Guizot épistolier

François Guizot épistolier :
Les correspondances académiques, politiques et diplomatiques d’un acteur du XIXe siècle


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Collection : 1855 (18 mai - 10 novembre) : Espérer la paix (1850-1857 : Une nouvelle posture publique établie, académies et salons)

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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59 Val Richer, Vendredi 27 Juillet 1855

J’aime assez la phrase de Lord Aberdeen sur les Autrichiens, quoique je la trouve encore un peu sévère. Ils auraient pu (et je crois que, pour eux-mêmes, ils auraient mieux fait) avertir en confidence dès le début la France et l'Angleterre que la neutralité militaire était leur politique, qu’ils donneraient tout leur concours diplomatique, mais sans rien promettre au delà et en se réservant toujours le droit d'examiner si on n’exigeait pas trop de la Russie et si ce qu’elle accordait n'était pas assez. L'expérience m'a confirmé dans mon instinct que, pour une grande puissance la politique franche et conséquente était la meilleure. Il se peut que l’Autriche ait laissé espérer plus qu’elle ne voulait tenir. Mais en vérité la France et l'Angleterre ont été faciles à l'espérance, et quand elles se plaignent aujourd’hui d'avoir été trompées, on est en droit de leur dire qu'elles ont voulu l'être. A travers les nécessités de négociation et les complaisances de langage, la politique de l’Autriche a toujours été assez claire pour qu’on ait dû s'attendre au résultat. Ce n’est pas de ses actes et de ses engagements officiels qu’on a droit de se plaindre mais des paroles inconsidérées de quelques uns de ses agents qui, pour la commodité de leur propre situation, ont certainement dit beaucoup plus que ne voulait faire leur gouvernement. Si le grand canal dont on parle le long du Bas Danube, de Rassowa, à Kustendje s'exécute en effet, ce sera un véritable événement pour l'Allemagne, et un affaiblissement de plus pour la Porte qui est en train de faire partout, en Europe comme en Afrique à des compagnies étrangères, des concessions commerciales qui sont bien près d’entamer le principe de la souveraineté, et le fait de l'indépendance.
Y a-t-il quelque chose de sérieux dans les bruits de dissolution du Parlement anglais ? Lord Harry Vane vous le dira. Je ne me fie pas beaucoup au jugement ni aux assertions de Milnes, quoique ce soit un homme d’esprit et vraiment un bon et aimable homme. Je vous prie, s'il est encore à Paris de lui faire mes amitiés. Je garde un fidèle souvenir de ses soins affectueux pour moi et les miens pendant mon dernier séjour à Londres.
Je ne puis croire que le retard de votre semestre ait la moindre signification. C’est impossible, et vous avez déjà vu que d'autres retards, étaient de la négligence et de l'humeur peut-être, mais sans préméditation, ni mauvaise résolution. Il est probable que l'état de guerre rend les remises d’un pays à l'autre un peu plus difficiles, et incertaines.
Onze heures
Je vous renverrai demain votre projet de lettre. Je crois qu’il y a une ou deux phrases à modifier un peu pour qu’il soit encore plus clair que c’est uniquement au changement d'homme d'affaires que vous attribuez le retard. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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60 Val Richer, samedi 28 Juillet 1855

Je vous renvoie votre projet de lettre avec quelques modifications. Je n’ai pas besoin de vous les expliquer. Elles ont toutes pour objet d'attribuer bien évidemment le retard au changement d'homme d'affaires. Je crois aussi qu’il est bon, en disant à votre fils : " Je vous en prie, éclaircissez cela" d’ajouter : "et faites cesser le retard." C'est de la confiance et de l'insistance à la fois.
Le petit article du Times sur l'affaire d’Hango prouve que même en Angleterre votre dernière publication a produit son effet. En tout, je suis frappé de l'Empire qu'exercent de part et d'autre, les idées de civilisation, de justice, de droit, et du soin extrême que tout le monde prend pour se laver du reproche d’y porter atteinte.
Je suppose que MM. de Kielmansegge et de Platen ne seront pas charmés de quitter leurs postes de Londres et de Paris pour aller administrer les finances et les affaires étrangères de Hanovre. Ce ne sera pas une perte pour vous ; il me semble que vous ne voyez plus M. de Platen.
Onze heures
Je vous renvoie la lettre d’Ellice. Je suis bien aise que Milnes vous plaise un peu. J’ai du penchant pour lui. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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61 Val Richer, Dimanche 29 Juillet 1855

Vous devez avoir bientôt Dumon. Il m’a dit qu’il passerait tout le mois d'Août à Paris. Je vous le souhaite. C’est un des plus agréables causeurs que je connaisse. Entendez-vous parler de M. de Persigny. Le très peu de rapports que j’ai en avec lui m'en a laissé une impression favorable, et je lui veux plutôt du bien. D’autant qu’on me dit qu'à Londres, il s'exprime sur mon compte en termes plus que bons. On ajoute qu’on doute de son succès là. Il est très vrai qu’on y regrette les Walewski.
J’ai reçu hier une longue lettre du marquis de Brignole très tendre, pour m'envoyer ses discours, et ceux d’un autre conservateur de ses amis, au Sénat de Turin. sur les questions religieuses. Si vous le voyez, soyez assez bonne pour l'en remercier de ma part. Je veux lire avant de répondre.
On me dit qu’il a été question d’un mariage de Morny avec une fille de la Reine Christine, que Mad. Lehon y avait consenti, et que c’est Morny qui n’a pas voulu. En savez-vous quelque chose ?
Je viens de lire, le détail des obsèques de Lord Raglan. Quelle fortune pour lui d'être mort. Il a échangé l’insulte quotidienne contre le dithyrambe. Du reste cela fait honneur à l’esprit national anglais. Mon journal des Débats, m’a manqué hier. J'en aurai deux ce matin. Quand cela arrive je m’aperçois à quel point les autres journaux sont moins bien informés, et moins bien rédigés.

Onze heures
Merci de votre lettre qui m'intéresse beaucoup. Certainement il faut recommencer à écrire à Aberdeen. Arthur Gordon est un honnête et intelligent garçon, malgré sa shyness. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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62 Val Richer. Lundi 30 Juillet 1855

Mes deux journaux des Débats, d’hier et tous les autres journaux ensemble ne m’ont absolument rien appris. Du reste, tant que nous n'aurons pas, ou la prise de Sébastopol ou la paix, nous trouverons, et avec raison, qu’on ne nous apprend rien. Quand des événements commencent, les petites choses suffisent à la curiosité ; il en faut de grandes quand on est las d'être ému et d'attendre.
Je ne connais pas sir Hamilton Seymour, Pour Lord Cowley, je ne m'étonne pas qu’il ait été mischievous ; il a de la passion sans esprit, et assez d'autorité sans jugement. Je ne crois pas à la retraite de Lord Stratford, pas plus qu'à son renvoi. On n'abandonne pas le théâtre sur lequel on règne. Il faut être aussi malade, et aussi las, et avoir un grand esprit comme Dioclétien, ou Charles Quint, pour abdiquer.
A propos de Charles Quint, avez-vous lu celui de M. Mignet, et sa Marie Stuart et son Antonio Perez ? Cela vous amuserait. C'est de l’histoire bien comprise et bien racontée, quoique avec des allures un peu raides. Si vous ne saviez comment vous procurer ces livres dites-le moi ; je vous les ferais prêter par une des bibliothèques publiques. Mes exemplaires à moi sont, en ce moment, chez mon relieur.
St Sébastien est bien fort. Et puis, qu’on me parle de l'éducation des filles nobles Allemandes. Je n’ai aucun projet de visite à Trouville, à moins que vous n'y veniez. Et comme je crois que vous n’y viendrez pas, je crois que je n’irai pas du tout. Il m’est revenu qu'Oliffe avait été désolé que je vous eusse parlé de fièvres milliaires, ou scarlatines, et qu’il niait le fait. On me l’a positivement affirmé du pays même. Il est vrai qu’on dit à présent qu’il n’y en a plus du tout. Ce qui est certain, c’est qu’il y a beaucoup de monde à Trouville. Mon fils y est allé la semaine dernière voir un de ses amis, et il a trouvé la plage, très pleine. Rossini y est l'objet de toute la curiosité et de tous les soins. L'autre jour, au salon, une Madame (j'oublie son nom) qui joue très bien du piano, s'est mise à jouer des morceaux des premiers opéras de Rossini de sa première jeunesse. Il a fondu, en larmes.
Les Broglie ont eu dans leur voisinage un accident désagréable.
Une grande usine qui leur appartient, dans la forêt, a complétement brulé. Le tonnerre y a mis le feu. On dit que c’est une perte de 200 000 fr. J’espère que le bâtiment était assuré. Pouvez-vous me dire où demeure Brignole ? Il ne me donne pas son adresse et je ne sais où la trouver. 
Onze heures
J’espère que votre malaise de la nuit n'est rien. J’ai plus de confiance dans Oliffe que dans Kolb. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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64 Val Richer Mercredi 1er Août 1855

Je me suis levé à cinq heures et demie. J’ai devant moi le plus beau temps du monde, un ciel bleu, un soleil brillant une verdure épaisse, des fleurs partout. C’est charmant d’autant plus charmant que c’est rare cette année.
Je suis allé hier me promener avec M. Ampère qui est venu passer ici trois ou quatre jours ; il pleuvait quand nous sommes rentrés. J'espère que la pluie ne reviendra pas aujourd’hui. Je me passe du beau temps ; mais j'en jouis bien vivement. Je voudrais bien que vous en jouissiez aussi. Ampère est un très aimable homme qui ne vous amuserait pas du tout. S’intéres sant à tout, excepté à la politique dont il ne s'occupe que par convenance pour n'avoir pas l’air d’un barbare. Exactement le contraire de vous qui ne vous intéressez à rien qu'à la politique. Il a énormément voyagé, observé, lu, retenu, spirituel, animé, naturel, bon enfant. C'est une société insuffisante, mais très agréable. Certainement vous avez lu, ou vous lirez les lettres du Maréchal St Armand. L'article des Débats indique que, même politique à part, elles ont de l'intérêt. 
Thouvenel ajourne décidément les questions qui pourraient mettre  entre lui et lord Stratford, de l'embarras, les Chrétiens, le Canal d'Egypte &. Quel est aujourd'hui l'internonce d'Autriche à Constantinople ? Malgré la neutralité, l'Autriche doit toujours avoir là assez d'influence ; l'occupation des Principautés lui en donne nécessairement. 
Onze heures.
Si cela ne vous fatigue pas, vous devrirez faire aux environs de Paris quelques promenades comme celle d'Enghien. Faute de mieux. Pourquoi ne prendriez-vous pas quelquefois Bulwer avec vous ? Il aime la conversation, la vôtre surtout , et il n'a pas peur de vous. 
Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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65 Val Richer, Jeudi 2 août 1855

Il me revient un scrupule. sur Enghien s’il vous prenait la fantaisie d'aller y passer quelques jours ; j’ai entendu dire que ce n'était pas un endroit très sain et qu’on y prenait quelquefois des acces de fièvre intermittente.
Je ne crois, ni à Redcliffe quittant Constantinople, ni à Cowley quittant Paris. Le gouvernement anglais peut faire de la mauvaise politique ; mais il ne fait pas des enfantillages nuisibles. Redcliffe est puissant à Constantinople ; Cowley, avec un peu plus ou un peu moins de faveur quotidienne, convient à l'Empereur Napoléon. Ils resteront l’un et l'autre où ils sont à moins que Redcliffe fatigué ne veuille lui-même se retirer, ce que je ne présume pas. C'est Bulwer, qui se complait dans ces rêves, ayant envie et de Constantinople et de Paris.
Le succés de l'Emprunt prouve en effet la richesse, la confiance et la passion du jeu. Lequel de ces trois mobiles est le plus efficace. Je n'en décide pas. Je suis frappé de la richesse qui surpasse tout ce que j'en croyais. Elle augmente chaque jour avec une rapidité prodigieuse. La France est le pays où l’on travaille et où l'on économise le plus. Je vois cela autour de moi, dans les petites villes, dans les campagnes. Il n’y a presque personne qui n'ait au bout de l'année, un capital de plus, gros ou petit, qu’il faut placer quelque part. Et pourvu qu'au dedans l’ordre règne, la mauvaise politique n’a sur ce progrès public, qu’une influence lointaine ; ce qui fait qu’on n’y pense guère. La mauvaise politique influt bien plus sur les esprits que sur les bourses, et fait bien plus de bêtes que de pauvres ; mais les bêtes qu’elle fait ne s'en aperçoivent pas.
Vous êtes bien ardents à faire des sorties. Il me paraît impossible que cette situation se prolonge encore beaucoup de mois. On est trop près les uns des autres et trop animé. Est-il vrai que le général Todtleben soit mort ? Les journaux anglais font son oraison funébre ; mais leur éloquence n’a pas l’air de la certitude.
Onze heures Je vois avec plaisir que le soir, Duchâtel vous est presque aussi fidèle que Montebello. Il a raison. Adieu, adieu. G. 

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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66 Val Richer Vendredi 3 Août 1855

Il paraît que le général Todtleben n’est pas mort. Les hommes distingués ont beau être dans les rangs ennemis ; je m'intéresse à eux, et quand je voudrais m'en défendre, il ne serait pas en mon pouvoir de ne pas m’y intéresser. Mais je ne m'en défends pas.
Etes-vous un peu courant des affaires de Hanovre et de Wurtemberg. L'article des Débats d’hier m’a frappé. Non qu’il puisse résulter de tous ces embarras locaux, quels qu’ils soient aucun embarras Européen ; l'Europe a de trop grandes affaires pour faire attention à celles-là ; mais je suis curieux du développement politique de l'Allemagne. Le Roi de Wurtemberg se tirera de tout ; il est habile et tout le monde chez lui, le croit habile. Mais il me semble que le Roi d'Hanovre s’est un peu étourdiment engagé. Est-il vrai que tous vos officiers prisonniers sont échangés contre les nôtres, et qu’on va les renvoyer en Russie ? La guerre se fait très courtoisement entre nous. La courtoisie devrait contribuer à la faire finir plutôt. Vous voyez que j’ai encore moins de nouvelles que vous. Je vous quitte pour faire ma toilette. Je voudrais pourtant bien causer.

Midi
Mon facteur arrive très tard. Je n'ai que le temps de vous dire adieu, et adieu. A demain les réponses. Adieu encore.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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67 Val Richer, Samedi 4 août 1855

Je vous verrai mardi prochain et nous règlerons ensemble le jour de notre visite à Maintenon. Je vais à Paris pour une raison assez triste que je vous dirai, mais qui me vaudra au moins de passer quelques jours avec vous, sans les mettre à votre compte, puisque vous voulez compter. Mauvais sentiment. Je ne pourrai faire à Maintenon qu’une visite, vous y resterez probablement plus que moi ; en sorte qu’il faudra placer cette petite course à la fin de mon séjour à Paris. Il y a un mois que nous n'avons causé.
Je ne connais rien de plus choquant que ce qui se passe dans la Baltique, ces promenades, ces approches, ce vagabondage naval et militaire, sans plan, sans but, sans résultat, si ce n’est de ruiner des villages, de tuer des matelots ou des paysans uniquement pour faire du mal à l'ennemi. C'est là le côté hideux de la guerre, et il n'a peut-être jamais paru aussi isolément, séparé du côté efficace et glorieux. Je ne sais si on dira jamais la vérité sur tout ceci ; mais il y a des hommes pour qui elle ne serait pas agréable à entendre.
J’ai eu hier des visites. Tout le monde s'étonne que le Constitutionnel ait répété l’article de l'Invalide Russe : Prendra-t-on Sébastopol ? On demande ce que cela veut dire. Voilà le Parlement qui va se séparer. S'il se réunissait au mois de Février prochain sans que Sébastopol fût pris, la situation serait étrange.

Onze heures
Répondez-moi encore demain ; mais plus lundi. Je partirai mardi matin et je serai à Paris entre 1 et 2 heures. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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68 Val Richer, Dimanche 5 août 1855

Vous savez que l'ennui d'écrire me prend, et vous aussi quand nous devons nous voir. Je n'écris donc aujourd’hui que par probité, pour que vous ne soyez pas inquiète demain. A cela quelques lignes suffisent. Je n’ai d'ailleurs rien à vous dire.
Je ne vous parlerais que de l'Invalide Russe, et des 90 bateaux à vapeur de rivière qu'au dire des journaux le gouvernement vient d'acheter. Est-ce que Micolajett remplacerait Sébastopol ?
La grossesse de l'Impératrice serait une grande joie aux Tuileries et une vive contrariété pendant le séjour de la Reine d'Angleterre. Les fêtes seront certainement très belles. La Reine et le public s'amuseront. Il ne fait point trop chaud ici. Bien peu de journées se passent sans quelques ondées. Les laboureurs demandent un soleil plus fixe.

Onze heures
Merci de votre longue lettre. J’aime encore mieux les conversations. Nous en aurons mardi. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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69 Val Richer Lundi 6 Août 1855

J’avais bien raison de vous parler de tristes motifs, c’est une lettre que vous aurez demain au lieu de moi. Je suis obligé de retarder ma course à Paris de quelques jours, de quelques jours seulement j’espère. Il faut que j’y aille avec mon fils pour consulter les médecins sur une disposi tion à la surdité qui le tourmente, et me tourmente depuis quelque temps et voilà qu’il a été pris avant hier d’un mal de gorge qui ne sera pas grave, j'espère bien, mais que mon médecin de Lisieux croit devoir traiter avec soin, Guillaume est confiné dans sa chambre, mis au régime, gargarisé. Il n’y a pas à penser à se mettre, en route jusqu'à ce que cette espèce d’angine, soit guérie. Je ne suis plus du tout propre à l’inquiétude sur ceux que j’aime ; elle m'envahit follement. Comment ne pas trembler quand on a longtemps vécu ? Je descends en ce moment de chez mon fils ; il a mieux dormi, sans fièvre ; il en avait eu assez les deux nuits dernières. J'espère tout à fait qu’il sera bientôt débarrassé. Le temps est superbe aujourd’hui ; les maux de gorge doivent de trouver bien de la chaleur. Dieu veuille que la semaine prochaine vaille mieux que celle-ci !
Je suis bien aise que vous ayez Viel Castel pour huit jours. Je ne comprends pas pourquoi, on fait revenir Canrobert. Il l’a peut-être désiré comme caractère, il s'est fait certainement beaucoup d’honneur. J’entends beaucoup parler de vos prisonniers. Le général Bodisco était mon voisin à Evreux. Bizarre résultat de cette guerre le jour où elle finira, nous serons mieux avec nos ennemis qu'avec nos alliés.
Ce serait assez remarquable que Hübner n'allât pas aux grandes fêtes de Paris pour la Reine d'Angleterre. A mon avis, il aurait tort d'être malade ce jour-là. A quoi sert d'avoir de l’esprit si ce n'est à bien porter les situations peu agréables quand on n’a pas pu, ou pas voulu les éviter ?

Onze heures
Votre joie m'attriste. Mais ce n’est qu’un retard. Quand tout va bien dans une famille, il faut trembler. Voilà une lettre de Londres qui me dit que le fils de Sir John Boileau, grièvement blessé le 18, se meurt à Malte. Un enfant de 19 ans ! Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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70 Val Richer, Mardi 7 août 1855

Mauvais jour. Je devais vous voir ce matin ; au lieu de cela, je vous écris et je n'aurai point de lettre de vous. J'espère du reste de plus en plus que le retard ne sera pas long et que la semaine prochaine tiendra ce qu’avait promis celle-ci. Mon fils va mieux. Son médecin m'a dit hier que, dans trois, ou quatre jours, sa gorge serait rentrée dans son état normal. Le temps d’hier était excellent ; ce matin, il pleut. Je suis bien fâché que vous vous plaignez de la chaleur ; moi, je trouve qu’elle me manque et je la regrette.
On annonce de nouveau de grandes opérations contre Sébastopol. Toujours recommencer pour ne jamais finir. J’ai à écrire aujourd’hui à cette pauvre mère, Lady Catherine Boileau, dont le fils était mourant, tout-à-fait mourant, à Malte. Il a été blessé le même jour et de la même manière que le jeune Roger ; jours également de ses blessures, la balle extraite, il meurt de souffrance et d’épuisement. Il a à Londres, un père et deux frères ; je ne comprends pas que pas un des trois ne soit parti sur le champ pour aller l'aider à guérir ou à mourir. De toutes les vanités de ce monde il n’y en a qu’une à laquelle je ne me résigne pas ; c’est celle des affections.

10 heures
Mon facteur vient de bonne heure aujour d’hui précisément parce qu’il ne m’apporte rien. Je trouve singulier que la police autrichienne refuse en Lombardie, les passeports pour la France. Je ne vois rien de plus dans les journaux. Comme de raison, je ne parle à personne de la disposition de mon fils à la surdité. Elle tient évidemment à l'état de sa gorge ; il entend déjà mieux ce matin. Mais il faut absolument que les médecins y regardent à fond et prescrivent quelque chose. Adieu et adieu. G

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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71 Val Richer Mercredi 6 Août 1855

Mon fils va de mieux en mieux ; son médecin doit revenir demain pour examiner où en est sa gorge, et j’espère tout à fait que, dans les premiers jours de la semaine prochaine, je pourrai le conduire à Paris pour faire examiner. à fond, l'état de ses oreilles et ce qu’il y faut faire. Déjà, depuis que sa gorge va mieux, il entend mieux. Il est fort ennuyé et un peu attristé et moi très préoccupé de cette fâcheuse disposition. J’espère tout-à-fait pour lundi ou mardi ; mais je ne veux pas dire plus que j’espère. J’ai été trop contrarié du retard.
Le Times est toujours bien violent contre les amis de la paix. Evidemment le succès du dernier emprunt en France a échauffé les têtes en Angleterre. On se complait dans cette démonstration de puissance facile, et féconde. Chez nous, on s'y complait aussi, mais sans en être plus animé à la guerre ; seulement on la supporte aisément.
Que signifie ce petit article de la Presse. annonçant que des nouvelles surprenantes arriveront bientôt, et qu’il est question de lever le siège de Sébastopol ? Avez-vous remarqué un article de la Patrie qui traite fort mal le Roi de Naples ? Mon ami Gladstone n'aurait pas mieux dit. C'est probablement vrai. On est sans doute mécontent du Roi et de ses mesures de douane quant aux approvisionnements de notre armée. Ce n'est guère que par là qu’il peut nuire ou servir.
Savez-vous si Duchâtel, les concours de son fils une fois passés, ira faire en Angleterre un petit voyage, comme il en avait le projet ? Ce n’est pas la peine de lui écrire pour le lui demander ; soyez assez bonne pour me dire ce qu’il vous en dira.

Onze heures
J’espère que vous ne vous serez pas ressentie trop longtemps de votre frayeur. Je suis charmé qu’elle soit passée. C'eût été aussi absurde que triste. Adieu, Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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72 Val Richer, Jeudi 9 Août 1855

Mon fils va toujours mieux quoique les deux maux qui se tiennent la gorge, et les oreilles, se fassent encore sentir. J’attends l’avis de son médecin, ce en plus matin ; mais je crois de plus que nous irons à Paris la semaine prochaine.
Voilà votre N°71 et une lettre du duc de Noailles qui me presse d'aller à Maintenon. Nous règlerons cela ensemble. J'irai certainement ; mais je vous prie de prévenir le Duc si vous le voyez, que je ne pourrai pas y rester quelques jours comme il veut bien le désirer. Entre la consultation pour mon fils, le voyage qu’on lui ordonnera peut-être à quelques eaux, et la petite course que j’ai à faire en Angleterre, mon temps sera bien pris, et je ne saurais régler d'avance avec précision tous mes mouvements. En tout cas, il y aura bien du malheur, si nous ne voyons pas bientôt.
Je ne vois rien dans les journaux. Je trouvé l'attaque de Lord John très significative. Il se prépare pour la paix. Adieu, adieu.
J’ai cent petites affaires ce matin. Je vous écrirai plus à mon aise demain, en attendant mieux. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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73 Val Richer, Vendredi 10 août 1855

Le médecin m’a mis ses libertés. Je serai à Paris lundi prochain 13 entre 5 et 6 heures. Nous partirons de Lisieux par le train de midi. Voulez-vous me donner à dîner lundi à quelle heure précise. Nous causerons à notre aise. Je voudrais pouvoir aller chez le Duc de Noailles mercredi, ou jeudi. Cela vous conviendrait-il ? Je vais répondre à son invitation, mais sans rien dire de précis. Je ne puis régler cela qu'avec vous. Mon séjour à Paris sera court cette fois ; mais je vous reverrai la semaine d'après. J’ai plusieurs choses à finir ici avant la petite course qu’il faut que je fasse en Angleterre.
Mon fils continue à aller mieux. Il y faudra du soin, peut-être quelques eaux ; mais on me rassure tout à fait. Je verrai à Paris Andral et Velpeau.
Duchâtel m'écrit qu’il ne quittera pas Paris avant le 14. Je le verrai donc. Il me dit qu’il veut aussi aller en Angleterre pour le 26. Il repassera sans doute par Paris. Peut-être pourrons-nous faire la course ensemble.
Je suis curieux de tout le discours de Lord John dont je n’ai encore vu que le résumé. J'admire ses habilités de flatterie populaire. En même temps qu’il se fait pacifique, et Autrichien en Orient, il se déclare libéral à tout risque et anti-Autrichien en Italie. Plus de guerre dans la mer noire, plus d'étrangers au-delà des Alpes. Je ne demande pas mieux si l'Italie et le Pape, peuvent vivre sans étrangers et sans révolutions. J'en doute.

Onze heures
Vous aviez raison d'être contente de ma lettre. Je n’ai rien à ajouter à celle-ci. J’ai à peine ouvert mes journaux. Je n’y vois rien. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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74 Val Richer, Samedi 11 Août 1855

J’espère que cette fois est bien la dernière, car je ne vous écrirai pas demain, à moins d'accident nouveau ce qu’à Dieu ne plaise. Je dînerai avec vous lundi.
J’ai trouvé le discours de Lord John très médiocre. Un acte aussi significatif voulait mieux que cela de plus grandes raisons venant de plus haut et portant plus loin. La conduite des Anglais est souvent plus profonde et plus habile que le compte qu’ils en rendent aux autres et à eux-mêmes. Ils ont de grands instincts sans grand esprit. Palmerston a mieux valu que John ; rien de nouveau, ni d'éclatant ; mais plus complet et mieux to the point. En voilà jusqu’au mois de Février, au moins jusqu'au mois de Novembre. Qu’arrivera-t-il d’ici là en Crimée ? car il faut qu’il arrive quelque chose.
Je regrette le tripotage Carliste espagnol. Pas plus d’intelligence que de puissance. La lettre du Duc de Lévis était très nette. M. d’Escars aurait mieux fait de ne rien dire. Je vous dis adieu. Je suis obligé d'aller ce matin de bonne heure à Lisieux. Le facteur viendra ici en mon absence. J’espère que votre lettre n'exigera point de réponse immédiate. Adieu, et adieu, à lundi.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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J’arrive, après une heure et demie de retard, quoique sans accident. Je présume et j'espère que vous ne m’avez pas attendu pour dîner. Moi, j’attends ma malle et un habit. Je dînerai chez moi, et j'irai vous voir. Dites moi à quelle heure. Adieu, Adieu.
Il faut toujours que la contrariété se mêle au contentement. 7 heures à minuit. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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78 Val Richer, Samedi 18 août 1855

On n’a pas plus envie de s'écrire le lendemain du jour où l’on s'est quitté que la veille au jour où l’on doit se revoir. Il faut plus d’un jour pour se raccoutumer à l'absence, Je n'ai comme de raison, trouvé ici que ce que j'y avais laissé ; mes petits enfants, parfaitement gais et bien portants. C’est un singulier contraste que la vivacité et la superficialité des sentiments des enfants, ils sont enchantés de me revoir, et tout aussi gais quand je n’y suis pas ; sincères en tout cas.
Mon fils a dû passer chez vous hier à 5 heures. Je lui ai bien recommandé l'exactitude pour la commission. Je ne suis pas sûr que l’envie de voir l’entrée de la Reine ne l'ait pas retenu aujourd’hui à Paris. En tout cas il partira demain. J’ai repensé à ce qui vous a empêché de dormir l'autre nuit. Je répète que c’est impossible. Le retard ne peut avoir d'autre cause que les maladresses des hommes d'affaires et les continuels déplacements de votre fils Paul. Ne manquez pas de me dire quand vous serez hors d’incertitude. J’espère bien que ce sera avant mon retour à Paris.
Onze heures
Adieu, Adieu. Je n’ai pas même ouvert mes journaux qui n’ont rien à m'apprendre. J’aurai de vos nouvelles demain. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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76 Val Richer, Dimanche 19 Août 1855

Le temps a été admirable hier. Quelle foule vous aurez vu passer sous vos fenêtres ? Il y a 435 ans, la population de Paris mourait de faim, et de misère sous les yeux du roi d'Angleterre Henri V. Quelle série de contrastes que l’histoire ?
Je crois qu’il va pleuvoir ce matin. Le temps est couvert. A en juger par l'article du Moniteur le bombardement de Sweaborg serait grave sinon comme événement politique du moins comme fait matériel. Sweaborg n'existe plus. Je suis assez curieux des détails. Cette guerre-ci a un étrange et triste caractère. Les ruines sont en général la conséquence des batailles aujourd’hui les ruines sont faites pour suppléer aux batailles. Excepté, en Crimée pourtant là, on se bat sérieusement. De là aussi nous avons des détails à attendre.
Pour parler d'autre chose, avez-vous lu, dans les Débats, l’Epitre de M. Viennet contre les mots nouveaux. Il y a de la verve et quelques traits piquants. Elle a amusé l'Académie et son public. Mais il faut que cela soit lu haut, et avec un peu de verve comme fait l'auteur.
Duchâtel est certainement revenu de Dieppe. Seriez-vous assez bonne pour lui demander, si décidément, c’est chez Grillon, qu’il va loger à Londres. Le Duc de Broglie m'écrit qu’il sera à Paris le 23 au soir, qu’il y passera la journée du 24, et il me propose d'aller ensemble coucher à Londres, samedi 25. J'adopte. Je vous verrai donc jeudi 23. Mais ne m'attendez pas, je vous prie, pour dîner. Mon chemin de fer n’est pas assez exact pour que je m'y fie, et je ne veux pas que votre estomac souffre de son exactitude. Je vous verrai le soir, à 8 heures et demie.

Onze heures
On paraît attendre de grandes nouvelles. La dépêche du général Pélissier n’est pas suffisante pour expliquer cette attente. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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77 Val Richer Lundi 20 août 1855

Les six maréchaux annoncés ont abouti, au général Canrobert nommé Sénateur. C'est plus sensé. On dit que Canrobert ne se gêne guère dans son langage sur la conduite de la guerre de Crimée. Du rapport de l’amiral Pénaud sur le bombardement de Sweaborg, il résulte ces deux faits, que Sweaborg a été en effet presque complètement détruit, et que sur ce point, les moyens d'attaque se sont trouvés fort supérieurs aux moyens de défense. C’est grave. On doit en conclure qu’il y aura plus d’un bombardement dans la Baltique. Ce rapport est d’un ton modéré et sans forfanterie. Le petit mot du général La Marmora sur l'affaire de la Tchernaïa est convenable aussi. Les Anglais n’ont été pour rien dans cette affaire-là.
Les trois lignes du Morning Post annonçant, d’ici à peu de jours à des nouvelles émouvantes et jusqu'ici inattendues m'ont bien choqué. Vraie annonce de théatre des boulevards. On m'écrit que la Reine Marie Amélie a tout à fait renoncé à aller passer l'hiver en Espagne, et même hors d'Angleterre. Mais elle ira passer cinq ou six semaines avec les enfants d’Espagne, en Allemagne et en Suisse. Elle est encore en ce moment au bord de la mer à Beaumaris, île d’Anglesey ; elle sera rentrée à Claremont le 25, en partira le 30 pour le continent, et y reviendra vers le milieu d'Octobre pour n'en plus bouger.

10 heures et demie
J’ai toujours pensé qu’on mettait en scène trop tard. Ce qui manque surtout aujourd’hui, c’est la prévoyance. Le Maréchal de Saxe avait, dans son camp, une troupe d'acteurs, entre autres Mad. Favart. Il donnait des spectacles et des bals dans l’entre deux des batailles. Les affiches portaient " Demain, Relâche pour la bataille ; après demain Annette et Lubin." Mais ceux qui se divertissaient étaient les mêmes qui se battaient. Moi aussi, je regrette pour vous le départ de votre nièce. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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78 Val Richer, Mardi 21 Août 1855

J’attends les nouvelles de Crimée avec plus de tristesse que d'impatience ; la victoire que j'espère n’amènera pas la paix que je désire. Mauvaise situation pour tous. On ne la changera pas avec des fêtes. Les gouvernements se payent aisément des belles apparences ; mais les événements ne se laissent pas régler à si bon marché.
Je ne comprends pas qu’on n'ait pas mieux calculé, les heures pour le voyage de la Reine et son entrée à Paris, ni que l'Empereur n'ait pas insisté pour les voitures de gala et une brillante escorte. Cette insistance ne pouvait avoir rien de désobligeant pour la Reine, et puisqu'elle venait en France c'était à l'Empereur à apprécier les convenances Françaises. D'après tout ce qui me revient, quoique la disposition du public fût bonne, l'effet a été moindre qu’on ne devait s’y attendre.
Que faut-il penser de la dépêche de Riga que donne l'Indépendance sur le bombardement de Sweaborg ? Il en résullerait que les arsenaux et la ville ont été détruits, mais que la forteresse et les batteries, ont peu souffert. C'est assez probable.
Je pense à vos affaires, quoique je persiste à croire qu’il n’y a pas de quoi penser. Outre la négligence de tout votre monde, qui est évidente, il se peut qu’il y ait aussi quelques difficultés de plus à envoyer des traites de Russie en France, et par conséquent des lenteurs même sans mauvais vouloir. Avez-vous, envoyé à votre nouvel homme d'affaires ce qu’il n’avait pas, les noms et les adresses, des personnes, banquiers ou autres, à qui il doit faire, demander lui-même vos rentes, si on ne les lui apporte pas spontanément ?
Ne m'écrivez pas demain. Je ne vous écrirai pas non plus sauf accident que je ne prévois pas. Je suis fort aise que vous ayez trouvé à mon fils bonne mine et bonne ouie.

Onze heures
Fort aise aussi que vous ayez de Constantin une réponse qui vous contente. C'était impossible autrement. Adieu, Adieu. A Jeudi. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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Londres, Samedi 25 Août 1855
Grillon, Hotel 4 heures

J’arrive. Très beau temps, très bonne mer. Je n’ai pas été malade du tout. Je ne trouve pas Duchâtel ici. Il s’y est pris trop tard ; on n’a pas pu le loger ; il est à Mivarts. J’ai une bonne chambre que j’avais fait retenir, et on en a donné une au Duc de Broglie à côté de la mienne. Sauf une très longue et très ennuyeuse cérémonie de visa de passeport à Boulogne, le voyage à été très commode. Je ne suis point fatigué. Je vais faire ma toilette. Nous dînerons à 7 heures. Nous nous promènerons un peu dans Piccailly. Je verrai peut-être Duchâtel et Macaulay. Et je me coucherai. Demain visite à Claremont. Je ne sais pas la suite, mais je me promets toujours d'être à Paris. Mercredi. Il n’y a qu’un dîner chez le Duc d’Aumale qui pût me déranger.
Adieu, Adieu. J’aime Albemarle Street G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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Londres Lundi 27 août 1855
4 h 1/2

J'ai à peine le temps de deux lignes. Je reviens de la chapelle de Weybridge. Grand spectacle sous un petit toit. La mort et la prière ; le chant d'Eglise et le silence. Une reine, ses quatre fils, trois de ses belles-filles, cinq de ses petits-enfants ; une centaine d'amis fidèles. C'était frappant et touchant. Je repars pour aller dîner à Claremont. Je dîne demain à Twickenham. Je serai Merccredi soir, ou Jeudi matin à Paris. Mais ne soyez pas malade, et allons le 31 à Maintenon. Adieu, adieu. Je passerai demain chez Charles Greville.  G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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Londres, Mardi 28 août 1855
7 heures

Ma journée d’hier a été bien active. Parti à 9 heures pour la chapelle de Weybridge là jusqu'à midi Une visite à Mad. Austin qui habité un cottage à Weybridge. Retourné à Londres à 2 heures. Reparti de Londres, à 5 heures pour Claremont. Resté à Londres à 11 heures après beaucoup de conversations. Je ne suis pas fatigué. Je le serai plus tard. Tant de mouvement ne me convient plus. Aujourd’hui, j’ai Sydenham Palace, Greville et Twickenham. Le Duc d’Aumale désire qu’on arrive chez lui de bonne heure. Il aime à montrer son établissement. Il y a des changements dans les plans de fin d'été de la famille royale ; la Duchesse de Montpensier va arriver à Claremont, et ils ne tarderont pas à retourner directement en Espagne.
Mes diverses conversations d'hier me font croire le parti de la paix ici plus nombreux que je ne le croyais, mais encore très impuissant. faute de courage plus que de force. Le manque de courage politique est le mal dominant. Pour les affaires du dedans comme celles du dehors. Le propos général, c'est que Gladstone fera la paix ; non pas Lord John. On parle peu de lord John, pour n'en pas dire trop de mal. Au fond; il n'est point mort et on ne le croit point mort. LA réforme administrative est tombée dans l'eau, comme une bêtise. On n'en fait et on n'en fera pas moins beaucoup de réformes. Evidemment le public est frappé de la supériorité des Français et du régime Français en beaucoup de choses. On entend beaucoup dire : The French do so and so.
J'espère que vous me direz aujourd'hui que vos crampes d'estomac sont passées. Les sinapismes sont efficaces. Et le repos un complet repos. J'ajouterai la diète si je parlais de moi. Pour vous, je ne sais pas.

10 h.
Adieu. Adieu. Je vais déjeuner et de là au palais de crystal . Si je fais ce que je projette, Bradshaw consulté, je serais à Paris demain, à 8 heures du soir, par Folkstone et Boulogne. Adieu

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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79 Val Richer Mardi 4 sept. 1855

Je reprends mes numéros. Je n'en ai point mis pendant ma vie errante. Je suis arrivé hier soir fatigué de ce mouvement de bile qui m’a repris, et qui n’est pas fini ce matin. Ce n’est qu’un ennui, mais c’est un ennui. Depuis douze jours, j’ai changé tous les jours de séjour, de lit, de régime, d'heures. Cela ne me vaut plus rien. Je vais me reposer. Il ne me faut que du repos. J’ai trouvé toute ma maison, en bon état. J’ai de bonnes nouvelles de mon fils. Les eaux lui réussissent. Vous aurez eu assez beau temps hier pour vous promener. Mon assez veut dire un peu et non pas suffisamment. Il faut beaucoup de soleil à Maintenon pour animer ces eaux et cette verdure de plaine. Il n’y en avait pas beaucoup hier. Mais vous ne serez pas restée enfermée.
Adieu. Si vous avez voulu être parfaitement convenable, vous ne serez à Paris qu'après demain Jeudi si l'impatience vous a gagnée, vous y serez demain. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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80 Val Richer. Mercredi 5 sept 1855

Vous aurez été bien aise de rentrer dans Paris, dans vos habitudes, la place Louis XV, Molcke et Seebach.
La dernière dépêche télégraphique du général Pélissier est animée et confiante, dans sa brièveté. Elle indique un très prochain coup. La femme de chambre de ma fille Pauline a reçu hier une lettre de son fils sous officier dans le 95e de ligne et qui a été blessé à la Tchernaja. Il dit que le manque d’eau a été la principale cause qui a déterminé les Russes à cette attaque. Raison de soldat, mais qui peut bien n'être pas sans valeur. Son régiment s'est trouvé le premier en ligne, et a repoussé l'attaque pendant plus d’une heure. Ils ont beaucoup perdu. Ils sont très fiers de leur succès, et le leur conduite.
Les feuilles d'Havas sont pleines des mauvais procédés du Roi de Naples contre la France aussi bien que contre l'Angleterre. A côté de l’histoire de M. Fagan, on place celle de l’amiral Pellion qui arrivant à Messine et ayant salué la ville n’a, dit-on, reçu point de salut en retour. On fait clairement entrevoir qu’on ne supportera pas longtemps tout cela. Ni à Naples, ni à Athènes, ni sur aucun point des côtes de la méditerrance, on ne tolérera aucune influence Russe. Le Roi de Naples serait bien fou si c'était l'influence Russe et l’espoir de la protection Russe qui le jettaient dans cette voie ; sa conduite ne peut se comprendre que par sa crainte des mêmes révolutionnaires qui menacent sa couronne.
Avez-vous remarqué que les journaux Espagnols commencent à parler sérieusement de l'entrée de l’Espagne dans l'alliance occidentale ?

Onze heures
J'espérais un peu quelques lignes ce matin ; seulement un peu. A demain, et adieu

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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81 Val Richer, Jeudi 6 sept 1855

La correspondance entre le général Pélissier, et le Prince Gortschakoff sur les blessés russes de la Tchernaia leur fait honneur à tous les deux, à Pélissier pour le fond, à Gortschakoff pour le ton. Je penche à croire que, sur le motif de leurs plaintes mutuelles, ils ont raison tous les deux et que les tirailleurs Français comme les batteries russes continuaient, les uns et les autres à faire feu hors de propos, pour n'être pas des dupes en cessant le feu. La guerre commence sans raison, par des fantaisies de Princes, et se continue sur le champ de bataille, sans raison aussi, par des fantaisies de soldats.
L’ordre du jour du général, simple pour interdire le pillage, non pas après, mais sans la bataille, fait moins d’honneur aux Anglais.
Avez-vous remarqué l’article du Morning Post du 3 : " Le siège est la guerre et Sébastopol est la Russie ; plus Sébastopol tardera à être pris, plus la Russie sera vaincue quand il sera pris. " C'est peut-être ce qui a été écrit de plus violent au fond, un commentaire brutal du rapport, d'ailleurs si remarquable de l’amiral Bruat. On interdit aux enfants de se défendre par de mauvaises raisons ; c’est bien dommage qu’on ne puisse pas l’interdire aux hommes.
Je suis impatient de vous savoir de retour à Paris. Ferez-vous tout de suite votre excursion à Fontainebleau le temps était mauvais hier ; un vent du nord froid.

Onze heures
Cela me plaît de vous savoir à Paris. Je regrette que les Holland et Molé vous aient manqué. Que de paroles légèrement données en ce monde, pour s’épargner le petit ennui de dire non.
Je suis bien aise que vous soyez rassurée.
J’ai vu, c’est-à-dire mes filles m'ont dit qu’elle avaient vu dans les annonces des journaux que le gendre de Dumon, le gros Trubert, se remariait. Je ne lui en ai pas parlé et n'en sais rien de plus. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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82 Val Richer. Vendredi 7 sept. 1855

Le Journal des Débats traite bien mal le Prince Gortschakoff et il me semble qu’il a raison. Autant qu’un ignorant peut en juger, je trouve que le général a été là pour beaucoup dans la perte de la bataille. Ni la guerre, ni la diplomatie ne réussissent aux Gortschakoff, pas plus qu'aux Mentchikoff. Le général Todleben est, de votre côté, le seul homme qui ait grandi.
Vous avez surement remarqué le discours de Lord Derby à un banquet chez le Duc de Richmond. Faites-moi le plaisir de me dire quelle différence, il y aurait si c'était Lord John Russell qui eût parlé. Je n'en puis découvrir aucune. Voilà où en sont remis les grands partis anglais.
Je vois dans les feuilles d'Havas que votre Empereur doit se rendre, dans le courant de ce mois, à Odessa, et de là à votre armée de Crimée. En entendez-vous parler ? Autre fait, plus petit, que je trouve dans mon Havas. Lundi dernier, le Prince de Canino a fait à l'Académie des sciences, une sortie si étrange qu’on lui a à peu près imposé silence, et que l'Académie a voté unanimément contre lui. La science ne réussit pas aussi bien aux Bonaparte que la politique.
Il règne autour de moi une assez vive inquiétude dans la population ; la récolte est décidément plus que médiocre ; le pain sera plus cher l'hiver prochain que l'hiver dernier. Si le travail des manufactures venait à se ralentir, l’inquiétude deviendrait de l’agitation. On a été assez préoccupé dès la tentative socialiste, c’est-à-dire pillarde d'Angers, quoiqu’on n'en ait su aucun détail.
Voilà toutes mes nouvelles, et toutes mes réflexions. J’attends les vôtres.

Onze heures
Mes maux d’entrailles sont passés. C’était un fruit de la vie errante. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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83 Val Richer, Samedi 8 Sept 1855

Vous vous êtes, dans ces derniers. temps, tourmentée de deux choses, vous savez lesquelles. Vos deux inquiétudes étaient, sans aucun fondement. Est-ce que ces expériences d’hier, après tant d'autres ne vous enseigneront pas un peu de patience avant l’inquiétude ? Vous qui faites tant de cas, plus qu’il ne faut, des gens qui disent à tout, même aux grandes choses, I don't care, je voudrais que vous le dissiez vous-même d’une multitude de petites choses qui n'ont pas d'importance, ou qui s'éclaircissent au bout de quelques jours. Voilà ma morale faite.
J’ai peur d'après ce qu’il a fait, et d'après ce qu’on m’a dit naguère à Claremont, que le Roi de Naples ne se soit mis, bien par sa propre faute, dans une bien mauvaise passe. Ceux qui le connaissent disent qu’il n’est pas mauvais et qu’il a de l’esprit ; il n’y paraît pas, pas plus au dehors qu'au dedans. Quand on n'est ni fort ni brave, il ne faut être ni fier, ni étourdi. Il aurait dû se tenir dans une neutralité bienveillante, et laisser acheter chez lui tout ce qu’on aurait voulu. Je doute que l’Autriche, le soutienne dès le premier moment, s’il lui arrive malheur. Mais certainement son malheur engagera toute la question Italienne qui engagera toute la question Européenne.
Mon Havas parle beaucoup de dépêches récentes envoyées de Vienne à Hübner pour rétablir une bonne entente complète entre l’Autriche et les puissances occidentales. Si l’Autriche veut le maintien de la paix, l'impopularité de M. de Bual ne peut être qu’une impopularité de salons, car c’est bien sa politique qui a maintenu l’Autriche en paix.
Que deviennent vos projets pour Fontainebleau ? Les Holland y renoncent-ils comme à Maintenon ? Si vous aviez le temps que nous avons ici, les promenades dans la forêt seraient charmantes ; le soleil est brillant, l’air est frais et le plus agréable mélange d'été et d'automne. Pour votre séjour à Dieppe, je n'y crois pas ; il est bien tard.

Onze heures
Pas de lettre. Pourquoi ? C'est ennuyeux quelle qu’en soit la raison. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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84 Val Richer, Dimanche 9 Sept. 1855

Voici l'impression de mon gendre Cornélis, à Aix la Chapelle, sur l'Etat des esprits en Allemagne :
" Il se fait en ce moment à Bruxelles, un petit journal dans l’intérêt Russe, nommée Nord effronté et menteur, mais habilement rédigé, perfide et en somme amusant. A voir l'empressement avec lequel les étrangers de tous pays se jettent dessus au Kurhaus, il doit être assez lu en Europe. Mais il est loin de donner le ton à la presse allemande qui n'est rien moins qu'ironique sur le compte des puissances occidentales. Lorsqu’on dit que depuis la mort de l'Empereur Nicolas, les sympathies ont passé de la France à la Russie, on exagère, je crois, beaucoup. Cela peut être vrai, dans une certaine mesure, pour le monde officiel ; cela est, je crois, parfaitement faux lorsqu’il s’agit du sentiment populaire et national. Le peuple Allemand se sont deux ennemis à l’égard desquels il est sans cesse en défiance, la Russie et la France ; il est enchanté de les voir aux prises ; la Russie est abaissée ; la France est occupée et liée à la politique anglaise ; tout est pour le mieux. On se sent une certaine bienveillance pour les puissances occidentales parce que l'alliance occidentale protége le Rhin mieux qu’une année. On éprouve un certain plaisir à voir les Russes battus par les Français, parce que les Russes sont des Barbares, et que les succès des Français ne sont pas bien décisifs et les rieurs sont de notre côté, lorsque le Journal de St Pétersbourg annonce que les habitants de Sweaborg se portent mieux depuis que la ville a été bombardée, et que le Prince Gortschakoff n’a voulu faire, sur la Tchernaja, qu’une reconnaissance."
Cela doit être vrai. Il ajoute :
" Les Allemands et les Belges parlent beaucoup de la visite du Duc de Montpensier au comte de Chambord et du mécontentement qu’elle a causé, disent-ils, au gouvernement Espagnol. L'Allgemeine Zeitung cite un mot du comte de Chambord après l’entrevue : " Entre mes cousins d'Orléans et moi, la Révolution de 1830 n’est plus qu’un événement de force majeure."

Onze heures
J’aime mieux deux lignes que rien. A moins d'être averti que vous n'écrirez pas, je suis inquiet. Les journaux ne m’apportent rien, et je crois à ce que vous me dites de Naples. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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85 Val Richer, lundi 10 Sept 1855

Je regrette bien que vous ayez froid. Le froid ne vous vaut rien. J'admire toujours notre proverbe. " Le froid est un ennemi dangereux et le chaud un ami incommode." Il fait frais ici, mais pas trop et avec un soleil superbe. J’en suis particulièrement content ce matin.
Les Broglie viennent déjeuner ici avec deux hôtes qu’ils ont chez eux. Il faut du beau temps, et de la promenade pour passer cinq ou six heures ensemble. Ou bien il faut n'être que deux.
Qu’arriverait-il, s’il arrivait une révolution à Naples et si les Murat rempla çaient là les Bourbon ? L’Autriche accepte rait-elle sans coup férir ? Le reste de l'Italie resterait-il tranquille ? Je ne le crois pas ; je crois que ce serait le commencement de la crise Européenne. Mais tout avorte de nos jours, les révolutions comme les gouvernements. Qui sait ? L'événement demeurerait peut-être simplement tout. Tout est possible dans un temps à la fois révolutionnaire et mou. Pourtant je répète que je ne le crois pas.
Le bulletin d'Havas tire de grandes conséquence de l’incendie de votre vaisseau le Marion, et le regarde comme l'avant coureur de la chute de Sébastopol. Nos bombes atteignent donc partout.

Onze heures
Assassins, ou fous, quelle abominable race aucune révolution ne peut les satisfaire, aucun gouvernement leur échapper. Ce serait à désespérer du genre humain si l’histoire ne nous montrait pas, à d'autres époques, la même odieuse folie, indomptable comme aujourd’hui et réussissant mieux qu'au jourd’hui. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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85 Val Richer, Mardi 10 sept 1855
8 heures

Voilà donc enfin la tour de Malakoff et le grand Redau pris. On m’a fait dire hier de Lisieux qu’une dépêche télégraphique venait de l’annoncer, avec des pertes considérables, mais bien compensées par le succès. Le courrier m’apportera tout à l'heure la dépêche. La place tombera-t-elle toute entière. Et si elle tombe, où passera la guerre ? Nous verrons. En tout cas, je suis convaincu que nous ne sommes pas près de nous reposer.
J’avais hier chez moi, un officier d'artillerie qui arrive de Sébastopol où il est tombé malade du choléra. Il commandait une batterie à la première grande et malheureuse attaque du 15 Juillet contre Malakoff. A l'heure où il était hier chez moi, nous ne savions pas la prise de la Tour mais il y croyait un peu plutôt ou un peu plus tard. Il parle très bien de l’armée Russe, officiers et soldats et assez mal de l’armée Anglaise, mais seulement des soldats ; à son dire, les officiers Anglais se conduisent admirablement. Ils ont peu d'action sur leurs hommes.
Il est triste d'avoir à faire les deux ordres du jour qu'a faits, le général Simpson ; mais il est beau de les faire si francs et si sévères. Ils lui font, à lui, grand honneur.
Cette fois, Petropaulowski n’a pas été meurtrier. Probablement on se battra à l'embouchure du fleuve Amour ou votre garnison s’est réfugiée. Je m'étonne qu’on ne nous donne pas plus de détails sur cet incident ; il semble que les détails doivent être arrivés, en même temps que le fait de la retraite de la garnison et de la destruction de la place.
Lisez dans les Débats, les documents Piemontain sur les affaires d'Orient en 1783 et 1784. C’est un curieux complément des documents Français publiés naguère sur la même époque. Je comprends qu'à Turin comme à Paris on se prévale de ces précédents seulement j'admire avec quel empressement on accueille les vieilles raisons et les vieux exemples quand tout est changé dans le monde.

Onze heures
A en juger d'après la seconde dépêche, toute la place sud était près de tomber. Les Anglais auront de l'humeur de n'avoir pas réussi sur le Redon. J'admire à ce sujet la politesse du général Pélissier, et la franchise du général Simpson.
Adieu, Adieu. Les Holland, et vous par suite, vous avez donc tout-à-fait renoncé à la course de Fontainebleau ? Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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87 Val Richer, Mercredi 12 sept 1855

Je voudrais pouvoir vous dire que j'espère la paix de notre victoire. C'est la seule consolation que vous puissiez accepter. Mais je n’ai pas même celle-là à vous offrir. Voici la meilleure chance entre les mauvaises. Si on est sensé à Paris et à Londres, Sébastopol pris et détruit je suppose le succès complet, on évacuera la Crimée ; on mettra fin à la guerre de terre on restera maître de la mer Noire et de la mer Baltique, et on attendra, en vous bloquant étroitement, que vous vous décidiez et que l’Autriche vous décide à la paix. La guerre meurtrière cesserait ainsi, et la paix viendrait probablement à la suite d’une situation incommode et ennuyeuse pour les vainqueurs mêmes. Je doute même de cette chance-là. Je crains l’entrainement du succès militaire en Crimée et du mouvement révolutionnaire en Italie. si malgré la prise de Sébastopol votre armée continue la guerre en Crimée et s'oppose à notre embarquement, elle peut le rendre très difficile. Nous ne nous en irons pas après notre victoire comme on s'en va après une défaite, en abandonnant notre matériel. Nous resterons, et la guerre de terre continuera ; si on désire la paix à Pétersbourg, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de nous laisser partir sans obstacle si nous voulons nous retirer de Crimée et d'accepter cette situation nouvelle de guerre purement maritime, la seule d’où la paix puisse sortir.
Je doute fort qu'à Londres, on soit aussi modéré.
J’aime assez Lord Chelsea, comme d'autres Anglais d'ailleurs assez ennuyeux. Vous savez que je ne crains pas l'ennui, comme vous. Je ne connais pas la marquise d’Ely.
Nous avons bien fait de ne pas aller à Versailles par la rive gauche, dimanche dernier. C'est le chemin des gros accidents.
Onze heures
Vous avez très bien fait d'aller à la Chapelle grecque.
Je m'attendais à ce que vous fissiez sauter Sébastopol quand vous ne pourriez plus le défendre. Si nous en étions encore au point où nous en étions à Bruxelles, avec Lord Lansdowne, au mois d'Octobre dernier, le but serait atteint et la guerre finie. Dieu veuille que cela soit encore ! Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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88 Val Richer Jeudi 13 sept 1855

Hübner a plus d’esprit que de bon goût. Je doute même qu’il sache que le bon goût aide beaucoup au succès de l’esprit.
L’Autriche doit être contente ; votre affaiblissement ne lui a pas couté cher. Reste à voir ce que lui en reviendra, si elle est à son tour, compromise en Italie. Elle fera bon marché de la Duchesse de Parme ; mais la Toscane et Modène, c’est sa famille et d'ailleurs, on ne remuera pas Naples et les Duchés, sans que la Lombardie ne remue. Voilà une escadre anglaise partie pour la baie de Naples que fera la France.
Je n’ai aucun souvenir que Lord Grey, ait jamais mal parlé de l’Autriche. Ce n'était pas dans sa situation.
Je suis très curieux de l'impression que produira à St Pétersbourg la chute de Sébastopol. De quel côté vous fera-t-elle pencher.
En France, l'effet est et sera grand. J'en juge par celui qui se répand déjà autour de moi, dans la campagne. Le nom de Sébastopol avait pénétré partout. On attendait partout. Le Times disait bien. Le siège, c’est la guerre et Sébastopol, c’est la Russie. Voilà pour le moment actuel. Je ne vois pas clair encore dans la suite.
Est-il vrai, comme le dit Havas, qu’on attende ces jours-ci le Roi de Sardaigne à Paris ?

Onze heures
Les journaux ne m’apportent pas encore de détails. Le Times, dur pour vous, est convenable en soi. Certainement il doit être fort désagréable aux Anglais de n'avoir point eu de part à la victoire. Je souhaite qu’ils en soient plus enclins à la paix. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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89 Val Richer Vendredi 14 sept 1855

Havas me donne un fragment un peu ridicule du journal le Nord, une glorification du Prince Gortschakoff pour avoir sauvé à la Russie, en s'en allant une armée qui aurait été, sans cela, prise, ou massacre. Cela vaut le succès extraordinaire. du Prince Gortschakoff lui-même. Je remarque que vos généraux et vos diplomates portent mieux, la bonne fortune que la mauvaise les sont modestes et très convenables dans le succès, vantards et charlatants dans les revers. Je ne sais pas si cela est nécessaire chez vous, pour soutenir l’énergie populaire en Europe, cela ne vous vaut rien. Quand on s'est aussi vaillamment défendu que vous l'avez fait, on n’a pas besoin de ces hableries ; elles attirent la dignité au lieu de la relever. Le Prince Gortschakoff n’aimera pas le Journal des Débats.
J’ai reçu hier, comme grand croix de la Légion d’honneur, une invitation pour le Tedeum de Notre Dame. C'est la première qui m’arrive. Mon absence me dispense d’un embarras qui ne m’embarrasserait pas quand même je serais à Paris.
N'est-ce pas par convenance qu’on n’a pas invité le corps diplomatique à mon avis, il y aurait convenance dans l'aubli. Quon invite les alliés, à la bonne heure mais de quel droit demanderait-on aux neutres de se réjouir d’une victoire sur des Etats qui ne sont pas leurs ennemis ? La neutralité implique l'absence aux Tedeum comme sur les champs de bataille. Il ne faut donner à MM. de Hatzfeldt, de Molcke, de Loeweshichen &, ni le ridicule d'assister, ni l’embarras de refuser.
Mad. Austin et Mad. Reeve me sont arrivées hier, pour trois ou quatre jours. Très sensées, très amies de la paix, très ennemies du Times, autant pour sa politique intérieure que pour l'extérieure. Evidemment, cette portion du public anglais, autrefois assez ridicale, en est fort revenue, et n’a aucun goût ni pour la démagogie au dedans, ni pour la révolution au dehors : " les gens là en veulent à la société anglaise ; ils travaillent à la détruire. Nous, nous voulons bien en médire quelquefois mais la conserver toujours. " Voilà le propos.

Onze heures
Quelle boucherie ! Je déplore et j'admire. Les généraux et leurs soldats sont de braves gens. Adieu Adieu. Je persiste. Les neutres qui sont allés ont eu tort.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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91 Val Richer, Dimanche 16 Sept. 1855

Je suis frappé des ordres donnés par le ministre de la guerre pour la libération immédiate des soldats de la classe de 1847 qui auraient du être libérés en 1854, et que la guerre avait fait retenir sous les drapeaux. Cela n'annonce pas la continuation de la guerre de terre. Si en effet à Paris, on n’est pas disposé à la continuer, il dépend de vous de la faire finir, car je ne suppose pas que l'Angleterre tienne à la poursuivre, son infériorité y est trop évidente, dans la lutte réduite à la mer, elle reprendra les avantages. Et si la lutte est réduite à la mer, je croirai à la paix, car vous n'avez plus de flotte ; on ne sera plus en présence ; il n’y aura plus d'événements ; les amours propres se calmeront, la lassitude et le bon sens prendront le dessus. La paix se fera. Mais il faut, pour cela, que nous voulions évacuer la Crimée, que nous embarquions notre armée avec notre matériel, et que vous n’y apportiez pas le moindre obstacle. Si on se bat encore une fois sur terre, on se battra indéfiniment. Je crains bien que cela n’arrive. Il faudrait pour l'autre issue, plus de bon sens et de résolution politique que n'en ont les hommes.
Si l’Autriche le veut bien, le Roi de Naples renverra son ministre de la police. Il est impossible qu’il résiste sans être soutenu et il a prouvé qu’il pouvait aller très loin et très vite en fait de complaisance. Ne croyez pas que la France se sépare un moment de l’Angleterre dans cette petite affaire là pas plus que dans la grande. L’Angleterre ira devant l'Empereur Napoléon suivra, et récoltera, pour lui-même ou pour les siens. Les articles du Siècle sur l’histoire et la fin du Roi Murat sont très significatifs. Et une révolution à Naples, c’est toute l'Italie, Et l'Italie, c’est toute l'Europe. Non pas brusquement, et par présitation, mais peu à peu et par entrainement. Hübner fera bien d'employer tout son savoir faire à faire cèder le Roi de Naples.

Onze heures
Jusqu'à ce qu’on sache quel parti, vous prenez en Crimée, il n’y aura point de nouvelles. Je ne reçois rien de nulle part. La pusillanimité politique des Anglais me fait peur. Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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92 Val Richer, lundi 17 Sept 1855

J’ai eu hier des visites. L'effet de la chute de Sébastopol continue. Plus l’attente et le doute ont été longs, plus la satisfaction est grande. Si l’armée rentrait maintenant en France, elle aurait partout l'ovation la plus brillante, et la plus sincère. Tout le monde se demande en même temps : " Et après ?" Certainement la paix causerait autant de joie que la chute de Sébastopol et une joie plus durable. Mais on l'espère moins qu’on ne la désire. On prévoit, je pourrais dire on craint la conquête de la Crimée. On ne croit pas que les Russes l’évacuent, ni nous non plus. Et quand on en vient là l’inquiétude reparaît, mais une inquiétude tranquille et presque indifférente. Puisqu’on a pris Sébastopol, on prendra la Crimée ; il est clair que l’armée Russe n’est pas en état de nous empêcher ; ce n'est qu’une question d'argent et de temps ; " nous avons l'argent et nous aurons le temps ." Voilà le langage. Un pouvoir accoutumé à chercher son point d’appui dans les impressions publiques peut trouver là un encouragement, et en effet un point d’appui pour aller loin. Moi qui n’ai jamais pris, les impressions publiques pour ma foi et ma règle, je ne m’engagerais pas avec celles-là, et je ferais la paix. Il est vrai, que je n'aurais pas fait la guerre.
La Prusse au Te deum ne m’a pas surpris. L'inconséquence entre l’apparence et la réalité est sa politique habituelle ; comme il arrive aux grandes puissances, qui ne sont pas tout à fait fortes. Il n’y a que l’Autriche, le Piémont et le Pape qui dussent y aller. Pourquoi la Hollande ? Pourquoi les Etats-Unis d’Amérique ?
Je ne comprends pas la maussaderie de Cowley pour les anglais. A quoi bon pour la politique qu’il sert et pour lui-même
Je viens de lire les Débats que je n’avais pas lus hier. J'y remarque deux phrases ; le Duc de Richmond au banquet de sur George Brown : " J’espère que le drapeau russe ne tardera pas à être chassé de la Crimée, " et une gazette de Berlin dans un sens plus pacifique : " On n'aura plus besoin de recourir à la stipulation douteuse des quatre points écrits sur le papier pour mettre fin aux prétentions Moscovites ; celui qui possède les garanties matérielles est heureusement dispensé d’entrer en négociation pour obtenir des phrases bénévoles et des assurances vagues". Je me ravise ; la phrase n’est pas pacifique ; pour posséder, les garanties matérielles, il faut garder Sébastopol et la Crimée. La vraisemblance est dans cette conduite là.

Onze heures
Je vois que j’ai raison de ne pas croire à la C'est fou et bête. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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93 Val Richer, Mardi 18 Sept 1855

Les neutres qui ne sont pas allé au Tedeum ont bien tort, s'ils s’en excusent. Ils devraient au contraire le prendre haut et s'étonner qu’on s'en étonne. Ils n'ont fait qu'obéir aux principes élémentaires du bon sens, du droit public, de la justice, et aux habitudes des peuples et des temps civilisés. Hors de là, il n’y a que prétentions désordonnées et tyranniques. Quand on est petit, on n'a qu’une force, c’est de se mettre derrière le droit.
Morny a raison de conserver son bon sens. Et il ferait très bien, s’il le pouvait de tirer de son bon sens de bons conseils efficaces. Mais je doute qu’il le puisse ; l’entrainement du triomphe et le parti pris de l'Angleterre sont plus forts que le bon sens de Morny.
Je remarque un petit article de la Patrie de Turin qui dit : " La prise de Sébastopol sera-t-elle l'avant coureur de la paix ou le signal d’une guerre plus acharnée ? Nous ne pouvons pas encore faire de présages, mais sous peu de jours nous assisterons à de nouvelles phases de la grande question et à celle qui nous touche le plus savoir la décision de l’Autriche. Il est impossible que cette puissance demeure neutre ; il lui faudra prendre un parti. De là dépendront les destinées à venir de la paix ou de la guerre." Rapprochez cet article de la grande place que Lord Palmerston donnait il y a quelques jours à la Sardaigne dans son discours à Melbourne. Ce n’est pas la paix Européenne qui sortira de tout cela.
Est-il vrai que les Etats-Unis et le Danemark ont accepté la médiation de votre Empereur dans la question du sund ? J'en doute pour les Etats-Unis. Ils n'acceptent guère de médiation ; et dans cette question là, leur gouvernement n'aurait guère le pouvoir de faire respecter une décision contraire au voeu populaire. C'est le commerce américain qui, au moment de s'étendre dans la Baltique ne veut plus payer en passant le sund. Le Danemark sera contraint d'en passer par là.
Onze heures
Je vois qu’on attendait d'heure en heure à Marseille le bateau qui apporte les rapports détaillés de nos généraux. Ce sera un point d’intérêt pour les lecteurs, en attendant de nouveaux événements. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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94 Val Richer. Mercredi 19 Sept. 1855

Je n'ai vraiment rien à vous dire aujourd’hui. Je suis levé depuis longtemps. Je viens de passer trois heures avec Charles 2, Monk et Mazarin. J’ai peine à passer à d'autres temps. Je vous plains ; vous n'avez ni la ressource de l'étude, comme les hommes, ni celle de la tapisserie, comme les femmes. Pourquoi avez-vous abandonné la tapisserie ? Votre tricot de couvrepieds et de jupons est vraiment un ouvrage, trop insipide ?
Est-il vrai que le Roi de Naples a décliné la médiation de l’Autriche ? Rien ne prouverait mieux qu’il ressemble à Paulser Je présume que la chute de Sébastopol modifiera ses dispositions.
Havas me dit que l’Espagne est bien près d’entrer dans l'alliance. Il faudra qu’on lui donne bien de l'argent, car elle est hors d'état de payer sa petit armée sur son propre territoire.

10 heures
Votre lettre m’arrive de bonne heure. Je ne comprends pas pourquoi la mienne vous a manqué. Vous en aurez eu deux le lendemain. Je suis le plus exact des hommes. Pas la moindre nouvelle dans les journaux. Selon Havas, le maréchal Pélissier va recommencer les opérations contre l’armée russe. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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95 Val Richer, Jeudi 20 sept 1855

Je ne vois de sérieux dans tout ce qui m’est venu hier que la correspondance. de Vienne dans la Gazette des Postes de Francfort, si elle a quelque fondement ; une nouvelle proposition de paix qui vous serait envoyée par l’intermédiaire de l’Autriche, l'indemnité pour les frais de guerre ajoutée aux anciennes conditions ; des garnisons Franco-Anglaises, en permanence dans quatre principales villes de la Turquie des stations maritimes à Varna et à sinope. si cela est, la paix est éloignée indéfiniment, et l'établissement de l'Angleterre, et de la France sur les ruines de l'Empire Ottoman, commence. Reste à savoir si les puissances, occidentales feront une nouvelle démarche auprès de l’Autriche pour la presser d'entrer dans l'alliance. La sera la question Européenne. Si la démarche est faite, elle aura, qu’elle que soit la réponse autrichienne, les conséquences les plus graves. Si l’Autriche consent, c’est la grande guerre continentale contre vous et toute votre frontière à l'occident, la Pologne, entrant dans le jeu. Si l’Autriche refuse, c’est la guerre révolutionnaire s'allumant en Italie, et rallumant bientôt la guerre Européenne. Je ne sais si à Londres et à Paris, on a ces chances là, en vue et si on sait ce qu’on fait en leur ouvrant la porte ; je crois plutôt que non, et qu’on va devant soi sans savoir où l’on va. Mais qu’on sache, ou non ce qu’on fait, on ne le fera pas moins. Je n'ai jamais vu de plus grands évènements plus gratuitement, plus petitement et plus fatalement engagés.
En attendant, les embarquements de troupes, et de chevaux pour la Crimée continuent sur une grande échelle. Evidemment, il n’est pas du tout question de transformer la guerre de terre en blocus maritime, et cette occasion d’entrer dans la voie de la paix sera aussi manquée.
Vous ne lisez pas le Siècle. Faites vous apporté. le N°. du 18 et lisez son article sur l'insuffisance des quatre points proposés jusqu'ici comme base de la paix, et sur la nécessité de chercher, dans l'affranchissement des nationalités Polonaise, Finlandaise, Italienne, des garanties contre la Russie et des gages de la régénération de l'Europe.

Onze heures
Vous n'êtes pas gaie et je ne vous égayerai pas. Savez-vous pourquoi on ne vous dit rien ? Parce qu’on ne fait rien et ne sait rien faire. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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96 Val Richer, Vendredi 21 Sept 1855

La proclamation de votre Empereur est convenable, sans bravade, sans engagements qui puissent devenir in commode, mais triste, et je dirai même un peu abattue. Je doute qu’elle soit propre à échauffer le courage du pays. On sait à Pétersbourg, le langage qu’il faut lui tenir.
Nous n'avons plus rien à dire, ni sur la paix, ni sur la guerre. La paix ne se fera pas et les nouvelles de la guerre se font attendre. On ne sait pas encore si le maréchal Pélissier est un grand homme de guerre ; mais sur cinq ou six opérations, grandes, ou petites, qu’il a faites depuis qu’il commande il n’a échoué qu’une fois. C'est étrange à qu’il point l’armée Anglaise a disparu ; ils ont beau avoir perdu 2000 hommes à l'attaque du Redan ; ils ont l’air de n'être là qu’en spectateurs.
Puisque vous voyez tant d’Anglais, demandez leur, je vous prie, ce que signifie, le rappel du cardinal Wiseman à Rome par le Pape qui le nomme bibliothécaire du vasion à la place du cardinal Mai. Le retire-t-on d'Angleterre parce qu’on trouve qu’il y compromet l’Eglise catholique plus qu’il ne la sert ? Et qu’est-ce que Mgr. Talbat qui le remplace, comme archevêque de Westinster. Je n’ai jamais attaché grande importance à ce prétendu progrès du Catholicisme en Angleterre ; mais je suis curieux d'en suivre et d'en comprendre les incidents.

Onze heures
Je ne crois pas qu’on refuse l’Espagne et son contingent ; surtout si on continue la guerre de terre, comme cela paraît. Vous avez laissé bien des choses dans Sébastopol. Fera-t-on sauter tout ce qui reste de la place ? Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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97 Val Richer, samedi 22 sept 1855

Est-il vrai, comme on l'écrit de Berlin, que votre Empereur a renoncé à son voyage en Pologne et ira, en Crimée avec ses trois fils ? Je ne puis le croire. La situation de votre armée en Crimée est trop incertaine pour qu’un souverain aille s'y hasarder, ne l'ayant pas encore fait.
La bonne conduite sert quelquefois, même quand le succès manqué. Le général Canrobert est aussi populaire en France que s’il avait pris Sébastopol. Vous voyez par son exemple et par l'ovation à la mère du général Bosquet, qu’elle est la faveur de l’armée. Il n’y aurait pas un soldat qui ne fût reçu ainsi dans son village, s’il y rentrait.
J’ai des lettres d'Angleterre, lettres de connaisseurs peu favorables à la guerre. Je suis frappé de ce que j’y entrevois. La chute de Sebastopol, la perspective de votre retraite de Crimée, comme de Sébastopol après ou peut-être sans une nouvelle bataille, la grandeur des ressources que vous amassiez et des préparatifs que vous faisiez à Sébastopol et qui révèlent vos projets ou vos espérances tout cela fait venir l’eau à la bouche, et on se demande sérieusement, même les pacifiques, si après tout, puisqu’on est là, puisqu’on est vainqueur, on ne ferait pas bien de poursuivre et de vous enlever définitivement vos deux provinces frontières les plus menaçantes, la Crimée et la Bessarabie. Si ce projet s’établissait dans les esprits si on prenait quelqu’un de ces engagements de paroles qui lient l'avenir, c’est pour le coup que la guerre serait indéfinie et deviendrait infailliblement générale.
L'article du Constitutionnel, autant qu’un journal a de valeur indique déjà un parti bien pris quant à la Crimée.

Onze heures
Point de lettre de vous. Pourquoi ? Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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98 Val Richer, Dimanche 23 sept 1855

Je voudrais vous envoyer quelque chose de consolant ; mais je n’ai rien à vous dire que ce que je vous ai déjà dit. Quand Français 1er écrivait de Pavie : " tout est perdu, fort l’honneur ", il se trompait beaucoup sur le premier point ; rien n'était perdu pour la France ; les siècles suivants l'ont bien prouvé. Il en de même sera certainement pour la Russie ; votre avenir sera peut-être autre que vous ne vouliez le faire ; mais à coup sûr, il n’est pas perdu. Vous avez atteint ce point de grandeur et de force où rien, pas même les revers ne peut vous empêcher de grandir.
Quoique vous ne jouissiez qu'à moitié du beau temps dans le gouffre de Paris, comme vous dites, j’aime mieux pour vous le beau temps que la pluie. Le soleil est toujours beau devant vos fenêtres, et vos courses à Meudon, et au mont Valèrien ne seraient pas possibles, s’il pleuvait. Ici, comme fermiers nous invoquons la pluie. La mauvaise récolte est de plus en plus constatée ; le pain renchérit toujours. La population s’inquiète. Elle s’agitera dans l’hiver. Il faudra des troupes pour la contenir, peut-être pour la réprimer.

Onze heures
Voilà deux lettres, et mon fils m'en apportera une troisième. Merci et merci. Je suis fort aise que Lord Redcliffe revienne. Ce sera certainement une facilité pour la paix quand la paix sera possible. Que vous ne la demandiez pas, que vous n'en parliez pas aujourd’hui, c’est tout simple ; mais que les vainqueurs ne vous la proposent pas, après avoir jeté dans le port les ruines de Sébastopol, c’est de la bien petite et bien mauvaise politique. Adieu, et adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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99 Val Richer. Lundi 24 sept. 1855

J’ai reçu le N°97. Mon fils est arrivé hier, beaucoup mieux quant à ses oreilles, cependant pas tout-à-fait guéri, je trouve. Les médecins, d’Aix la Chapelle et de Paris, sont contents et lui disent que, dans un mois, le bon effet des eaux de fera encore plus sentir.
Vous avez certainement remarqué, il y a quelques jours, la réponse fort digne et même un peu hautaine, du sultan, au drogman disant que Lord Stratford lui avait envoyé pour se plaindre de la rentrée d’un ministre, de je ne sais quel Méhémet Ali. Le sultan savait sans doute que Lord Stratford n'était plus bien en selle. C’est un événement que ce rappel, en ce double sens qu'à Constantinople l'Angleterre n’est plus Lord Stratford, et qu’elle livre la place à l'influence Française. Il me revient de tous côtés que cette influence est plus que jamais à la guerre. La prétention de l’indemnité le prouve ; si vous la refusez, comme je le présume, il faudra la prendre autre part ; l’Autriche ne peut pas la laisser prendre en Italie ; vous ne pouvez pas la laisser prendre en Prusse. Ni l'Allemagne non plus. On aboutit toujours à la grande guerre européenne, si la guerre se prolonge et sort de Crimée, c’est presque infaillible. Je dis presque pour ne pas trop manquer à la modestie d’esprit que les événements m'ont apprise.
Entendez-vous dire, comme on me le dit qu’il y a un peu d'humeur contre le maréchal Vaillant qu’on ne trouve pas assez empressé à la guerre, et que le général Canrobert pourrait bien le remplacer ?
Le prétendu coup de poignard du cent garde n’a pas fait autant d'effet en province qu'à Paris ; on n’y a pas cru, même avant que le Moniteur l'eût nié. On est très porté. en province, à voir partout des manœuvres de Bourse ; on déteste la Bourse, par mépris des joueurs, et par jalousie de leurs gains.
Ce qui fait toujours grand effet, c’est la chute de Sébastopol et votre abandon précipité de tout ce qu’on y a trouvé. Cela ne rend pas la guerre plus populaire ; mais la confiance et l’orgueil publics montent rapidement. On ne croit plus à la force, ni des ennemis, ni des alliés, on sourit en parlant de l'Angleterre, comme de la Russie ; on croit notre armée capable de tout. Ce sentiment se répand dans toutes les classes, dans tous les partis. C'est par là que la politique de la guerre peut avoir prise sur le pays ; on n'aime pas la guerre mais on ne doute pas de la victoire.
Le Vice Roi d’Egypte est-il réellement tombé malade, au bien est-ce l'Angleterre qui l’a détourné de venir à Paris ? J’ai peine à le croine. Ce serait un mauvais procédé bien prompt.

Onze heures
e vous prie de féliciter de ma part, M. de Meyendorff de la santé de ses fils. Félicitations bien provisoires, hélas, puisque la guerre continue et continuera longtemps ; mais enfin il faut se féliciter chaque jour, à chaque danger passé. Je n’ai pas encore lu le Rapport du général Simpson. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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100 Val Richer, Mardi 25 sept 1855

Le rapport du général Simpson est trop laconique sur la France et l’article du Moniteur est trop expansif sur l’Angleterre dans l’un, le chagrin de n'avoir pas eu sa part de victoire, dans l'autre le désir de panser cette plaie là, sont trop évidents. Il ne faut pas tant montrer le but qu’on veut atteindre.
Ce que vous me dites de la lettre de M. de Meyendorff ne m'étonne pas. Je n'ai jamais cru que la chute de Sébastopol fût faire à personne, ni aux vainqueurs ni aux vaincus, un pas vers la paix. Je ne crois pas que vous souffriez aussi peu qu’il vous le dit, ni que vous enleviez aux Anglais tout le commerce de l'Asie, en interceptant quelques caravanes dans l’Asie mineure. Mais peu importe ; de vous défendre ; et personne ne sait jusqu’où ni dans le temps, ni dans l’espace ceci nous conduira. L’Europe est entrée, en aveugle dans un avenir inconnu. Je trouve qu’il y a un peu de fanfaronnade à dire après la prise de Sébastopol : " Voici le commencement de la véritable guerre" ; la guerre qui a mené à la prise de Sébastopol me paraît très véritable, on n'en fera jamais une plus rude ; ce qui commence, c’est la guerre obscure, illimitée, la guerre qu'aucune sagesse humaine ne dirige et n’arrête plus, et que Dieu seul fait aboutir où il lui plaît, et cesser quand il lui plait. On a manqué deux belles occasions de faire la paix ; je doute qu’il s'en présente une troisième ; et si elle se présentait, on la manquerait également.
Parlons d'autre chose. On m'écrit, d'Angleterre qu’on a trouvé la Duchesse d'Orléans fort changée et vieillie. Les projets aussi sont changés à Claremont. Chomel appelé là, a déclaré que la Reine ne pouvait, sans risquer sa vie, passer l'hiver en Angleterre. Elle quittera donc l'Angleterre lundi prochain, le 1er octobre, et ira s’établir, pour l'hiver à Gênes ou aux environs. Le Duc et la Duchesse de Nemours iront avec elle. S’il fait encore beau, on se promènera un peu en Suisse. Les Joinville resteront en Angleterre, mais non pas à Claremont ; ils ont loué une maison près du Duc d’Aumale. La Duchesse de Montpensier
non plus ne se porte pas très bien.
Onze heures
Ni vous, ni personne, ni les journaux ne m’apprennent rien. Il paraît certain que votre Empereur va, ou qu’il est déjà à Odessa. Il est impossible qu’il n’y ait pas là bientôt de nouveaux événements. Adieu, adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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101 Val Richer, Mercredi 26 sept 1855

Ni moi non plus je n’ai rien à vous dire. Quoi que j’ai eu depuis quelque temps, assez de visites, ma vie est la plus calme du monde ; il m’arrive des personnes, mais non des conversations.
J'en ai un peu pourtant avec Mad Austin qui est chez moi encore pour quelques jours et avec qui je m'entends très bien. Elle appartient à une excellente espèce de radicaux intelligents, devenus conservateurs et pacifiques par honnêteté et bon sens. Les lettres qu’elle reçoit de ses amis d’Angleterre sont très judicieuses, mais sans espoir. de 1811 à 1815, l’Angleterre a eu la Russie pour abattre la France ; aujourd’hui elle à la France pour abattre la Russie. Plus je me rappelle 1815 et j'observe 1855 plus je me félicite de ne m'être mêlé des affaires de mon pays qu'entre ces deux époques, et pour pratiquer une politique bien différente de l’une et de l'autre. Je n'entendrai probablement pas de mes oreilles, le jugement qu’en portera l'avenir ; mais je ne le crains pas.
Je suis fort aise que Lady Holland reste à Paris. C’est une bonne pièce pour vous. Quand revient Morny. Il me semble qu’il devrait être déjà revenu. Les Conseils généraux sont finis partout depuis longtemps. dans ce pays-ci, les subsistances sont de plus en plus la grande préoccupation publique. Les ouvriers ont encore beaucoup de travail ; mais, même avec le travail, la vie leur est difficile ; s'ils en manquaient, je ne sais vraiment ce qu’ils deviendraient, et par conséquent ce qu’ils feraient. Je suis convaincu que cela ne peut jamais être dangereux ; mais cela peut être très malheureux et très orageux.

Midi.
Le N°101 arrive tard. Il n’y a pas de mal à ce que votre lettre à Marion soit allée à Balmoral. C’est un bon commérage. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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102 Val Richer. Jeudi 27 sept 1855

Le rapport du général Niel est bien fait, intéressant et clair. Les Anglais ont payé bien cher leur lenteur dans les travaux de tranchée ; s'ils les avaient poussés aussi vivement et aussi loin que les nôtres, ils n'auraient pas eu à franchir, pour arriver à l'assaut du grand Redan, les 200 mètres d’espace découvert, où ils ont fait de si grandes pertes. La lecture de ces rapports va occuper le public trois ou quatre jours, et lui faire attendre avec un peu de patience de nouveaux événements. Le vrai mérite de la guerre et la grande compensation de ses maux, c’est qu’elle amuse.
Béhier, qui est arrivé hier ici pour y passer deux jours, me dit que la petite crise de cholérine qui règne à Paris n’a rien de grave, pourvu qu’on fasse attention à tous les symptômes, qu’on ne mange point de fruits et qu’on évite toute fatigue. Le repos est le premier remède, des entrailles susceptibles.
Je trouve dans Havas cette remarque : " C’est le 5 septembre 1831 que les Russes sont entrés à Varsone. C'est le 5 sept 1855 que les armées, alliées sont entrés à Sébastopol." Il y a de grandes expiations dans l’histoire des peuples La Pologne est toujours dans les esprits.

Midi.
Voilà la second rapport du général Pélissier, Je ne l’ai pas encore lu ; mais je vois que les pertes ont été grandes. Si vous vous défendez encore longtemps, en Crimée, elles se renouvelleront. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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103 Val Richer, Vendredi 28 Sept 1855

Les rapports sont bien curieux. et frappants ; mais ce qui l’est surtout ce sont les lettres de Constantinople, les illuminations les réjouissances, ces Tedeum Turcs quand pas un Turc ne s'est battu. Je ne me souviens pas d’un tel spectacle dans l’histoire du monde ; il est arrivé que des peuples ont été sauvés par leurs alliés ; mais les plus petits en pareil cas, les Suisses, les Hollandais se faisaient tuer à côté de leurs protecteurs. Voilà un grand peuple, un grand Etat qui n’est pour rien dans sa propre victoire, qui triomphe de ce qu’on a triomphé pour lui. A part le spectacle, quel enseignement politique quelle révélation de l'avenir ! L’intégrité et l'indépendance de l'Empire Ottoman deviendra une des phrases les plus ridicule que les hommes aient jamais entendues. Si j'étais le sultan, je prierais qu’on ne la prononçât plus devant moi. C'est bon pour le public Européen.
Pourquoi dites-vous que le mariage du Prince de Prusse avec la Princesse royale d'Angleterre ne pourra guère se faire. C’est votre phrase que je ne comprends pas. Immédiatement à la bonne heure ; elle est encore trop jeune ; mais un peu plus tard, je n’y vois point d'obstacle, et j'en vois toutes sortes de raisons. La diversité des deux politiques, dans l'affaire d'Orient n'est rien auprès de l’identité de la politique protestante. Tenez pour certain qu’il y a toujours, en Europe, et surtout en Angleterre une politique protestante et une politique Catholique. Ce n’est plus la considération dominante, mais cet encore une considération puissante, et je suis sûr que malgré leur humeur contre le Roi de Prusse, le mariage Prussien fera plaisir à la grande majorité des Anglais. L'Alliance Française ne l'empêchera pas.

Onze heures
Dieu veuille que ce que vous ont dit les Shaftesbury soit vrai. Je crois moins à la déraison personnelle qu'à la faiblesse devant le cri populaire. On ne résiste pas à ceux qui demanderont des folies qu’on ne ferait pas soi-même. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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104 Val Richer, Samedi 29 Sept 1855

Fera-t-on de votre engagement de ne plus rétablir Sébastopol la condition sine qua non de la paix ? Veut-on vous prendre la Crimée pour ne vous la rendre qu'à cette condition ?
J’ai peine à le croire ; ce serait un ent tement puéril qui rendrait la paix presque impossible. Je persiste à croire plutôt qu’on ne sait ce qu’on veut ni ce qu’on fera et qu’on va devant soi. L’article du Times du 26 semble pourtant confirmer ce qu’on vous a dit. Le ton général en est pacifique, et il n'insiste que sur le mot de garanties. Il me paraît évident que les puissances Allemandes, n'ont fait et ne feront aucune nouvelle ouverture de médiation pour la paix. On attendra de nouveaux évènements comme on attendait la prise de Sébastopol.
Je ne suppose pas que M. de Molcke vous parle de ce qui se passe chez lui et des querelles constitutionnelles entre son Roi et son peuple, ou plutôt ses peuples. Je serais curieux de savoir si la politique extérieure est pour quelque chose là dedans, et si vous ou nous sommes les patrons de l’un ou de l'autre parti.
Voilà le Roi de Portugal installé sur son trône et avec des protestations bien cons titutionnelles. D'après ce qui m'en est revenu je le crois plus constitutionnel que ses sujets. Comment vous avait-on dit que l’Angleterre ne voulait pas de l'alliance et de l’armée de l’Espagne ? tous les journaux annoncent que l'alliance est conclue, et que la demande de fonds pour l’armée va être présentée aux Cortés.
Si c’est le temps chaud qui entretient à Paris la disposition cholérique, j'espère qu’elle va passer tout-à-fait ; vous avons eu hier soir un gros orage, et l’air est presque froid ce matin.

Midi
Adieu. Adieu. Je n'ai que le temps de fermer ma lettre. Mad. Austin qui part ce matin, m’a dérangé. Adieu. G. 

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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105 Val Richer, Dimanche 30 Sept 1855

J’ai passé hier une heure à lire toutes ces lettres anglaises qui contiennent les détails pratiques et dramatiques de l'événement. A tant de sacrifices, de souffrances, de douleurs publiques et privées, il faut un résultat, un résultat grand, utile, certain y en aura-t-il un ? Peut-être, si la paix sort de la victoire. La Turquie ne sera pas régénérée ; la Russie ne sera pas rejetée en Asie ; l’équilibre Européen ne sera pas hors de toute atteinte, ni les faibles partout à l'abri des forts, ni la civilisation décidément victorieuse de la Barbarie ; tous ces lieux communs des Chancelleries, et des journaux sont absurdes ou chimériques. Mais enfin, si la paix était faite, il resterait de tout ceci, chez vous plus de modestie dans l’ambition, à l'Allemagne plus d’indépendance, à l’Angleterre de la sécurité en Orient, à la France de la gloire. Mais si la paix ne se fait pas, nous n'aurons pas même ces résultats bons quoique un peu vagues, et nous aurons, à la place, de deux choses l’une, ou une guerre indéfiniment et vainement prolongée. ou le bouleversement général de l'Europe. Quel prix à tant d'efforts et de maux, de tous les fléaux, le pire, c’est la mauvaise politique ; elle enfante tous les autres, et pour rien.
J’ai eu hier des nouvelles de Duchâtel. Il vous écrit probablement aussi et vous dit ce qu’il me dit. Il est frappé de quelques symptômes de mouvement dans l'opinion mais c’est, dit-il, à un mouvement dans le mauvais sans socialisme, radicalisme, esprit d’opposition. Il y a bien aussi un peu de mouvement dans ce pays-ci, mais moins marqué et moins mauvais. Il n’y aura de politique intérieure, l’hiver prochain, que celle du boire et du manger. Le mal et déjà la peur sont plus grands qu’on ne le croit.
Malgré tout ce que j’ai vu en fait de métamorphoses, j’ai peine à croire à celle de la Reine Christine en Carliste. Il faudrait qu’elle eût perdu tout l’esprit que je lui ai vu. Je ne suis pas étonné de la satisfaction d'Olozaga quant au gouvernement Français, et je ne doute pas qu’elle ne soit fondée.
Je suis vraiment préoccupé de M. de Meyendorff, et j’ai peur. Ces tristes bruits ne courent guère sans fondement. Qui va chercher des noms pour les tuer ?

Onze heures
Pauvre M. de Meyendorff ! Il n’y a pas de paroles pour un tel malheur, ni pour aucun vrai malheur. Adieu, adieu. J’irai vous voir du symptômes de mouvement dans l'opinion 1 au 20 octobre, je ne puis fixer encore précisément le jour. Adieu.
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