrons ce qu’il faudra faire pour vous l’assurer, elle ou la sœur. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°34 Val Richer 7 juillet 1852

Vous arrivez, je pense, aujourd’hui. à Paris. J’espère que malgré votre vaillance. vous vous serez reposée un jour à Bruxelles. Le voyage, par cette chaleur doit vous fatiguer beaucoup. Je regrette que vous ne jouissiez pas de ce temps-là comme j'en jouis. Je me promène dans mon jardin à toutes les heures. La chaleur, et la lumière, c’est la vie. à moins que vous n'ayez tout-à-fait besoin de moi, je n’irai pas vous voir tout de suite. J’attends quelques visites. Je suis en train d’un travail que je ne voudrais pas interrompre. Je me suis promis de finir cet été plusieurs choses que je tiens en effet à finir d'avance dans la vie, et j'ai l'âme encore assez pleine pour désirer que les années qui me restent ne soient pas vides. J’aimerais mieux aussi placer nos quelques jours de réunion un peu moins loin du terme de notre longue séparation. Quand vous aurez un peu entrevu ce qu’il vous convient de faire dans ce moment, vous me le direz, et j'adapterai mes plans aux vôtres.
J’espère bien qu’Aggy ne se fera pas attendre longtemps. C'est bien dommage que la maladie de cette pauvre Fanny’s soit venue troublée vos arrangements avec ses deux soeurs ; ils étaient bien bons pour vous. Vous garderez, je vois, de votre séjour à Schlangenbad. Un agréable souvenir ; agréable au coeur, ce qui vaut mieux que tout ; et aussi comme agrément d’esprit. Je ne suppose pas qu’à prendre les choses, en grand et dans leur ensemble, vous ayez beaucoup appris là ; il n’y a plus de grands secrets ; mais beaucoup de détails intéressants, et qui rectifient les idées. Il n’y a rien de si commun aujourd’hui que les idées vrais en gros et chargées d’erreurs ou pleines de lacunes. Je n’aime pas cela. J’aime à savoir les grandes choses exactement, et par le menu.
Vous ne lisez pas les feuilles d'havas. Je vous assure qu’elles le mériteraient quelque fois. Il y avait hier, sur les prétentions et le ton du gouvernement anglais dans les affaires Mather à Florence et Murray à Rome, un article excellent. On comparait ces deux affaires à celles du général Haynac et du prêtre Achille, et on demandait à l’Angleterre. si elle avait de quoi être si exigeante, en fait de police et de justice. C’était de la justice amère, et dont il ne faudrait pas tirer des conclusions générales, mais de la justice vraie et topique dans l'occasion.
Je suis curieux de savoir si lord John Russell sera élu dans la cité. Cela se décide aujourd’hui. 11 heures Je n’ai pas de lettre aujourd’hui. Je m’y attendais un peu. J’ai bien envie de vous savoir arrivée à Paris et pas trop fatiguée de cette chaleur. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°33 Val Richer Mardi 6 Juillet 1852
6 heures

J’ai eu hier vos N°27 et 28, Schlangenbad et Stolzenfels. J’espère, pour vous, que vous n'avez pas en la chaleur que nous avons ici depuis trois jours ; avec votre fatigue, vous en auriez été accablée. Vous aurez certainement grand besoin de repos. Je suppose que vous arriverez à Paris demain ou après-demain. Vous y aurez bientôt Aggy, si elle n’y est déjà ; la lettre que je vous ai envoyé était positive sur cela ; elle valait mieux pour le présent que pour l'avenir. Votre navigation sur le Rhin a dû être très agréable. J’aime le Rhin, les bons bateaux et la bonne compagnie. Je serais fâché de savoir que je ne reverrai jamais Stolzenfels.
Malgré la saison, vous ne serez pas seule à Paris, on n’y est jamais seul. C'est le lieu où l’on peut le plus se reposer sans s'ennuyer. Vous y avez toujours vos diplomates. Je regrette pour vous Stockhausen. Connaissez-vous son successeur ? Les hommes du nouveau Roi ne vous seront probablement pas aussi familiers, ni aussi dévoués que ceux de l'ancien. Je n’ai toujours point de nouvelles à vous dire. C'est vous qui m'en direz.
Le discours de la Reine d'Angleterre m’a assez plu, quoique trop long. Il est d’un ton tranquille. On aurait peine à y voir, si on ne le savait pas, qu’elle a changé de ministère et de parti.
Je travaille et je m'amuse vraiment à travailler. Je raconte comment Cromwell a eu envie de se faire Roi, et pourquoi il a eu le bon sens de ne pas se faire Roi. Je n’ai pas choisi récemment le sujet et je ne cherche pas du tout les analogies ; mais je m'amuse à les rencontrer. J’ai peine à croire à l'expulsion de Thiers de la Suisse ; les conservateurs suisses ne sont pas si brutaux et les radicaux suisses auraient tort d'être si rancuniers. Il a défendu les corps francs.

10 h 1/2
Voilà votre N°30. Je suis charmé que ce soit fini. Vous en aviez vraiment besoin. Vous êtes cependant plus forte que vous ne croyez. Ce que vous me dites de votre journée du 3 et de votre matinée du 4 aurait lassé je ne sais qui ; et vous ne vous arrêtez-même pas à Cologne vous allez coucher à Aix-la Chapelle, et vous ne savez pas si vous vous reposerez un jour à Bruxelles. Ne dites pas, je n'en puis plus.
Adieu. Adieu. Vous serez certainement demain à Paris, comme cette lettre. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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31 Paris Mardi le 6 juillet 1852
6. 1/2

Me voilà pourrez-vous venir ? Je le voudrais bien, mais remarquez que je ne veux pas vous déranger. C’est mes amis que je ménage, les autres il faut qu'ils se fatiguent, je ne veux pas vous fatiguer. Je ne sais rien sur mes mouvements. Je sens qu'il me faut du repos, beaucoup de repos. D'Abord ici plusieurs jours certainement. Et puis je ne sais où aller ? Je suis arrivée il y a une heure à peine. Je n’ai vu personne. Je pense qu'il n’y a personne à voir. Quel contraste ces deux jours avec mes quatre semaines ! Choyée, entourée par les Impératrices & rois ; voyageant pendant deux jours avec des juifs et la [?] ".
Non, c’est trop fort. Je n’avais que Kolb. Schouvaloff appelé à Berlin par une sœur mourante. Tous les guignons. Pas d’Aggy vous le savez. Une lettre de Beauvale aujourd’hui me la promet. Elle allait venir à Coblence tout cela a été une suite de maladresse de la part de ces filles, & mon été & ma santé sont gâtés par là ! Bruxelles a été intéressant pour moi.

Le 7 midi. Voici vos lettres et mon avenir gâté. Il faudra renoncer aux Ellice à l'avenir cela me paraît si cruel que je ne puis pas y croire. Si je vous voyais je crois que nous y porterions remède. J’apprends que Duchatel & Montebello, sont ici. Fould aussi. Je verrai tout cela. Mais je n'ouvrirai ma porte qu'à 4 h. Je viens de prendre un Bain. Cela repose & moi cela m’affaiblit. Que j’ai besoin de repos & de forces ! Quelle campagne j'ai fait là. Adieu. Adieu.
Comme je ne sais rien d'ici, & que tout ce que je sais de là ne peut pas s'écrire, il en résulte une pauvre lettre qui ne vous porte que des soupirs et Adieu.

Auteurs : Noailles, Paul de (1802-1885)

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°31 Val Richer, Dimanche 4 Juillet 1852

Il n’est pas huit heures ; le temps est magnifique ; pas un nuage ; le soleil déjà chaud ; assez d’air pour qu’il ne soit pas trop chaud, je viens d’errer une demi heure dans mon jardin, très doucement. J’aimerais mieux y être avec vous ; mais vous n'en jouiriez pas aussi tranquillement que moi. J'oublie beaucoup ce qui se passe hors du cercle de ma vie et de ma vue ; je n’y ai rien à faire, et le spectacle ne m'en plaît pas.
Je ne suis pourtant pas aussi irrité que Molé qui m'écrit " ce n’est pas la faute des circonstances, s’il n’y a rien à faire, c’est la faute de l'abâtardissement des âmes, c'est défaut de courage, c’est enfin ce trait caractéristique de la décadence d’une nation qui lui fait accepter le repos de toute main à toute condition, et réserver ce qui lui reste d’énergie pour se préserver de tous les hasards de l'action. Pardonnez moi cette boutade ; je suis las de tout comprimer."
Je la lui pardonne de tout mon cœur. Il en veut beaucoup à l'abbé Gaume et à tous ces ultra-dévots qui ne veulent pas qu’on apprenne le Latin et le Grec dans les auteurs païens ! Je me laisserais croire Mahométan me dit-il, plutôt que tolérant pour de pareilles absurdités.
J’ai reçu hier du Père Ravignan une admirable lettre sur ce sujet ; il y est aussi prononcé que vous et moi. Il m’apprend en même temps que tout son ordre, y compris le Général est dans les mêmes sentiments. Je vous envoie ce qu’on m'écrit, comme si je savais quand et où cela vous arrivera. C’est un ennui d'écrire au hasard ; je me figure ma lettre courant après vous et vieillissant à la peine.
J'oubliais la dernière phrase de Molé : " Comment se porte la Princesse ? Quand revient-elle ? Malgré ses promesses, elle ne m’a pas écrit. "

11 heures
Je fais ce que vous me dites. J'adresse cette lettre-ci à Paris où elle vous attendra au moins trois jours. Je ne vous écrirai pas demain, à moins de contr'ordre. Adieu, Adieu. Je suis charmé que vous soyez de cœur, si contente de votre voyage. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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30 Cologne Dimanche le 4 Juillet 1852
Midi

Quelle journée que celle d’hier, quel tapage, quelle fatigue ! Elle a commencé à 9 h. du matin pour moi, par une longue visite du roi de Prusse. Une heure de causerie intime aussi confidentielle que possible de sa part. Ensuite l’Impératrice. Puis on s'embarque pour arriver à travers le canon, les feux de joie, les drapeaux, les cris, les cloches tout le long des deux rives à Cologne. Halte d'une heure pour traverser triomphalement la ville à la cathédrale, arrivée à Brumath à 9 h. Abîmée, mourante. Car tout ce temps je l’ai passé en causerie avec [l'Impératrice] le roi dans un petit boudoir séparé sur le pont. Chaleur étouffante. Le château de Brumath superbe. A 6 h. du matin sur pied, au déjeuner de l’[Impératrice] à 7 h coupé à 8 des Larmes des deux parts. Revenue à Cologne avec la princesse de Prusse et Meyendorff.
Je me repose un moment. Je dînerai & j’irai coucher à Aix la Chapelle. Et je n’en puis plus. Demain Je serai de bonne heure à Bruxelles. Là je verrai selon mes forces. Si je puis j'irai Mardi à Paris. Et maintenant. Adieu. Adieu.
Quel besoin j’ai de me reposer. Si Aggy pouvait venir, j’ai encore écrit tendrement sans rancœur. C’est elle qui me force à revenir à Paris. De là je ne sais ce que je ferai. Vous viendrez me le dire. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°30 Val Richer, 3 Juillet 1852

Mon gendre arrive de Paris. Il n’y a pas la moindre nouvelle. Tout le monde se promène et s'ennuie. Plusieurs mois vont se passer dans cet état. On a été un moment très troublé de l'ombre d'opposition du Corps législatif. Il a été question de le dissoudre. Le décret, dit-on a été signé. On est rassuré. La manie de l'opposition était jadis de supprimer le pouvoir ; la manie du pouvoir est de supprimer l'opposition ; ni l’un ni l'autre ne réussira.
Vous avez passé hier la journée à Stolzenfels. J'espère que vous avez eu le magnifique temps que nous avions ici. Un beau soleil est encore plus beau sur la vallée du Rhin que sur mon vallon. Je suis d’un bon caractère ; j’aime les grandes choses et je jouis des petites.
Je crois que le comte de Chambord persiste à interdire le serment, et il ne peut faire autrement. Ce sont des questions sur lesquelles on peut se taire ; mais quand on parle, il faut bien parler d’une certaine façon, et quant on a parlé d’une certaine façon, il faut bien s'y tenir. Voilà les querelles de Protestants et de Catholiques qui commencent en Angleterre. Ils se sont battus à Stockport. Il se battront peu. Le vent n’est pas à la guerre, à aucune guerre, étrangère ou civile. Ils se querelleront, se dénigreront, se verront.
Est-il vrai qu’on est très préoccupé en Prusse aussi de l’attitude agressive du catholicisme, et qu’on se disposa à ne pas se laisser faire ? Cela paraît dans les journaux, et il me revient que le Roi de Prusse, ses conseillers, ses anciens sujets, toute l'Allemagne protestante, princes et peuples, sont extrêmement sur le qui vive. Ceci influera beaucoup sur la politique.
Je me suis abonné pour trois mois au Moniteur. J’ai voulu voir la métamorphose annoncée. Il n’y paraît pas encore, et on dit qu’il n’y en aura point du tout. Moniteur et autres, tous les journaux sont insignifiants.
Si vous restez sur le Rhin, tout le mois de Juillet, il me semble qu'Aggy pourra aller vous y rejoindre ; c’est le 30 Juin qu’il lui était impossible d’y arriver, à ce que me disait Marion, je crois. Puisqu'elle devait venir vous joindre à Paris dans les premiers jours de Juillet, elle pourrait de là, aller vous chercher sur le Rhin. Du reste tout est difficile pour une personne encore trop jeune pour courir seules.

11 heures
Malgré votre N°25, je vous adresse encore ceci sur le Rhin. Vous me direz quand il faudra cesser. J'étais sûr que votre dîner en plein air ne vous réussirait pas. Je voudrais vous savoir revenue de Stolzenfels, autre plein air, Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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28 Château Stolzenfels Vendredi 2 juillet 1852

Vous ne sauriez vous figurer la fatigue que j’éprouve. Je suis rendue. J’attrappe un moment pour vous dire deux mots.
Hier le roi est venu nous prendre à Eltville. Grand concours, grandes embrassades, belle navigation. Dîner à bord, marche lente pour jouir de la vue, des applaudissements de la foule, le canon incessant. Le temps fort beau. Une petite partition sur le pont pour l’Impératrice. Le roi, les Princes. Bonne conversation. J’étais de ce petit cercle. Le roi très agréable, spirituel. et gai. La soirée ici, décousue ; illumination de toute la contrée, toutes les ruines. Moi plus ruine que tout cela ; j'ai été chercher mon lit à dix heures. J’ai dormi et beaucoup aujourd’hui. Il faut que je mange.

1 heure. Je rentre d'une longue séance chez l'Impératrice. Votre lettre m’a été remise à mon réveil, celle où vous me parlez de mon empereur : je l'ai lu à l’Impératrice qui en a été charmée. Adieu. Adieu.
Demain à Brumath après-demain à Cologne. ou même Aix la Chapelle. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°29 Val Richer, Vendredi 2 Juillet 1852

Voici une lettre de Marion qui ne vous plaira guères. Vous en savez certainement déjà une partie ; elle vous a écrit, me dit-elle, qu’Aggy ne vous rejoindrait qu'à Paris. Il faut que vous sachiez le tout. Je ne sais si vous auriez mieux aimé rester sur le Rhin avec Aggy que revenir à Paris et l’y trouver ; après le mois que vous venez de passer, vous devez avoir besoin de repos sans solitude, et vous aurez cela à Paris mieux que sur le Rhin. Vous venez d'être très fatiguée et très intéressée ; il vous faut du calme sans vide, il me semble que sur le Rhin, à Baden, Wiesbaden, Ems, n'importe, vous n'auriez ni l’un ni l’autre. Pourquoi n'iriez-vous pas un peu à Versailles, où vous trouveriez Dumon, un peu à Maintenon un peu à Dieppe ? Je parle au hasard ; il n’y a pas moyen de discuter cela de loin.
Fould est un homme d’esprit qui sait se conduire dans le présent, et qui voudrait bien arranger l'avenir. Envie fort naturelle aux gens d’esprit. Mais l'oeuvre est plus difficile.
Je suis fort aise que la rencontre de l'Impératrice, et du Roi Léopold ait réussi, et j’espère que ce sera le prélude de quelque chose de plus et de mieux encore. Soyez sûre que pour toutes les affaires de tout le monde, le Roi Léopold est un homme considérable, et qui ne demande qu’à faire très bien, pourvu qu’il soit un peu bien traité.
Avez-vous remarqué le discours de Lord Palmerston à propos de la motion de Sir Harry Verney sur les missionnaires anglais expulsés de Hongrie par l’Autriche ? Il a rarement été plus perfidement anti-autrichien et plus habile pour plaire en Angleterre. Le coup de patte qu’il a donné en passant à Lord Granville doit être fort désagréable à celui-ci. Palmerston jouira encore un rôle. Je ne sais si le comte de Bual sera très flatté de ses compliments. Aberdeen me dit qu’il part pour l'Ecosse trois jours après la dissolution du Parlement.
J’ajoute un fait à ce que je vous disais hier sur l'importance prochaine des questions religieuses. Il se prépare et déjà, il se commence dans l'Eglise anglicane, une scission pareille à celle qui s’est faite, il y a quelques années, dans l'Eglise Presbytérienne d’Ecosse, c’est-à-dire que l’Eglise Anglicane se coupera en deux, l’une restant officielle et unie à l'Etat, l'autre séparée et indépendante. Et voilà, un M. Gladstone frère, je crois du politique, qui entre dans ce mouvement. Les Catholiques croiront que c'est la reine de l’Eglise anglicane qui commence et ils se tromperont, ne comprenant pas l’Angleterre, ni la liberté religieuse.

11 heures
Votre rhume me déplait. Et par conséquent votre dîner en plein air, même quand on vous regarde manger. Ce régime-là ne vous irait pas longtemps. Je vois qu'ayant Kolb vous retournerez vous reposer dans Schlangenbad solitaire, de Schlangenbad impérial. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°29 Val Richer, Jeudi 1er Juillet 1852

Mon petit homme m’a dit que vous auriez certainement Aggy . Comment ne me l’avez vous pas dit hier ? Je voudrais bien être sûr qu’il dit vrai.
On a été frappé de la majorité qui s’est prononcé, dans le corps législatif, pour l'impression du discours de Montalembert. Tout le monde dit que la session qui vient de finir ne peut pas se recommencer et que la prochaine sera différente. C’est téméraire de le dire car personne ne sait où l'on en sera à l'époque de la session prochaine, dans neuf mois ! Cependant je trouve que le message du Président, indique qu’il a lui-même le sentiment que sa machine n’a pas bien fonctionné et que la session prochaine devra en effet être différente. Il l'a dit presque ouvertement, et très convenablement, sans fanfaronnade, et sans complaisance ; il a l’instinct du ton du pouvoir. Nous verrons s’il a réellement l’instinct du pouvoir. Ce serait bien le moment.
L’Europe est évidemment dans l’une de ces époques critiques où l'habileté des gouvernants peut décider, pour un assez long temps, de l'avenir. L’esprit révolutionnaire a beau être encore très fort ; il est bien malade, car il est décrié ; il a été naguères le maître, et il n’a rien su faire, rien de bon, ce qui est fort simple mais rien non plus de hardi et de grand, même mauvais ce qui lui arrive quelquefois. Evidemment la balle revient à l’esprit de gouvernement ; saura-t-il la saisir et la manier ? Démêlera-t-il bien ce qui se peut et ce qui ne se peut pas, ce qui suffit et ce qui ne suffit pas ? C'est là l'art et le secret.
J’ai des nouvelles d'Aberdeen décidément la question religieuse dominera dans les Élections anglaises. Popery or not Popery ! Voilà le résultat de ce qu’a fait la cour de Rome en Angleterre et du coup de tête du cardinal Wiseman. Je suis et je reste protestant ; mais je ne veux point de mal à l’Eglise catholique, tout au contraire. Je suis convaincu qu’elle peut seule reprendre l'influence religieuse et relever moralement la société dans les pays qui sont restés catholiques, et qui ne se feront certainement pas protestants. Mais je crains un peu que l’Eglise catholique, n'ait perdu les qualités qui l’ont jadis distinguée et qui ont tant fait pour la force, la connaissance, des temps et la mesure. Je trouve qu’elle n’a pas l’air de comprendre du tout ce temps ci. Elle se remue beaucoup partout ; elle tracasse ici les gouvernements, là les peuples, mais ce sont de vieilles tracasseries, toujours les mêmes, et qui indiquent, dans les chefs catholiques, une grande ignorance, non seulement du temps actuel et de l’esprit des nations, mais du temps passé et de leur propre histoire. Ils se souviennent de ce qu’ils ont été ; ils ne savent plus par quelles voies ni à quel prix ils étaient devenus ce qu’ils ont été. Je serais bien fâché que l’Eglise catholique fût déchue à ce point ; le monde à besoin d'elle car elle y tient encore une place qu'aucune autre église Chrétienne ne peut prendre. Et il faut que le monde reste, ou devienne, ou redevienne chrétien.
Soyez sûre que si ces affaires là ne vous intéressent pas, vous avez tort ; ce seront certainement de grandes, et peut être les plus grandes affaires des temps qui s'approchent.

10 heures et demie
Je reçois le N°23, et les extraits qu’il contient et qui sont intéressants. Adieu, adieu. Je ne sais où vous recevrez ceci. G.

Auteurs : Molé, Louis-Mathieu (1781-1855)

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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27 Schlangenbad le 30 Juin 1852

Ma dernière lettre d'ici. Hier j’ai pu aller à la soirée de l’Impératrice, nous étions seules. Son frère, Meyendorff, Constantin et moi. Elle m’a raconté des choses curieuses, ménageant ma poitrine et ne me faisant pas parler. Elle est charmante dans l’intimité. Je suis fatiguée encore de ma toux & de mon estomac. Mauvaise campagne pour ma santé, très bonne pour tout le reste. Il faudra chercher à me refaire et je ne sais pas où ?

4 heures Les Londonderry sont arrivés ce matin & toutes les cours de Nassau pour prendre congé. Je n’ai vu rien de tout cela. Je reste couchée aujourd’hui pour me préparer à demain qui sera fatigant.
J'ai été interrompue par la Duchesse de Nassau qui est venu me relancer chez moi. L'Impératrice m’a grondé tous les jours pour ne pas lui avoir rendu ses visites. Je n’y ai pas été une fois vraiment Je suis trop vieille pour être polie ; et quand je me consacre à mon Impératrice, il ne me reste plus rien pour personne. Je ne sais si je trouverai un moment pour vous écrire demain et voici une pauvre lettre aujour d’hui. Lady Londonderry a été reçu dans le jardin, bonjour et adieu rien de plus. Elle était arrivée avec force toilettes & diamants, elle sera repartie mécontente et elle venait de Hambourg, un voyage de 8 heures. Adieu. Adieu
Comment pourrai-je survivre à ces trois jours de fatigues ! Je n’ai pas eu de lettre de vous aujourd’hui. Elle sera peut-être allée à Francfort déjà.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°28 Val Richer 30 Juin 1852

Vous n'aurez que deux lignes ce matin, uniquement pour que vous ne soyez pas sans nouvelles ; j’ai une forte migraine et des visiteurs qui repartent ce soir et me prennent tout mon temps. Je voudrais bien savoir Aggy près de vous Aggy et du soleil. Mon facteur n’est pas encore arrivé.

11 heures
Voilà votre N°22. Long et par conséquent bon, comme preuve de santé et comme contenu. Celui-ci ne le vaut pas. Adieu. Adieu, à demain. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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26. Schlangenbad le 29 juin 1852

L’Impératrice est venue chez moi ce matin. Elle y a passé une heure et davantage. Long tête-à-tête où nous avons causé de tout. De son côté tant d’intimité, de bonté, de confiance, d'abandon. Un esprit si sérieux, une âme si élevée, si adorable. Je ne puis assez-vous dire combien j'ai pour elle de tendresse & de respect sincère. Si vous aviez pu écouter. Vous auriez été frappé & charmé de ce naturel, cette grâce d'esprit et de coeur rare dans toutes les conditions, unique dans le rang qu’elle occupe, moi je n’ai pas l’honneur de connaître une femme qui ressemble à l’Impératrice s'il y en a qui lui ressemble.
Au milieu de tout cela l’intérêt de ma vie n’a pas été négligé, & j'ai toutes les garanties possibles. Je suis bien contente d’être venue. Précieux souvenir & sincérité pour l’avenir.
Mais mes forces ! Pauvre, pauvre santé. Enfin, je retourne à Paris ; c’est là que vous allez m’adresser vos lettres. Constantin est arrivé aujourd’hui. Le roi vient chercher l’Impératrice après demain. Outre Stolzenfels où nous passons deux jours, nous irons dans un autre château Barath. C'est le 4 que je me sépare de l’Impératrice. Adieu. Adieu.
Toute la journée j'ai du monde je n’ai pas. un moment de repos, & j'ai tant de besoin d'en avoir. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°27 Val Richer Mardi 29 Juin 1852

Nous allons être encore bien plus sans nouvelles ; le corps législatif finit aujourd’hui. Il ne venait rien de là, mais on en attendait toujours quelque chose. Les feuilles d'havas disent que M. de Montalembert peut bien faire imprimer et distribuer, à ses frais, son discours, mais qu’il ne peut pas le faire vendre chez des libraires, car alors ce ne serait plus à ses frais. J’ai vu que votre pauvre favori Mérode avait perdu un enfant.
N'ayant point de nouvelles à recevoir ni à donner, je travaille ; je vis, avec Cromwell, et les républicains anglais, d’il y a deux siècles. Je les aime mieux que ceux d'aujourd’hui, quoique je ne les aime pas du tout. Si je ne suis pas dérangé, comme je l’espère, j'achèverai bien des choses cet été.
Je suis très aise de la douce impression que vous rapporterez de Schlangenbad sur votre impératrice ; mais je suis fâché de celle que je vois percer en vous sur ces deux pauvres petites Ellice. Vous n'êtes pas juste. Vous avez de l’amitié pour elles, mais ce n’est pas par amitié pour elles que vous les désirez près de vous ; c’est pour vous-même. Elles ont de l'amitié pour vous et elles se trouvent très bien près de vous ; mais leur soeur est plus malade que vous, et bien plus isolée que vous sans elles. Elles ont toujours vécu toutes les trois ensemble, et si elles doivent rester de vieilles filles ce sera en vivant ensemble qu'elles supporteront le mieux leur solitude, et leur vieillesse. Elles pensent probablement à tout cela, et elles sont perplexes. Comme agrément et amusement, elles sont infiniment mieux chez vous que chez elles. Pourquoi donc sont-elles perplexes ? Uniquement par sentiment des devoirs et des affections de famille, et par prévoyance de leur propre avenir. J’espère que l’une d'elles viendra vous retrouver ; vous en avez besoin, comme vous dites, et vous ne trouverez jamais aussi bien qu'elles ; mais soyez juste pour elles, et ne gâtez pas d'avance, par des amertumes de coeur que vous ne cacherez pas longtemps la douceur et le plaisir que vous trouvez dans leur société.
J’ai des nouvelles de Duchâtel, de Vitet, de Mallac, d'Arnaud Bertin, de Molé. Ils n'en savent pas plus que vous et moi. Molé est occupé de la querelle des Évêques, et de l’abbé Gaume sur les livres classiques Païens ou Chrétiens. Je viens de lui écrire quelques lignes de condoléance sur la mort de sa soeur. Je ne crois pas que ce soit pour lui un vif chagrin.
Je n'ai pas entendu parler du duc de Noailles, il est à Maintenon mettant en ordre les lettres de Mad. de Maintenon et cherchant à grand peine les dates qu’elle n’y a pas mises, car vous n'étiez pas là pour la corriger de ce défaut.
Albert de Broglie est revenu d’Angleterre, ramenant sa soeur, son père, qui était allé passer quelques jours en Alsace pour les affaires, est de retour à Broglie. Ils y vivent très paisiblement et très solitairement.
Il n’y a pas encore beaucoup de monde à Trouville ; mais on en attend beaucoup du beau monde ; toutes les maisons sont louées Mad. de Boigne et le chancelier y sont établis. Voilà les nouvelles de ma province, à défaut de Paris.

11 heures
Voilà votre N°21. Grâce à Dieu l'ordre est bien rétabli. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°26 Val Richer. Lundi 28 juin 1852

Vous vous rappelez la réponse de Mad. la Duchesse d'Orléans à son frère qui s'alarmait, non sans raison du sort auquel elle pouvait être réservée en France. " J’aime mieux être un an Duchesse d'Orléans à Paris que passer ici ma vie à regarder par la fenêtre qui entre dans la cour du Château."
J’ai toujours trouvé que c’était là, une de ses meilleures, et même de ses plus sensées paroles. Si on m’offrait mille ans de la vie d’une huître, certainement je n'en voudrais pas. Vous verrez bien en réponse à quelle lettre, et à quelle rencontre de vous ceci est dit.
Je voudrais bien savoir si, en quittant Schlangenbad le 30 vous aurez quelque certitude sur Aggy.
J’ai des nouvelles de Barante, rétabli chez lui après avoir passé quelques jours chez sa fille en Bourgogne. Il m’écrit " Sur la situation politique, l'indifférence est complète ; on ne sait rien que ce qui est dans les journaux et il n’y a pas une grande curiosité d'être mieux informé des dessous de cartes et des conjectures. Pourtant cette inertie des esprits n'est ni confiante, ni bienveillante. Le projet d'imposer les voitures, les chevaux, les chiens plaisait assez aux gens de la campagne ; dans les villes, même les plus petites, on en jugeait tout autrement, et l’on comprenait ce que le luxe fait gagner à l'industrie et au commerce. Quant à l'impôt sur le papier, et bien plus encore l'accroissement du droit de mutation des terres le mécontentement était plus général et plus vif. Le budget sera la pierre d'achoppement. Si le pouvoir ne se compromet pas par de grosses et aventureuses fautes, s’il suit une route de prudence, ce qui nous restera de libertés et ce que nous en pourrons reconquérir nous viendra par les nécessités financières. Cela est d’autant plus probable que l’usurpation du pouvoir absolu a évidemment eu pour principal motif, le désir de jouir tout à son aise de notre argent."
Je vous envoie les phrases telles quelles et je vous demande pardon des mots qui s'y trouvent, pouvoir absolu, nécessités financières, libertés. C'est par faiblesse et pour ne pas entrer en longue discussion que je vous demande ce pardon là, car à vrai dire, je ne trouve pas qu’il y ait pour vous ni pour un Russe quelconque, le moindre motif à ce que ces mots-là vous déplaisent. En Russie le pouvoir absolu est évidemment la garantie des libertés, des nécessités financières de toute la civilisation ; sans votre Empereur et son pouvoir absolu, toute votre nation serait la proie, de je ne sais combien d’anarchies et de tyrannie. Je ne connais pas de plus grand et plus beau rôle que celui de votre Empereur chez lui, il est le protecteur de la justice, de la civilisation, des droits des petits, aussi bien que de l’ordre et des droits des grands, en Europe, il est le patron de la paix et l'adversaire tranquille des révolutions. souverain absolu et point ambitieux ; absolu pour le progrès de ses peuples, et puissant pour le repos de ses voisins. C’est une combinaison de grandeurs diverses, jusqu'ici sans exemple, et on dirait que la révolution de Février a été faite pour leur donner l'occasion de se déployer. N'en veuillez pas aux libéraux de ma sorte et ne vous méfiez pas de nous, votre Empereur n'a point de spectateurs qui le comprennent mieux, ni qui l'admirent davantage, ni qui lui portent plus de reconnaissance pour ce qu’il fait depuis quatre ans. Certainement, si j'étais Russe, je me tiendrais pour fou de faire de l'opposition. Mais je ne suis pas Russe, et la France n’est pas la Russie, et pour être en France anti-démagogique, anti-révolutionnaire monarchique et conservateur, il faut être libéral comme je le suis.
Adieu, Princesse. Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à dire sur ce sujet-là. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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25 Schlangenbad Lundi le 28 juin 1852

Le dîner en plein air hier ne m’a pas réussi du tout. Je suis en plein rhume si ce n’est pire. Une toux violente. Je n'ose pas bouger, pas parler, c’est affreux. Je serais désolée de manquer Stolzenfels.
Dernière réponse de Clothall. Elles se sont un peu moqués de moi. Après m'avoir promis le Rhin, Aggy se refuse à y venir, elle viendrait à Paris. Je n'ose pas montrer tout ce que je pense de cela. Je le répète elles abusent du besoin que j'ai d'aller. Il résulte de tout ceci que je retournerais à Paris sans savoir ce que je pourrais faire de mon été. Je vous demande cependant une dernière faveur c’est de dire que comme c’est pour Aggy que je renonce à l’Allemagne elle me doit de ne pas me manquer de parole pour Paris. Je crois que ceci dit par vous avec amitié et un peu d’autorité ferait bon effet.
Voilà donc où j’en suis ; à moins de toucher sérieusement malade, et je suis un peu en train de cela, je pars avec l'Impératrice. Je me sépare d'elle à Cologne le 3, & je serai à Paris le 6 juillet. Il est possible que je change encore d'avis, mais aujourd'hui voilà le projet.
L'Empereur a fait une chute & s'est blessé à la hanche ; il a été couché deux jours. L’Impératrice ne s’inquiète pas mais Maudt s’en préoccupe. Point de nouvelles. Vous êtes arriéré au Val Richer. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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24 Schlangenbad Dimanche le 27 juin 1852

Je suis horriblement enrhumée. Je tousse beaucoup, cela me désespère, les derniers jours vont être bien gâtés par là. Vous ai-je dit hier que Kolb est arrivé ? C’est une grande sécurité pour moi. Il reste à mon service pour tout le mois de juillet. Maintenant si Aggy pouvait arriver ce serait complet. Je doute parce que je le désire tant. Il y a là quelque chose que je ne m'explique pas. J’ai écrit au Médecin du lieu. Il m’a répondu que [?] allait beaucoup mieux. Ellice & Marion m'écrivent que les parents veulent qu'Aggy m'arrive, qu'elle-même le désire ardemment. Mais que c'est la soeur malade qui s'y oppose. Est-ce la vérité ? On pourrait bien vaincre cet obstacle. Enfin que faire !
Nous avons dîné aujourd’hui en plein air avec l’Impératrice ; grande musique, nombreux public pour nous voir manger. Magnifiques ombrages, les plus beaux arbres du monde, & le plus beau temps, malgré cela, comme ma toux m'inquiète j’aurais préféré la chambre.
Van Praet est revenu me voir aujourd’hui m’apportant une lettre de son roi. Toujours bien bonne conversation avec lui. L'Empereur a envoyé à Kisseleff 13 décorations de ses ordres pour des militaires Français en retour des politesses faites à ses fils à Rome par les autorités françaises.
Décidément le roi Léopold n'a pas vu la duchesse d’Orléans à son passage sur le Rhin, et décidément il n'ap prouve pas sa conduite. C'est Lasteyrie qui la gouverne souverainement. Ce que disent les journaux sur Frohsdorf est-il donc vrai ? Est-il vrai que le comte de Chambord persiste à interdire le serment.

2 heures. J’ai essayé une petite promenade. Elle ne m’a pas réussi. Je rentre plus malade. Je crois qu'il me faudra mon lit au lieu de la soirée chez l'Impératrice. Adieu. Adieu.

Le 1er Juillet je m'embarque avec l’Impératrice. Nous dînons sur le bateau, nous arrivons de bonne heure à Stolzenfels, Vendredi la journée se passe là. Samedi je me séparerai d'elle soit à Stolzenfels, soit à Cologne si je devais aller jusque là. J'en doute, je suis trop fatiguée. Je penche beaucoup pour le retour ici. J'ai si besoin de repos que je ne songe plus à l'ennui de ce lieu quand toutes les magnificences l'auront quitté. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°25 Val Richer 27 Juin 1852

Stolzenfels m’a beaucoup plu, et j’ai peine à me figurer qu’on n'y retourne pas avec plaisir. Le Roi de Prusse sera charmant pour vous. Je vous envierai un peu son château et sa conversation. Je ne vous envierai rien, si vous vous portez bien. Vous n’avez pas d’idée combien je serai content et tranquille quand vous aurez Aggy avec vous, si vous l’avez comme je l'espère. Vous me direz quand il ne faudra plus vous écrire à Schlangenbad. Il me semble qu’en tout cas, la lettre de demain devrait être la dernière puisque le 2 Juillet sera là, au plus tard votre dernier jour.
Je n’ai pas la plus petite nouvelle à vous donner. Le corps législatif va finir dans deux jours très paisiblement. Le Président. a obtenu à peu près tout ce qu’il voulait. Dans le pays les grands manufacturiers les grands propriétaires auraient fort souhaité que la réduction de 31 000 hommes, sur l’armée fût adoptée, ils y auraient vu un gage de paix, de longue paix, et c'est là leur seul souci. Du reste les affaires commerciales vont bien à peu près partout. On me dit que les espérances ministérielles de Morny et de Fould sont de nouveau à vau l'eau. Ils avaient espéré, après l'acceptation du conflit par le Conseil d'Etat, obtenir du Président quelque adoucissement dans l’intérêt de la famille d'Orléans. Il s’y est absolument refusé.

Onze heures
Vous n'aurez aujourd’hui que cette misérable lettre ; le facteur m’apporte deux petites affaires auxquelles il faut répondre sur le champ. J'adresse, ce rien à Francfort. Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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23. Schlangenbad le 26 Juin 1852
Voilà vos quatre lignes N°21 où courent donc mes lettres ? Est-ce que pas hasard, elles mériteraient la confiscation ? Je ne me souviens pas d’y avoir donné lieu. Je pense bien & je parle bien de votre gouvernement. Les derniers jours de la session me paraissent un peu orageux pourquoi avoir fait un [gouvernement] représentatif quelconque ? Du moment qu’on permet de parler voilà des velléités d'opposition. C'était inutile. poser le moins.
Voici les 2 passages de la lettre de Fould qui méritent encore de vous être rapportés. " La popularité du Président est toujours la même. Il a vraiment rétabli la pyramide sur sa base comme il l’a dit le 29 mars ; mais il y a entre la base et le sommet un espace qui doit se garnir pour que l’édifice se consolide, cela sera l'œuvre du temps. "
" Les bonnes dispositions dont vous me parlez sont précieuses à recueillir et à conserver, j’y veux croire non seulement pour le présent mais pour l'avenir. quelque forme qu'il prenne ce qui se passe peut bien mener à reconnaître que le mal n’est pas guéri et que le dernier mot n’est pas dit. "
Ceci me paraît assez clair. Je le regrette. Cela doit se rapporter à un changement de titre. Je n’ai plus rien de nouveau à dire sur ce point. On en connaît les conséquences. L’Impératrice me demande. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°24 Val Richer, Samedi 26 Juin 1852

J’ai lu hier soir ces débats du corps législatifs sur le budget. Ceux qui s’en promettent, et ceux qui en redoutent beaucoup me paraissent également enfants. Ni l’absolutisme impérial ni l'opposition parlementaire, ne sont près de ressusciter. On ne fera qu'évoquer deux fantômes. Voici l’incident sérieux du Débat. M. de Kerdrel, au milieu de son discours a demandé à l'huissier un verre d'eau sucrée ; l'huissier n’a pas osé prendre sur lui ce retour au régime parlementaire ; il a consulté le secrétaire de la Présidence, M. Valette qui a consulté, M. Billault. M. Billault a répondu qu’il valait, mieux s'abstenir. Alors, M. de Kerdrel a prié un de ses voisins d'aller lui chercher un verre d'eau et le voisin a rapporté le verre au milieu des rires et des applaudissements de l'assemblée. M. de Montalembert, en prenant la parole a demandé à son tour un verre d’eau sucrée à très haute voix. L'huissier troublé a regardé M. Billault, et M. Billault trouble a fait signe à l'huissier de l’apporter C'est la première liberté reconquise.
Vous savez que le Président assistait à la séance, dans sa tribune. On dit que, pendant le discours de M. de Montalembert, il a écrit un billet à l'autre président, pour lui demander de faire taire l'Orateur, et que M. Billault a traité cette demande de prétention inconstitutionnelle. Je doute de la demande et de la réponse. Le chapitre qui a été rejeté n’est point celui de la Police générale, mais celui de la dotation du Sénat. Le rejet a eu lieu, non pour le fond même de la dotation, mais pour une question de place et de forme. Les fonds seront votés ailleurs.
Il y a eu aussi des scènes au Sénat, mais des scènes privées, entre le Roi Jérôme et le maréchal Exelmans à propos d’un M. Laurent de l’Ardèche naguère très rouge, qui vient d'être nommé Bibliothécaire au Sénat. Le Maréchal s'est fâché tout rouge. Le Roi a répondu que M. Laurent n'était plus que bleu.
Après les commérages de l'Elysée ceux de Claremont. La fusion ne marche pas. Le départ de Mad. la Duchesse d'Orléans, qui devait la presser, l’a arrêtée. Les Princes troublés de la séparation disent qu’il ne faut pas brusquer la Princesse qu’avec de la douceur on l’amènera à la fusion que d'ailleurs, avant de faire la démarche décisive, ils ont besoin de savoir où en sont les vues politiques du comte de Chambord. Le Duc de Montpensier retourne directement en Espagne par Plymouth, et le Duc d’Aumale qui avait été très explicite sur son intention d’aller à Frohsdorf, ne parle plus que de patienter et d'attendre.
J’ai vidé mon sac. J'attends le vôtre. J'étais pressé hier en fermant ma lettre. Je vois que le Roi de Wurtemberg est venu vous chercher et que vous avez eu, avec lui, la conversation tant interrompue. J’en suis bien aise. C’est certainement un Prince fait pour la grande. politique.

10 heures et demie
Votre lettre ne m’apprend rien, mais elle me fait plaisir. Malgré la fatigue vous vous trouvez un peu mieux et votre vie vous plait. Et probablement vous aurez Aggy. Je l’espérais un peu. Moi aussi, j’ai bien envie de connaître M. de Meyendorff. Adieu, Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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22. Schlangenbad Vendredi le 25 juin 1852
3 heures

Encore séance chez l’Impératrice. Elle a l'air d'y prendre goût. Nous sommes seules avec la grande duchesse Olga en rentrant j’ai trouvé chez moi Van Praet, causant avec Meyendorff, c'est une bonne connaissance réciproque. Ils se promènent ensemble dans ce moment. Je crois qu'ils seront contents l'un de l’autre. La duchesse d'Orléans a passé deux jours à Liège ! Quelle idée ! Quatre grandes conversations avec Changarnier. Celui-ci très fusionniste, elle peu disposée à cela se déclarant cependant ébranlée. Elle a voyagé de là à Aix la Chapelle avec Lamoricière. Tout cela est jugé par le roi Léopold trés inconvenant. Il n'y a eu de sa part aucune manifestation. comme il ignorait son passage. Il n’y a eu personne pour la recevoir pas même les voitures royales, (pas si bien traitée que moi à qui on les a données. Excellentes voitures avec lesquelles j’irais si on veut en Russie. Non, pas si loin) L’Autorité militaire, & le bourgmestre ont inventé de leur propre chef de lui faire fête. Elle leur a donné à dîner, après le dîner sur le balcon où elle a été saluée par la foule. Tout cela est bien ridicule dans sa situation, & Van Praet en rit. Changarnier a refusé de dîner.
Tout ce que vous me dites dans votre lettre du 16 est vrai sur Claremont. Seulement il n’y a pas encore de démarches ou correspondances. Les Princes & leur belle soeur ne s’entendent point. Mais les Princes passeront outre. La Princesse de Prusse en causant avec le roi Léopold s’est montré fusionniste. Il me paraît que la Duchesse d'Orléans reste seule avec Lasteyrie. La rencontre hier entre l’Impératrice & le roi Léopold a fort bien réussi. Elle m’a tout raconté, elle a été fort contente. Elle n’avait voulu prendre personne avec elle. Il n’y avait que la grande duchesse Olga, son mari & les deux princes de Prusse. Point de témoins donc & je n'ai que le récit de l'Impératrice. Van Praet me dit que de son côté [Léopold] & a été très content.
Le roi de Prusse a envoyé ici hier son grand Maréchal. Il m’a formellement invité de sa part à venir à Stolzenfels. C’est le 30 ou le 1er que je pars avec l’Impératrice. Nous coucherons deux nuits là et puis à Cologne, où je me séparerai d’elle, ce sera tout-à- fait du chagrin de cœur. Quant à mon corps il a besoin de repos, grand besoin. Je n’en puis plus mais où aller me refaire ? Et avec qui ?

5 heures. Voilà un courrier & rien de vous, à mon tour l’étonnement & tout à l'heure l’inquiétude. J'ai une longue lettre de Fould intéressante, racontant la séance du C. législatif où assistait le Président. " Montalembert a fait un discours modéré dans la forme, plein d'éloges pour la personne pour l’acte qui a sauvé la France & l’Europe du danger qui la menaçaient, mais où perçaient au milieu d'assez piquantes critiques sur les institutions un dépit personnel assez vif. " Autre passage. " Sans doute il pourra être reconnu nécessaire d’apporter quelques changements dans les institutions, mais elles s’y prêtent vous le savez et le Prince y avisera dans sa sagesse. "
Pas question pour Fould de rentrer dans le gouvernement. Si je relève autre chose dans sa lettre, je vous le donnerai demain. En attendant. Adieu, & adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°23 Val Richer. Vendredi 25 Juin 1852

Outre la satisfaction de cœur, c’est un plaisir d'être rentré dans l’ordre. Plus je vieillis, plus le moindre désordre le simple dérangement me déplait et m'inquiète. On ne sait jamais ce que cela peut devenir.
Je suis charmé qu’on soit si bien pour vous à Schlangenbad. Est-ce que vos fils ne s'en ressentiront pas ? C'est là vraiment la marque d’amitié que vous devrait l'Impératrice. J’ai peine à comprendre qu’elle ne soit pas en état ou en volonté d'obtenir cela de l'Empereur, et que l'Empereur ne puisse pas être amené, pour faire plaisir à sa femme, à faire deux exceptions au régime des passeports. Je voudrais beaucoup que vos fils vous dussent l’agrément de leur vie. Rien ne les rapprocherait d'avantage de vous. Ils sont dans cette disposition et cette habitude d’esprit, où l’agrément de la vie inspire plus de reconnaissance que la vie même. Avez-vous de bonnes nouvelles de la santé d'Alexandre ?
J’attendais hier avec quelque curiosité, mon Journal des Débats pour voir comment le corps législatif aurait pris la lettre de M. Casabianca sur le rapport de M. de Chasseloup Laubat. Je vois seulement que beaucoup de personnes ont parlé, MM. de Montalembert, de Kerdrel, de Chasseloup deux ou trois conseillers d’Etat, et M. Billault lui-même, du haut de son fauteuil. Mais le procès-verbal détaillé n'était pas encore prêt et communiqué aux journaux hier, à 4 heures. Il aura probablement été un peu difficile à rédiger.
Les ministres Anglais, Lord Malmesbury surtout, ont l’air d'écoliers à qui le Parlement fait la leçon et qui recommencent leur tâche quand le Parlement leur a montré qu’elle n'était pas bien faite.
Voilà votre ami Bulwer qui va rentrer en négociation à Florence pour les coups de sabre de M. Mather, et qui est chargé d'obliger le grand Duc de Toscane à dire, s’il répond ou non, de ce qui se passe chez lui. Ainsi les plus petits incidents ramènent les plus grandes questions. Et M. Mornay, sera-t-il ou ne sera-t-il pas pendu à Ancône ? A Dieu ne plaise que je regrette si un homme n’est pas pendu ; mais vraiment, si M. Mourray est l’un de ces mauvais sujets errants qui vont se faire partout où l'occasion s'en présente, les complices de l'anarchie et de l’assassinat révolutionnaire, c'est une grande indignité au gouvernement Anglais de forcer la main au pauvre Pape pour lui faire faire cette grâce. Le Pape portera ici la peine de la mauvaise réputation, très mérité, du gouvernement Papal en fait de justice et de jugements criminels.
J’ai connu, il y a quelques années, à Paris un M. de Harthausen qui était un homme d'esprit, et qui écrivait. Il avait écrit quelque chose sur le rôle et la politique de l’Autriche en Allemagne. Je ne suppose pas que ce soit là ce que l'Impératrice, s'est fait lire. Comme M. de Meyendorff lit sans doute le Français aussi bien que l'Allemand, je vous signale un article sur St Ambroise, de M. Villemain, inséré dans le Journal des Débats d’hier. Jeudi 24 ; c’est un morceau très intéressant, et assez court pour être lu tout haut. Je serais surpris s’il ne plaisait pas à l'Impératrice, et même à vous. Cependant je dois convenir que St Ambroise résistait quelques fois aux Empereurs, mais à des Empereurs qui ordonnaient le massacre de Thessalonique. On est infiniment plus juste et plus doux à Pétersbourg, au XIXe siècle, qu’à Rome ou à Constantinople, au IVe.

Onze heures
Mon facteur arrive tard et doit repartir promptement. Je regrette que vous n'ayez pu causer à l'aise avec le Roi de Wurtemberg. Voilà un chapitre au budget rejeté. On me dit que c’est celui du Ministère de la police générale. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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21 Schlangenbad le 24 juin 1852 Jeudi

Pendant que j’étais chez l’Impératrice ce matin, à trois, elle la grande Duchesse & moi, on m’a apporté un billet de votre petit ami qui était venu me voir. J'ai fait attendre longtemps. mais je l’ai vu à la fin. Je ne lui ai pas donné de lettre. Vous le verrez mardi et vous recevrez ceci je pense dimanche ou lundi. Il vous dira verbalement quelque détails de la vie que je mène & de la mine qu'il m’a trouvée. Elle n’est pas belle. Je suis bien fatiguée, quand tout ceci sera passé & que je pourrai me reposer c’est alors que je me sentirai abattue et faible car à présent encore l’intérêt de la situation, the excitement. me soutiennent. Pas l'isolement, l'excès contraire.
Pourvu que Aggy m'épargne cela, ici à Paris n'importe. J’attends de Clothall demain une lettre qui me fixera sur mon sort.
L’Impératrice prend goût aux choses que je lui lis, cela nous mène à des conversations très intéressantes. Elle sait bien des choses, & sa mémoire est prodigieuse, & son bon sens aussi. Ces séances du matin, me plaisent beaucoup. La soirée se passe bien aussi très bonne conversation. En tout l’Impératrice dont vous savez que je pense si bien, surpasse encore l’opinion que j’avais de son esprit, de sa bonté de son tact délicat et fin. C’est une personne très supérieure. Comme le mérite modeste est rarement connu et comme c’est celui-là que j’aime.
Aujourd’hui se fait à Bibérich la rencontre entre l’Impératrice et le roi Léopold. Je n’y vais pas car je ne vais nulle part et je crois que Meyendorff n’en sera pas non plus, je le regrette. Il a une migraine affreuse.

5 heures. Voici votre petit 21 qui me désespère. Vous ne recevez pas mes lettres. Que puis- je y faire ? Je ne conçois rien à cela. Les vôtres m’arrivent très régulièrement. Aujourd’hui j’ai eu votre lettre du 16 sans N° très curieuse, très intéressante. Merci merci, et Adieu mille fois.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°22 Val Richer Jeudi 24 Juin 1852

Il m’est revenu hier, je ne sais d’où une des lettres perdues, le N°14, du 17 Juin ; il me manque encore, en retranchant le jour de lacune, deux lettres, les N°12 et 13. Que contenaient-elles de si curieux qu’on les ait gardées ? Me reviendront-elles aujourd’hui demain. Quand on garde des lettres, on devrait bien m'en prévenir pour m'ôter sinon le déplaisir, du moins, l’inquiétude. Enfin c’est passé.
Vous n'êtes pas plus souffrante. Vous me dites même que vous êtes un peu mieux, et que si vous aviez Aggy ou Marion, cela irait à peu près. Je ne désespère pas que Marion vous envoie Aggy. Je lui ai dit tout ce qui pouvait l’y décider.
Que j'ai le coeur triste, ou tranquille, je n’ai pas plus de nouvelles. Il n’y en a pas et on veut qu’il n’y en ait pas. Nous sommes assez contents dans ce pays-ci. On nous a enfin donné notre chemin de fer. Il est proposé et il sera adopté ces jours-ci. Nous ne sommes point enthousiastes, plutôt même froids et peu confiants, mais pas du tout hostiles. Nous ne pensons pas à autre chose qu'à ce qui est ; nous, le peuple. Ma situation personnelle, dans ce pays-ci, n'a peut être jamais été meilleure, on se rappelle mon temps volontiers, avec estime et regret et on me sait gré de n'avoir contre ce temps-ci, ni mauvais vouloir, ni humeur.
Le Président prépare sans bruit ses voyages. On dit toujours qu’il ira en Algérie. Je regrette bien les méprises du, ou les malentendus sur le Roi Léopold. Pourquoi de si petites raisons dérangent-elles de si grands intérêts ?
Vous vous êtes calomniée ; vous connaissez Les causeries du Lundi de M. Ste Beuve. C’est tout simplement le Recueil des articles de biographie, de littérature, d’anecdotes, qu’il fait tous les lundis dans le Constitutionnel. Quand vous aviez le Constitutionnel, vous les lisiez quelquefois, ou vous en entendiez parler. Car on en parle assez le mardi. Ce sont de petits récits, de petit portraits, spirituels bien tournés et amusants. On en a fait trois ou quatre petits volumes qui ont assez de succès. Vous n'êtes pas si peu littéraire que vous le dites seulement vous n'avez nulle envie de le paraître. Plutôt le contraire.
J’attends avec curiosité les élections anglaises. Je suis sûr qu'elles seront obscures. Il faudra encore attendre pour les comprendre. Il se fait certainement là une transformation sourde des partis et de la politique. Je persiste à n'en pas craindre beaucoup Il est impossible qu’un tempérament fort et depuis longtemps bien gouverné, ne résiste pas mieux à une maladie que les tempéraments irritables et usés par les sottises.
Avez-vous conservé du moins le Galignani ? Lisez quelquefois les articles du Spectateur. Quoique radicaux au fond, ce sont les plus impartiaux, et peut-être les plus clairvoyants.
Adieu, chère Princesse. Je ne fermerai ma lettre qu'après avoir reçu la vôtre, car j’y compte aujourd’hui, et j'ai le coeur léger, en vous disant adieu.

10 heures
Voilà votre N°16 du 19 Juin. Il me plaît comme Car on en parle assez le mardi. Ce sont de agrément pour vous, mais non comme fatigue. Je suis fort aise d'être tranquille sur votre retour. Je ne comprenais pas qu’il ne s’arrangeât pas ainsi. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Vitet, Louis, dit Ludovic (1802-1873)

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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20. Schlangenbad le 23 juin 1852

Petite soirée fort agréable chez l’Impératrice. Abominable nuit ; des crampes d’estomac ; levée tard. Maudt, Meyendorff à 11 1/2 chez l'Impératrice pour lui faire lecture du séjour de l’Emp. Alexandre à Londres. Il me semble que cela l’a amusée.
Il pleut à verse toujours. C’est désespérant. Décidément on part le 30 et décidément il faudra que j’accompagne l'Impératrice jusqu’à Cologne. De là, où nous arriverons le 3 juillet, j'irai à Paris escortée par le comte Schouvaloff, ou bien je retournerai à Francfort avec Meyendorff. Cela reste flottant parce que j'ignore si j'aurai ou non Aggy.
On me fait bien languir, et je me sens un peu humiliée de cette dépendance de la volonté de deux jeunes filles qui ne calculent pas le mal. qu'elles me font et me font surement le besoin que j'ai d'elles. Ce qui bien certain est que je ne puis pas vivre seule, cela n’est pas tolérable. Je péris de cela.
Le Prince Albert de Prusse est arrivé, le quatrième frère de l’Impératrice. Pas la moindre nouvelle à vous donner. Ellice me mande que le parlement sera dissous le 3 juillet. 8 heures. Je ferme je suis toute seule. Tout le monde est à une grande promenade dans les environs. Huit voitures. Quarante personnes toutes occupées à plaire à une seule ! C’est charmant d’être impératrice. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°21 Val Richer, Mardi 23 Juin 1852
11 heures

Je respire. Voilà enfin une lettre de vous ; le N°, 15, du 18 Juin. Il me manque les numéros 12, 13 et 14. Que sont-ils devenus ? Qui les a gardés ? Où ? Je n'y comprends rien. Enfin, je suis si heureux que ma contrariété des 12, 13 et 14, est noyée dans mon bonheur du 15. Je venais d'écrire à Kisseleff. Adieu, Adieu. Je n'ai pas le temps de vous en dire plus. Je n’avais plus le coeur de vous écrire d'avance. Je serai à mon aise demain, de cœur et de temps.
Adieu, Adieu. G.
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