La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


Interroger ensemble l’engagement révolutionnaire et la pratique scientifique du géomètre

Le géomètre Gaspard Monge est connu pour sa participation à la fondation de l’École polytechnique, institution pédagogique et scientifique orientée vers le domaine public et pour l’élaboration d’un enseignement adéquat à la formation de l’ingénieur comme à la formation élémentaire, la Géométrie descriptive.

Monge bénéficie aussi d’une réception historique qui souligne une contradiction entre le Jacobin révolutionnaire et le comte de Péluse bénéficiaire des faveurs impériales.Et sont alors mis en lumière son action au cours de la Révolution française, son enthousiasme pour Bonaparte et sa fidélité à Napoléon.

J’ai dû interroger la nature de l’action publique de Monge, en déterminer les caractéristiques et en tracer l’histoire lors de mon étude et de mon édition de sa correspondance essentiellement familiale mais aussi institutionnelle et scientifique au cours de la deuxième partie de la Révolution française de 1795 à 1799.

À cette période, Monge est professeur et fondateur de domaines et d’institutions scientifiques mais il est aussi au service de la République française en tant que commissaire des sciences et des arts. Ce corpus essentiellement familial est écrit à une période durant laquelle les biographes situent les activités de Monge hors du domaine scientifique tant le politique semble mobiliser l’esprit et le corps de chacun. On pouvait alors croire que pour saisir l’action publique de Monge au cours de la Révolution une étude historique de sa formation et de sa pratique scientifique n’était pas nécessaire et que suffirait celle des conditions sociales, politiques et culturelles de la même période. Mais c’est là que l’histoire sait vous rappeler à l’ordre.

La perspective biographique, qui ne ferait pas de la Révolution une période à part, permet de manifester des liens entre des éléments saillants

Monge est examinateur de la Marine depuis 1784. Il en devient le ministre en 1792.

Acteur de la victoire et promoteur de la nouvelle chimie de Lavoisier dans les années 1780. En 1793, il donne une dimension inédite à ses résultats et à ses principes en organisant avec Vandermonde et Berthollet, la production d’armes et de poudre pour défendre la patrie en danger.

En 1794, il est l’un des fondateurs de l’École polytechnique, dernière création institutionnelle de la Convention. Il y enseigne la Géométrie descriptive et l’Analyse appliquée à la géométrie des surfaces en resserrant les liens entre la Géométrie, l’Algèbre et l’Analyse, et en organisant les résultats de sa recherche initiée en 1765 dans la section technique de l’École du génie de Mézières. Il achève l’exposé de ses résultats quarante ans plus tard en 1805 lors de la publication de l’Application de l’Algèbre à la Géométrie des Surfaces du premier et second degré à l usage de l’École polytechnique.

En 1795, quinze ans après son élection en tant qu’adjoint géomètre en remplacement de Vandermonde à l’Académie royale des sciences et deux ans après la dissolution de cette dernière, il est membre de l’Institut national, nouvelle institution scientifique dont le règlement a été établi par les anciens académiciens qui réfléchissaient depuis 1769 à une réforme.

Ensuite, après 1796 et sa mission en Italie en tant que membre de la commission des sciences et des arts, on croit voir le géomètre s’effacer devant le patriote dans les travaux biographiques.

De Launay, polytechnicien et président de l’Académie des sciences en 1931, développe l’idée d’une « nouvelle orientation dans la trajectoire individuelle du savant ».[1] Aubry, historien, effectue une autre coupure, il prend le parti d’exclure systématiquement de son étude les sources relatives à son œuvre scientifique et contraint René Taton à se restreindre à la dimension scientifique sans le laisser enquêter sur la dimension institutionnelle de l’action du géomètre.[2]

Selon De Launay et Aubry, son action est directement déterminée par les conditions politiques, culturelles et institutionnelles de la Révolution, et plus précisément par celles du Directoire, et sa rencontre avec le jeune général victorieux de la campagne d’Italie.[3]

En outre lorsque les biographes tentent le recensement chronologique de ses activités et de ses réalisations, ils soulignent la diversité des préoccupations scientifiques (Mathématiques, Mécanique, Physique, Chimie et Arts techniques) et celle des engagements publics (pédagogique, institutionnel, républicain et impérial). Jérôme Laurentin dans l’introduction de sa thèse indique « qu’il est frappant que peu de biographes sachent aborder sans rupture l’homme et le savant ».[4]

Au contraire, ses anciens élèves, spécialement Dupin, et l’historien Taton soulignent l’unité interne de son œuvre mathématique, de son œuvre scientifique et pédagogique et invitent à déterminer celle de son action publique en interrogeant les rapports entre les différents domaines d’action du savant : le domaine scientifique, pédagogique et le service public.

Il faut alors enquêter sur la nature de son action publique et sur les caractéristiques de sa pratique scientifique durant la deuxième partie de la Révolution française afin de préciser les enjeux scientifiques de l’engagement public du géomètre.


Notes

[1] DE LAUNAY L. (1933), Un grand Français, Monge fondateur de l'École polytechnique, Paris, P. Roger. p. 139.

[2] Voir la  présentation du corpus , BRET, P. (2007), p. 41 et AUBRY P.-V. (1954), Monge le savant ami de Napoléon Bonaparte : 1746-1818. Paris: Gauthier-Villars. p. IX.

[3] Patrice Bret souligne que Louis de Launay est trop hostile à la Révolution pour donner toute la mesure du citoyen Monge.  BRET, P. (2007), p. 40.

[4] LAURENTIN J. (2000a), « Fidélités et reconstructions. L’exemple de l’École géométrique française de Gaspard Monge (1771-1816) », thèse sous la direction de J. DHOMBRES, E.H.E.S.S., t. 1, p. 21.

 


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