La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


L’idée de progrès : coordination de la pratique scientifique et de l’action publique

Interactions et/ou décalage

J’aimerais défendre l’idée d’un décalage entre le temps de la science et le temps social, politique et institutionnel. Il permet d’aborder la correspondance de Monge de 1795 à 1799 en réinterrogeant les éléments historiques qui y sont le plus souvent lus : son anticléricalisme et la nature  politique de ses préoccupations, en inscrivant les réalisations révolutionnaires du géomètre dans le champ de l’histoire des sciences.

Ce qui conduit à chercher les éléments qui pouvaient montrer que  Monge restait géomètre et que son action révolutionnaire correspondait à sa pratique scientifique acquise et mise en œuvre bien avant la révolution et ses créations institutionnelles, c’est l’idée qu’il défend dans ses lettres pour expliquer à sa femme, ses filles, ses gendres son engagement en tant que géomètre dans le domaine public sur la scène révolutionnaire. Cette idée est celle du progrès, c’est elle qui permet, qui détermine même la coordination entre pratique scientifique et action publique.

Une connaissance responsable : progrès et action publique

Taton dans son étude de l’œuvre scientifique de Monge [1] comme Granger dans son étude de la mathématique sociale de Condorcet [2] soulignent le lien qui existe entre l’action des mathématiciens dans l’espace public et l’idée de progrès développée et diffusée dans les cercles scientifiques et intellectuels en France à la fin du XVIIIe siècle. C’est d’ailleurs cette même idée que Condorcet développe en 1793, peu avant sa mort, dans son discours de justification adressé à ses proches.

Comme j’ignore si je survivrai à la crise actuelle, je crois devoir à ma femme, à ma fille, à mes amis (…), une exposition simple de mes principes et de ma conduite pendant la révolution. [] Persuadé depuis longtemps que l’espèce humaine est indéfiniment perfectible, et que ce perfectionnement, suite nécessaire du perfectionnement des connaissances et des sociétés (connexion) ne peut être arrêté que par des révolutions physiques dans le globe, je regardais le soin de hâter ces progrès comme une des plus douces occupations, comme un des premiers devoirs de l’homme qui a fortifié sa raison par l’étude et la méditation. [] Ce sont principalement ces vérités que j’ai cherchées à répandre par un assez grand nombre d’ouvrages. [3]

Condorcet exprime nettement la conscience d’une responsabilité de l’homme de science en coordonnant le perfectionnement de l’esprit, le progrès des sciences et des arts avec le bonheur de l’espèce humaine. C’est parce qu’il est savant qu’il doit s’engager dans le domaine public.

La correspondance de 1771 à 1793 entre Monge et Condorcet permet de manifester les traits caractéristiques de la pratique scientifique déterminés par l’idée de progrès défendue et précisée au cours du XVIIIe siècle et mise en œuvre par ces mathématiciens au travers de leur action publique.

Dès le début 1776, après le renvoi de Turgot avec qui s’envolent tous les projets réformateurs du jeune mathématicien, Condorcet exprime sa déception en soulignant le caractère vain et gratuit d’une activité scientifique qui ne satisferait qu’une dimension personnelle.

“La géométrie me fait oublier les sciences économiques. Dans les sciences exactes on voit la force de l’esprit humain et la marche sûre qui l’a conduit au petit nombre de vérités que nous connaissons ; dans les autres sciences, on ne voit que des sottises à combattre et des malheurs à réparer. Il est triste de ne plus travailler que pour son plaisir, ou tout au plus pour la gloriole, lorsqu’on a eu pendant quelque temps l’espérance de travailler pour le bien des hommes.” [4]

L' action publique : une stratégie scientifique déterminée par des rapports entre arts et sciences, entre questions pratiques et questionnements scientifiques

En septembre 1776, alors que Condorcet retourne à  la géométrie, Monge et Condorcet s’écrivent à propos de la publication du mémoire sur les déblais et remblais de Monge, qui montre la fécondité théorique des problèmes pratiques et l’application réciproque de la géométrie à l’analyse. Le magistral compte rendu de ce Mémoire de Monge par Condorcet, publié en 1781, constitue la forme définitive de la position de Condorcet (GRANGER (1954), p. 20)

“Ainsi l’on voit dans les sciences des théories brillantes mais longtemps inutiles devenir tout à coup le fondement des applications les plus importantes, et tantôt des applications très simples en apparence faire naître l’idée de théories abstraites dont on n’avait pas encore senti le besoin, diriger vers ces théories les travaux des géomètres et devenir l’occasion de nouveaux progrès”.[5]

Condorcet se concentre sur la réforme de la pratique scientifique et prépare un volume des mémoires avec les travaux des mathématiciens qui illustrent la pratique scientifique qu’il veut instituer. Condorcet défend une nouvelle pratique mathématique qui permettrait un renouveau épistémologique en resserrant les liens entre domaines manthématiques, entre théorie et technique, entre arts et sciences. Condorcet demande donc à Monge, son mémoire pour le publier dans les Mémoires de l’Académie de 1781

Monge lui écrit à ce sujet de Mézières le 16 septembre 1776 

"Des besognes extraordinaires dans mon emploi, un peu de maladie et quelques autres accidents m’ont empêché de rédiger le mémoire sur les déblais que vous avez la bonté de me demander, je ne prévois même pas que je puisse m’y remettre avant mon voyage de Paris, mais j’y travaillerai cet hiver, et j’aurai l’honneur de vous le remettre, je vous prierai simplement de vouloir bien ne pas oublier celui que j’ai fait sur les surfaces développables : j’en fais quelques cas." [6]

 


Notes

[1] TATON R. (1951), L’œuvre scientifique de Gaspard Monge, Paris, P.U.F..

[2] GRANGER G.-G. (1956), La mathématique sociale du marquis de Condorcet. Paris, P.U.F.

[3] CONDORCET [1793], « Fragments de justification », Œuvres complètes, T. 1. A. Condorcet O’Connor et F. Arago (eds.),  pp. 574-576.

[4] [1776] Lettre de Condorcet aux Suard, CXX in Correspondance inédite de Condorcet et Madame Suard 1771-1791, Badinter E. (éd.), Paris, Fayard, 1988. p. 176.

[5] CONDORCET "Sur les déblais et remblais", Mémoires de l’Académie des Sciences, Paris, 1781. P.34-48

[6] Dossier Monge Archives de l'Académie des Sciences(Paris)


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