La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


Le corpus Taton 1795-1799 : l'engagement public et révolutionnaire

Les bornes chronologiques du corpus ont été déterminées par R. Taton.[1] Ces lettres sont finalement écrites non seulement au cours de l’action de Monge au service de la République sous les ordres du Directoire et du ministre des relations extérieures, mais aussi dans le cadre de son appartenance à deux institutions scientifiques : l’École polytechnique et l’Institut national. Deux cent quatre documents rédigés de juillet 1795 à décembre 1799 sont réunis.[2] Plus de la moitié des deux cent deux lettres sont adressées à des membres de la famille et essentiellement à sa femme (80%). La majeure partie de la correspondance est constituée des lettres écrites lors de ses missions hors de France en tant que commissaire de la République en Italie et en tant que savant attaché à la campagne d’Égypte. Le corpus est ainsi constitué à la fois d’une correspondance de voyage adressée à sa famille, à Paris et en province et d’une correspondance institutionnelle. La nature familiale et institutionnelle du corpus est en partie liée à l’histoire des archives Monge. Elles sont composées de la volumineuse correspondance active et passive de Monge et de celle échangée entre les membres de la famille.[3]

Les archives sont partagées naturellement entre d’une part les descendants d’Émilie, fille aînée de Monge (1778-1867) mariée à Nicolas-Joseph Marey (1760-1818) (fonds Marey-Monge et de Blic), et de l’autre les descendants de la fille cadette Louise Monge (1779-1874). Le petit–fils de cette dernière, Eugène Eschassériaux (1823-1906), député bonapartiste au début de la IIIe République, ne se contente pas de préserver les pièces détenues par la famille ; en les réunissant, les ordonnant et les reliant, il complète le fonds en faisant l’acquisition et en transcrivant d’autres documents au sein des cinq volumes manuscrits qu’il intitule « Notes chronologiques pour servir à l’histoire de la vie de Gaspard Monge ». Patrice Bret souligne « l’œuvre d’historiographe » qu’il a accompli « en réunissant un nombre impressionnant de documents » et indique que « si l’ouvrage resta inédit, les historiens du XXe siècle y ont abondamment puisé ».[4]

Lorsque René Taton pour les besoins de sa thèse soutenue en 1951 prend connaissance des archives familiales, il est frappé par le nombre de documents non scientifiques qui y sont réunis. Et s’il les exclut de son étude de l’œuvre scientifique de Monge [5], il pointe dès l’introduction la difficulté qu’ils posent aux historiens dans la perspective d’une édition des œuvres complètes du géomètre.[6] Éditer la correspondance de Monge de 1795 à 1799 conduit à enquêter sur la nature de son action publique et sur les caractéristiques de sa pratique scientifique durant la deuxième partie de la Révolution française.

Dans les années 1990, Taton rassemble dans ce corpus les lettres de Monge du fonds de Chaubry (désormais fonds Monge de l’École polytechnique), du fonds Marey-Monge (copie microfilmée disponible aux archives de l’École polytechnique), des archives de l’École polytechnique, des Archives Nationales (AN F17), des copies de lettres conservés à la bibliothèque de l’Institut de France (Ms 2192) [7] et des archives du ministère des affaires étrangères et du service historique de la défense. Le corpus bien sûr n’est pas complet. [8] Le nombre de lettres écrites au cours de l’expédition d’Égypte est très réduit : dix-huit lettres de mai 1798 à décembre 1799.  Depuis 2002, les archives familiales Eschassériaux sont conservées aux archives de l’École polytechnique après son acquisition par l’AX. Pour la majorité, les lettres appartiennent au fonds ; lorsque cela n’est pas le cas, la source est indiquée en note dans la liste des lettres. Enfin, le corpus est aussi constitué d’une certaine manière par des lettres dont on ne dispose pas du manuscrit autographe mais dont on apprend l’existence par des mentions dans d’autres lettres, dans les ouvrages biographiques de de Launay et d’Aubry ou comme pour une lettre de Monge de janvier 1797 aux membres de l’Institut sur les expériences de Volta dont on retrouve la trace dans les procès-verbaux de l’Académie (n°47).

Organisation du corpus 1795-1799

Les lettres sont classées chronologiquement en cinq grandes périodes.

I. Les débuts de l’École polytechnique, fin de la Convention et premiers mois du Directoire
Thermidor  an III - pluviôse an IV [juillet 1795 - janvier 1796­]
5 lettres

II. Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts
Prairial an IV - vendémiaire an VI [ mai 1796 - octobre 1797]
135 lettres

III. Bref intermède à la direction de l'École Polytechnique
Brumaire - pluviôse an VI  [novembre 1797 - février 1798­]
6 lettres

IV. Seconde mission en Italie : Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte
Pluviôse – prairial an VI [février-mai 1798]
40 lettres

V. L'expédition d'Égypte et le retour en France
Prairial an VI – nivôse an VIII [mai 1798 - décembre 1799­]
18 lettres


Notes

[1] Luigi Pepe et Sandro Cardinali optent pour un corpus défini par le lieu de production. Ils traduisent et publient les lettres écrites d’Italie de 1796 à 1798 ((1993), Dall’Italia (1796-1798), Palermo, Sellerio.) Il utilise essentiellement les copies conservées à la Bibliothèque municipale de Saintes (Ms. 78), copies déposées par l’épouse d’Eugène Eschassériaux. Pepe et Cardinali utilisent aussi les transcriptions d’Eschassériaux des lettres autographes conservées au Ministère des affaires étrangères et aux Archives nationales. Ces transcriptrions sont rassemblées dans sa Vie de Monge manuscrite. Enfin, ils utilisent comme l’a fait René Taton les copies de la Bibliothèque de l’Institut. (Voir infra) Cette édition italienne doit aussi être associée à la recherche menée par Luigi Pepe, très utile pour apporter un éclairage sur la dimension scientifique de l’action de Monge en Italie, notamment par le biais de ses études d’histoire des institutions scientifiques et pédagogiques italiennes et de l’action des savants italiens dans le domaine de l’instruction publique. Au cours de ma maîtrise, j’ai constitué un corpus composé des lettres de Monge à sa femme mais aussi de celles qu’elle lui a écrit lors de la première mission en Italie. Ce corpus posait un problème d’organisation issu des conditions militaires et diplomatiques de l’acheminement du courrier : l’ordre d’expédition des lettres ne correspond pas à l’ordre de réception. « Édition de la correspondance croisée Gaspard Monge - Catherine Huart durant la première campagne d'Italie (juin 1796-octobre 1797) », sous la direction d'André Guyaux.

[2] Pour deux d’entre eux, il ne s’agit pas de lettres. En février 1797, afin de rendre compte de sa mission auprès de la République de Saint-Marin, Monge envoie à Bonaparte son  discours prononcé aux capitaines régents. Il est inséré dans le corpus au n°56 et la lettre à Bonaparte au n°57.  En mars 1797, Monge envoie d’Italie son « serment de fidélité à la République »  (n°72). Ces deux pièces font partie des vingt-deux pièces ajoutées au corpus initial composé de cent quatre-vingt-deux lettres. Ont aussi été ajoutées une lettre de 1795 à des élèves, conservée à l’École polytechnique et dont la copie et la transcription se trouvent dans le fonds Taton au Caphes (n°1) ; une lettre de 1798 conservée à la bibliothèque municipale de Nantes adressée au Directoire lors de la deuxième mission en Italie (n°162) ; une lettre à Carnot (n°16) qui est associée à une lettre à Prieur écrite le même jour. Les deux ont été publiées en 1796 et c’est de cette façon que j’ai pu retrouver le texte de la lettre à Carnot. Dix-sept autres lettres sont retranscrites à partir des Notes chronologiques pour servir à la vie de Monge d’Échassériaux. Elles sont relatives aux travaux de la commission des sciences et des arts (1796-1797) et font apparaître les principes qui guident l’action des commissaires de la République. Ces lettres dans lesquelles Monge rend compte des activités des commissaires permettent une meilleure compréhension du cours de la mission. Monge étant chargé de la correspondance de la commission, elles sont signées par Monge et ses autres collègues lorsqu’ils se trouvent dans la même ville que lui.

[3] La correspondance de Catherine Huart de 1795 à 1799 représente cinquante-huit lettres, elles sont rassemblées dans la liasse 6 du fonds Monge de l’É. pol. (IX GM. 6. N°1à 58) ; les lettres de Louise Monge à son père dans la liasse 7 (IX GM 7) ; celles de sa fille Émilie et de son gendre Nicolas-Jospeph Marey dans la liasse 8 (IX GM. 8. N°1à 58), enfin celles écrites par sa belle-sœur Anne-Françoise Huart liasse 8 (IX GM. 8. N°9 et 10.). Voir l’inventaire du fonds Monge en annexe.

[4] BRET P. (2007), « Les biographes de Monge », Bulletin de la Sabix [En ligne], 41 | 2007, mis en ligne le 07 août 2009, consulté le 05 janvier 2014. URL : http://sabix.revues.org/108.

[5] Cela correspond sans doute à un choix méthodologique, mais surtout à un partage des sources qui a été effectué par le baron Paul de Chaubry, propriétaire alors du fonds d’archives Eschassériaux. L’exploitation des archives non scientifiques est confiée à l’historien Paul V. Aubry qui prépare à la même époque sa biographie : (1954) Monge, le savant  ami de Napoléon Bonaparte, Paris, Gauthier-Villars. Voir AUBRY P.V. (1954), p. IX et BRET P. (2007).

[6] TATON R. (1951), L’œuvre scientifique de Gaspard Monge, P.U.F., p. 6. Plus tard dans un entretien avec J. Peiffer en 1997, il indique que c’est lors de la préparation de sa thèse qu’il « prend contact avec l’histoire institutionnelle de la science ». PEIFFER J. (1997), « Entretien avec R. Taton », Birkhäuser Verlag, Basel, pp. 65-89, p. 86.

[7] En 1913, Gaston Tortat dépose à la Bibliothèque de l’Institut de France une copie manuscrite de la correspondance de Monge qui avait été transcrite par Eschassériaux et déposée à la Bibliothèque municipale de Saintes par sa femme. (Ms 2191-2194). Voir la description des archives dans la bibliographie générale.

[8] Patrice Bret a signalé encore quatre lettres qui se trouvent à Washington à la bibliothèque de Smithsonian Institution et datées de 1796 à 1817. Dans son article « Gaspard Monge politician », David Eugène Smith offre une description des pièces conservées à la Columbia. Il indique l’existence de quatre-vingt documents inédits relatifs à Monge et à sa famille à la Bibliothèque de l’université de Columbia à New-York. Il indique que la moitié des documents sont rédigés par Monge, le reste est constitué des lettres de sa femme et de son frère Louis ou bien des documents qui concernent l’histoire de la famille. SMITH D.E. (1932), « Gaspard Monge politician », Scripta mathematica, n°1, pp. 107-122. Aubry estime que certains des documents attribués à Gaspard Monge sont en fait signés par son frère Louis Monge. AUBRY P.V. (1954),


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