Votre recherche dans le corpus : 6062 résultats dans 6062 notices du site.
59. Paris, Jeudi 26 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous envoie un projet de lettre à mon fils. Je veux seulement que vous me disiez s’il n’y perce pas mes inquiétudes désobligeantes ce que je ne voudrais pas, mais il faut vraiment que je sache à quoi m'en tenir ; la lettre m'y mène-t-elle ?
Il a fait un bien mauvais temps hier, mais je reste fidèle à ma préférence pour lui tant que je suis à Paris, et parce que j’y suis. J’ai vu le duc de Noailles hier soir. Il revenait de Champlatreux. Il a trouvé chez moi les Harry Vane. Elle est parfaitement laide. Le prince de Wasa est venu prendre congé de moi le matin. Il avait déjeuné la veille à Villeneuve l’Etang, tout seul. Après le déjeuner l’Empereur a planté et fait planter des arbres Chinois, et puis il s’est exercé à patiner sur l’eau, positivement il marche dessus et traverse le lac avec beaucoup d'adresse.
J’ai questionné le prince sur l’affaire du mariage de sa fille. Il ne le voulait pas et il accuse sa défeinte femme & la grand duchesse Stéphanie de s’être laissé aller à des illusions qui ne pouvaient jamais se réalier. L'Empereur ne lui a témoigné aucun ressentiment de cela, et l’a fort bien traité. Berryer avait dîné samedi au plus petit couvert possible des espagnoles qui devaient en être ont manqués. Il n’y avait en femmes que Mad. de Contades toute seule, et le service. Mad. de Beynes est absente Sebach me dit que l’Autriche & la Prusse commencent à se rapprocher.
Voilà tout pour aujourd’hui. Vous me renverrez la projet de lettres. Adieu. Adieu.
57. Val-Richer, Mercredi 25 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je devrais être aussi court que vous car je n’ai rien non plus à vous dire ; mais il paraît que de loin au moins, je suis plus bavard que vous. La bonne intelligence entre l’Autriche et la Prusse a décidément l’air de renaitre. La dépêche de M. de Mantenffel à notre vieil Arnim, du 5 de ce mois, est amicale et témoigne un sincère désir d’entente. Y a-t-il quelque chose de sérieux dans les douceurs qu’on attribue à votre Empereur envers la Pologne ? Vous n'avez certainement pas lu les faits publiés dans tous les journaux, et répétés dans le Moniteur, sur les résultats du régime du free trade en Angleterre. Ils en valent pourtant la peine. C'est vraiment une prospérité prodigieuse, et qui se manifeste en tous sens, et au profit de tout le monde, en haut, en bas, pour l'Etat, pour les particuliers, pour les riches, pour les pauvres, pour les nationaux, pour les étrangers. Il y a un peu de humbug à attribuer tout le développement d'activité et de richesse au free trade ; mais certainement il y est pour une large part.
Je ne connais pas sir Benjamin hall qui entre dans le Cabinet à la place de Sir M. Molesworth porté au colonal office. Savez- vous à quelle nuance il appartient ? Serait-ce un frère du capitaine de marine Basil Hall que j’ai beaucoup connu, et probablement vous aussi, grand voyageur et grand bavard.
Onze heures
Merci de m'envoyer la lettre d’Ellice. Je la lirai à mon aise dans la matinée.
Il n’y a pas la moindre raison d'avoir peur rue St Florentin. Pourquoi vous laissez-vous aller à des faiblesses que vous n'auriez pas si vous vouliez, car au fond de l’âme, vous ne les avez pas ? Si vous preniez la peine d'être un peu moins paresseuse, vous viendriez à Trouville, et d'être un peu moins poltronne, vous seriez tranquille au N°2. Voilà une phrase pas très correcte, mais elle est claire. Adieu, adieu. G
58. Paris, Mercredi 25 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous avez bien raison sur les bulletins de Pélissier. En voilà encore un aujourd’hui qui est bouffon. Nous envoyons des bombes, preuve que nous avons peur. Monston Milnes, & Lord Harry Vane sont venus me voir hier. Ils arrivent, ils n'ont pas même été encore chez Lord Cowley. Tous deux pour la paix. De la part de Milnes cela m’a surprise. Fâchés et étonnés qu'on n’ait pas accepté la proposition de Vienne. La moitié du Cabinet opinait pour & demeure favorable à la paix. Ils croient qu'il y a plus de bienveillance pour vous en Angleterre qu'il n'y en a eu France pour les Anglais. Raglan était tout à fait opposé à l'attaque du 18. Quand il vous a vus engagés, il a marché par honneur. Le chagrin a hâté sa mort. Voilà à peu près ce que j’ai recueilli.
Milnes m'a amusé, il a de l’esprit. Vous lirez notre relation de l’affaire de Hango. Evidemment c’est les Anglais qui sont dans leur tort. Hier soir Duchatel et Montebello, ils m'ont appris des patiences. Ils sont aujourd’hui à Champlatreux. Le sinistre de juillet de mes fils & de Constantin se fait bien attendre. Il n’est cependant pas possible qu'ils le suppriment.
Je viens d'écrire à mon banquier.
J'oublie du récit des Anglais, les Autrichiens sont des fourbes. Aberdeen seul dit d'eux. "Je crois qu'ils croient qu’ils ont agi de bonne foi" Voici une lettre de Greville. Des raisonnements pas autre chose, et puis ceci.
"nothing could be in worst taste than Palmerston's speech on Rocbucks motion, he is quite unfit to be a premier ministre, and I suspect that is now the general opinion." Adieu. Adieu.
L'Empereur est parti pour Biarritz où l'Imp. va le trouver. Il la ramène à Paris lundi.
56. Val-Richer, Mardi 24 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
57. Paris, Mardi 24 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le duc de Noailles est revenu très enchanté. Il a eu toutes les satisfactions, et de vanité aussi, à quoi il est sensible. Il m’a conté tout cela longue ment et me parait enchanté, et regarde cela comme une très bonne visite. Belle fête chez les Holland où il a rencontré toute la haute société de Londres 700 personnes. Cela avait commencé par un luncheon pour les d’Aumale. Quelques ministres en étaient. Il a été chez Lord Aberdeen et a longtemps causé avec lui. Aberdeen s’amuse un peu de n’avoir pas fait tout ce qu’il aurait pu pour empêcher la guerre. Aujourd’hui, il faut qu’elle mène son cours. Il regrette que John n’ait pas gardé son attitude de patron de la paix. Le noyau existe et respectable. Du reste Noailles dit que tout le monde, le gros public est pour la guerre absolument.
J’ai eu une lettre d’Ellice que je déchiffre encore et que je vous enverrai demain. Ce que je relève là, c’est que Palmerston est un pauvre leader. Que le parlement. doit se réunir de nouveau en novembre. Et que la guerre n’aura de terme que dans une révolution en Russie, ou en France. En Angleterre elle n’arrivera que par le fait de l’aristocratie. Voilà jusqu'ici ce que je comprends de plus saillant dans sa lettre.
Montebello est retrouvé. Il avait été à Boulogne. Lui et Duchatel vont demain à Champlatreux. Noailles y est aujourd’hui.
Je vous envoie tout de même la lettre d’Ellice. Je n’aurai pas la patience de la relire ; et vous, elle vous amusera peut-être. Oliffe part aussi pour Trouville. La maison reste déserte absolument, personne que moi. Faut-il avoir peur ? Que faire ? Adieu. Adieu.
55. Val-Richer, Lundi 23 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je crois le Journal des Débats bien informé. Je ne sais rien de plus que ce qu’il dit ; mais de ce côté surtout la source de ses nouvelles est bonne. En ce qui regarde les Chrétiens d'Orient, les puissances occidentales, ont pris une position fausse et qui les gênera beaucoup. Elles ont admis le principe que la protection des Chrétiens ne pouvait être l'objet d'aucune stipulation internationale, et que tout en employant pour eux leur influence, elles voulaient s'en remettre à la générosité du sultan dont la souverai neté ne devait subir, envers aucune classe de ses sujets, aucune atteinte. C'est abandonner la politique séculaire de la France à l’égard des Catholiques aussi bien que la vôtre à l’égard des Grecs ; c’est déchirer nos capitulations ; c’est mettre la contrante à la place du droit. Je comprends que, sur ce terrain, la discussion du 4e point fût embarrassante pour nous. Je doute qu’on s'en fût beaucoup embarrassé ; si vous aviez cédé sur le 3e, on aurait trouvé quelque subtilité pour échapper aux conséquences du mauvais principe, admis sur le 4e. Mais, au point où l'on en est, M. de Nesselrode est en droit de faire ressortir la fausse position où nous met ce principe, et de s'en prévaloir contre nous.
Moi aussi, je regrette beaucoup de n'avoir pas vu les Demison. Ce sont de très aimables gens, le mari et la femme, et ils ont été particulièrement aimables pour moi pendant mon dernier séjour on Angleterre. Si vous les revoyez ; soyez assez bonne pour leur dire tout mon regret, et aussi, celui de mes filles que Lady Charlotte comblait de soins.
Certainement, j’ai remarqué les 3 voix seulement, à propos de l'emprunt Turc. Mais cela n’a pas de valeur politique. Les opposants ont été ce jour là, plus exacts à la chambre que les ministèriels. Je n’y vois rien de plus.
Ici aussi, il fait beau et pas chaud. Je travaille beaucoup ce qui fait que je me promène un peu moins. Je passe pourtant trois ou quatre heures par jour dans mon jardin, & j'en jouis encore de mon cabinet. Que vos soirées solitaires me pésent. Adieu, adieu. G.
Malgré mon envie de Trouville, je le regrette moins pour vous ; on me dit qu’il y règne une fièvre miliaire, qui n'attaque guère que les enfants. Cependant deux ou trois grandes personnes ont été atteintes. C'est un diminutif de la scarlatine.
56. Paris, Lundi 23 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
55. Paris, Dimanche 22 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hier soirée solitaire. Cela n’est pas sain. Le matin quelques Anglais. Les Demaison et Poodle Byng vous connais sez beaucoup les Demaison ; d'aimables gens. Ils regrettent bien de ne vous avoir plus trouvé ici. Le ministère anglais triomphant. Avez-vous remarqué cependant que l’emprunt turc n’a été accordé qu'à une majorité de 3 voix sur 300 votants ?
Le Journal des Débats a un article remarquable aujourd'hui où pêche-t-il ses nouvelles ? La dépêche de Nesselrode est elle vraie ? J'ai été faire visite à la Duchesse de Hamilton hier, Fould y est venu. Le fils d'Abatinni était à l’extrémité mais pas mort.
L’Empereur ira à la fin de la semaine chercher l’Impératrice.
Point de nouvelle, mais on s’attend à un grand coup cette perspective fait frémir, tant de victimes encore ! Le duc de Noailles n’est pas revenu encore. Il a été à une grande fête donnée par les Holland. Beau temps & beaucoup de monde, 700 personnes ici il ne fait pas laid, mais pas chaud. Je suis bien aise. de ceci. Adieu. Adieu.
Au Pérennou, le 22 juillet 1855, Louis de Carné à François Guizot
54. Val-Richer, Dimanche 22 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne croyais pas que la motion de Rocbuck réunit tant de voix. Ce sont les Torys qui les lui ont données. Ils font la seule force des radicaux belliqueux. Pauvre rôle.
Je comprends que Hübner déteste les Anglais ; mais je ne vois pas pourquoi, il en voudrait particulièrement à Lord John. Qu’il se félicite de sa chute à la bonne heure, les chances de paix y gagnent quelque chose. L’Autriche n'est peut-être pas bien fâchée. de voir la Russie d’une part, la France et l’Angleterre de l'autre, se fatiguer dans la guerre sans y grandir. Cependant le jeu est périlleux pour elle, s'il est ruineux pour les autres, et à tout prendre elle doit désirer la paix.
Je n’avais pas si bonne opinion de M. Bineau. Il a fait ce que fit, en 1856, pour l'Académie Française, l'abbé de Montesquiou. Seulement, par égard pour le Roi qui l’avait nommé, il n'écrivit pas à l'Académie pour refuser ; mais il n’y vint jamais et il disait aux candidats qui venaient lui demander sa voix : " Est-ce que je suis de l'Académie ? de mon temps, on n'en était que lorsqu’on avait été élu." Je persiste à n'avoir pas de goût pour le style du général Pélissier. Il va sans dire est bien ridicule. M. de Gasparin qui est venu passer ici deux jours, m’a dit que décidément à l'Expo sition s'était fort relevée, et qu’au fond pour la beauté du contenu, elle surpassait celle de Londres que c’était l’avis des commissaires Anglais eux-mêmes, dont au reste il loue beaucoup l'impartialité, et le bon jugement. Onze heures La poste ne m’apporte rien. Je voudrais bien que vous ne fussiez pas plus ennuyée de n'avoir rien à m’apprendre que moi de ne rien apprendre par vous. Ce qui m'importe ce qui me plaît, ce n’est pas vos nouvelles, c’est vous. Adieu et Adieu. G.
Mots-clés : Académie (élections), Académie française, Conditions matérielles de la correspondance, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Analyse), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (Russie), Relation François-Dorothée, Réseau social et politique
54. Paris, Samedi 21 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Greville m'écrit à propos de Lord John sur huit pages ce que vous me dites sur lui en huit lignes. Il le juge comme vous, et je suis complètement de votre avis. Bulwer en parle de même. Je l'ai revu hier soir, élevé, et mécontent. Bien aigre contre Palmerston à propos de son frère.
Flahaut est parti pour Londres hier, il est venu me voir une heure avant. Pleine confiance que Sébasta pol sera pris. Et disposition de punir la Prusse pour sa protection de notre commerce. Mais la Prusse et l’Allemagne c’est tout un. Voudra-t-on se brouiller avec elle ?
Abbatini a aussi perdu son fils en Crimée. Il n'y a que des tristesses. Et moi je ne suis pas gaie. Et puis je n'ai rien à vous dire, et cela m'ennuie aussi. Je passerai aujourd’hui une soirée toute solitaire. Le peu de personne qui viennent, se partagent ce soir entre Rachel, & Ristori voir même Cérini. Adieu. Adieu.
Je n’ai rien appris sur le gl Forest. Je demanderai. Adieu.
53. Val-Richer, Samedi 21 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Faites ce que vous voudrez de ce que je vous ai dit sur les dépêches de Lord Clarendon. Cela ne servira à rien du tout. Mais je ne vois aucun inconvénient à ce qu’on sache à Londres ce que je dis tout haut à Paris. Personne, à coup sûr, en Europe, n'est aujourd’hui plus libre que moi, dans son jugement et son langage ; il n’y a point de raison pour que, sauf le respect des convenances, je n'use pas des ma liberté.
Je trouve un peu d'affectation fastueuse dans le bruit qu’on fait, en Angleterre de la mort et des obsèques de Lord Raglan. C’était un très galant homme et un très brave officier ; mais après tout, il n’a point gagné de bataille ; il n’est pas mort sur le champ de bataille ; il emporte au tombeau plus d'estime que de gloire. Il serait de meilleur goût de l'honorer plus simplement. Grande bonne fortune d'avoir des adversaires comme M. Rocbuck et M. Layard. Des brouillons ardents, étourdis et médiocres. Lord Palmerston serait un peu plus embarrassé si M. Fox ou M. Canning étaient les chefs de l'opposition. Quoique M. Fox fût à mon avis, bien étourdi lui-même. Je me figure que c'était le plus aimable homme du monde aussi attachant qu'éloquent ; mais je ne fais pas grand cas de son jugement, ni comme politique, ni comme historien.
J’ai grande compassion de ces pauvres Roger. Quelle douleur après tant d’espérance ! Si vous avez occasion de leur faire savoir combien je suis touché pour eux, j'en serai bien aise. Je ne me rappelle pas avoir jamais parlé à la mère ; mais le père, tout violent qu’il était dans son opposition m'a toujours paru un galant homme, & m'a souvent témoigné personnellement un sentiment presque affectueux. Il est probable que je n'entendrai ni Mde Ristori, ni Mlle Rachel ; pas plus ensemble que séparément. Je ne vais plus au spectacle, et je ne vois pas ce qui m’y ferait retourner. Mais ce sera certainement un beau spectacle. Les jeunes gens qui m'entourent s'en promettent beaucoup de plaisir. J’ai seulement peine à comprendre, comment ces deux femmes s’arrangeront. Il n’y a presque nulle part deux rôles également grands & favorables. L’une des deux sera toujours sacrifiée à l'autre. Il faudra que le sacrifice soit alternatif. Et alors quelles scènes de jalousie ? La coulisse sera plus dramatique que le théatre.
Je suis à ma toilette, et n'ai que le temps de
vous dire adieu, Adieu. G.
52. Val-Richer, Vendredi 20 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai lu Lord John en entier. Mon impression reste la même. Embarrassé, timide et médiocre. Sincère au fond ; il a cru et il croit les dernières propositions de l’Autriche raisonnables ; il regrette qu’on ne les ait pas acceptées, et moité conscience, moitié prévoyance, il a manifesté sa conviction trop tard et trop faiblement. Nous verrons à quoi cela servira un jour. A en croire les détails des journaux, quelque grand coup nouveau se prépare contre Sébastopol. S’il réussit l'effet d'opinion ici et en Angleterre, sera certainement grand. L’amour propre, sera satisfait. Reste à savoir quel sera l'effet pratique et ce qu’on fera de la guerre après la victoire.
Ce serait une vive contrariété, si les enfants de la Reine d'Angleterre étaient malades successivement, et si elle ne pouvait pas venir le 17 août. Il n’y a, aux Tuileries, point d'enfants à qui elle puisse apporter la fièvre scarlatine ; mais je suppose qu’elle ne quitterait pas les siens s’ils l’avaient encore.
Avez-vous lu un roman Anglais qui s’appelle Ruth ? Si vous ne l'avez pas lu, faites-le demander chez Galignani ? C’est très touchant.
Pourquoi me dites-vous que vous ne lisez pas les pièces diplomatiques publiées ces le jours-ci ? Est-ce paresse ou mal d’yeux ? J’espère que ce n’est pas la dernière raison, et je vous prie de ne pas vous laisser aller à la première. Quand on vieillit et qu’on ne peut plus avoir beaucoup d'activité physique, il faut garder son activité intellectuelle, et l'exercer pour la garder.
Midi
Je vous répondrai demain sur ce que je vous ai dit de Lord Clarendon. Je veux y répenser avant que cela aille plus loin. On se bat toujours sans résultat. Adieu, Adieu. G.
Mots-clés : Diplomatie, Famille royale (Angleterre), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Lecture, Littérature, Politique (Angleterre), Politique (Russie), Presse, Réseau social et politique, Santé (Dorothée), Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne), Vieillissement
53. Paris, Vendredi 20 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hubner, qui est venu hier, prend grand plaisir à penser que cest la dépêche de Bual à lui qui a causé la chute de Lord John, et qui pourrait amener celle du ministère. Je ne me rappelle plus cette dépêche. Mais il est évident que Hubner déteste les Anglais.
Il m'en est arrivé un hier soir qui m’a fait grand plaisir. C’est Lord Howard de Bruxelles. Il n’avait pas vu encore son ambassadeur et ne s'en soucie guerre. Il a de l’esprit, de la routine, de la pénétration. et je ne le trouve pas exagéré. Il m’a dit des choses retrospectives fort sensées.
Rien de nouveau. La Chambre des communes a dû voter hier sur la motion Rocheck. Et sans doute la rejetter. Vous voyez cependant qu’on insiste encore sur la production de certains papiers. On voudrait savoir quelle est la circonstance qui a décidé le refus de l'Angleterre d’accéder à la proposition de l’Autriche. Cela se devine mais on en veut les preuves.
Le général Crenneville a été nommé grand officier de la légion. C’est sans doute un retour d'un ordre autrichien au général d'Etang.
Duchatel me charge de vous dire que M. Bineau a écrit à l’Institut pour refuser la commission d’office. C’est ainsi qu'il s’exprime.
Morny m'écrit d’Ems. Il me regrette là, il a raison. Il a peu de ressource. Barthe est-là. Ils trouvent à un deux que l’opinion en Alle magne est moins favorable à la France qu’elle ne l'était l’année dernière. Notre résistance nous a grandi. Les allées sont moins craints. On admire les Français.
On traite très mal les Anglais Je crois tout cela très exact.
2 heures
Majorité de plus de 100 voix pour les ministres chez la motion de Rocbuck. Adieu. Adieu.
52. Paris, Jeudi 19 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Poodle Bygg, le M. de Salisbury. Les Demaison, les Shelburne Flahaut. Duchâtel, Molke et Fould, voilà ma matinée hier. Une dépêche télégraphique du Whipper in a appellé soudainement Labouchère à Londres hier. On ne comprend rien car tout semblait arrangé. Je suis très curieuse de ce qui viendra dans la journée.
Fould est resté longtemps, très aimable pour moi. Rien de nouveau ici. Mais nous avons causé de tout, en nous accordant sur tout. L'Autriche et la Prusse ne sont pas en faveur. Il n'y a qu’elles deux qui profitent à la guerre.
Les pauvres Roger ont perdu leur fils unique. Il est mort de ses blessures. Cette pauvre femme me fait une peine excessive. L’Empereur a dit quelques mots l’autre jour à [Drouin de Luys]. Fould a causé longtemps avec lui. Il ne l’avait pas revu depuis la démission. Il l’a trouvé très radouci.
Vos observations sur Clarendon sont admirables. Pourrais-je en envoyer copie à Greville ? Pourquoi pas ? Je ne le ferai cependant que si vous le permettez.
J’ai fort remarqué le MgPost, cela pourra tourner à l’aigre. Le gouvernement Crenneville est parti. Je n’ai pas revu Hubner. L’adversité pas plus que la prospérité pour son compte ne me profitent.
Entre autre anglais j’avais hier Lord Salesbury. Bien bête Adieu. Adieu.
Fould a vu longtemps chez lui Victoria, il voulait savoir si elle prononce assez bien le Français. Voici le projet Rachel veut jouer avec elle. Elle y consent de tout son cœur, elle prend une femme de chambre française et en février prochain vous les entendrez ensemble.
51. Val-Richer, Jeudi 19 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'ai lu encore le discours de Lord John du 16 que dans de mauvais extraits ; mais il a été, ce me semble, bien embarrassé. Je m'étonne toujours qu’on ne prenne pas avec plus de hardiesse, et de hauteur la position qu’on s’est faite soi- même.
Les émeutes de Hyde Park sont finies, Grand mécompte pour les gens qui voulaient y voir une grande lutte entre l’aristocratie et la démocratie anglaises. Lisez un article de John Lemoinne à ce sujet dans le dernier N° de la Revue des deux Mondes. Il m’a amusé. Il y a deux sortes de Prophètes empressés des révolutions, ceux qui en ont peur et ceux qui en ont envie.
Je ne puis pas m'étonner de ce que vous a dit le Prince Wasa. Dans de bien rares et bien court moments seulement, j’ai cru qu’on voulait la paix, et qu’elle se ferait. Ma pente naturelle et habituelle a toujours été l’idée contraire. A bien plus forte raison maintenant que Palmerston gouverne seul. Il a eu d’abord, pour garde fou pacifique, les Peelites, puis Lord John. Il ne reste plus que Clarendon et Granville, suffiront-ils pour arrêter à temps ?
Dites-moi, je vous prie, ce qui vous rend si paresseuse ; est-ce fatigue physique, ou disposition morale. S’il faisait beau, je regretterais beaucoup votre paresse, dans l’intérêt surtout de votre santé ; le grand air doux vous serait bon. Mais depuis trois semaines, le temps est détestable. Vous ne vous promèneriez pas, comme moi, entre deux ondées, ou même sous un parapluie.
Onze heures
Voilà votre lettre, et je ferme la mienne en hâte. Il faut que j'aille assister au déjeuner de M. de Gasparin qui est ici depuis deux jours et qui part dans une heure. Adieu, Adieu. G.
50. Val-Richer, Mercredi 18 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
La dépêche de Lord Clarendon, est excellente si l’on admet deux idées ; la première, qu’il ne faut faire la paix que lorsqu’on aura matériellement détruit la prépondérance navale de la Russie dans la mer Noire ; la seconde que lorsqu’on aura atteint ce but, l'indépendance et l’intégrité de l'Empire Ottoman et l’équilibre Européen seront assurés. La politique de la guerre actuelle repose sur ces deux idées, mais que devient cette politique, si les deux idées ne sont pas justes et si elle ne fait que prolonger indéfiniment la guerre, sans assurer, même par son succès, ni l’indépus dance et l’intégrité de l'Empire Ottoman, ni l’équilibre Européen ? C'est par ses bases que pêche la circulaire de Clarendon. Il croit que Sébastopol détruit, la Russie ne sera plus ce qu’elle est et la Turquie, redeviendra ce qu’elle n’est plus. Double chimère. Admettez les deux chimères ; la politique est bonne et la circulaire aussi. Contestez-les ; c’est la politique et la circulaire qui à leur tour deviennent chimériques. Plus j'y pense, plus je m'obstine dans mon idée, la Turquie déclarée Etat neutre et sa neutralité garantie par l'Europe. Cela ne résout pas la question d'avenir, mais cela l’ajourne par la paix ; tandis que la politique matérialiste et superficielle, dans laquelle on s’est engagé devance la question d'avenir et la dévance par la guerre, et pour ne pas la résoudre pauvre Turquie et pauvre Europe !
Avez-vous entendu dire quelque chose de la mise en disponibilité du général Forest à qui en le rappelant de Crimée, on avait donné le commandement de la province d'Oran ? Pourquoi le lui ôte-t-on aujourd’hui ? Grande rigueur envers l'homme qui a arrêté les députés, le 2 décembre. Il faut qu’on ait quelque chose de bien gros à lui reprocher. Onze heures Rien de nouveau. Vous serez certainement moins seule à Paris qu’à Versailles. Je n’ai de lettres de nulle part. Adieu, adieu.
51. Paris, Mercredi 18 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Sauf les Labouchère j’ai passé ma matinée toute seule hier et j’ai trouvé cela fort triste. Ils venaient de recevoir le télégraphe qui leur annonçait que les motions de Bulwer & Rocbulk sont toutes deux retirées. Voilà le chemin tout nettoyé pour Palmerston. Henry Bulwer que j’ai vu le soir, m’a paru très désapointé de ce dénouement.
Du reste, rien ; les enfants de la Reine sont malades. On espère que cela sera passé avant l’époque du voyage toujours fixé au 17 août.
Voici votre lettre. Very sensible. and élevée dans tout ce que vous dites sur lord John. Cérini me la copiera car j'en veux faire usage !
Je viens de lire dans le Moniteur le discours de John, je n’en suis pas contente. Qu’en dites-vous ? C’est Molesworth qui aura les colonies. Drouin de Luys à Paris à l’Elysée, avec les Sénateurs, avant hier. Je ne sais si l’Empereur lui a parlé.
Quel déchainement contre John. Tous les journaux Anglais contre lui. C’est bien injuste et sauvage. Je suis fâchée pour vous et pour moi de n’avoir absolument rien à vous dire. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Circulation épistolaire, Diplomatie (Russie), Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Analyse), Politique (Angleterre), Réseau social et politique, Solitude, Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne)
49. Val-Richer, Mardi 17 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je persiste à penser qu’à tout prendre, et son honneur personnel à part, la retraite de Lord John est un bien. Elle prépare un premier ministre de la paix et ses amis qui le chassent aujourd’hui, seront charmés de le retrouver alors. A moins que le premier ministre de la guerre Lord Palmerston n'ait contre vous, des succès tels qu’il vous amène à faire la paix à des conditions plus dures que les dernières propositions Autrichiennes. Si vous êtes forcés d'accepter la limitation de vos forces navales dans la Mer noire. Lord John aura eu tort. Si la guerre se prolonge, indéfiniment, il faudra bien en revenir aux propositions autrichiennes, ou à quelque chose d’analogue et Lord John aura eu raison. Je mets toujours à part son honneur personnel et sa consistency politique. Il a certainement été bien belliqueux pour devenir si brusquement pacifique. Il a répoussé ce qu’il accepte et accepté ce qu’il repousse aujourd’hui. Je ne voudrais certes pas avoir passé par toutes ces métamorphoses volontaires. Mais les Whigs sont plus sévères envers lui que leur histoire leur donne le droit de l'être ; leurs deux grands ministres, sir Robert Walpole et Lord Chatham, ont bien plaisir à penser que la longue paix, maintenue autrement varié que Lord John, et souvent pour des motifs, ou avec des accompagnements bien moins avouables. Je répète : je ne exemple voudrais pas avoir agi de la sorte, mais je ne m'associe pas au tolle, et je suis bien aise qu’il y ait en réserve, un premier ministre de la paix. Les Peelites n’en ont pas un à fournir. Restent toujours les deux grandes questions : 1° Sébastopol sera-t-il pris ? 2° Ferez-vous la paix si Sébastopol est pris ? S’il faut répondre non à ces deux questions, ou seulement à la seconde, l'avenir réserve à Lord John bien des chances.
Malgré ses exagérations de chiffres et ses erreurs de noms propres, le rapport du Prince Gortschakoff sur l'affaire du 15 est très convenable.
Dans vos désirs de campagne, prenez bien garde à la solitude. C'est, après tout ce que vous supportez le moins. Vous vous résignerez plus aisément à ce que vous appelez, je ne sais pourquoi, une humiliation.
Quand même Versailles vous donnerait St Marc Girardin, je ne vois là que lui, et il ne vous suffira pas. D’autant qu’il ne se donnera pas à vous tous les jours. Il aura ses réserves.
10 heures
Merci de votre page sur le 43. En tout cas,
vous avez bien fait de le garder. Adieu, adieu. G.
50. Paris, Mardi 17 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je renonce à faire la connaissance de M. St Marc Girardin. Vous avez raison je ne suis plus libre de suivre mes fantaisies. Quand on me dit que je suis une personne compromettante, mon premier mouvement est de l’étonnement, je me sens si innocente, & puis, je me rappelle que je suis russe & que nous sommes en guerre. Je devrais être trop heureuse que mes vieilles connaissances ne me renient pas.
C’est donc fini, d’ailleurs je doute que j'aille à Versailles. Mon été, mon dernier peut-être, massacré à Paris. J’ai eu hier une longue visite du prince de Wasa. Vous savez qu’il habite Vienne. Il m'a raconté d'assez étranges choses. Entre autres la contrariété qu’a éprouvée Bourqueney quand nous avons accepté les quatre points. Décidemment vous n’avez jamais voulu la paix. J’avais été très bonne pour ce prince Wasa il y a 35 ans. Il était bien jeune alors, je lui ai trouvé bien peu d’esprit. Il lui en est venu depuis, et sa conversation m’a fort intéressée. Il est intime là dans la famille impériale dont il est parent par sa mère. Lisez dans la revue des 1er juillet deux mondes un article sur son père Gustave IV.
Montebello me reste encore fidèle, mais quand il sera parti qu’est-ce qui me restera ? Adieu. Adieu.
48. Val-Richer, Lundi 16 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Contre mon usage, je me suis levé tard ce matin ; j’ai eu toutes sortes de petites affaires et l'heure me presse. Vous n'aurez que quelques lignes. Aussi bien je n’ai rien à vous dire. Nous ne nous disons jamais cela quand nous sommes ensemble.
Si vous allez à Versailles voulez-vous que j'écrive à St Marc Girardin ? C’est peut-être bien de la façon. Surtout aujourd’hui que votre situation est un peu délicate. Vous êtes compromettante. Il ne faut parler d'aller chez vous qu'aux gens dont on est sûr qu’ils n'en seront pas embarrassés. Peut-être vaudrait-il mieux en parler vous-même à Génie qui voit presque tous les jours se Marc Girardin au Journal des Débats, et qui pourrait lui en parler. Ce serait plus simple. Du reste, décidez ; je ferai ce que Vous voudrez.
Voilà votre lettre. Je trouve comique votre humiliation de rester à Paris quand tout le monde s'en va. Comment pouvez vous être humilié à si bon marche ? Toutes vos autres raisons de regretter la campagne sont bonnes. Celle-là ne vaut rien. La chute de Lord John est aujourd’hui une justice, et dans quelque temps peut être un avantage. Palmerston et lui ont tour à tour bien des petits plaisirs de vengeance mutuelle. Mais Palmerston a le dernier. Adieu, Adieu. G.
49. Paris, Lundi 16 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Certainement le 43 a été écrit, mais je ne vous dirai pas ce qu'il contenait. Il est resté cacheté. Dans ma poche jusqu'au lendemain parce que j’avais des misgivings sur la conve nance de vous l’envoyer. Cela a tourné en certitude que je ne devais pas le faire. Et voilà ! Une petite demie-feuille, que j’ai décidé deux jours après. Je pouvais vous dire cela plutôt, je sauvais un innocent, la poste. Mais la paresse l'a emporté, car c'était, comme cela est aujourd’hui une page d'écriture. Enfin vous me rappellerez ceci, quand nous nous reverrons. Je doute que ce soit à Trouville. Paresse aussi.
Morny est venu me dire Adieu. Il est parti ce matin pour Ems. Flahaut est venu aussi, il part demain pour Londres. Tous les diplomates parlent bien de Walevski ; très poli et de propos très doux. Très pacifique.
Il me sera impossible de lire les pièces déposées au Parlement. Vous m'en direz votre avis. On regarde le ministère comme hors d’affaire. Bulwer ne fera pas sa motion. Les dépêches de Clarendon ont eu un grand succès. Adieu. Adieu.
48. Paris, Dimanche 15 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pas la moindre nouvelle si ce n’est la démission de Lord John, et encore faut il savoir si elle est vraie. On n’en doute pas à l’Ambassade et que cela n’entraine une crise ministérielle. Palmerston doit cependant avoir dit que quoiqu'il arrive, il était déterminé à rester.
J’ai vu hier Morny, il part demain. Il est charmé d’aller à Ems. Il ne raconte pas beaucoup, même très peu J’ai connu des temps où il était plus en train de bonne humeur. Je suis étonnée du silence. de Greville.
Lady Holland. m'écrit mais rien qui mérite de vous être rapporté. Je suis honteuse de n’avoir rien à vous dire. I can not help it.
Je suis honteuse aussi de ne pas savoir prendre mon parti de mon été. Je veux aller quelque part. Je ne sais où. La solitude pas possible. Un peu loin, même Trouville, c’est trop loin, & des embarras. Cependant ici on étouffe. Et puis c’est humiliant. de voir partir tout le monde. Je crois que ce sentiment m'étouffe encore, plus que la chaleur.
Certainement je me suis souvenue hier de la Bastille. Vous savez que j’ai la mémoire des dates, & je trouve des souvenirs à tous les jours de l’année. Adieu. Adieu.
Je reçois un billet de lady Mary Labouchère qui confirme la démission de John. Elle a été amenée par le refus formel des partisans du gouvernement de lui contenir leur appui si il continuait à en faire partie. L'orage qui menaçait Lord Palmerston est pour le moment détourné. Voilà la fin du petit billet de tout à l'heure.
Une longue lettre de Greville, expliquant tout. Les amis même de John l'ont forcé à sortir. Il est tout simplement chassé par eux. On suppose maintenant. que Bulwer retirera sa motion, & que Palmerston is safe.
47. Val-Richer, Dimanche 15 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le N°43 n’est pas venu et ne viendra pas. Je soupçonne que vous ne m’avez pas écrit ce jour-là ; c'était le jour où Greville partant vous a pris toute votre matinée. Vous auriez mieux fait de me le dire. Si j’ai tort, pardonnez-moi, mon soupçon. Si j’ai raison, j’aime mieux vous l'avoir dit. Le feu des Anglais, le 10, contre le grand Redan, n'était évidemment combiné avec aucune attaque de notre côté, puisque nous n'avons pas bougé, ni même tiré. Tantôt nous agissons séparement ; tantôt, quand nous agissons ensemble, nous nous plaignons les uns des autres. Ma conjecture générale, c’est que nous nous battons mieux que les Anglais, et qu’ils disent plus vrai que nous.
Vous avez certainement remarqué le Morning Post du 12. Nous allons voir pourquoi lord John n’a pas fait comme Drouyn de Lhuys, ce qui nous apprendra ce qu’a fait Drouyn de Lhuys. Curieux spectacle. La publicité est comme la peste, contagieuse ; quand elle est quelque part, pour peu qu’on y touche, il n’y a pas moyen de s'en défendre. A propos de publicité, c’est une grande faveur que la lettre de l'Empereur à M. Véron et aussi une marque d’amitié pour Morny. Le livre, déjà fort répandu, en sera du bien davantage.
Puisque le général Jomini a obtenu la permission de venir vivre à Bruxelles, je présume qu’il y dirigera le journal, le Nord. Je doute que cette tentative nous réussisse. On sait trop que le journal vient de Pétersbourg. Il sera quasi officiel. Faire un journal officiel à 600 lieues de chez soi c’est bien hasardeux. Le général Jomini a de l’esprit, mais du vieil esprit qui ne va plus guère à l'état actuel des esprits, ni de l'Europe.
Onze heures
Vos généraux se font tuer comme les autres. Il me semble que vos amiraux surtout ont du malheur. Adieu. G.
47. Paris, Samedi 14 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le dîner d’avant hier aux Tuileries à Paris à l’Empereur si agréable qu'il a réuni hier à Villemême l’Etang la même société. Elle se compose de Lady Mandeville, Lady Escho, lady Shelburne, Mad. Walevski, très joli choix. Flahaut et Morny ont été des deux dîners.
Pas la moindre nouvelle. Mérode est venu le soir. Il est ici pour deux. jours. Son beau frère est parti pour Contrexéville ; tout le monde part. Cependant Paris est bien plein toujours, beaucoup d’étrangers. Le temps s’est remis au beau. Et je meure d'envie de l’air des champs, mais où l’aller chercher. Où trouver des humains ? Je pense un peu à Versailles. Comment faire pour accrocher la M. Saint-Marc Girardin. Je ne le connais pas du tout. Comment m'y prendre avec un peu de convenance ? Adieu, Adieu.
Lady Hollande mande qu'on parle beaucoup d'un Ministère Derby Palmerston. Mais je ne puis pas le croire.
46. Val-Richer, Samedi 14 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Êtes vous assez française pour savoir ce que c’est que le 14 Juillet, et pour vous en émouvoit ans après ? C'est le jour de la prise de la Bastille, le jour de la première victoire et des premiers. meurtres populaires de la Révolution. Ce que deviendra la France actuelle, Dieu seul le sait ; mais c’est ce jour-là qu’elle a commencé dans sa force et dans sa folie. Je trouve en effet votre correspondance quant au pavillon parlementaire dans la Baltique bien aigre ; je dis votre, car c'est la vôtre qui est aigre ; celle de l’aminal Dundas est modérée et civilisée. Si les Anglais ont un effet abusé, comme vous le dites, du pavillon parlementaire, vous avez raison ; mais il faut que vous en soyez bien sûrs, car la mesure que vous prenez est bien dure, bien contraire aux usages des peuples Chrétiens. Interdire le pavillon, parlementaire partout excepté sur trois points, c'est le rendre impossible le jour et sur le point où il peut être indispensable, pour arrêter une effusion de sang inutile, pour convenir d’une suspension d'armes, pour emporter des blessés, pour échanger des prisonniers. Tant que la guerre dure, ces cas là peuvent se présenter partout, tous les jours, sur mer comme sur terre, dans la Baltique comme dans la mer noire. Jusqu'ici le droit des gens a été que, partout où des ennemis se rencontraient, ils pouvaient convenir qu’ils cesseraient un moment de se battre, s'aborder du moins pour en convenir, pour se le proposer. Vous abolissez ce droit des gens. Vous voulez qu'excepté sur trois points, on fasse la guerre incessamment impitoyablement, en Barbares, non plus en peuples civilisés, ni en Chrétiens. Je comprends que l’amiral Dundas et l’amiral Pénaud vous en renvoyent la responsabilité. Je souhaite qu’ils ne vous aient pas poussés à cette violence par un usage déloyal du droit commun.
Votre prompte réserve sur les chagrins personnels de Hatzfeld m’a amusé : " De fortune s’entend". Sa femme est à Aix en Savoie. Je serais fâché qu’il lui arrivât malheur, et qu’il devint fou. Je m'intéresse aux honnêtes gens, même quand ils n'ont pas beaucoup d’esprit.
Si la France et l'Angleterre, en demandant à l’Autriche de faire la guerre à la Russie ne veulent lui donner, ni hommes, ni argent, l’Autriche a parfaitement raison de s'y refuser. Quand elle n'en aurait aucune autre raison, celle-là suffirait.
10 heures
Rien dans les lettres, ni dans les journaux. Adieu. Adieu. G.
45. Val-Richer, Vendredi 13 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le Dr Pantaleone est le premier médecin de Rome, celui qu'Andral recom mande à ses chiens qui vont en Italie ; homme d’esprit en effet, à ce que disent mes enfants qui l’ont vu souvent ; libéral, empris sonné dans la réaction après le siège, mais bientôt mis en liberté parce que la plupart des cardinaux ne peuvent se passer de lui. Très Français d’idées et de goût. Je crois vrai ce qu’il vous a dit de l'état du Pape, à Rome. Le Pape et le Sultan ne se soutiennent plus que par les armées étran gères. Les affaires du Pape peuvent encore s’arranger ; mais pour celles du Sultan, c’est fini de son indépendance. Je ne me lasse pas d'admirer la sottise et le néant de ce qui se fait. On vient de se battre, ou l’on se bat probablement à l'heure qu’il est. Dieu veuille que ce soit avec un résultat. Je doute que ce résultat soit la paix ; mais il fera au moins faire un pas aux événements. Je ne connais rien de plus triste que cette boucherie prolongée et sterile.
La proclamation du Prince Gortschakoff après le 15 est vantarde, beaucoup moins convenable que celle du général Pélissier. Le succès inspire souvent moins bien que le revers. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut parler aux Russes ; mais l’Europe lit tout.
La manière de Hübner ne m'étonne pas. C’est toujours le même rôle. Faine à Vienne de la neutralité et à Paris de la bonne grace. Ne point se donner et ne se brouiller à aucun prix. Cela a réussi jusqu'à présent, et je ne vois pas pourquoi, cela ne réussirait pas jusqu'au bat. Ni à Londres, ni à Paris, on n'est en mesure non plus de se brouiller. Il faudrait des succès immenses pour qu’on court cette chance là, et alors l’Autriche ne la couvrait pas. Avec vous surtout, Hübner sera toujours très occidental.
Je trouve que le Roi de Naples l'est bien peu pour un Prince si exposé et si timide. Interdire l'exportation de toutes les denrées quand c'est l’Angleterre et la France seule qui peuvent les acheter ce n’est pas même de la neutralité.
Pourquoi, Antonini a-t-il empêché Serra Capriola de passer par Paris comme il le projetait ?
Honneur à part, les mouvements de Lord John sont trop brusques ; on ne devient pas tour à tour du jour au lendemain, le ministre de la guerre et la paix. Il y a de l'influence et de l'impatience de femme là dedans. Quand les Anglais se laissent prendre par les femmes, légitimes, ou illégitimes, ils sont plus pris que personne. Je ne connais pas grand chose de plus honteux que Lord Nelson à Naples sous le joug de Lady Hamilton. Lady John ne fera rien faire de semblable à son mari, mais beaucoup de pauvretés, probablement inutiles. J’en suis fâché, car elle me plaît, et lui aussi Je ne me préoccupe guère des désordres de Londres. Nos journaux sont des badauds de voir là une grande lutte de l’aristocratie et de la démocratie déjà ceux de Londres Torys, Whigs, ou radicaux, prêchent contre les émentiers.
Onze heures
Je n’ai rien à ajouter qu'adieu, et adieu. G.
46. Paris, Vendredi 13 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Les foins, les navets tout cela est bien joli dans votre lettre, & vous avez fait là dessus une page charmante en fait de champêtre. J’aimerais cependant mieux me faire jardinier. Les fleurs, cela me plait davantage.
J'ai eu hier la visite de la comtesse Montijo. J’avais en même temps Flahaut. Tête-à-tête avec personne. Et Bibesco avec tout cela dont les yeux ont bien étonnés les autres.
Pas de lettres d'Angleterre et pas de Times hier. On dit qu'il a été saisi, je ne puis pas le croire. En attendant les Anglais sont inquiets de la crise. On dit que John se retire. Je ne crois pas cela. Hier les Shelburn & d' autres Anglais ont dîné chez l'Empereur. Il ira chercher l’Impératrice. Je ne sais pas quand mais je pense que ce ne sera pas plus tard que le commencement d’août.
Comme je regrette mon Greville. Le soir, j’ai Montebello presque toujours. Viel-Castel part. D’Haubersaert est venu pour 3 jours. Je vois des Anglais, mais pas le soir. Lady Ashburton a beaucoup d’esprit. Adieu. Adieu, car je n'ai rien de plus à vous dire.
44. Val-Richer, Jeudi 12 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’attends ma, c'est-à-dire mes lettres. Je vous assure que c’est très amusant, de faire de l’agriculture. J’assiste à l’ardeur qu’on y porte autour de moi, mon gendre, ma fille, leurs domestiques. Il fait du soleil ; vite, les foins ; on se pressé, on court ; on rassemble des faucheurs, des faneurs, des faneuses ; les foins tombent, les meules s'élèvent. La pluie vient ; on laisse là les foins qu’ils attendent ; il faut transplanter les betteraves, les turneps, il faut rentrer à l'étable les moutons, qui s'enrhumeraient. C'est une activité continuelle, une attention de tous les moments, au temps qu’il fait, au vent qui souffle une vivacité d'impressions, une variété d'occupations qui remplissent l’esprit et la vie. Je me figure que, si j'étais plus jeune, je pourrais m’arranger de cette vie là ; mais je ne me figure pas cela pour vous, et vous me manqueriez dans les champs comme ailleurs.
Vous trouviez que le mot avait raison dans ses premiers meetings à Hyde Park. Selon sa coutume, il s'est vite dépêché d'avoir tort. Il demandait à pouvoir acheter de quoi manger le dimanche. On le lui accorde. Il casse les vitres et enfonce les portes de ceux qui le lui accordent. Quel dommage que les grands, pour ne pas faire de sottises, aient besoin que les petits les avertissent en en faisant d'autres, et de plus bruyantes !
Je vois que Lord Palmerston et sir George Grey ont promis, pour dimanche prochain, une répression efficace. Ils feront bien de ne pas attendre. Avez-vous remarqué les articles, des journaux anglais de l'Examiner entre autres, pour comparer Lord Raglan aux généraux Français ? Si nos journaux à nous pouvaient parler, et s'ils traitaient Lord Raglan, sir George Brown et autres comme ceux de Londres traitent, St Arnaud. Canrobert et Pélissier, l'harmonie courrait risque d'être un peu troublée.
Onze heures
Voilà le N°46. Je n’ai pas le 43. Je déteste les lettres perdues. Le 44 est intéressant ; mais il ne remplace rien. Adieu, Adieu. G.
45. Paris, Jeudi 12 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
C’est moi-même qui jette mes lettres à la poste en sortant à deux heures. Then is no mistake.
Vous voyez dans le Moniteur aujourd’hui la correspondance officielle sur la Baltique. Il me semble que tout cela aigrit encore. Qu’en pensez-vous ? Nous sommes bien montés. Le pillage à Ketch a été abominable. Des officiers anglais ont enlevé des images très riches des églises. Le fils de Cowley en a envoyé une à son père. Il la montre. On m’a prié de ne pas le dire. Je ne le dis qu'à vous.
Haztfeld est venu hier soir, tard pour 3 minutes, me dire Adieu. Il part ce matin et très subitement pour ses terres en Westphalie. Il n’ira pas même à Berlin. Il avait l’air égaré. S'il devenait fou je n’en serai pas étonnée. Il a sûrement quelque chagrin personnel, de fortune j’entend. Sa femme est à Aix en Savoie.
Le Moniteur dit des choses gracieuse à la Sardaigne. Je suis portée à croire que le voyage du Prince de Prusse n'a d’autre but que sa soeur dont c’est la fête demain. Leurs opinions politiques sont si différentes et depuis bien des années que je doute de la partie politique de ce voyage.
On parle beaucoup dans le public du mauvais état de santé de mon empereur. Il a toujours eu la poitrine. délicate, mais je crois pas qu'il y ait de danger. J’ai rencontré hier chez Mad. Svetchine, M. de Falloux. Il me déplait toujours davantage. L'air si Jésuite. Il allait hier à Champlatreux. Vous ai-je dit à propos de l’Autriche ce que m’a dit Greville ? " Pour se mettre activement de la partie elle demande deux choses : une armée pour la soutenir et de l’argent, La France des hommes. ne peut pas ; de l’argent l'Angleterre ne veut pas. On se passera d’elle." On reste très curieux de ce qui va se passer à Londres. Adieu. Adieu.
43. Val-Richer, Mercredi 11 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Avez-vous remarqué, dans les Débats d’hier correspondance de Kamiesch du 24 Juin, le paragraphe : " En revanche, le 19, dans l'attaque de nuit que l'ennemi a tentée sur le mamelon vert, il a été rudement, reconduit la bayonnette dans les remis, malgré le nombre des assaillants. Nos soldats ont pris là une belle revanche, et ont rendu aux Russes tout le mal au moins qu’ils nous avaient fait la veille ? Qu'est-ce que cette affaire du 19, heureuse pour nous, dont on ne nous avait, ce me semble, point parlé ? Serait-ce la même chose que la dépêche télégraphique de Pélissier dont vous me parlez avant hier. Elle serait bien en retard. Je ne comprends pas. Les Anglais supporteront tout, étourderies, folies, ou platitudes, au dedans comme au dehors de leurs ministres comme de leurs alliés. Ils n’ont qu’une idée, et un but ; réussir dans leur entreprise contre vous, vous affaiblir et vous abaisser par la guerre et par la paix. Nation vraiment politique même quand elle fait de la mauvaise politique. Je ne doute pas que la plupart d’entre eux ne pensent de la conduite de Lord John ce qu’en dit Greville ; mais Lord John restera au pouvoir, et sans tracasserie sérieuse ; on a besoin de lui pour ce qu’on fait.
Si vous n'avez pas lu l’histoire de Jean Sobieski, de Salvandy, faites la prendre chez moi ; elle est ou dans mon cabinet, ou chez mon fils. Génie la trouvera. Elle vous intéressera. Il y a beaucoup de lettres de Sobieski que Salvandy a publiées pour la première fois. Les feuilles d'havas donnent en voyage du Prince de Prusse à St Pétersbourg, un but très politique, l’offre de nouvelles propositions de paix, venues de Vienne et approuvées à Berlin. Quoique vous ne voyez plus Hatzfeldt, en savez-vous quelque chose ?
Onze heures
Pas de lettre de vous encore ce matin. Il y a certainement quelque irrégularité dans la mise de vos lettres à la poste. Adieu, Adieu. G.
44. Paris, Mercredi 11 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Tout le monde a été surpris hier de ne pas voir confirmée la nouvelle de la veille. Elle était officielle, et l’Empereur lui-même l'a contée à dîner à Lady Ashburton mais dans la soirée est venu comme je vous l’ai dit le démenti. C’est un singulier mistake. Il faut que Pélissier soit un peu étourdi. Hubner qui était venu chez moi m’avait conté la première dépêche ajoutant avec une satisfaction continue que nous avions été repoussés avec des pertes immenses. enfin pour le moment, nous ne sommes pas encore battus.
Hubner a un air dégagé. Je ne lui ai pas parlé du discours du trône, (délicatesse exagérée) lui était comme de coutume aigre pour nous et nous décla rant ruinés. Je lui ai demandé le cours de change de Vienne. & je lui ai dit le nôtre. Il m’a dit que cela ne prouvait rien. Il a un parti pris de se montrer content. Je sais cependant qu'il a eu des prises assez vives ici.
Les nouvelles de Londres sont assez mêlées. La situation de Lord John dans le Cabinet ne parait pas tenable, & l’indignation de la Chambre est soulevée contre lui. C’est très bien d’être franc, mais pourquoi n'a-t-il pas commencé par là en venant de Vienne ?
Vous avez donc oublié son premier discours alors. Plus belliqueux que qui que ce soit C'était après vos victoires du mamelon vert. Ceci est après la tour Malakoff manquée. Le fond de tout cela est qu'il veut redevenir premier ministre, et qu'il y aura encore du scandale à la Chambre.
Toutes les lettres le disent. Greville est reparti hier après m’avoir pris toute ma matinée. Je le regrette bien. Sa dernière journée avait été passé à Villeneuve l’étang. Petit couvert de 12 personnes. Promenade en bateau. Promenade en char à boeux. Enfin toutes les faveurs.
Vous voyez le bruit que fait le mot à Londres. Je ne pense pas que ce soit grand, cependant c’est mauvais.
La reine arrive le 17 août. Morny part Samedi pour Ems. Je le regretterai. Flahaut retourne Lundi à Londres. Les Shelbourne restent encore ici.
Lady Holland m'écrit mille choses exagerées sur la situation anglaise. Adieu. Adieu.
P.S.. Je viens de causer avec un italien le Dr Pantaleone venant de Rome, homme d’esprit, je ne sais pas du reste ce qu'il est, il me dit, que la situation temporelle du Pape est détestable. Elle ne tiendra pas. Il restera Pape à Rome mais le reste de ses états lui échappera. Si les Français quittaient, ce serait fait de tout, on serait entre les mains des égorgeurs. Il est grand ami de Palmerston, Minto, John Russell. Les révolutionnaires italiens détestent surtout l’Emp. Napoléon.
Je vous ai dit je crois que le duc de Noailles est parti hier pour Londres, avec sa femme & ses enfants. Il reviendra dans huit ou dix jours On me dit que l’Empereur a reçu à merveille M. de Sacy.
42. Val-Richer, Mardi 10 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
7 heures
J’ai eu hier des lettres de Paris et mes journaux. Donc ce n’est pas la faute du chemin de fer si la vôtre ne m'est pas venue. Vous l'aurez fait mettre trop tard à la poste, en revenant de la promenade. Je ne trouve que cette raison là, et j'attends impatiemment ce matin une lettre ou deux. Le discours de Lord John est bien embarrassé et il y avait de quoi. Rester pour la guerre après avoir accepté les propositions de paix. et pourtant il y a quelque chose d'original et de ferme dans la franchise avec laquelle il a exposé sa conduite, et accepté d'avance tous les blâmes. Autrefois les ministres se chargeaient de résoudre les questions ; aujourd’hui, ils ne s'en chargent plus ; les questions sont trop lourdes pour eux, trop compliquées ; ils font des essais, ils offrent des solutions. On n'en veut pas, ou c’est trop difficile à faire accepter. Soit, ils renoncent à leurs propositions et restent pour faire le contraire de ce qu’ils avaient proposé.
Il ne manque au discours de Lord John qu’une chose l'éloge de M. Drouyn de Lhuys et de sa retraite. Est-il vrai que M. de Meyendorff doit passer quelques jours à Vienne en se rendant à Ischel ? Le moment semble bon en effet pour que Mad. de Meyendorff se réconcilie avec son frère.
Onze heures
Voilà mes deux lettres. C’est tout ce qu’il me faut, et je suis content. Prenez Molière dans ma bibliothèque édition des classiques français, de Didot. C'est la meilleure. Je trouve Hatzfeldt comme vous le trouvez. De plus, c’est une bêtise. Adieu, Adieu. G.
42. Paris, Lundi 9 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
1855
Une dépêche de Pelissier de hier soir annonce que les Russes ont fait deux sorties. contre le mamelon ; & les carrières. Et qu’elles ont été vigoureusement repoussées. Voilà tout ce qu’on dit. Greville reste encore aujour d’hui pour un dîner à St Cloud. Il ne partira que demain. Cela lui plaît et à moi aussi. C'est un grand dîner aujourd’hui. Il y a beaucoup d'Anglais. On ne disait rien de nouveau. hier, & je n’ai vu personne Montebello & Viel Castel le soir. Greville n’a pas assez d’épithêtes injurieuses et méprisantes pour Lord John.
Je commence à trouver Hatzfield grossier outre qu'il est original. Il ne vient plus jamais. Hubner à la bonne heure cela s’explique mais Hatzfeld. Vous voyez donc que je suis réduite à bien peu. Cela reduit aussi mes lettres à vous. Il ne m’en est venu de nulle part.
On me dit que le duc de Noailles est parti pour l'Angleterre. Est-ce que lui aussi s'échappe comme un voleur ? Adieu. Adieu. Il fait bien chaud.
41. Val-Richer, Lundi 9 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je suis curieux de la discussion dans le Parlement où lord John a reconnu qu’il avait acquissée, comme Drouyn de Lhuys, aux dernières propositions de l’Autriche. Il est bien décidé à ne plus sortir des affaires. On dit que Lord Palmerston l'a mollement défendu. Il ne peut pourtant pas s'en passer. Ceci est certainement dans l’histoire du gouvernement anglais, une des époques les moins glorieuses pour les acteurs.
Le rapport du Prince Gortschakoff sur l'affaire du 18 prouve qu’elle a été bien rude pour tout le monde. Il avoue de son côté plus de 4000 hommes hors de combat. Mes filles ont eu hier des lettres d’Angleterre qui sont le pendant de celle de mon petit sous lientenant d’Escayrac. Le fils de Sir John Boileau a été blessé à l'attaque du Redan ; deux balles, l’une dans la jambe, l'autre dans le côté comme il se lançait en avant pour entrainer ses soldats. C’est un tout jeune homme. On le croit hors de danger. Morny a bien fait de laisser toute liberté de parole à Montalembert. Je ne crois pas que le retour à des Débats sérieux animés, prolonger fût tolérable pour le pouvoir actuel ; mais un beau discours libre, de temps en temps. entretient un peu de vie dans le public, et est, pour le pouvoir lui-même, un ornement sans danger. On dit que tous les gouvernements périssent par l'exagération de leur principe ; l'Empire fera bien de ne pas exagérer le pouvoir absolu, en le gardant. Il ne peut ni s'en passer, ni l'exercer rudement.
10 heures
Pas de lettre aujourd’hui. Pourquoi ? C’est très ennuyeux, pourvu que ce ne soit pas pas. Adieu. Adieu. G.
41. Paris, Dimanche 8 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Mazarin est illisible pour moi, tous ces chiffres me confondent. I cannot go on. J'en dirai autant du Médecin. C’est trop triste. Vous avez surement Molière, j’ai envie de le reprendre, puis-je le demander à Génie ?
Je n'ai rien vu d’intéressant hier. Mad. de Flahaut qui part demain, Duchâtel qui a chaud ; Moltke & Sébach, qui sont spirituels comme de coutume.
Vous êtes bien heureux d'avoir vos petits enfants. Je comprends qu’ils vous aiment. Puisque je n’en ai pas moi, je voudrais être eux.
Le temps est divin. Pas un mot de nouvelle. J’ai vu hier Greville aussi qui n'en savait pas, il part aujourd’hui. Personne n’a aperçu Hubner, cela fait rire. Il n’est pas aimé. Hatzfeld rit surtout, je ne l’ai pas vu , mais on me le dit. Je viens de lire dans le Times le discours de John Russell. Quelle naïve effronterie. Le discours de Montalembert est sans doute fort abrégé dans le moniteur. Ce qu’il me donne est très bien. Adieu. Adieu.
40. Val-Richer, Dimanche 8 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je trouve la correspondance du général de Berg avec l’amiral Dundas bonne pour vous, et je penche à croire que dans l'affaire d’Hango, vous n'avez pas eu si grand tort. L'effet d’indignation contre vous n'en a pas moins été produit. Herbet qui est venu me voir hier, me disait qu’il n’avait jamais vu à Londres, une fureur semblable, vraie fureur de sauvages qui ont un affront à venger. Ce que vous y gagnerez c’est qu’on ne recommencera pas de telles expéditions. Kertch a fait aussi diversion à Hango.
C'est un grand ennui d'avoir à substituer quelques lignes de réflexions solitaires à nos conversations de ces jours derniers. Vous revient-il, comme le disent les feuilles d'Havas d’hier, que l’Autriche et la Prusse sont près de s'entendre et de donner à toute l'Allemagne dans l'affaire d'Orient, une seule et même politique ? Que de sottises et de maux s’épargneraient les hommes s’il commençaient par où ils finissent ! Onze heures. Moi aussi je n’ai vu personne, et je n’ai rien à ajouter. Adieu, Adieu. G.
39. Val-Richer, Samedi 7 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai rien à vous dire sinon mon regret, toujours le même, en vous quittant, et mon arrivée ici, sans la moindre aventure, 5 heures un quart de Paris à Lisieux, une heure de Lisieux chez moi. Temps superbe et charmant pays. Dieu veuille que vous ayez le même temps à Trouville. Je suis sûr que vous ne vous en trouverez pas mal.
Tout mon monde va bien, grands et petits. Les petits m'aiment beaucoup et sont toujours ravis de me revoir. Ma vallée est charmante par ce brillant soleil ; mais vous me manquez partout, surtout à deux moments, quand nous venons de passer quelques jours ensemble. et quand j’ai passé beaucoup de jours sans vous voir. Je vous renvoie la lettre qui vous manque. Adieu, Adieu. G.
40. Paris, Samedi 7 juillet 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Que je suis triste de rependre les numéros ! Je n’ai vu hier dans toute la matinée que Morny. Il a été charmé de votre suffrage de son discours. Il y a longtemps qu’il n’a causé avec son maître. Il a laissé hier Montalembert dire tout à son aise un discours politique. Personne ne lui a répondu. Montebello & Viel Castel, venus le soir. La fête chez Walevski a été superbe. Ni Morny ni Viel Castel n'y ont vu Hubner.
Comme je vous envoie ma lettre avant ma promenade, je n’aurai vu personne et je n’aurai rien à ajouter Adieu. Puisque nous n’avons plus que cela.
Le Clerjus, le 3 juillet 1855, Emile Prétot, vicaire, à François Guizot
Mots-clés : France (1852-1870, Second Empire), histoire, Réception (Guizot), Religion
Weybridge, July 3, 1855, Sarah Austin à François Guizot
38. Val-Richer, Lundi 25 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Deux mots seulement. Je pars toujours demain, entre midi, et une heure et je compte être à Paris entre 6 et 7. Je dînerai chez moi, et j’irai vous voir à 8 heures. Si vous êtes assez bonne pour m'envoyer votre voiture, j'en serai charmé. Je ne sortirai pas encore à pied le soir. Je vais bien et le temps semble devenir meilleur. Adieu. Adieu. G.
Voilà votre n°39 qui ne me donne rien à ajouter. Adieu. A demain.
37. Val-Richer, Dimanche 24 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai lu attentivement toutes les pièces relatives à l'affaire d’Hango. Il est impossible que l'article du Journal de St Pétersbourg, soit vrai, sauf en ce point que tout le monde n’a pas été tué et qu’il y a des prisonniers. Ces prisonniers seront un moyen d'éclaircir l'affaire. Mais je doute qu’elle s'éclaircisse à votre honneur, et j'en suis fâché car elle envenimera beaucoup la situation, si elle peut être encore envenimée du moins en Angleterre. Le mauvais succès de l'attaque du 15 sur la tour Malakoff n’est que de la mort de plus, pour ce jour-là, et pour l'avenir. On recommencera l'attaque, avec plus de monde. Il n’y a point d’évènement, victoire ou défaite, n'importe de quel côté, qui puisse amener une issue prochaine. Nous sommes tous encore bien loin de la lassitude.
Je trouve bonne la dépêche du comte Bual en réponse aux objections de Waleski contre le dernier plan Autrichien. C'est vraiment de la politique Européenne, une politique qui consacre deux grands faits, l'abolition du tête à tête entre la Russie et la Porte, l’union formellement stipulée de l’Autriche avec la France et l’Angleterre, en cas d’entreprise de la Russie contre la Porte. A mon avis, on tient de notre côté, trop peu de compte de ces deux faits acquis.
10 heures et 1/2
C'est décidément mardi 26 que Chasseloup me mène à Paris. J’y arriverai vers, 6, ou 7 heures du soir. Je vous ferai dire quand je serai arrivé. Je vous écrirai encore un mot demain, Adieu, Adieu. G.
39. Paris, Dimanche 24 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
C. Greville est revenu tout à coup de Vichy. Au bout de deux jours il a eu froid, il s’est ennuyé et il a tout planté là. C’est très anglais et très sensé. Il passe que quelques jours, vous le verrez j'en suis bien aise.
J’ai eu une lettre de Meyendorff. Ah comme il arrange les Anglais. Ils ne savant pas se battre, mais ce qui est pire ils n'aiment pas se battre. Voilà ce que dit toute notre armée. Quant aux Français C’est tout autre chose, aussi nous les aimons & les respectons, & quand un prisonnier français, blessé vient à mourir, on se cotise (les soldats) pour lui faire un beau cercueil, et on l’enterre avec tous les honneurs. La lettre de M. est curieuse sur tout cela. Il finit en disant : j’espère que l'Emp. Napoléon vivra assez pour venger le genre humain de cette nation si orgueuilleuse, si égoiste, aujour d’hui si misérable. En voilà de la passion ! Il parle des déprédations dans la mer d’Azoff comme des coups d’épingles sans portée sur le crédit.
Notre change ne baisse pas c’est vrai, je l'ai vu aujourd’hui par une remise qui m’a été faite.
J'ai revu Bulwer aussi qui est à Enghien. Il me dit que Westmorland se retire. Il croit que Hamilton Seymour le remplacera.
Je trouve la dépêche de Pélissier aujourd’hui peu polie, on ne dit pas de l'ennui qu'il a peur le lendemain du jour qu'on a été battu par lui. On ne le dit même jamais ce n’est pas français.
L’article du Journal des Débats sur le Prince Albert est bien fait. Le langage du Moniteur en réponse au J. de Pétersbourg ne me parait pas aussi courtois que nous le méritions. Il y a des mots qui choquent. Nous ne nous en servons jamais. Vous voyez que je suis entrain de critique, j’ai bien mal dormi et j’ai un mal de tête très désagréable.
Adieu. Adieu. Je crois presque que ceci sera ma dernière lettre. N’est-ce pas ? Adieu.
36. Val-Richer, Samedi 23 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'aurais jamais épousé Lady Alice. Qu’on sacrifie ses affections personnelles à ses devoirs politiques, je l'admets surtout pour un homme ; mais qu’on préfère les passions politiques à ses affections personnelles, c’est contre nature et disgracieux. J’aime mieux la Princesse Massalsky faisant, de mer de glace en mer de glace, l'assension, jusqu'ici impossible, du glacier le Moench, quoique je ne me sente pas la moindre disposition à l'accompagner.
Si les faits d’Hango sont tels qu’ils paraissent constatés aujourd’hui, c’est déplorable, et la guerre s'en ressentira. Elle n’a eu jusqu'ici presque aucun caractère de haine nationale ; mais il ne faudrait pas beaucoup d’incidents pareils pour que la haine se développât, et ce qui est arrivé contre un bateau anglais pourrait arriver contre un bateau Français. Je suppose que le Journal de Pétersbourg donnera quelque explication.
A propos du Journal de Pétersbourg, j’ai pris hier son article en réponse à Waleski pour une dépêche du comte Messelrode ; mais peu importe ; la source est la même et j'en pense de même.
Onze heures
Je désire que le Journal de p. Pétersbourg ait raison sur l'affaire d’Hange quoique je ne comprenne pas une tentative de déscente par 25 hommes. Et que devient, dans ce récit
la restitution des prisonniers russes, sans pavillon parlementaire.
Je suis charmé de pouvoir compter sur le 26 ou le 27. Pas de soleil encore aujourd’hui, mais un temps, très doux.
Adieu. Adieu. G.
38. Paris, Samedi 23 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Samedi
Votre jugement sur notre réponse à Walevski me plait. Je sais que lui aussi est content de cette pièce. Il l’a dit au duc de Noailles, il a surtout relevé ce que vous relevez aussi.
J’ai vu hier Morny, il a reçu de vous une lettre qu'il a de suite envoyée à l’Empereur. Il ne l’avait pas vu encore hier. Il n'était ici que depuis la veille. L’Impératrice part demain. L’Empereur ne l’accompagne pas. On jase beaucoup de la tentative manquée sur Malakoff. Comme de coutume on exagère les pertes, car on va jusqu’à parler de 1000 h. Je crois que personnes n’en sait rien, pas même le gouvernement peut-être. Mais il va arriver de là qu'il faudra du temps encore pour se refaire, & puis recommencer. Ah mon Dieu, et quand viendra un résultat ? Quelle faute vous avez faite de ne pas faire comme disait le Tartare. Vous pouviez prendre alors Sévastopol et la paix serait faite et depuis longtemps. Je ne sais comment s'éclaicira l'affaire de Hango. Croira-t-on le nègre plutôt que général Berg. ? Il ne parle pas de pavillon parlementaire. D’ailleurs les Anglais en ont déjà singulière ment abusé depuis le commencement de la guerre, à commencer par la rétribution ! Dans tous les cas ceci est une mauvaise affaire de plus, & l'Angleterre est enragée.
Le temps toujours mauvais. Adieu. Adieu.
P.S. vous avez eu deux généraux tués. Les Anglais ont perdu le général sir J. Campbell. On est consterné à Londres.
35. Val-Richer, Vendredi 22 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
C'est dommage que la réponse de M. de Nesselrode, à Waleski soit trop longue. Le ton général en est très bon, et elle est très bonne, très effective, sur trois points essentiels, les Principautés, la protection des Chrétiens en général et votre adhésion à ce que les relations avec la Turquie soient une affaire Européenne. Vous prenez très bien sur ces trois points, avantage des concessions que vous avez faites, qui sont importantes et dont on n’a pas tenu un compte suffisant. La plus important à mon avis, c’est votre consentement à cette cause : " S'il survenait un conflit entre la sublime porte et l’une des parties contractantes les deux Etats ; avant de recourir à l'emploi de la force, devraient mettre les autres puissances en mesure de prévenir une pareille extrémité par les voies pacifiques. Je trouve presque que vous ne vous faites pas assez valoir de cette concession qui est, sinon un abandon, du moins un ajournement du droit de guerre ; ajournement qui n’a d'importance que pour vous seule Puissance, ou à peu près, qui ait avec la Porte des chances de guerre. Vous ne pourriez plus faire la guerre à la Porte qu'après examen et médiation de l'Europe. C'est beaucoup. Autre mérite de la pièce. Elle exprime, sur les rapports des Etats et la valeur des garanties diplomatiques, des idées plus élevées que celles qui sont maintenant à l'ordre du jour. Et aussi vrai qu'élevées, car il n’y a que les sots qui croient que la vérité se trouve terre à terre. La vérité est comme la lumière en haut.
Je persiste pourtant dans ma critique littéraire, qui est en même temps une critique de praticien ; la pièce est trop longue, ce qui en diminue l'effet. L'excellent est un peu noyé dans l’insignifiant.
10 heures
Mon fils qui m’arrive pour la journée a vu Chasseloup qui lui a de nouveau promis de mamener à Paris du 25 au 27. Je commence à y compter. Grand plaisir. J’attends bien impatiemment les nouvelles de l'effet du bombardement. Quel massacre Je crains beaucoup les conséquences de l'affaire d’Hango. Les Anglais peuvent devenir bien violents. On me parle d’un emprunt de 750 millions Mais l'argent et prêt. Nous en avons à revendre. Adieu, Adieu. G.
Paris, le 22 juin 1855, Sylvestre de Sacy à François Guizot
37. Paris, Vendredi 22 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je trouve le Moniteur de ce matin grave. Chasseloup a dit hier au duc de Noailles que vous aurez votre train le 26. Enfin ce sera 26 ou 27 selon votre lettre. Vous me manquez plus que jamais car je passe mes soirées toute seule, c’est trop triste. Aussi je le sens.
J’ai vu hier Hubner & Hatzfield, mais à la fois, ce qui fait que je ne les ai pas vus. Pourquoi mes amis ne s'éparpillent-ils pas un peu ?
Vous n’avez pas idée de la violence des journaux anglais, Times, Post, tous, à propos de l’affaire de Hango. Il me parait à moi d’après les rapports que j’ai lu dans le Moniteur qu'il faudrait quelque chose de plus que le témoignage du matelot. En tous cas voilà des inci dents qui agravent beaucoup l'hostilité. Nous sommes joliment détestés en Angleterre.
Voilà l’indépendance qui cite le j. officiel de Pétersbourg. L’affaire de Hango est tout autre qu'on n’a dit. Nous avons tués cinq hommes, et fait prisonnier 11 inclus officier, médecin. Tout bonnement une descente repoussée ; accordez cela avec la relation anglaise ! Je suis charmée de ce démenti.
Toujours horrible temps. J’espère que votre prudence persiste. Adieu. Adieu.
34. Val-Richer, Jeudi 21 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
On ne nous a encore rien dit du bombardement recommencé le 16 sur toute la ligne. On n'en veut sans doute pas parler avant d'en savoir l'effet. Le bruit courait hier à Lisieux que les nouvelles étaient moins bonnes. Par goût par la victoire et pour la paix, je désire de tout mon coeur que le bombardement réussisse et qu’on en finisse de Sébastopol. C'est aujourd’hui notre seule chance d'en finir de la guerre et quoique je ne compte pas beaucoup sur cette chance là, au moins faut-il l’épuiser. Dans sa dernière note du 31 mai, en réponse à la Prusse, le comte Bual a l’air bien content de la position autrichienne et bien sûr que l'Allemagne sera de son avis. Est-il vrai, comme le disent les feuilles d'havas que vous avez formellement accepté les dernières propositions de l’Autriche et qu’elle va les présenter de nouveau à la France et à l'Angleterre en les informant de votre acceptation ?
Lisez-vous attentivement le Moniteur. comme moi ? Celui d'avant hier mardi contenait, une lettre écrite de Kertsch par un officier de marine Français qui m’a amusé ; une visite faite avec un officier de marine anglais à des ruines qui sont, dit-on, le tombeau de Mithridate ; l'enthousiasme savant de l’Anglais qui a pieusement ramassé quelques brins d'herbe, et un morceau de granit qu’il ne donnerait pas, dit-il pour 100 liv. st., et le demi sourire un peu sceptique, un peu moqueur et pourtant bienveillant, du Français qui a regardé et raconté, sans rien ramasser. Voilà donc Mithridate retrouvé et remis en gloire par les Barbares, Gaulois et Bretons dont il savait à peine le nom. Le monde a tourné ; la civilisation a passé à l'Occident et la Barbarie à l'Orient ; et on vient des côtes de la Manche, restaurer, sur alles de la mer d'avez, le tombeau de Mithridate.
10 heures
Je reçois une réponse de Chasseloup qui n'espère pouvoir me prendre, sur son chemin de fer que le 26 ou le 27. Tout ce que je demande, c’est que cette dernière parole soit bonne. Je m'en contenterai. Nous causerons enfin. Adieu, Adieu. G.
