Votre recherche dans le corpus : 5770 résultats dans 5770 notices du site.
155. Val Richer, Vendredi 8 septembre 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Nous sommes en suspens, attendant des nouvelles de l'expédition de Crimée. Il est arrivé hier, dans ma maison, une lettre d’un petit soldat du 21e de ligne de Varna, du 20 août. Ils s'attendent tous les matins à être embarqués, mais on ne leur dit pas du tout où ils vont. La lettre est gaie et entrain ; point de découragement ni de peur du choléra. Il en parle en passant, et comme du passé.
Tout ce qui vient des Principautés, indique que les Turcs vont tâcher de passer le Pruth et de vous poursuivre en Bessarabie. Il y aura certainement là aussi quelque mouvent Anglo-Français. On continuera de vous obliger à disséminer vos moyens de défense. La proclamation de l'Empereur au camp de Boulogne donne à croire qu’une partie de ces troupes-là ne tarderont pas à entrer aussi en campagne et comme il sera trop tard pour la Baltique, elles iront sans doute renforcer l’armée d'Orient qui prendra, où elle est ses quartiers d’hiver, si rien n'est fini cet hiver, comme j'en ai bien peur.
Je ne trouve pas heureux le mot de l'Empereur Napoléon au Roi des Belges : " Je suis quelque peu en cérémonie avec vous ", ni la réponse du Roi : " Je suis heureux d'avoir l'occasion de faire avec vous bonne connaissance de part et d'autre, le sentiment qui perce dans les paroles est très naturel ; mais l'expression en aurait pu être mieux tournée. Du reste le rigorisme des ministres Belges me semble excessif ; on ne viole pas la neutralité en faisant une visite à un voisin qui vient sur votre frontière. Je suppose que M. de Brouckère a déjà repris sa démission. Jusqu'ici ma première impression sur les événements d’Espagne se vérifient assez ils s’apaisent plus qu’ils ne s'enveniment. L’armée a fait la révolution, mais elle n’est pas du tout révolutionnaire. Nous n'avons pas assez peur des révolutions avant, et trop peur pendant.
Il serait bizarre que la Reine Christine devint folle en se sauvant. Je ne l'aurais jamais crue destinée à cet accident-là. Elle a l’esprit ferme et froid. Elle aura eu grand peur pour son mari, pour ses enfants, et pour son argent. Greville a raison ; s’il arrivait quelque chose entre l'Angleterre et les Etats-Unis, ce serait grave. Mais je n'y crois pas. Je ne vois pas d’où viendrait la querelle. Des incidents comme celui de Grey Town n’y suffisant pas malgré l'orgueil Anglais et la brutalité américaine, ils s’arrangeront toujours. Au-dessus des passions et des vices, des deux pays, le bon sens surnage. Reste Cuba. Les Anglais ne feront pas la guerre pour Cuba, malgré leur déplaisir.
Midi.
Si vous partez le 12, je ne vous écrirai plus qu'une fois à Schlangenbad. Les correspondances des journaux sur le choléra en Orient sont encore plus tristes que votre lettre. Lisez dans les Débats d'aujourd’hui vendredi, à l'article littéraire Variété, une petite pièce de vers qui commence ainsi : Ainsi passez, passez Monarques débonnaires, doux pasteurs de l'humanité ! C'est vrai. Adieu, Adieu. G.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Diplomatie, Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Belgique), Politique (Espagne), Politique (Etats-Unis), Politique (France), Politique (Turquie)
129. Schlangenbad, Vendredi 8 septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je quitte ceci Mardi le 12. Ce n’est qu’à Cologne que j’apprendrai si je vais droit à Bruxelles ou Ostende. C’est selon où se trouve Hélène. Adressez vos lettres à Bruxelles. Voilà qui nous rapproche. C’est de la pure imagination mais il me semble que je vais vous voir. Il fait déjà très froid ici. La Princesse Crasalcoviz y reste jusqu'à mon départ. Morny partira avant moi et puis il ne restera plus personne.
Regardez un peu vers les Etats-Unis. Il me semble qu'il se prépare là des choses qui peuvent donner une tournure nouvelle aux affaires de ce côté-ci. Les journaux sont assez intéressants. Le journal. de Francfort a des correspondances curieuses et très officielles. Il est au service, de plus d’un gouvernement Adieu. Adieu.
Tout ce que vous dites de là . situation est parfaitement la vérité. Chez nous on ne l'écoute pas, on n'écoute plus que l'orgueil. On a peut être raison.
128. Schlangenbad, Jeudi 7 septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
C. Gr. me dit que l’armée française est tout-à-fait. démoralisée, et diminuée d'un cinquième c’est ce que mande Cowley sur les rapports de St Arnaud. Cependant il voulait faire l’expédition ; mais l’étonnement est grand de ne point parvenir à connaître l’état de nos forces, il ne se rencontre pas un traitre. On dit 150 m.
Cela parait très exagéré, je vous ai dit que Woronzow n’estime pas que nous en Crimée puissions avoir plus de 50 m au surplus. Il ne se disait pas informé. Notre refus des propositions appuyées par l'Autriche laisse celle-ci sans prétexte de procrastinations, cependant on ne croit pas qu’elle nous déclare la guerre, mais on pense qu’elle avancera lente ment à mesure que nous reculerons jusqu’à notre frontière. Elle occupera paisiblement les principautés et se croisera les bras.
La paix paraît plus éloignée que jamais.
Tout cela est un curieux spectacle. Si la guerre a été peu glorieuse pour nous jusqu'ici, elle n'a pas beaucoup réhaussé les puissances alliées. Il semble qu'on soit respectivement frappé d'impuissance, à moins que la Crimée n'en fasse, exception, ceci aura été une pauvre campagne. La durée nous est plus favorable qu’à vous. Nous sommes au centre de nos ressources. Vous êtes éloignés des vôtres. Ce que vous n’avez pas pu attaquer cette année-ci vous le pourrez bien moins l’année prochaine car nous aurons employé le répit à nous renforcer. Vraiment de part & d’autre ce qu'il y a de mieux à faire c’est de s’arranger. Comment faire passer ces vérités dans les têtes qui gouvernement, ou dans plutôt celles que ne gouvernent pas les Anglais. Les Cabarets et les journalistes là. Le journal de Francfort dit que la Reine Christine est atteinte d'aliénation cérébrale. La princesse [Crasalcoviz] vient d’arriver ici. Folle aussi. Elle ne veut pas voir Morny, en ce cas elle ne viendra pas me voir car il y est sans cesse. Demain je vous manderai le jour de mon départ. Adieu. Adieu.
127. Schlangenbad, Mardi 5 septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Il me parait clair que nous n’avons pas accepté, mais le refus est-il absolu, ou bien voulons-nous seulement traîner ? J’attends. Voilà ce que j’ignore.
Toujours une lettre de Constantin. Les nouvelles de Paris et de Londres sont bien tristes sur les pertes que le choléra a fait éprouver avec armes. Ceux qui n'en sont pas morts sont fort démoralisés, et l'on est mécontent du chef. Il est mort 3000 h. de la seule division de Canrobert. En tout, on estime la perte dans les deux armées alliées à 15 m.
Le gl l'Espinasse est venu excuser expliquer les mouvements ou plutôt l’inaction. On dit de lui qu'il est fou. Grande incertitude si l’expédition se fera ou non. Cela dépend des amiraux. C’est vraiment bien triste de penser à tant de victimes de cette malheureuse guerre. Les Woronsow partent demain. Les derniers jours ont été très tendres. Ils auraient pu l’être plutôt. Je trouve qu'on ne m'apprécie pas assez, quand on commence, & lorsque cela arrive c’est trop. Je les regretterai ; pas beaucoup. Je ne m'ennuie pas énormement. Il me semble que je partirai le 12. Mais je n'en suis pas sûre encore. Vos saurez cela à temps. Adieu. Adieu.
154. Val Richer, Mercredi 6 septembre 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Tout ce que je vois dans les journaux m'indique que votre Empereur s'est tenu pour offensé des propositions. Je le comprends. Mais alors, comme il doit se trouver imprévoyant et mal au courant de l'Europe, et non seulement de l'Europe, mais de sa propre situation dans ses propres Etats ! A coup sûr, il se croyait en mesure de faire un bien autre déploiement de force et de puissance ; s’il avait prévu qu’en un an il ne parviendrait pas à mettre 300 000 hommes, en ligne, qu’il ne prendrait pas Silistrie et ne défendrait pas Bonard, et qu’il évacuerait les Principautés devant l’armée d’Omer Pacha et les notes de l’Autriche, il n'aurait certainement pas commencé. Il s'est trompé sur lui-même autant que sur les autres, et autant que les autres se trompaient sur lui. Le danger pour les autres à présent, c’est d'avoir trop de confiance dans leur découverte que vous n'êtes pas à beaucoup près, aussi forts qu’ils le croyaient ; ils vous croiront moins forts que vous n'êtes réellement, et ils exigeront de vous plus qu’ils ne pourront obtenir. Je m'effraye de penser à quelle extrémité il faudra qu’on vous réduise pour que vous accordiez ce qu’on vous demande. Si l'expédition de Crimée réussit, si on vous prend Sébastopol, on deviendra probablement encore plus exigeants, et vous plus récalcitrants. Je me tiens en garde contre le penchant des simples spectateurs à une sévérité facile ; mais en vérité je ne crois pas qu’il y ait jamais plus d'imprévoyance et de légèreté, ni une plus énorme question ainsi engagée, sans nécessité réelle et uniquement de faute en faute. J'en reviens à ma conjecture. C’est Dieu qui veut que l'Europe change Je suis frappé de cette phrase : " Le Maréchal St Arnaud va tenir à Constantinople ou à Varna, un conseil de guerre pour délibérer sur la question de savoir si l'état sanitaire de l’armée permet l'expédition de Crimée. " Cela me semble indiquer qu’elle n'aura pas lieu.
En attendant, on prépare à Boulogne. une nouvelle armée qui puisse partir quand on voudra pour se trouver en ligne, le printemps prochain. C'est le sens du camp. C’est à Boulogne que le maréchal Soult forma l’armée que l'Empereur Napoléon prit là, pour aller gagner la bataille d’Austerlitz, L’intimité est grande entre la maison Bonaparte et la maison de Cobourg. Le Roi Léopold ne va pas à Boulogne, un peu faute d'envie, un peu pour que le Prince Albert y puisse être premier personnage. Qu'y fera-t-on du Roi de Portugal ?
Midi
Merci de votre N°126, long et intéressant. L'expédition de Crimée paraît bien certaine. Adieu et Adieu. G.
152. Val Richer, Dimanche 3 septembre 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Si les feuilles d'Havas d’hier disent vrai, on a eu de Vienne la nouvelle officielle que l'expédition contre la Crimée était en cours d'exécution, et le Maréchal Arnaud a dû partir hier même, pour en prendre le commandement. Cette dernière assertion m'inspire du doute ; je sais qu’il y a eu entre Paris et Londres, assez d’embarras et presque de débats sur la question du commandement en chef des forces ; le maréchal St Arnaud y prétendait, et à cause du nombre de son armée et à cause de sa propre qualité. Les Anglais s’y sont positivement refusés. Peut-être seront-ils plus faciles pour une expédition spéciale et limitée où l’unité du commandement est à peu près, nécessaire. Nous verrons. Le oui ou non de l'expédition doit être décidé à l'heure qu’il est à si elle a lieu, nous en sauront bientôt le résultat.
Il paraît que le choléra s'en va tout à fait. J’ai lu avec plaisir, dans le Moniteur la lettre du gouverneur Turc de Gallipoli au commandant Français pour le remercier du courage, et du dévouement que tous les officiers médecins et employés de l’armée ont mis au service de tout le monde ; Turcs et Chrétiens, Montebello, doit être depuis hier à St Adresse. pauvres et riches. En France, on a très justement destitué les administrateurs de toute espèce et de tout grade qui ont quitté leur ville au moment du fléau. Et le nombre n'en a pas été grand.
Onze heures
La réaction d’ordre commencé à Madrid. Le départ de la Reine Christine, la réunion des capitalistes pour avoir de l'argent et la fermeture du club le plus fougueux sont de circonstances décisives, pour le moment. Au dehors, personne évidemment ne s'en mêlera et n'aura besoin de s'en mêler. On me dit qu'au milieu de tout ce bruit, l'Infante reste très populaire, et qu’on sait à ce ménage, beaucoup de gré de sa complète immobilité. J’ai des nouvelles de Claremont. La famille royale un moment réunie, le 26 Août dans la chapelle de Weybridge, s'est redispersée. aussitôt après. Ils reprendront tous leurs questions d’hiver à la fin de ce mois. La Reine est retournée à Torquay pour trois semaines, avec le Duc de Nemours et ses enfants. On me dit que l'hiver sera difficile à passer pour elle à Claremont ; sa déplaisance pour cette résidence augmente chaque jour, et on ne sait comment on pourra continuer de l’y faire vivre. Il m’écrit pour me demander quand je veux qu’il vienne me voir, et où il faut vous écrire maintenant. Je tâcherai de vous l'envoyer ; mais n'y comptez pas. Je n’entrevois rien dans mes journaux. Adieu donc et adieu.
153. Val Richer, Lundi 4 septembre 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Les journaux, comme votre lettre m’apportent le refus de votre Empereur. Je m’y attendais, et j’ai beau m'attrister, je n’ai rien à dire. Les trois premières conditions étaient acceptables, discutables du moins mais la quatrième, l'abdication dans la mer noire, il faut y être absolument contraint. Vous y serez contraints ; les Alliés, sont plus forts que vous, et plus habiles. Ils seront aussi obstinés. Je ne crois pas à leurs divisions. L’Autriche sera tout-à-fait entrainée, et entrainera l'Allemagne. De ceux là, même sur qui vous comptez le plus, une immobilité qui se défendra soigneusement du moindre acte et du moindre air de bienveillance, c’est là tout ce que vous pouvez attendre. Je ne sais ce qui va arriver des plans d'expédition en Crimée, mais s'ils ne s'exécutent pas cette année ce sera pour l'an prochain. L’Angleterre détruira Sébastopol et si elle ne peut pas le détruire, elle fondera dans la Mer noire un Sébastopol anglais qui couvrira, contre vous, Constantinople et vous coupera la route de l’Asie. Si j'étais anglais, j’aimerais bien mieux cela que la destruction de votre Sébastopol à vous.
Je ne crois pas que l'Empereur Napoléon, se lasse bientôt de la guerre. Elle le sert plus qu’elle ne l’embarrasse. L’amitié anglaise lui vaut plus que ne lui coûte votre inimitié. Il la gardera à tout prix. Et s’il témoignait quelque ennui, s’il lui fallait quelque dédommagement, tenez pour certain que le cabinet anglais le lui laisserait prendre, ou il voudrait, le Prince Murat à Naples, Tunis, les Baléares, que sais-je ? L’Angleterre consentira à tout plutôt que de perdre l’appui de la France dans la lutte où elle est engagée contre vous.
Je trouve de bon goût votre destruction spontanée des forts de Hanigo à la barbe des vainqueurs de Bomarsund. Vous n'auriez pas sauvé les murailles vous épargnez la vie des hommes ; et surtout vous vous épargnez le spectacle d’une défense courte et assez faible soit faute de nombre, soit faute d'obstination. Je ne sais ce que valent vos victoires d’Asie ; mais en tout cas, vous donnez bien largement le St André, plus largement encore que l'Empereur Napoléon le bâton de Maréchal et le grand cordon de la légion d’honneur. Ce que vous ont dit les Shaftesbury de Lord Palmerston est d'accord avec ce qui m'en revient aussi d'Angleterre. Décidément il est vieux et devint-il premier ministre, ce qui n'est pas probable, ce ne serait pas un ministre de guerre bien énergique, ni bien puissant. Aberdeen continuera jusqu'au bout à faire la guerre par force.
Adieu jusqu'à demain, car je vous écris tard dans la matinée. Nous avons un temps de plus en plus beau depuis six semaines.
Mardi 5
Je n’ai rien aujourd’hui que la confirmation des mauvaises nouvelles d’hier. En voilà pour longtemps, car on est bien engagé de part et d'autre. Il faut de gros événements pour faire sortir les alliés de leurs exigences, ou vous de vos refus. Adieu, Adieu. G.
126. Schlangenbad, Dimanche 3 septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Charles G. me mande ceci. " We are mating with anxiety for the news of the army aving landed in the Crima which was to have taken The place on the 20 th. accounts of the sidense in both armies have been frightful. I hear non that the french, troop (who have lost many thousand men are completely dismoralized and abhor the War, for which they never had any fancy. Nothing can be more deplorable than the state of things en Spain, but the last et account Look rather better ; queen Christina got away with a whole skin, and this appear to have mustered up courage to pact down [?] of the club & revolutionary journals, but Clarendon thinks Espartero with not last long. We have no treaty with Spain wich obliges us to interfere, and England & France are both agree not to burn their fingers by any wedding with Spain but to let them manage or miscarriage their own affairs as best they way. I hop the Emp. of the french will be so wise as to adhere to this policy, and you may be sure we shall, people here will never believe that Austria is taking part against Russia till a battle has been fought between the two armies. You do not care about America, but we are very ne at the conduit of that gt and live in dread of some event which may embroil us with them "
Cette dernière partie de la lettre a de l’importance. Il me parait certain que nous repoussons les quatre propositions. Je ne m’aviserai plus d'espérer, ni surtout de le dire. Je vois assez les Woronzow et toute la tribu, mais la soirée se passe toujours à 3 avec Morny. Les ministres Belges n'ont pas vu de bon œil la visite de leur roi à l’Empereur, ils trouvaient que c’était sortir du caractère de neutralité d’aller au milieu d'une armée destinée à combattre peut être une autre puissance. C'était un peu pédant cependant ils avaient raison rigoureuse ment. On a tourné la difficulté en choisissant Calais.
Le prince Albert sera à Boulogne le 6. Je crois vous l’avoir dit déjà. Greville me mande que le général l'Espinasse s’est tué. C'est faux puisque le voilà de retour à Paris, mais il est très vrai qu'on l’accuse d’avoir aventuré une partie de l’armée dans un pays pestiféré, et d’avoir sans profit aucun sacrifice la vie de quelques milliers d’hommes. Nos victoires en Asie sont bien attestées, c’est un rude coup pour les Turcs, et on dit qu'ils auraient bien envie de la paix, mais vous ne leur permettez plus de la faire.
4 heures
J'ai reçu une lettre de bon lieu que me dit que la troupe est assez mécontente de son inaction, & qu’elle va marcher avec répugnance C'est hier le 2 qui l’expédition devait partir. On ne sait pas du tout ce que nous avons là de troupes. On varie de 40 000 à 150 000. (Worosow pense toujours que c’est plutôt le premier chiffre) On est frappé de l'éloge que fait le bulletin russe de la bravoure des Turcs. On dit que ceux-ci ont bien mon de la paix. M. de Bruk. Le ministre d'Autriche à Const. tient à son gouvernement un langage, assez sinistre. Je vous redis la phrase sans me l’expliquer. Dans le courant d'octobre on s’attend à un armistice de fait, ou de droit. Je n’ai point de commentaires à ajouter, je ne sais rien de plus. Constantin m'écrira sans doute demain ou après demain, mais ce qu'il me mandait de Peterhof me prépare à du mauvais. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Circulation épistolaire, Correspondance, Diplomatie, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Espagne), Politique (France), Politique (Russie), Politique (Turquie), Réseau social et politique, Salon
151. Val Richer, Samedi 2 septembre 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Voilà la Reine Christine hors de Madrid, et la tentative de sédition populaire a été facilement réprimée. Si Espartero et O’donnell veulent se servir de l’armée qui leur est revenue, ils auront sans peine raison de la révolution dans les rues. C’est dans les prochaines Cortés qu’elle sera puissante et redoutable, et que l’armée ne servira de rien pour la réprimer. Les théories radicales sont encore maîtresses des esprits en Espagne. Ce qui y reste d’esprit monarchique, et d’esprit militaire suffira t-il pour lutter ? Je suis frappé de Narvaez demandant ses passeports et s'en allant ; il faut qu’il croie, pas seulement qu’il y a beaucoup à risquer, mais qu’il n’y a, pour lui, rien à faire en restant.
J’ai passé hier une heure à lire attentivement tous ces rapports sur l'affaire de Bomarsund. La destruction complète des fortifications prouve qu’on n'a aucun projet d'hivernage dans la Baltique. Je ne comprends pas pourquoi on l’a si promptement proclamé En ce cas, le principal résultat de la prise d’Aland sera de prouver que les murs de granit ne résistent pas à nos boulets. Je crois que l'Empereur d’Autriche ne veut réellement pas, comme il l'a dit au Prince de Nassau, aller jusqu'à vous faire la guerre. Mais si la lutte se prolonge, il ne pourra pas en rester là. Pour être dispensé d'aller plus loin, il faut que la question s’arrange l'hiver prochain. Je serais un peu curieux de savoir quel effet font à Pétersbourg vos succès en Asie, et si votre Empereur et votre public les prennent comme une consolation de vos échecs en Europe. En France, personne n’y fait la moindre attention. On dit qu’en Angleterre on y regarde davantage, et qu’on prend contre vous du côté de l'Afghanistan, des précautions sérieuses.
Midi
Je crois à l'expédition de Crimée. Evidemment, on veut faire, on fait probablement, à cette heure une expédition, et je n'en vois de ce côté aucune autre qui puisse exiger les préparatifs qu’on fait depuis un mois. Adieu, Adieu. G.
125. Schlangenbad, Vendredi 1er septembre 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai eu une mauvaise lettre de Constantin on connaissait le 20 août à Peterhof les conditions des alliés, et on déclare la paix impossible sur ces bases, ainsi guerre à outrance c’est le style de Constantin, je ne prends pas cela tout à fait à la lettre, cependant cela n’annonce pas de bonnes disposition. Nous avons remporté de vraies victoires en Asie, vous savez que cela me touche peu. On savait Bomarsound, on y attache peu de valeur, style de Constantin. Je suis très curieuse d’apprendre ce que vous allez faire en Crimée et si vous y allez.
J’ai vu les Shafterbury. Ils sont prés d’ici à Schlangenbad. Il dit qu’en Angleterre on souhaite la paix mais une bonne paix. La popularité de Lord Palmerston a un peu baissé. Il a trop promis & trop peu tenu comme ministre de l’Intérieur. Le ministère actuel tiendra aussi longtemps que durera la guerre. Une fois la paix faite il touchera ; mais alors il n’a pas intérêt à la faire ? J’espère que votre prochaine lettre m’annoncera la déroute de votre migraine. Nous avons eu quelques belles journées. Voilà le temps froid revenu. Ceci va devenir intenable bientôt. JE tiens encore tant qu’il y a un peu de société. Morny est inépuisable. Adieu. Adieu. J’ai vu aussi le frère de Duchâtel qui m’a beaucoup demandé de vos nouvelles. Adieu.
150. Val RIcher, Jeudi 31 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Il y a des raisons si mauvaises, qu’un gouvernement sérieux ne devrait jamais les employer, par respect pour lui-même et aussi parce qu'elles nuisent au lieu de servir. J’avais hier chez moi deux grands manufacturiers, et un magistrat du pays, gens sensés, très pacifiques, et portant aux Turcs, aux Chrétiens d'Orient, et même à l’équilibre Européen, un médiocre intérêt. Je les ai trouvés, très choqués, de cette phrase du Journal de St Pétersbourg répétée par tous nos journaux aujourd’hui que nos armées sont rentrées sur notre territoire, le gouvernement autrichien libre de toute préoccupation se trouve sans doute en mesure de faire respecter, par les alliés du sultan, les principes d'indépendance de la Turquie et d’intégrité de l'Empire Ottoman posés par les conférences de Vienne. Ainsi disaient-ils, être entrés en Turquie à la demande du sultan et pour le défendre, ou malgré lui, et pour l’envahir, c’est la même chose, et les alliés doivent se retirer comme les ennemis. C’est trop. Je ne vous redis pas l’épithète ; mais vous n'avez pas d’idée du tort que ce ridicule raisonnement faisait, dans leur esprit, à votre Empereur et à sa politique.
Voilà Baraguey d'Hilliers maréchal. Il avait gagné ce bâton le jour où il a pris le commandement de l'armée de Paris à la place du général Changarnier destitué. Du reste c’est un bon et brave officier, qui a fait depuis longtemps ses preuves et qui a de l'action sur les troupes. L'Empereur a raison de récompenser largement et promptement ceux qui le servent bien.
J’ai bien envie de croire avec vous que d'autres que vous sont disposés à trouver qu’il y a, dans les propositions anglo-françaises, de quoi se parler. Quand on est décidé à se parler, on est près de s'entendre. Mais les journaux de Dresse et de Francfort me dérangent en disant que votre gouvernement n’est pas du tout dans cette disposition et que sa réponse négative va arriver.
Midi.
Pas de lettre aujourd’hui. C'est dommage. Je l’attendais. Adieu, Adieu. G.
149. Val Richer, Mercredi 30 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Ma migraine est passée. Le temps est magnifique. Le Baromètre est au beau fixe. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous promener ensemble en calèche, en causant, comme au bois de la Cambre ? Il faisait bien beau aussi ces jours-là.
Je suis choqué qu’on ne puisse pas vous recevoir à Bellevue. L’appartement de Kisseleff vous convenait. Très joli salon. N’y a-t-il rien de vacant à l'hôtel où logeait Brunow, hôtel de l'Europe, je crois ?
Certainement, il y a de quoi se parler entre les belligérants. Dés que ces quatre propositions ont été exprimées dans les dépêches de Drouyn de Lhuys et dans les discours de Lord John et de Lord Clarendon, je vous ai dit avec détail ce que j'en pensais. Je persiste. Vous avez déjà exécuté la première, l'évacuation des Provinces. Vous ne pouvez pas contester sérieusement la seconde, la pleine liberté des bouches du Danube, avec ses garanties. La troisième est une question pendante en ce moment, question de guerre. Mais de quelque façon qu’elle soit résolue, vous n'avez à choisir qu’entre la réduction de votre établissement de Sébastopol ou la création d’un établisse ment anglais semblable dans la mer Noire, sur je ne sais quel point de la côte d’Asie. Nous avons créé Cherbourg de toutes pièces dans la Manche ; les Anglais viennent de créer Aden, dans la mer rouge ; ils créeront l’équivalent dans la mer noire, si votre Sébastopol reste ce qu’il est. C'est à vous de voir laquelle des deux solutions vous convient le mieux. Et quant à la difficulté entre la France et l’Angleterre, soyez sûre qu'elles s’arrangeront plus aisément entre elles que pas une d'elles avec vous.
La question de la protection des Chrétiens reste matière de négociation et de congrès. Le Times, le proclamait lui-même hier. Voici une contradiction qui me frappe. Votre Empereur dit, dans un ordre du jour à la garnison d'Odessa : " Pour protéger les Principautés contre une invasion des Turcs, l’ancien allié de S. M. l'Empereur s’est engagé à les occuper en attendant. Les Turcs entrent et s'établissent dans les Principautés, en même temps que les Autrichiens. Il y en a déjà 70 000, dit-on, sur la rive gauche du Danube. Si vous avez compté que l'occupation autrichienne ferait des Principautés une sorte de territoire neutre dont les Turcs ne se serviraient plus pour vous faire la guerre, évidemment vous vous êtes trouvés.
Autre remarque. Je lis dans le même ordre du jour : " Si M. l'Empereur a ordonné, dans sa Haute sagesse, aux troupes qui étaient entrées en Moldavie et en Valachie de se retirer de ces provinces, et de se tourner du côté où le danger est le plus grand. " Vous n'aviez donc pas de quoi vous défendre en Crimée et vous le proclamez vous-mêmes grand défaut de prévoyance, ou grand défaut de force ; peut-être l’un et l'autre. C'est ce que disent les lecteurs. On ne lit pas en Russie, j'en conviens ; mais on lit en Europe, même là où il n’y a point de liberté de la presse, et l'opinion de l'Europe sur votre habilité ou sur votre force ne saurait vous être indifférente.
7 heures
La poste ne me donne rien à vous dire. Adieu, Adieu. G.
148. Val Richer, Mardi 29 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous n'aurez qu’une courte lettre ; je me suis couché hier et je me lève ce matin avec une forte migraine. Ce n'est rien du tout, et il n'y paraîtra pas demain ; mais au moment du mal, je suis incapable de quoique ce soit ; il me faut 24 heures de diète, de repos absolu et de sommeil pour me retrouver.
Si j'étais votre Empereur, je serais médiocrement content de ce que vient d'écrire M. de Ficquelmont sur la question d'Orient. Si j'étais l'Empereur d’Autriche, j'en serais tout-à-fait mécontent. A quoi bon inspirer à Londres et à Paris des méfiances en disant à la Russie : " Donnez satisfaction à l’Autriche, et vous serez hors de peine " ? L’Autriche peut très bien et très heureusement jouer le rôle de Puissance médiatrice et pacifique, mais à condition de prendre, en main l’intérêt européen et de ne pas paraître exclusivement préoccupé de son propre intérêt. M. de Ficquelmont ne me paraît pas un adroit ami.
J’ai renoncé à comprendre vos opérations militaires ; mais je viens de lire les instructions de votre Empereur au commandant des îles d’Aland, et je m'étonne que mettant à ces îles tant d'importance, vous n’y ayez pas envoyé plus de 2 ou 3000 hommes pour les défendre. Vous deviez bien prévoir que, si elles étaient attaquées, elles le seraient par plus de 2 ou 3000 hommes. Partout, vous avez l’air de manquer de soldats.
Voilà le 122, et je vous dis adieu. Je ne suis bon à rien de plus. Adieu. G.
124. Schlangenbad, Mercredi 30 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J'ai eu avant hier la visite du prince Nicolas de Nassau hier celle du Prince Emile de Hesse, il est resté dîner avec moi, mon tête à tête a été gâté un peu par l’arrivée de Lady Allice Peel. Le soir, Brockhausen a fait son apparition. Il me quitte de nouveau ce matin. Voilà bien des dissipations et des distractions agréables pour Schlangenbad.
Nicolas de Nassau, charmant, fort année en politique, très Français. Le prince Emile très sensé, impartial, reconnaissant les fautes d'un côté l'habilité de l’autre. Assurant sur serment que l’Empereur Nicolas veut la paix ; seulement il ne faut pas qu'on la lui rende trop difficile, (il est très bien placé pour tout savoir.)
L'Autriche est très sincère ; elle ne nous aime pas et vous pouvez compter sur elle dans cette affaire. Bual et Bach nos ennemis personnels comme Redcliffe vraiment nous avons été bien maladroits en gros et en détail.
Les gouvernements allemands presque tous bienveillants pour la Russie. Les peuples tous contre elle. On agit de différents côtés puissants pour amener un congrès. Si rien de trop gros n’avait lieu bientôt cela se pourrait mais un gros échec n'importe porte à quel côté empêcherait tout.
Je ne sais que penser de l’expédition en Crimée ce que je vous ai mandé avant hier me venait d’excellentes sources, & cependant les journaux ont l'air bien affirmatifs dans le sens contraire. Jamais on ne décidera le roi de Prusse à nous faire la guerre. On dit que votre Ministre à Berlin a dit que si la Prusse ne nous la ferait pas, la France la lui ferait à elle. Je serais étonnée d'un si gros propos. Je suis interrompue, adieu. Adieu.
123. Schlangenbad, Lundi 28 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
L'année dernière à cette époque, j’étais déjà en route pour rentrer à Paris. Je revenais par la route de Strasbourg et je me souviens de mon exclamation de joie en apercevant le premier Soldat Français. Quand reverrai-je cette France que j’aime tant ! Les larmes me viennent aux yeux vingt fois le jour.
J’espère que vous m’avez pardonné d’avoir été malade, d’avoir tant souffert pour rien du tout. Je vous prie, je vous prie, soyez miséricordieux.
Je n’ai pas de lettre, pas de nouvelles. Ce que je glane dans les journaux me parait peu encourageant pour la paix. maudite guerre.
Je passe mes soirées seule avec Morny et Cerini. Nous faisons de la musique. Il chante à ravir. Je vois dans la journée quelques orientaux (Worosow) et la tribu Pembroke. Ils n’aiment pas les rencontres du soir.
6 heures
Je crois savoir que l’expédition à Sébastopol ne se fera pas et que l’Empereur [priant] en conséquence à son cousin le prince Napoléon de revenir à Paris. Lui-même retournera à Bordeaux le 15 7bre pour chercher l’Impératrice.
[Cambest] fait avec 25 m hommes une expédition je ne sais où. L’Empereur d'Autriche a dit il y a huit jours au duc de Nassau qu’il ne pensait pas du tout à la guerre avec la Russie. On dit que M. Bach est tout puissant sur l’esprit de son maître, entre lui & Bual ils gouvernent l’Autriche. Le petit prince Nicolas de Nassau est venu me faire une visite aujourd’hui. Il a beaucoup plu à Morny et cela a été réciproque. Il est très impérialiste.
J’ai recommencé à me baigner hier, & je crois que Je me remets un peu de mon mauvais moment. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Diplomatie, Femme (diplomatie), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Politique (Autriche), Politique (Russie), Réseau social et politique, Salon, Santé (Dorothée), Tristesse
147. Val Richer, Dimanche 27 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je suis frappé d’un article du Morning Post sur ce thème : " L'Empereur Nicolas a pris une attitude purement défensive. et se présente à ses peuples comme le défenseur d’une nationalité attaquée. " Je comprendrais cette attitude et son efficacité s’il y avait, dans ce qui se passe, la moindre attaque, la moindre atteinte, la moindre velléité d'attaque ou d’atteinte contre la nationalité russe. On pouvait dire cela à la France en 1793, et lui persuader, aisément que les étrangers en voulaient à son indépendance nationale ; mais comment faire accroire telle chose aujourd’hui à la nation Russe ? Sa religion n’est pas plus menacée que son gouvernement. Ceci est une guerre purement politique, diplomatique, une guerre de savants qui s'inquiètent de l’équilibre et de l'avenir Européen.
Je ne connais pas l’intérieur de la Russie ; je ne sais pas jusqu’où peut aller chez vous la crédulité populaire ; mais, sauf la question d'amour propre, j’ai peine à croire que votre Empereur parvienne à s'enlever, à cette occasion les passions nationales. Il n’y a vraiment pas de quoi ; et s’il comptait sur ce ressort, je suis dans mon ignorance, porté à croire qu’il se tromperait comme il s'est trompé quand il a compté sur la désunion de la France et de l'Angleterre. C'est le péril des souverains absolus de croire trop aisément que tout le monde croira ce qu’ils ont eux-mêmes envie et besoin de croire. Ils abusent du mensonge à ce point qu’ils finissent par ne plus tromper qu'eux-mêmes.
Quelle bonne fortune mon facteur arrive à 9 heures et m’apporte votre numéro 121. Portez-vous bien, je vous en prie. J’aurais envoyé le dîner à tous les ... Si j’avais pu penser qu’il vous fit mal. Portez-vous bien, sans me condamner tout-à-fait à être par trop impoli.
Je ne comprends pas ce que va faire le général Létang que l'Empereur envoye en mission auprès du Général Autrichien qui va commander en Valachie.
Remarquez, dans le Moniteur d’hier samedi 26, un article sur la Bessarabie et sur le vœu de sa population à votre égard. Les Grecs payeront cher l’incendie de Varna. Adieu, Adieu. Le facteur me presse. Aussi bien je n’ai rien de plus à vous dire, sinon Adieu.
146. Val Richer, Samedi 26 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai pas la plus petite nouvelle. Les journaux vivent encore sur Bomarsund. Il paraît que les fortifications de granit ne résistent pas à notre grosse artillerie, et qu’une fois entamées, elles tombent même plus promptement que d'autres et plus dangereusement pour leurs défenseurs. Au moment même où cette expérience se faisait dans la Baltique, l’inventeur du monstrueux canon qui fait de tels ravages, le général Paixhans mourait du Choléra près de Metz. On dit que son invention mourra aussi bientôt, détrônée par d'autres machines qui porteront la mort plus vite encore et plus loin. Jamais l’esprit de l'homme n’a exploité et dominé la matière avec plus d'empire. Si c'était là toute la civilisation, notre temps n'aurait point de rival.
Je ne vous reparle pas de mon chagrin à propos de votre inquiétude. C’est déjà un grand ennui de s'écrire sur des faits qui seront oubliés, ou à peu près, quand la lettre arrivera. C'est bien pis pour des sentiments personnels et intimes. Je m'indignais hier, en lisant votre lettre, de n'avoir rien su de votre chagrin au moment où vous le sentiez, et de ne vous avoir pas crié sur le champ : " Je me porte bien."
Onze heures
Mon facteur ne m’apporte qu’une lettre de Duchâtel qui est au fond de la Saintonge. Il finit en me disant : " Avez-vous de bonnes nouvelles de Madame de Lieven ? Que fait-elle ? Revient-elle cet automne à Paris ? Vous serez bien aimable de me rappeler à son souvenir. Je nose pas lui écrire, n'ayant à lui dire rien qui vaille ; mais je serais bien heureux de la pensée de la revoir cet hiver. " Je ne vous répète pas ce qu’il me dit de la politique, c’est trop dur pour vos oreilles quasi-Impériales. Voici la phrase la plus douce : " Je m'imagine que les Russes ne sauront pas mieux défendre Sébastopol. Leur guerre n'est pas mieux conduite que leur diplomatie." Je ne vois rien dans les journaux. Adieu. Adieu. G.
145. Val Richer, Vendredi 25 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je comprends que le Prince Woronzow n’ait pas goût à entendre parler aujourd’hui d’affaires. La Crimée et le Caucase ont été les affaires de sa vie. Le triste état où elles sont l’une et l’autre doit l’attrister. On m’écrit de Londres que, malgré tout ce qui se dit, on ne croit pas, cette année, à une grande attaque sur Sébastopol ; les chaleurs d’août et le choléra retardent encore ; il finira par être trop tard. Moi, j’y crois ; le choléra a fait en effet assez de ravage dans nos armées à Gallipoli et à Varna ; mais, d’après ce qui me revient de tous côtés, il ne les a pas du tout démoralisées ; généraux, officiers et soldats, de terre et de mer, ont tous grande envie de faire quelque chose. [Bomavi] les excitera encore. Il est évident que, si on vous laisse du temps, on vous trouvera plus forts sur la défensive. La mer Noire est praticable bien plus tard que la Baltique. Je serais étonné si le mois de septembre se passait sans que vous fussiez, là, sérieusement attaqués.
Vous aurez certainement lu, dans les Débats les deux articles de St Marc Girardin sur le traité de Belgrade et sur les vicissitudes de la situation et de l'influence de l’Autriche et de la Russie dans l'Europe orientale. Ils en valent la peine. St Marc s’entend très bien à mettre l’histoire en rapport avec la politique actuelle. Il a de plus, sur les affaires d'Orient, des idées arrêtées et justes sans passion ni préjugé contre personne. Il ne vous aime pas, mais il ne vous méconnaît et ne vous déteste pas. Voilà mon médecin de Lisieux qui arrive. Mon fils en passant 24 heures à Paris. à son retour d’un petit voyage en Bretagne a fait une chute dans l'escalier, et m'est arrivé ici avec un effort qui a exigé quelques remèdes, et qui le retiendra pour huit ou dix jours dans son lit. Il n’y a rien de sérieux ; mais c’est un grand ennui pour lui et pour moi au moment où j'ai des visiteurs. Le médecin trouve Guillaume bien, mais prescrit toujours le repos absolu.
Midi
Je suis désolé de votre inquiétude. La poste marche stupidement. Je vous écris très exactement. Je me porte très bien. Je pense sans cesse à vous et je vous aime de tout mon cœur. Il n’y a de mal entre nous, que l'absence. Mais c'est beaucoup trop. Adieu, Adieu. G.
122. Schlangenbad, Vendredi 25 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pourquoi dites-vous la réticence, le silence, l’obscurité me choquent ? Cela ne peut pas s’adresser à moi, je dis trop, je montre trop tout ce que je pense. Quand vous dites il faut se croire toujours cela me plait. J'analyse votre dernière lettre. Morny ne m’a pas apporté de nouvelles. Je ne l’ai pas vu seul encore. Je ne sais combien de jours il compte rester ici. Il est enchanté de sa cure à Ems. Il est engraissé et a une mine parfaite.
En lisant les dépêches Anglaises je trouve vraiment qu'on pourrait bien se parler et je ne suis pas sans espérer que d’autres trouveront cela aussi. Qu’en pensez-vous ?
Le 26. Le choléra paraît avoir été terrible dans votre armée. On mande de Paris à Morny qu’on est plus que jamais content de l’Autriche.
Grande difficulté de se loger à Bruxelles et hausse de tous les prix de logement & & Je ne sais comment je vais faire pour me caser. A Bellevue pas de place. Ah quelle misère et cela quand je pense à mon charmant appartement à Paris ! On me refuse net à Bellevue.
Je n’ai point de lettres aujourd’hui de nulle part. Pour vous cela ne m'inquiète pas, il m’en viendra j’espère demain. Adieu. Adieu.
144. Val Richer, Jeudi 24 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai pas eu de lettre hier. J'espère bien que vous n'avez pas été plus souffrante ; mais j’ai besoin de le savoir. Que d’espace entre l'espérance et la foi !
Je suis frappé de la parfaite similitude des récits sommaires de la prise de Bomarsund dans les Débats et dans l'Assemblée. nationale. Cela indique un article venu du gouvernement. S'il en est ainsi, on a eu tort de faire ressortir comme le fait cet article la promptitude et l’énergie supérieures des Chasseurs de Vincennes qui se sont introduits dans la grande tour et l’ont emportée quand les Anglais n'avaient pas encore eu le temps d’armer la batterie confiée à leurs soins.
La jalousie ne serait pas difficile à exciter entre les deux nations. La politique n'en serait pas changée ; les deux gouvernements sont évidemment très décidés, à rester unis. Ce ne serait que des embarras de plus. J’ai des détails assez intéressants sur l'Italie, Naples, Rome, Florence, Turin, par un homme d’esprit qui en arrive. La politique de l’Autriche, et son intimité avec la France et l'Angleterre ont causé là un immense mécompte. On s'était bien promis la brouillerie et alors une explosion anti-Autrichienne plus vive et mieux soutenue du dehors que les précédentes. Il y faut renoncer ; on commence vraiment à le croire. Les Mazziniens sont très découragés. Le Roi de Naples est très Russe dans l’âme, mais n'a peur que des Anglais et fera tout ce qu’il faudra pour amadouer Gladestone. Rome est toujours à la veille d’une crise, et le sort du Pape de plus en plus attaché à la présence des troupes Françaises. Le Piémont va. La visite du Roi à Gênes envahie par le cholera a été d’un bon effet. On l’a seulement trouvé peu magnifique. Son père, en pareille occurrence avait donné aux hopitaux de Gênes 50 000 francs. Il n'en a donné que 10 000. Les rois constitutionnels sont pauvres. Il n’y a pas grand mal.
Midi
Je ne comprends pas le retard de mes lettres. Je suis parfaitement exact. Jamais deux jours sans vous écrire. Pour mon plaisir autant que pour le vôtre. C'est bien le moins que nous ayons cette ombre de plaisir. Je me plaindrai à la poste française ; mais c’est peut-être la poste Allemande. Je viens de parcourir mes journaux. Les Anglais sont d'habiles gens ; ils vantent de très bonne grace les Français devant Boncarnaud. Ce qui est plus important, c’est la réponse du Prince Gortschakoff aux quatre propositions Anglo-françaises ; on peut les prendre pour base de négociation. Dieu veuille que ce soit vrai. Adieu, Adieu. Vous aurez certainement eu deux lettres le lendemain. Adieu. G.
121. Schlangenbad, Jeudi 24 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Encore deux bonnes lettres aujourd’hui. Pourquoi me viennent elles par paires ? C’est ce que je ne comprends pas. J’espère que vous m’aurez pardonné d’être malade, car je le suis encore. Une grande agitation morale ramène mon ancien mal, & il faut du temps pour me remettre. je me remettrai, mais je n’ai pas encore osé reprendre les bains. J’étais si bien avant ce maudit diner. Enfin n'en parlons plus. Vous me dites, d’excellentes choses sur la nécessité de s’arranger. Je les fais passer plus loin, je crois toujours que cela a son utilité. Cela ne va pas tout [?], mais presque. Il est évident que le choléra vous a fait perdre beaucoup de monde. Les journaux Anglais disent 7000 hommes. Ce serait énorme.
Bomarsund peut cependant décider la Suède. Sous ce point de vue la capture serait importante.
4 heures
Voici une troisième lettre de Mardi 22. Le surlendemain nouvelles de Vienne. Cela ne m’est jamais arrivé. Quelle belle journée. Que vous êtes doux & bon pour moi. Quelle dommage que je vous sois si inférieure en raison. Comme je me porterais mieux, et comme je vous plairais davantage !
Comme l'absence est rude, sur de choses intimes j’aimerais à vous dire, tout juste sur ma déraison. J’ai la confiance que cela vous toucherait et que vous me pardonneriez tous mes pêchés passés et futurs. Je n'ai rien de Russie du tout. On me dit par voie indirecte, qu'à Pétersbourg on se tenait préparé également à la paix, ou à la guerre, on attendait les nouvelles de Vienne.
Il fait bien froid ici. 7 degrés la nuit et bien peu de plus le jour. Adieu. Adieu.
Voilà Morny arrivé, j’en suis charmé. Mais je n’ai pas de quoi l’amuser.
120. Schlangenbad, Lundi 21 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai passé par toutes les angoisses. Voici deux lettres. j'ai d'abord remercié Dieu. Je l’avais tant invoqué. Pour vu que vous soyez en vie j’aurai bien joui que vous me conserviez votre affection. Mon Dieu que j’ai souffert !
J’allais écrire par télégraphe, mais à qui, où ? Vous n’avez pas de ligne le télégraphique, & fois mes amis sont absents de Paris. Ah quelle angoisse, j’ai éprouvée. Je vous en prie n’aller plus à Trouville. Soignez-vous.
Mardi 22. J’ai dormi vous êtes vivant. Si vous savez tout ce qui se logeait dans ma tête. Un accident de voiture, le roi de Saxe une indigestion, le choléra, sans compter la Duchesse de Galliera. J’ai bien souffert et je ne suis pas remise encore de cette secousse. Ne m'en donnez plus. J’étais folle. Ma joie en voyant vos lettres était aussi extravagante que mes inquiétudes. J’ai fait des largesses à Emilie, à tout ce que je rencontrais, j’avais besoin de donner de la joie à d’autres. Finissons parlons d’autre chose. Voilà Bomarsund pris. Je vous ai toujours dit qu’Aland serait la première victime. Peut être sera-t-elle la seule de ce côté. C'est une position très avantageuse. Nous n’avions pas de quoi la défendre. 2 contre 11, cela ne va pas.
On dit que l'expédition sur la Crimée est ajournée à cause des chaleurs. Mais on savait bien d’avance qu'il fait chaud en été. Les journaux allemands parlent de mésintelligences diplomatiques en Orient.
La Prusse décidément nous reste. L'Autriche ne se battra pas contre nous. Il y a encore des échanges de dépêches et la conférence de Vienne ne se réunit pas encore. Attendons, c’est un plaisir que nous nous donnons depuis assez de temps. Je n’ai donné à personne le droit de dire que je reviendrai bientôt à Paris. Le droit ardent, il y est, Dieu le sait, mais voilà tout.
Si le prince Worosow se tait et surtout se bouche les oreilles, sa femme les ouvre et jase. Elle est assez cosaque aussi, mais avec tant de douceur et de gentillesse qu’on ne peut jamais disputer. Elle me plait et elle mériterait d’avoir l’esprit plus éclairé sur ce qui se passe. Je ne me mêle pas de faire son éducation. Adieu, adieu.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Angoisse, Armée, Conditions matérielles de la correspondance, Diplomatie, Femme (diplomatie), Femme (éducation), Femme (portrait), Femme (santé), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Autriche), Politique (Prusse), Politique (Russie), Portrait, Salon, Santé (François)
142. Val Richer, Lundi 21 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon premier mouvement hier, en recevant votre lettre a été de me fâcher sans colère, presque en souriant ; le second, de m'étonner. Vous me connaissez bien peu. Et je ne vous connais peut-être pas mieux. Que l’intimité complète et parfaite, rien de caché ni d’ignoré, est difficile en ce monde. Il y a bien des raisons, et bien grandes, pour qu’elle existe entre nous ; et pourtant, il y manque beaucoup. C'est grand dommage. Il n’y a rien de si charmant que de tout savoir l’un de l'autre, et de se croire toujours. Plus je vais, plus j'ai besoin de vérité. La réticence, le silence, l'obscurité m'incommodent et me choquent. C'est par probité que je vous ai dit ma visite à Trouville. Ne m'en punissez pas en ayant mal à l'estomac.
Pourquoi ne nous donne-t-on pas le dernier protocole qui a dû être signé à Vienne après votre dernière réponse ? On affirme cependant que l’Autriche est parfai tement d'accord avec nous sur les quatre conditions énoncées dans la dépêche de Drouyn de Lhuys, et même qu’en vous les communiquant elle vous a dit que, si vous n'y consentiez pas on demanderait probablement davantage plus tard. C'est du reste pure curiosité de ma part. Quels que soient les protocoles, je suis convaincu que l’Autriche veut, par dessus tout, le rétablissement de la paix, que toutes ses démarches, toute son intimité avec nous ont pour but essentiel de lui donner plus de moyens d’y arriver, et que tout en tirant parti, contre vous et pour elle même, de la situation actuelle, elle ne poussera jamais contre vous, la botte à fond, à moins que vous ne l'y forciez absolument par je ne sais quelles nouvelles fautes que je ne prévois pas. Je crois que sous leurs apparences de dissidence, le Roi de Prusse et l'Empereur d’Autriche se concertent toujours dans ce sens. Ils seront charmés l’un et l'autre de vous voir diminués ; ils n’ont nulle envie de vous voir radicalement battus, et de se brouiller avec vous en y contribuant. On dit que le général de Caedel, envoyé par le Roi de Prusse pour assister aux manoeuvres du camp de Boulogne, a mission de faire à l'Empereur Napoléon toutes les protestations et toutes les caresses imaginables.
Onze heures
Le Courrier ne m’apporte rien, et je vous dis Adieu, Adieu. G. leurs apparences de dissidence, le Roi de Prusse et l'Empereur d’Autriche se concertent toujours dans ce sens. Ils seront charmés l’un et l'autre de vous voir diminués ; ils n’ont nulle envie de vous voir radicalement.
119. Schlangenbad, Lundi 21 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pas de lettre encore, je suis dans la dernière inquiétude. Ah quelle fatale idée que cette course à Trouville. Je suspens mes bains. Je ne suis plus bonne à rien qu’à mourir d’inquiétude Que vous est-il arrivé ? Mon Dieu. Adieu.
118. Schlangenbad, Dimanche 20 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pas de lettre hier vous m'en aviez prévenue, mais pas de lettre aujourd’hui, pourquoi ? Dînez-vous encore à Trouville. et faut-il pour cela que je jeune ? Je m'afflige et je m’inquiète.
Je n’avais pas besoin de cela de plus. Je ne sais absolument rien. Le télégraphe dit que Bomarsund est pris, aussi que 2000 prisonniers en sus. Je pense que de ce côté-là est tout ce qu'on fera cette année. Il faut attendre maintenant Sébastapol. Le Prince Woronsow n’est pas intéressant. du tout, il ne veut pas entendre parler d’affaires. Je le taquine mais cela le rend malade, il faut y renoncer. Sa femme est une bonne personne pas jolie, mais bon air.
Nicolas Pahlen est allé voir Bacourt à Heidelberg, je suis très à court de conversation. Un Prince & Princesse Solens, braves gens qui ont envie d’avoir de l’esprit, et qui ont des boutons sur le visage. Cerini est parfaitement bête. C'est sûr, et c’est même curieux. Ah Marion ! Adieu, je ne vous écris aujourd’hui que pour me plaindre. Aurai-je une lettre demain matin ?
117. Schlangenbad, Vendredi 18 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Il ne faut pas qu'on vienne me parler de la guerre ou la paix aujourd’hui. Je ne pense qu'à Trouville à la visite que vous y avez fait. Je m'étais levée bien portante, je reçois votre lettre, j’ai pris une crampe à l’estomac et on me défend le bain pour aujourd’hui. Vous voyez que je suis incorrigible, me voilà démoralisée pour bien des jours. Je vous prie d'avoir pitié de moi.
Votre lettre du reste est superbe elle ira plus loin. La vérité elle est si rare !
Greville m'écrit une lettre sensée pour me dire qu'en Angleterre on est fou. Je le vois bien. Mon projet de congrès est un peu précoce. Il faut d’abord avoir été battu ou bien qu'il soit démontré qu'on ne peut pas nous battre. Je vous ai dit en attendant que la Prusse cesse de faire ménage comme avec la conférence. Je n’aurai donc pas de lettre de vous demain. L'un des bénéfices de votre malencontreux dîner. Vous serez donc resté coucher à Trouville ! N’y retournez pas au moins, je vous en prie. Je ne pense qu’à cela tout le jour. Je ne ferme ma lettre que le soir. La Princesse Charles de Prusse est partie ce matin, elle a encore passé une heure chez moi avant de monter en voiture. Ah mon dieu. Que j’aurais à vous faire rire si j’étais en train de rire. Woronsow est décidé à ne pas parler de la guerre ou de la paix, je trouve bien le moyen de le faire manquer à cette résolution. Nicolas Pahlen m’amuse il m’enrage. Car il y a un sujet sur lequel nous sommes en désaccord complet. Et comme je ne veux pas une brouille avec lui, j'évite.
Montebello me promet toujours de venir et moi je ne crois pas du tout. Je ne sais si je placerai un adieu dans cette lettre. Je sais seulement que je me sens malade.
138. Val Richer, Mardi 15 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je vous ai à peine dit un mot hier du discours de la Reine d’Angleterre. Outre les paroles sévères pour vous il est très significatif : " Réprimer efficacement l’esprit ambitieux et agressif de la Russie. Assurer la tranquillité à venir de l'Europe. " Et au même moment, la publication au Moniteur de la dépêche de Drouyn de Lhuys à Bourqueney, et Lord John y renvoyant M. Hume. C'est la guerre tant que vous n'accepterez pas la paix à ces conditions là. La question n’avait pas encore été ainsi posée dans toute sa grandeur ni avec tant de précision et de clarté. Et maintenant, il est très naturel que les gouvernements alliés la posent ainsi, car c'est ainsi qu’elle se pose dans l’esprit de leurs peuples et de toute l'Europe. Tout le monde croit ce qu’on vous demande nécessaire pour assurer la tranquillité à venir de l'Europe, et personne n'est disposé à se contenter à moins. Effectivement personne en Angleterre, où l'opinion publique s'échauffe au lieu de se refroidir. En France le public ne serait pas si exigeant ; il est sans goût pour la guerre et sans parti pris sur les conditions de la paix mais l'Empereur Napoléon est bien décidé à ne pas se séparer de l'Angleterre, et le public Français l'en approuve, et le suivra dans cette voie aussi loin qu’il voudra aller. Si vous faites entrer dans les chances de votre jeu la désunion possible de la France et de l'Angleterre, vous y serez trompés comme vous l’avez déjà été. Le gouvernement du Roi Louis Philippe avait pour politique la paix et l'Alliance Anglaise ; celle de l'Empereur Napoléon, c’est l'alliance Anglaise et la paix ou la guerre, selon le temps et le besoin. Si vous ne prenez pas cela comme un fait certain et la base de vos opérations diplomatiques, Dieu sait jusqu’où vous pourrez être conduits, c’est-à-dire poussés.
Car à ce fait là, s'en ajoute, en ce moment un autre aussi grave ; l'Allemagne reprend son indépendance. Depuis 1815 vous dominiez l'Allemagne ; la politique Allemande était la vôtre. Cela n'est plus ; il y aura, il y a déjà une politique Allemande qui sera avec vous ou contre vous selon les intérêts Allemands, et les intérêts d’ordre Européen. Quant à présent, l'alliance Anglo-franco Autrichienne, qui vous avait tant déplu en 1815, est en train de se refaire et déjà à peu près refaite. Je ne sais quel espoir vous pouvez avoir de l’entraver encore ou de la dissoudre ; mais vous y avez si peu réussi depuis un an que vous ne pouvez guère compter sur un meilleur succès.
Vous aviez à votre arc, pour la question d'Orient (je ne pense qu'à celle-là) deux cordes excellentes, votre prépondérance en Allemagne, et la perspective de votre pas cela comme un fait certain et entente possible avec l’Angleterre pour le partage de l'Empire Ottoman. Vous les avez perdues toutes les deux. L’Angleterre, sur cette question s'est mise contre vous avec la France, et l'Allemagne vous a échappé. Il ne sert de rien ou plutôt il n’y a rien de plus nuisible que de ne pas voir les faits comme ils sont. C'est ainsi qu’on se perd. L'Empereur Napoléon 1er s'est perdu pour n'avoir pas voulu voir que toute l’Europe se coalisait contre lui, et qu’il ne pouvait ni lui résister, ni la diviser.
Ce n'est pas le Protectorat Autrichien que propose Drouyn de Lhuys pour les principautés Danubiennes, c’est le Protectorat Européen.
Vous ne pouvez pas contester la libre navigation des Bouches du Danube. Sur la nature et les limites du Protectorat religieux à exercer en Turquie en faveur des Chrétiens, il y a à discuter et on peut s'entendre. Je ne vois pas pourquoi vous n'accepteriez pas le Protectorat, en commun, Chrétien et Européen. Vous y perdriez certainement quelque chose, en réalité et beaucoup en apparence ; je comprends que vous préfériez le Protectorat spécial, Russe et Grec. Mais vous n'en êtes pas à choisir tout ce que vous préférez ; et, dans le Protectorat en commun il vous restera toujours la grosse part, car les chrétiens grecs sont les protégés les plus nombreux et vous êtes le Protecteur grec, et le plus voisin. Il y là aussi des faits qui sont à votre profit, et que personne ne peut changer.
Reste la limitation de votre puissance dans la mer Noire. Ceci est, pour vous, le point douloureux et, pour l'Europe, le point difficile. Je ne sais pas qu’elle solution on peut trouver. Mais on peut la chercher en Congrès.
Si on prétend résoudre toutes les questions en principe du moins avant de les discuter en congrès, il n’y aura ni congrès, ni paix. Il suffit que sur quelques unes, il y ait des bases sous entendues, et que sur les autres la discussion soit admise.
Quel monologue ! Je me suis figuré que nous causions. Je ne vous écrirai pas demain. Je vais passer la journée à Trouville ; un dîner qu’il n’y a pas eu moyen de refuser. Adieu. Adieu. G.
Pauvre Lord Jocelyn ! il me semble que c’était un bon ménage.
Onze heures
Voilà votre 113. Je suis charmé qu’il vous arrive tant de société à Schlangenbad.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Diplomatie, France (1814-1830, Restauration), France (1830-1848, Monarchie de Juillet), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Louis-Philippe 1er (1773-1850), Napoléon 1 (1769-1821 ; empereur des Français), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Allemagne), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (France), Politique (Grèce), Politique (Russie), Relation François-Dorothée (Diplomatie), Salon
116. Schlangenbad, Jeudi 17 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je trouve comme vous le discours de Lord Clarendon très bien, statesman like. Vous me l'avez fait lire car je l’avais overlooked. Je ne sais pas de nouvelles de la seule chose qui m'intéresse. Je crois que nous allons rester comme cela sans résultats, autres, que l’occupation d’Aland ; peut être de la Crimée. Woronsow pense que c'est possible si nous n'y avons pas de forces suffisantes, et il ignore cela tout à fait. Mais je suppose que cela s’accomplisse je douterai encore de la paix et plus que jamais. Il me parait évident que l’Autriche ne nous fera pas la guerre. (Les derniers mots de Lord John l’indiquent ce me semble) et ne la faisant pas, elle n'a rien de mieux à faire que de travailler à la paix. Mais l’obstination russe, comment s’arranger avec elle ?
J’ai eu une lettre de Fould. Il partait pour Barrit. Il me dit que l'impératrice se trouve très bien des bains. de mer.
4 heures
Je viens de recevoir une lettre de très bonne source. On nous croit décidés à arriver à la paix notre retraite du Principautés le prouve. La Prusse n’entrera pas dans les nouveaux engagements que vont contracter les très autres grandes puissances. La guerre sera de votre côté poursuivie avec vigueur des négociations pourront être entamées en Novembre, on doute que ce puisse être avant.
Les révolutionnaires se remuent partout. On m’expulse de Bruxelles. On y tramait des complots contre l’Empereur. Une lettre d'un espartériste Maderado dit : le seul résultat de la Révolution sera la disparition des Bourbons. Adieu. Adieu.
137. Val Richer, Lundi 14 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai lu la dépêche du Comte Nesselrode au Prince Gortschakoff avec un sentiment pénible. Si embarrassée et si vide ! Embarrassée, comme d’un homme qui voudrait bien conserver sa position et qui pourtant ne parle plus très haut, n'ayant plus dans sa force la même confiance ; vide et vague, comme d’un homme qui ne veut pas ou ne peut pas aller droit au but et ouvrir telle ment les portes de la paix. Votre Empereur a l’air de sentir qu’il n’a pas eu de succès et qu’il a affaire à plus fort que lui ; et en même temps, il ne peut encore prendre sur lui de se conduire d'après ce sentiment. Plus beaucoup de fierté et encore beaucoup d'obstination. Vous voyez que pour moi, je parle sans détours.
Je suis bien aise que de l'autre côté on ait indiqué avec précision sur quelles bases on serait disposé à traiter. La dépêche de M. Drouyn de Lhuys est d'accord avec le langage des Ministres Anglais. Il y a là des conditions bien difficiles ; mais enfin on les connaît ; on s’y accoutumera peu à peu.
De tout cela, et quoiqu’il arrive à présent, la guerre continuée ou la paix, il restera une situation complètement changée, une autre Europe, un autre avenir. J’ai beau mettre mon esprit, en liberté ; je ne mesure pas encore tout ce qu’il y a de nouveau dans les conséquences de ceci.
Le Grand duc Constantin l'a échappé belle. On dit que la mort du Prince Galitzini a fait beaucoup de peine dans la famille Impériale. Etait-ce un jeune homme ? Qu'était- il au Prince Galitzini de votre salon, le mari de la rose du Bengale ?
Le discours de Lord Clauricard lui fait peu d’honneur. Ce n'est pas un discours anglais. Opposition de journaliste mécontent par suite de mécomptes, non d’un adversaire politique. J’ai trouvé, la réponse de Lord Clarendon très bonne, plus développée, plus nourrie de faits plus précise qu’il ne lui arrive ordinairement. C'est vraiment de la politique.
Pauvre Reine Christine être jugée et rendre l'argent ! Il y a des excès de scandale que notre temps ne supporte pas. Elle a beaucoup d’esprit mais trop de mépris. Les Cortés finiront par lui permettre de sortir d’Espagne. J’ai peine à croire à l'abdication de la Reine Isabelle. Si elle en venait là laissant sa fille enfant sur le trône avec Espartero pour régent, comme elle a été laissée elle-même par sa mère, il y a dix huit ans ce serait un singulier triomphe de la Monarchie.
Midi
Voilà le discours de la Reine d’Angleterre, bien vert à votre égard, et bien tendre pour la Turquie. Adieu, Adieu. G.
115. Schlangenbad, Mardi 15 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hélène m’a quittée ce matin. c‘est un grand chagrin. Elle va à Ostende, il est très probable que j’irai l’y trouver quand je quitterai ceci. Je n’y pense pas encore. Dans tous les cas j’ai encore 10 bains à prendre.
Les Woronsow sont arrivés. Le prince est bien vieilli. Il parle beaucoup d’Asie. Cela ne m’amuse pas. Il dit que la pour batterie les Turcs partout. J’accepte mais j’aimerais mieux l’Europe. Il croit qu’on peut prendre Sébastopol du côté de la terre, mais il faudrait y employer beaucoup de monde. Il ne sait pas bien combien nous avons de troupes en Crimée. Nicolas Pahlen vient d’arriver aussi. Celui-là me plait, car je puis tout lui dire, nous pensons de même. Constantin m’écrit toujours des lettres enthousiastes, triomphantes. Comprenez-vous ? – C’est trop fort. On relève beaucoup chez nous la différence de conduite des Français avec les Anglais. Vous faites la guerre courtoise. Les Anglais comme des [ ?]. Tout le monde chez nous veut une guerre des 10 ans. Vous ne nous ruinerez pas, et on croit que vous serez envoyé bien plutôt que nous. Voilà ma lettre de Peterhof.
L’idée de limiter nos forces dans la mer noire parait Woronsow absolument inacceptable. Jamais nous n’y consentirons. Toute ma journée a été prise par les partants et les arrivants. Je vous dis adieu, bien tard, au moment de la poste.
Mots-clés : France (1852-1870, Second Empire)
114. Schlangenbad, Dimanche 13 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Dites au Journal des Débats que pour 6 francs il peut acheter l'Almanach du Gotha. Il y aurait trouvé que le roi de Saxe n’avait pas d’enfants. Le frère a pris les rênes du gouvernement un savant, professeur, très exalté et catholique ce qui ne plait pas en Saxe où l'on est très protes tant. En politique je crois qu'il sera autrichien.
Je viens de lire Nesselrode. et Drouin de Lhuys dans le Moniteur. Je trouve vos conditions acceptables. Le parlement Anglais, n’en serait pas content. Mais il n’y sera plus pour les critiques. Dites-moi ce que vous pensez de ces conditions.
On croit que l’Autriche va se présenter comme médiateur armé. Moi je prêche un congrès, mais d’où partirait l’initiative. Je ne cesse de penser à toute cette d... d’affaire. Personne avec qui en causer c'est affreux.
Je vois la Princesse Charles tous les jours chez elle ou chez moi. Je ne forme pas mon esprit à ce commerce. Mais elle est très bonne personne. Elle part à la fin de la semaine. Hélène après-demain. La société sera renouvelée. Morny veut toujours venir passer quelques jours avec moi. Quel drame curieux cette Espagne. Que va devenir la Reine Christine ? Vous aviez commencé par traiter bien légèrement ce soulèvement voyez ce que cela est devenu ? Moi je prends tout au tragique. Et moi-même surtout. Adieu. Adieu.
136. Val Richer, Samedi 12 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Que de raisonnements et de questions à faire sur ces dix lignes du Moniteur ! En même temps que vous évacuez complètement les Principautés, l’Autriche se déclare d'accord avec la France et l'Angleterre sur les autres garanties à exiger de vous pour le rétablissement durable de la paix générale, et elle s’engage à ne traiter avec vous que si elle obtient de vous ces garanties. S'est-on effectivement mis d'accord sur ce qu’on vous demandera ? Est-on bien décidé, partout, à s'en contenter si vous y consentez ? L’Autriche a-t-elle de bonnes raisons de croire que vous y consentirez ? Si elle en a, c’est très bien. Mais, si vous ne consentez pas, la voilà liée jusqu'au bout avec la France et l’Angleterre. Par conséquent obligée de vous faire la guerre, comme la France et l'Angleterre, pour vous forcer à consentir. N’y a-t-il, dans tout cela, de votre part, qu’un artifice militaire et diplomatique ? Vous évacuez les Principautés. L’Autriche les occupe pour la Porte. La France et l'Angleterre n’y peuvent plus entrer. Voilà toutes vos forces disponibles ; vous pouvez les concentrer en Bessarabie, en Crimée, en Finlande, sur les seuls points où les forces Anglo-françaises puissent désormais, vous attaquer. C'est un affreux humbug que vos 8 à 900 000 hommes. Vous avez grand peine à armer et à entretenir 2 à 300 000 hommes effectifs. L’Autriche, en occupant les Principautés vous dispense d'en avoir davantage. Il faut rabâcher encore et dire que tout est encore bien obscur et bien incertain. Pourtant il y a un peu de nouveau, et plutôt bon que mauvais.
J’ai eu hier des nouvelles d’Angleterre, par un homme très intelligent, qui y vit habituellement et qui en arrive. Toujours même ardeur ; même parti pris de ne pas en finir sans de vrais résultats. Beaucoup d'humeur contre l’inaction des forces de terre et de mer. Les querelles de Napier avec quelques uns de ses capitaines font grand bruit. Très bonne récolte ; prospérité toujours croissante. Ici aussi, la récolte est bonne ; nous n'aurons nul besoin des grains d'Odessa.
Pauvre Roi de Saxe. Je ne me souviens d'aucun autre exemple d’un Roi mort d’un coup de pied de cheval. Il était sensé et aimé ; deux conditions devenues rares.
Onze heures
Je ne me souviens pas d'avoir jamais été deux jours sans vous écrire. C'est quelque bévue de la poste. Je vais lire les notes russes et françaises que publie le Moniteur. Elles ne mènent guère à la paix, ce me semble. Il est vrai qu'elles sont vieilles. Adieu, Adieu. G.
135. Val Richer, Vendredi 11 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je parle comme si j'étais sûr que les journaux disent vrai ; vous voilà donc hors de la Moldavie comme de la Valachie, et rentrés chez vous après un an de campagne. Comment l'orgueil du maître et l’enthousiasme des serviteurs s'accommodent-ils de ce résultat ? Il est vrai qu’il n’y a point de limites à l'aveuglement de l'orgueil. Ce spectacle est plus fait pour les moralistes que pour les politiques.
Votre Empereur a fait, au parti conservateur en Europe, dans la politique extérieure, le même mal que lui a fait, en 1846 sir Robert Peel dans le gouvernement intérieur ; il l'a désorganisé, et abattu en le divisant et en l'abreuvant de mécomptes. Je crois peu au triomphe Européen de la politique révolutionnaire, mais beaucoup à la décadence de la politique conservatrice. Le mal n'est pas puissant, mais le bien est très malade. Le monde sera longtemps ballotté entre le bien et le mal sans périr et sans se relever.
Les Broglie ont passé hier la journée ici. Le Duc revenait de Paris, uniquement préoccupé (Paris) du choléra qui est pourtant en déclin. Comme je vous le disais, on remarque que l'Empereur est parti, et qu’il ne revient pas pour la fête du 15. La Place Louis XV, les Champs Élysées, le Pont, les entours du Corps législatif sont dans un sens dessus dessous extraordinaire à cause de cette fête. On s'amuse assez de ces préparatifs et aussi de ceux de l'Exposition industrielle de l’année prochaine qui sera très belle, dit-on, quoique le Palais soit trop petit.
Voilà Montalembert hors de cause. Les journaux ont eu la permission d’annoncer le fait, sans aucun détail, ni réflexion. Après ce succès, je ne pense pas qu’il donne sa démission du Corps législatif. Il peut y rentrer en souriant.
Les pauvres Ste Aulaire sont menacés d’un grand chagrin. Leur fille aînée, Mad. de Langsdorff est très dangereusement. malade ; un dépérissement rapide dont on ne connaît pas la cause. Elle est à Etiolles avec son mari et ses enfants. Sa mère la soigne avec désespoir.
Quelque russe que soit la Princesse Koutschoubey parlez-lui de moi, je vous prie. Je m'intéresse à son chagrin. Je suis sûr que moi Français, je causerais avec elle plus doucement que vous. Vous savez que je vous trouve une très mauvaise sœur grise, parfaitement impropre à panser les blessures.
Midi.
La nouvelle est officielle. Vous évacuez les Principautés. Mais la paix n’est pas faite. Si on cesse de se battre, et si on commence à négocier, elle se fera. Adieu, Adieu. G.
113. Schlangenbad, Vendredi 11 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je ne suis pas de votre avis sur la lettre de votre Empereur à propos de la marche des troupes. Je trouve qu'il a très bien fait de lui donner de la publicité. L’adrection est juste et méritée, il est fort bon qu'on la connaisse. Cela peut incommoder quelques généraux, cela plaira au soldat et au public. Voilà le roi de Saxe mort d'un accident bien rare. C’est un événement. Il était dans la politique prussienne tout à fait & avec les trois autres rois fort bien disposé pour la Russie. On ne pas qui lui succédera. Son frère n’est pas propre à gouverner, un savant qui sait tout excepté le métier de roi, distrait, étrange. Il est probable qu'il abdiquera en faveur de son fils le Prince Albert qui a épousé une wasa. Ce prince Albert est tout-à-fait autrichien, et voilà ce qui ferait l’événement. On vient de donner au Prince Gortchakoff, le diplomate, le St Alexandre. Il n'y a que quatre semaines, pas même qu'il est à Vienne. Il faut donc qu'il ait fait quelque chose de considérable. ce doit être du bon, je voudrais bien le connaitre.
Lady Pembroke attend son frère le 15, toute sa famille arrive, les clan William, les Duccessione. Les Deverey, les Bruce. Tout cela reste ici au moins trois semaines. Nicolas Pahlen va venir, son frère est déjà ici, une vieille connaissance à moi, que je n’avais pas vu depuis l’année 18. Pas aussi agréable que Nicolas mais très bien. Tout cela fera du monde. Lady Pembroke est dans le désespoir de la guerre, elle en veut beaucoup à son fils de rester dans le ministère. Adieu. Adieu.
112. Schlangenbad, Jeudi 10 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai eu votre lettre du 6. J'en ai eu d’autres aussi. Vos propositions nous seront transmises par Vienne. C’est les points que je crois vous avoir indiquer. Cela implique le protectorat autrichien dans les provinces du Danube ?
Egalité de force dans la mer noire, renonciation de notre part à tout droit de protection civile ou religieuse dans l’Empire ottoman. En un mot on nous dépouille de toute influence morale en même temps que de tout moyen matériel de peser sur la Turquie, (ne répétez pas ce que je vous dis.) Je pense que cela ne peut pas être accueilli par nous ; cependant c'est beaucoup déjà d’avoir conduit les affaires de telle sorte qu'on puisse très naturellement élever ces conditions. Ah mon dieu que nous avons fait de fautes.
J'ai eu des nouvelles de Morny par mon médecin à Ems. Il a été malade et il reste découragé et inquiet. Je l'exhorte à venir ici. Ces bains sont très calmants, les autres l’irritent. Plombières est impraticable à cause du choléra. Il ne veut pas retourner à Paris par cette même raison aussi et il est vraiment en pauvre état.
Moi aussi je suis mécontente. Aujourd’hui j’ai dû suspendre les bains. Et puis je m'ennuie, je m'ennuie beaucoup. Véritable maladie pire que toutes les autres. Montebello promet toujours de venir, mais il ne vient pas. Le temps est variable et mauvais, je n’ai pas l'humeur aimable. Je vous dis adieu pour me remettre en bonne humeur. Lady Pembroke vient d’arriver cela annonce sans doute son frère le prince Woronsow.
134. Val Richer, Mercredi 9 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon facteur est arrivé ce matin plutôt que de coutume et il était pressé de repartir. Je n’ai pas eu le temps de vous écrire. Ceci ne partira que demain. Mais je viens causer un moment avec vous à la fin de la matinée et après d'ennuyeuses visites. Quel abus des mots ? Causer ? Je ne sens jamais plus la séparation qu’au moment où je vous écris. Je ne crois pas à un armistice. Je ne crois pas à une mésintelligence, sérieuse entre la Prusse et l’Autriche.
Je ne crois à rien de ce qui supposerait, de la part des acteurs une conduite prévoyante indépendante, fortement préméditée et suivie. Ils sont et ils seront tous dominés et entrainés par des événements qu’ils n’ont ni faits, ni voulus. Je ne compte pour sortir de cette impasse, que sur l'extrême difficulté et cherté des efforts qu’il faudra faire pour y rester, et sur la presque impossibilité d’arriver à des résultats qui soient une solution. La guerre finira de guerre lasse, sans vraie victoire pour personne. Ses auteurs ne méritent pas mieux que cela.
Certainement l'Empereur Napoléon y a gagné, et il y gagnera encore s’il continue à ne faire ni plus, ni moins. Il a fait preuve de sagesse, car il n’a cédé à aucune tentation d'ambition ni de révolution. L’Angleterre y gagnera aussi ; elle a fait preuve de puissance ; elle a protégé efficacement l'Empire Turc contre vous, après l'avoir protégé efficacement contre nous en 1840. Un Empire protégé deux fois en quinze ans est bien près d'être un territoire sujet. L’Autriche, si elle garde jusqu'au bout la position qu’elle a en ce monent y gagnera aussi beaucoup ; elle aura fait preuve d'habilité ? Jusqu'ici, ce sont là, je crains, les seuls gagnants.
Jeudi matin 10.
J’ai devant moi, un brouillard qui me présage une belle journée. Les brouillards du matin, sans pluie, ont ici ce mérite. Je leur en saurai aujourd’hui, un gré particulier Les Broglie viennent, de Trouville, passer ici, la journée. Il vaut mieux pouvoir se promener en causant. Il n’y a pas grand monde à Trouville. Le Prince Murat y fait la pluie et le beau temps. Très grand train et train populaire. L’Espagne a bien mauvais air et Espartero bien de la peine à établir son autorité. Je persiste pourtant à croire qu’il l'emportera sur les juntes. Il aura toute l’armée pour lui et c’est l’armée en Espagne qui fait et réprime tour à tour les révolutions. Gréville a raison ; si Palmerston était aux affaires étrangères, il s'en mêlerait et dans un mauvais sens. Il vaut mieux qu’il passe son temps à faire faire, pour Mistriss Hume, le portrait de M. Hume.
Onze heures
Vous évacuez donc la Moldavie comme la Valachie et vous rentrez chez vous. Ainsi soit-il ? Adieu, Adieu. G.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Conversation, Correspondance, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (Espagne), Politique (France), Politique (Russie), Politique (Turquie)
133. Val Richer, Mardi 8 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne vous ai pas écrit hier. J'étais las de rabâcher par écrit et impatienté de ne pouvoir causer. Savez-vous combien de temps vous resterez à Schlangenbad ? Je suppose que non. Vous y referez-vous un salon, comme à Ems ? Je suppose que oui. Vous ne m’avez pas nommé les acteurs de votre second salon d’Ems. Je n'en connais que Morny.
On me dit que Biarritz ne réussit pas à l'Impératrice. Elle a suspendu ses bains. Elle est préoccupée de sa santé, et aussi de celle de l'Empereur. On s'étonne un peu à Paris qu’ils en soient partis au moment de la recrudescence du Choléra. On compare le Roi de Sardaigne allant à Gênes exprès pour visiter les hôpitaux cholériques. Comparaison faite sans amertume, sans mauvais vouloir, comme un fait qu’on remarque, et on passe.
La recrudescence est en effet assez vive ; samedi dernier 106 morts constatées à Paris, Vendredi 113. C'est peu en comparaison des chiffres des grandes crises ; pourtant c’est sérieux. Duchâtel m’écrit que le déclin paraît commencer. Ce sont les grandes chaleurs, et les orages qui ont multiplié les cas. Le frais est revenu. Duchâtel reste à Paris jusqu'au 12, à cause des prix de son fils ; après quoi il va s'établir dans la Gironde jusqu’au mois de décembre. J’ai aussi des nouvelles de Montebello qui ne va pas en Champagne parce que le Choléra y est plus fort qu'a Paris. Il viendra passer les vacances de ses enfants à St Adresse, près du Havre, et il me dit que de là il viendra passer deux ou trois jours avec moi. Je voudrais vous l'envoyer, mais je n'y compte pas.
La lettre de l'Empereur au Ministre de la guerre, à propos des marches des troupes vous aura un peu surprise. Il a très bien fait de l'écrire, mais moins bien de la publier. L'Empereur son oncle lui aurait dit qu’on ne lave pas son linge sale en public, surtout quand c’est la tête de ses propres généraux qui est le linge sale. Il y a eu certainement de grandes étourderies des Chefs ; la plus criante, dit-on, est celle d’un colonel à Vincennes qui, par un jour des plus ardentes chaleurs, a fait faire à ses soldats, au pas de course, le voyage de Vincennes à Paris. Il en est tombé beaucoup sur la route, et on assure, ce que j’ai peine à croire, que 37 sont morts à l'hôpital. Certainement cela méritait une vive admonition impériale et ministérielle, mais sans recherche de popularité, aux dépens des chefs.
Les nouvelles de Madrid sont un peu meilleures. M. Drouyn de Lhuys s'attendait à ce qui est arrivé, et avait donné à M. Turgot des instructions en conséquence. On dit que M. Turgot les a bien suivies et n’a point fait de faute. On est content de lui et de soi. Au fond, on est fâché et inquiet de ce qui se passe là. Il y aura à Madrid une presse et une tribune fort mal contenues. L'Empereur est moins inquiet que ses ministres ; il les rassure en disant : " Nous donnons quelquefois la peste aux autres ; nous ne la prenons pas."
Midi.
Voilà votre N°129. Long et curieux. Nous nous envoyons les mêmes bons mots. Adieu. Adieu. G.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Conversation, Correspondance, Diplomatie, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Ministère de la Guerre (France), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Espagne), Politique (France), Réseau social et politique, Salon, Santé
111. Schlangenbad, Mardi 8 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous adressais des éloges l’autre jour, aujourd’hui ce seront des plaintes. Quand je reste deux jours sans lettre, je me sens bien triste. J’ai des nouvelles un peu de partout. Le roi Léopold ira faire sa visite à votre Empereur probablement vers le 2 septembre à Boulogne. Le Prince Albert y viendra après. Je suis charmée de la première visite. L’esprit réfléchi et sage du roi plaira à l'Emp. Napoléon. On me dit qu'on a de lui (l'Emp.) une peur mortelle en Angleterre, on le comble. de flatteries, on le trouve bien puissant.
Le prince Woronzow est attendu ici, s’il ne vient pas trop tard. Je l’attendrai. Un ami intime de l’année 1801 ! Grand ami de mon frère.
Les Anglais saccagent les églises de la mer blanche. Ils s’attaquent à des moines et des pèlerins. On est exaspéré contre eux chez nous. L’entrée en campagne des Autrichiens traine un peu. Cependant il n’est douteux qu’ils n’acceptent la Valachie et que cela entraine les hostilités. La Prusse tâche toujours de se tirer en dehors. Combien longtemps le pourra-t-elle ? Le prince Charles ne dit pas. Tout le reste de l’Allemagne est avec elle. J’ai beaucoup causé avec ce Prince, le voilà reparti. Ce matin encore il m’a fait une longue visite. Il est au courant de tout, et très intime avec sa sœur, l’Impératrice. Il m’exhorte à lui prêcher la paix ; ah mon Dieu il y a longtemps que je prêche dans le désert. Mais ce n’est plus chez nous qu’il est besoin de le faire.
C’est l’Angleterre, la France, et si vous vouliez bien, l’Angleterre voudrait aussi. Je reconnais que votre Empereur avait raison de me dire qu’il avait mené. Il a mené, il mène et il pourrait mener longtemps. Il devrait bien mener à un congrès. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Amis et relations, Conditions matérielles de la correspondance, Diplomatie (France-Angleterre), Femme (diplomatie), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Belgique), Politique (France), Politique (Russie), Réseau social et politique, Tristesse
132. Val Richer, Dimanche 6 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Il n’y a pas à s'étonner que nous rabachions, nous simples spectateurs, quand les acteurs eux-mêmes rabâchent. Les journaux ne sont pleins que de votre retraite. Vous évacuez Bucarest et la Valachie ; vous vous repliez sur le Sereth. Vous avez déjà fait cela. Pourquoi le recommencez-vous ? Pourquoi l'avez-vous fait la première fois ? On peut, même à ses dépens, prendre plaisir à assister à un grand spectacle ; mais suivre, jour par jour, des scènes inintelligibles, où l'on ne peut démêler aucun plan et où ne se rencontre même presque aucune action, c’est très ennuyeux. Si nous ne nous écrivions pas tous les jours, je laisserais là mes journaux sans les ouvrir, en priant quelqu'un de m'avertir au moment où le drame reprendrait vraiment, un peu d’intérêt et de clarté.
J'en trouve un peu plus en Espagne depuis deux jours ; je comprends un peu mieux. évidemment, l’anarchie a éclaté si violemment à Madrid, à Barcelone à Valence, partout que la peur prend à tous ceux qui ont quelque chose à perdre à l'anarchie. Espartero en entrant à Madrid comme Manuel de la Concha en revenant à Barcelonne, ne sont occupés que de rallier les troupes, de rassurer les honnêtes gens, de réprimer les perturbateurs. Vous allez voir les auteurs de l'insurrection pratiquer immédiatement la politique de résistance. Cela sauvera, quant à présent, le trône de la Reine Isabelle. Il me paraît que son dernier gouvernement, le Cabinet renversé si violemment, le comte de san Luis et ses collègues dont je ne me rappelle pas les noms étaient vraiment d’une incapacité, d’une immoralité, d’une légèreté et d’une fatuité incomparable ; des doublures de roués et de parvenus. C'est leur détestable gouvernement, plus qu'aucun complot ou aucun projet d'Opposition, qui a fait l’insurrection et son succès. Il y avait bien toutes sortes de coteries, d’intrigues, de rêves et par dessus tout le vent révolutionnaire qui est dans l’air et qui jette bas la porte dés qu’on la lui entrouvre ; mais ce n’est pas là, ce qui a décidé l’événement. On a tout simplement voulu se débarrasser de gens qui gouvernaient trop mal, et on va essayer de gouverner un peu moins mal et un peu plus honnêtement. Voilà l'impression qui me reste de tout ce qui m’arrive. Nous verrons bientôt si elle est fondée.
Avez-vous connu le baron de Vitrolles qui vient de mourir à 80 ans ? C'était un homme d’esprit, courageux, fidèle à sa cause et à ses idées, mais bien brouillon et préférant toujours les détours au grand chemin. C'est avec lui que j’ai eu en 1815, ma première discussion politique, à l'occasion d’un pamphlet qu’il avait publié sur le rôle du Ministère dans le gouvernement représentatif. Je présume qu’il est mort du choléra, outre ses 80 ans. Je ne puis regretter que vous ne soyez pas, dans ce moment à Paris. Le Choléra y est bien plus fort qu’on ne le dit, et qu’il n'est permis aux journaux de le dire. Mad. Gabriel Delessert, en a été à la mort ces jours derniers ; on la croyait perdue. Son beau frère Français m'écrit qu'elle est hors de danger.
Midi
Je n’ai pas de lettre. Je m'en prends à Schlangenbad. Adieu, adieu.
131. Val Richer, Vendredi 4 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
L'immobilité militaire et diplomatique est complète pour le moment. Nous apprendrons peut-être un de ces jours la prise des Îles d'Aland, et une bataille sur le Danube. Je ne sais si, de ce dernier côté, St Arnaud se prépare à se battre, comme vous le dites ; mais vous me paraissez décidés à l'éviter. Tous les journaux d’hier annonçaient votre retraite de Guere Gewo sur Bucharest, et même au-delà. A la vérité que signifient les journaux depuis qu'ils ne parlent plus à tort et à travers ?
Nous en saurons encore bien moins quand la session du Parlement sera close. Il me revient qu’elle se prolongera quelques jours de plus qu’on ne croyait. Le fils aîné de Sir John Boileau, qui est private secretary de Lord John, devait venir le 20 passer ici huit ou dix jours ; mais sa soeur écrit à ma fille que Lord John ne quittera Londres que le 28. Le Cabinet, et Lord Palmerston comme les autres, subit impunément une foule de petits échecs. Il durera autant que la guerre. C'est la guerre qui fait la sécurité de Lord Aberdeen. Bizarre situation. Tout est bizarre du reste dans cette affaire. Certainement l’Angleterre déploie et étend beaucoup sa puissance. Ne vous figurez pas que cela fasse quelque chose ici. Personne n’y pense. La faute de votre Empereur, depuis un an, est de croire que les gouvernements se conduiront pas des considérations anciennes et secondaires ; il n’a pas prévu que des idées simples, uniques et nouvelles décideraient de tout ; pour la France, l’intérêt de l'alliance Anglaise ; pour l'Angleterre l’intérêt de l'abaissement Russe. Tout a disparu et disparaîtra devant ces deux desseins.
Le mouvement Espagnol s'est fait à Séville comme ailleurs et le nom du Duc et de la Duchesse de Montpensier n’est pas prononcé dans les journaux. On parle beaucoup du Salon de Mad. de Montijo à Madrid et de son intimité avec les généraux O'Donnell Dulce et autres. Le décret de l'Empereur d’Autriche sur l'établissement des États et des comités de Province est bien conçu et bien rédigé. Quelles en seront l'importance et l'efficacité politiques, et jusqu'à quel point donnera-t-il satisfaction aux intérêts nouveaux, je ne le sais pas ; mais c’est certainement l'œuvre d’un gouvernement sérieux, et qui sait ce qu’il fait. C'est sans doute M. Bach qui en est l'auteur.
Midi
Ceci vous trouvera donc réellement à Schlangenbad. Je suis charmé que vous y ayez Ellice. Adieu, adieu. G.
110. Schlangenbad, Dimanche 6 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre exactitude à m'écrire me charme. Que ferais-je sans vos lettres ! J’y trouve toujours l’explication de ce qui se passe, l'appréciation du présent et de cet avenir nouveau que nous méconnaissons trop comme vous avez bien raison de le dire. Le prince Charles de Prusse est arrivé hier il est venu chez moi de suite. Il est très russe mais très sensé. Il déplore bien des fautes, la plus grande, celle de la reconnaissance incomplète. Il fait beaucoup l’éloge de votre maître et reconnaît la grande situation qu'il a acquis en Europe. Cette vérité est établie partout. Ellice & mon fils sont partis hier ensemble, grand vide pour moi. Hélène vient le soir dans la journée nous ne nous voyons pas, elle est dans une autre maison. Elle est si Cosaquee que les entretiens intimes en sont devenus peu faciles.
Le prince Charles & quelque idée d’un armistice, si cela pouvait être !
J’ai été interrompue par notre ministre à Francfort qui est venu de là me faire visite. Il m’a dit des choses assez nouvelles. L'Autriche & la Prusse assez mal ensemble, la Prusse fort appuyée par les royaumes allemands. Jamais la Prusse ne souffrira que l’Autriche acquiert des avantages en Orient, l'embouchure du Danube p. 2. L’occupation de principautés. L’Allemagne en général ne veut pas de l'accroissement pour la puissance autrichienne.
Kisseleff est toujours à Wiesbaden. Brunnow toujours à Darmstadt. Meyendorff a décidément fait des bêtises à Vienne, gouverné par ses nerfs. Adieu. Adieu & Adieu.
109 Schlangenbad, Vendredi 4 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Beaucoup de lettres de tous côtés. Constantin. On se croise les bras à Pétersbourg. Toutes nos mesures sont prises. On attend & même on rit. C’est le public, par le maître Meyendorff comblé, nouveau embre du Conseil de l’Empire, grand maître de la cour, rang de 1ère classe. On veut prouver par là qu’il n’y a pas disgrâce au contraire l’Emp. l’appelle. toujours son ami. Il reste dans la diplomatie. La garde impériale est partie pour la Pologne.
Lady Palmerston, charmée que son mari n’ait pas la guerre. On dira toujours si Pam. était là comme tout irait mieux. Lord Aberdeen bon homme, fausse position et obligé de pousser à la guerre parce que tout le monde est fou sur ce point.
C. Greville. à l'heure qu'il est la Crimée est envahie. Nous n'y avons que 35 m hommes. On a envoyé 70 m en débarquement, on attaque Sébastopol du côté de la mer en même temps que par terre, il faudra bien la prendre & cela doit être fait. Dans ce moment pas d'espoir de rien faire du côté de la Baltique. L’Empereur a pensé être pris en mer, [?] l’a fait échapper. Quelle capture ! Clarendon très inquiet de l’Espagne. Croyant Espartero pas capable de dominer le moment ou de le régler. Cela tourne à la République. Si Palmerston avait les affaires il s’en serait mêlé de façon ou d’autre. Maintenant on ne s'en mêlera pas et on a la confiance que la France ne le fera pas non plus, sous Palmerston on se serait querellé avec elle sur ce point
Morny. St Arnaud annonce des choses importantes prochaines mais pas sur le Danube. l’Autriche va marcher. La Prusse convoyée, conduite très embrouillée. Espartero soutient la Reine Isabelle. On ne se préoccupe pas de l’Espagne. L'Emp. dit : nous donnons la peste mais nous ne la prenons jamais. C'est très vrai. Le choléra serait très fort à Gallipoli.
Molé, très sensé et applaudissant fort à la conduite de votre Maître. L’Italie menace. On dit que vous allez envoyer encore des troupes et ce sera bien fait. Je crois que voilà tout. Paul part demain pour Bruxelles. Il trouve ceci trop pittoresque. Hélène est trop russe il m’est difficile de me mettre d’accord avec elle dans ses antipathies pour le reste. Ellice part demain aussi. Le Prince Charles de Prusse vient ici pour quelques jours. Je me baigne, je me soigne, & j’ai peine à trouver du temps pour mes correspondances. J’ai besoin d’écrire cependant pour recevoir des lettres. Adieu. Adieu.
130 Val Richer, Jeudi 3 août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Combien y avait-il d’année que vous n'aviez vu votre grande Duchesse Marie de Weimar. Au moins vingt ans, ce me semble, car elle ne devait pas être à Pétersbourg quand vous en êtes partie. C'est dommage qu’elle soit si sourde. Vous auriez pris plaisir à causer avec elle. Cette visite a dû vous toucher, en même temps que vous fatiguer. La Princesse de Prusse habite donc toujours Coblentz.
Je ne doute pas que la Prusse ne finisse par suivre l’Autriche. Le poids de l'opinion nationale et de l’opinion Européenne, c’est trop pour le Roi de Prusse. Je plains votre Impératrice. Quelles immenses conséquences d’une série de petites fautes ! Car au premier moment, comme les actes n'étaient pas grands, les fautes semblaient petites, même aux yeux de ceux qui les jugeaient des fautes. Et les événements ne font que commencer.
Il ne paraît pas que l'île de Gothland soit pour rien dans le départ de nos troupes pour la Baltique. Tout indique que ce sont les îles d'Aland qu’elles vont occuper, et qu'elles y passeront l’hiver. Je ne comprends pas. Mais il y a bien d'autres choses que je ne comprends pas.
Je vous ai dit ce qui m'était revenu sur l’Espagne. Je n’y pense plus. La Reine Isabelle fera tout ce que voudra Espartero. La Reine Christine restera tant qu’on voudra à la Malmaison. Quel rôle que celui de la Royauté dans toutes ces secousses ! Quelle humiliation ! Je ne crois pas la monarchie ébranlée, pour le moment, en Espagne ; mais l'avenir ? Et quel avenir entre la République décriée et la Monarchie avilie ?
Voici une nouvelle qui ne vous touchera guère, mais qui a pour la France une importance réelle. On a depuis longtemps à Rome le désir de condamner solennellement Bossuet et les quatre fameuses propositions, ou Libertés de l'Eglise Gallicane, dont il fut en 1682, le défenseur. On a cru le moment favorable pour faire prendre français par le Clergé lui-même, l’initiative de ce triomphe ultramontain. Un concile s'est tenu naguère à La Rochelle, sous la Présidence du Cardinal Donnet. archevêque de Bordeaux. On a provoqué là une délibération dans le sens que Rome désirait. Mais au dernier moment, la peur a pris au Concile, au Cardinal, et ils n’ont rédigé qu’une délibération très vague, et que Rome juge très insuffisante. Cela cause, dans le monde ecclésiastique, et politico ecclésiastique, une assez vive agitation. En tout, ce monde là est aussi médiocre que l'autre.
Midi
Vous voilà donc de nouveau en retraite. Je comprends encore moins la Stratégie que la politique. Adieu, adieu. G.
108 Schlangenbad, Mercredi 2 août 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je suis arrivée ici hier. Olliff m’a accompagnée. Il ne s’est arrêté ici qu'une demi-heure Il est reparti pour Paris. Je n’ai eu ni le temps ni le besoin de le charger d'une lettre. La poste nous sert aussi bien. J’ai trouvé ici votre 128 Toutes vos observations sont justes. Nous pensons de même sur tout ce qui se passe. Impuissante opinion, ce serait charmant de se parler quand il n’y aurait que cela sans le plaisir de se trouver ensemble.
Ellice le Bear était ici quelques heures avant moi, je le garde jusqu'à samedi. Hélène vient ici aujourd’hui pour 10 jours. Hier la journée a seulement été superbe. Aujourd’hui des torrents de pluie. Je suis bien logée, je commence les bains aujourd’hui.
Ce que vous me dites des lettres produites par l'amiral Berkeley me rappelle que le roi Léopold a dit à propos du projet de prendre Cronstadt. " Mes chers Anglais vont se casser le nez." On dit que l’effet de cette retraite de la flotte après s’être promenée huit jours devant la forteresse, a produit beaucoup de sensation à Pétersbourg de l'orgueil, de la moquerie, & un grand enthousiasme dans le public.
Il est certain que tout cela a l'air ridicule. Et ce mot se retrouve dans la conversation des Anglais que je rencontre. Ellice ne voit pas comment nous pourrons vous atteindre & il est convaincu que les vrais coups n’auront lieu qu’entre les Autrichiens et nous. Il me dit que l’intimité politique est complète entre Lord John & Palmerston. Sir George Grey en est, et à eux trois ils veulent la poursuite de la guerre au prix de tous les sacrifices. Il y a bien longtemps que je n'ai eu des nouvelles de Constantin. Il est toujours auprès de l’Empereur. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Conversation, Correspondance, Diplomatie, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (Russie), Relation François-Dorothée (Politique), Réseau social et politique, Santé (Dorothée)
130 Val Richer, Mardi 1er août 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
On me dit que Narvaez s'est décidément rapproché d’Espartero, et qu’il reviendra à Paris comme ambassadeur du nouveau cabinet. Les généraux qui ont conduit l’insurrection font un grand effort pour réunir, au nom de la monarchie constitutionnelle, les progressistes et les modérés. Le spectacle de l'anarchie dans les rues et les élans communistes qui se sont manifestés dans le bas peuple, à Madrid et à Barcelone, pourraient bien amener ce résultat. De Londres, un agent a été envoyé à Espartero pour l’engager à ne pas se montrer trop difficile avec la Reine et à prendre possession du gouvernement. On lui promet un appui qui ne sera, je pense, point contrarié de Paris. Là aussi, on est inquiet du mouvement démagogique en Espagne, et on désire qu’il soit, le plutôt possible, arrêté et combattu. On ne songe plus à avoir envie soit d'un coup d'Etat quasi absolutiste, soit d’un échec à la maison de Bourbon. Les événements de Madrid ont produit, dans les sociétés secrètes et les ouvriers de Paris, une fermentation dont le danger fait taire toute autre idée. On a expressément interdit aux journaux de publier aucune des proclamations, félicitations et autres pièces révolutionnaires Espagnoles. On combat la contagion par le silence.
On a aussi conseillé le silence aux Débats pour les articles de St Marc Girardin sur l'avenir de la race grecque en Orient. Très poliment et pour St Marc et pour les Débats, mais au nom de l'alliance actuelle et active entre la France et la Turquie. Il paraît que ces articles, qui charmaient à Athènes, ont déplu à Constantinople, et que la Porte a témoigné le désir qu’ils ne continuassent pas.
Vous savez que Walewski va se promener six semaines en Suisse et à Florence. Il l’a désiré et on s'est empressé d'y consentir. On a un peu d'humeur contre lui. Il avait promis la présence de la Reine d’Angleterre à l’embarquement des troupes à Calais. Il s’était trop avancé. C’est une autre présence qu’on recherche maintenant, celle du Prince Albert au camp de Boulogne. On a plus de chances d'y réussir. La même invitation a été adressée au Roi Léopold et il paraît qu’il l’a acceptée. Son neveu fera probablement comme lui. Mais ce n’est pas Walewski qui est chargé de la négociation ; c’est le Prince Antoine Lucien Bonaparte, le même qui vient de voyager en Italie. On le dit spirituel et aimable.
Savez-vous si, comme on me le mande, Rogier est enfin nommé Ministre à Francfort et le Prince de Chimay ambassadeur à Paris ? Je vois que le Prince de Leiningen a pris, avec un officier anglais, le commandement de la flotte Turque sur le Danube. C'est le même, je suppose qui était au service de l’Autriche et qui réussit si bien dans la mission Autrichienne pour le Monténégro. Cela, et le général Hess se concertant avec Omer Pacha, le maréchal St Arnaud et Lord Raglan, c’est presque un commencement d'hostilité.
Onze heures
Je n’ai rien de vous ni dans les journaux. Je vous suppose partie pour Schlangenbad. Adieu Adieu. G.
Mots-clés : Diplomatie, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (Espagne), Politique (France), Politique (Grèce), Politique (Turquie), Réseau social et politique, Révolution, Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne)
