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36. Paris, Jeudi 21 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je trouve le journal de St Pétersbourg d'une excessive modération. D'un ton excellent, & très bien fait. Mais vous, pluriel & singulier, trouvez mauvais tout ce qui vient de chez nous.
L’affaire du massacre à Hango fait beaucoup de bruit. J’attends ce que nous en dirons. Voilà les chambres convoquées. Morny revient aujourd’hui.
Il fait beau écouter Brignoles sur la conduite de son gouvernement envers nous. Ingratitude d’abord guerre injuste, impolitique, humiliante, ruineuse. Il développe tout cela très bien et n’a plus autre chose en tête.
Je passe mes soirées solitairement. Je n'ai plus un seul habitué à Paris. C’est gai, avec Cérini !
Les Holland partent demain pour Londres. Je les regretterai beaucoup. M Cavendish qui revient de là dit qu'on ne parle pas du tout du voyage de la Reine, qu'on en doute même. Moi je ne doute pas. Elle a beaucoup vu les Cambridge qui étaient jadis si hostiles ; aujourd’hui fanatiques pour l’Emp. & l'Imp. En fait de fanatisme voici un trait de Lady Allice. Son fils a été blessé devant Sévastapol, elle s'est contentée de dire, he deserves it why does he fight the russians. Adieu. Adieu.
oici Beroldingen qui m’interrompt.
33. Val-Richer, Mercredi 20 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je doute que l'Angleterre donne à la guerre contre vous une tournure si exclusivement anglaise qu’il soit embarrassant pour la France d'y rester associée. Au fond, ce sera bien l’intérêt anglais qui dominera, mais toujours sous la forme de l’intérêt Euro péen, et avec des apparences et des perspectives d’intérêt Français suffisantes pour justifier l'association. Si le cabinet anglais réussit à maintenu la lutte dans ces limites là, et à écarter toute tentative révolutionnaine comme la Pologne, ou l'Italie, il aura bien fait les affaires de son pays.
Sait-on quand Thouvenel doit partir pour Constantinople Les Allemands ont raison d'être contents s'ils pouvaient supprimer les ambitions et les méfiances rivales de l’Autriche et de la Prusse ils seraient bien puissants en Europe. Parle-t-on un peu des affaires d’Espagne ? La brouillerie d’Espartero et d'Odonnell avec le parti républicain et le mauvais succès des tentatives carlistes sont des faits graves, si la royauté de la Reine Isabelle résiste encore à cette épreuve et ce sera un singulier mélange de solidité et d'impuissance. Jamais la maxime régner sans gouverner n'aura été plus crument appliquée.
Il faut bien que Morny soit de retour à Paris, jeudi 21 s’il veut dire quelque chose pour l'affaire de l’Académie. On m'écrit que la séance est définitivement fixé au 25. Je n’ai pas encore de réponse de Chasseloup. J'espère qu’il ne tarde que pour me dire que le train du chemin de fer est arrangé pour lundi, ou mardi. Il me serait vraiment impossible de voyager la nuit. Je suis encore trop susceptible. Le froid de ces derniers jours me crispait intérieurement, dans mon cabinet. Le temps semble vouloir tourner au beau ce matin.
Onze heures
Moi aussi, je n'ai qu'à vous dire adieu. Le courrier ne m’apporte rien, ni de Prince, ni de Chasseloup. Adieu, Adieu.
35. Paris, Mercredi 20 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Mon fils Alexandre est allé passer quelques jours avec son frère à Berlin avant de se rendre dans ses terres en Courlande. Il retourne dans 3 mois à Naples. Paul va à des bains en Westpalie, moi je reste ici, cela me parait clair.
Tout le monde me dit, sur des lettres de Pétersbourg, que nous somnnes préparés à perdre Sévastopol et même la Crimée, mais cela ne nous fait rien. L'absence de nouvelles du théâtre de la guerre inquiète ici le public. Je pense qu'il n'y a pas de quoi. On dit qu'il y a vu hier un petit bal charmant à la cour. J’en avais un sur ma tête. Ma voisine va partir pour les eaux. Bonnes aussi. L’Impératrice. y va dimanche. L’Empereur reste. Il fait aussi froid qu'en novembre. Comme vous seriez mieux à Paris qu'au Val Richer.
J’ai vu Hubner hier longtemps, très doux. Ardent pour la paix, spirituel, assez à son aise. Aurez-vous le chemin de fer pour le 25 ? Adieu. Adieu.
32. Val-Richer, Mardi 19 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Ce n’est pas le temps d'aujourd’hui qui vous fera regretter la campagne. Brouillard, pluie et froid. Je ne m'en ressens pas mais à condition de ne pas quitter le coin de mon feu.
Les journaux sont parfaitement vides. Ils attendent, comme nous, les coups de canon, et ne savent pas parler d'autre chose. J'espère pour vous, que Greville ne vient pas à Paris pour trois ou quatre jours seulement. Sa conversation vous intéressera. D’autant que la question, n'en doutez pas, ne se videra qu'à Londres et quand Londres voudra la vider. Pétersbourg ne peut pas avoir la prétention d'être maussade pour Paris quand cela lui plaît, et puis de redevenir aimable, quand il en a besoin, pour brouiller Paris, avec Londres. Il y a un reste de Barbarie à croire qu’on peut user tour à tour, et si vite, des mauvais procédés et des bonnes graces. Pardon de ma franchise. Dans la solitude, on devient paysan du Danube.
Que signifie ce que je vois dans les feuilles d'havas que le Prince Alexandre de Lieven est arrivé à Francfort ? Y a-t-il erreur, comme je le présume, ou bien votre fils Alexandre. vient-il se promener sur le Rhin ?
L'affaire du bateau parlementaire massacré à Hango fera un bien triste effet, si elle est vraie. Vous n'avez pas besoin de tels incidents.
Y a-t-il quelque fondement au bruit que votre Empereur va en Crimée ?
10 heures
Greville ne m'étonne pas, et tenez par certain que le concert subsistera jusqu’au bout. Carrera me répond une lettre très aimable pour son Roi et pour lui-même. Rien d'ailleurs. Adieu, adieu.
34. Paris, Mardi 19 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Il n’est pas question de rappeller Raglan, non plus que Redcliffe. Cela ira comme cela a été. Any how ! Pleine assurance que Clarendon ne se préterait jamais à des projets de nationalité si même Palmerston y pensait et il n’y pense pas.
Du reste pas de nouvelle découverte dans ma promenade avec G. hier. Véritable goût et affection de toute la famille royale pour l’Empereur & l’Impératrice des détails curieux et intérieurs sur cela.
Le bombardement a commencé le 16 sur toute la ligne, voilà tout ce que je sais. Ah mon Dieu quelle horreur. Je vous remercie de rester chez vous par ce vilain hiver.
J’ai été interrompue par Carreira. Ravie de votre lettre il vous a répondu. Brave excellent homme, & plein d’excellent jugement et d’esprit. Ils partent jeudi, ils verront l’Italie & puis ils s’en reviendront par la Seine en Angleterre & le 15 août à Lisbonne. Le roi entre en possession du gouvernement le 16 septembre.
Autre interruption il faut que je vous dise vite Adieu.
31. Val-Richer, Lundi 18 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Certainement il fait froid ; 8 degrés Réaumur seulement. Vous voyez que mon thermomètre me sert. Je n’ai pas mis le nez hors de la maison depuis trois jours. Je fais bon feu partout. J’ai chaud, et pourtant je sens qu’il fait froid, et que je fais bien de ne pas sortir. J’ai à la fois le sentiment de la santé qui revient et celui de la susceptibilité qui dure. Singulier mélange. Vous savez que je n’aime pas les sentiments combattus. J’attends impatiemment la réponse de Chasseloup.
Vous avez bien fait de ne pas vous laisser prendre, mon N°17. Vous ne devez, comme vous dites, être mêlée à quoi que ce soit. J’ai fait du reste, au sujet de ce N°, ce qu’on désirait je serai bien aise qu’on s’en serve, s’il peut servir.
L’ordre du jour du général Pélissier à l’armée est remarquable par le ton de fermeté sans vanité et de confiance, sans fanfaronnade. Il n’y a pas plus de phrases que dans ceux du général Canrobert, et ce n'est pas terne du tout. Les rapports des officiers de la marine anglaise sur leur expédition dans la mer d'Azof sont sensés et simples, mais trop longs et sans effet. Si vous avez été forcés de détruire là, comme ils le disent, des approvisionnements de quatre mois pour une armée de 100 000 hommes, ce doit être, pour vous un grand embarras. Si l'Empereur Nicolas, dans ses ouvertures à Sir Hamilton Seymour, a eu pour but, comme on l’a dit, et même, je crois, comme il l’a dit, de résoudre lui-même une question qu’il redoutait pour son fils comme un trop lourd fardeau, il s'est cruellement trompé.
10 heures
Je ne crois pas avoir les mémoires de Dartagnan. Je vais dire à mon fils de s'en assurer. Adieu, Adieu. G.
33. Paris, Lundi 18 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voici le plus saillant d'une première conversation avec Greville. La Crimée conquise et on y compte, ou au moins un succés brillant, l'Angleterre ne se contentera pas des conditions qu’elle proposait à Vienne, elle les veut bien plus dures. La guerre de terre finit de ce côté ; on se portera en Asie pour nous prendre la gorge. Est-ce que la France se mêlera de cet intérêt anglais là ?
On ne pense pas à la Pologne. Si on y songeait on aurait toute l’Allemagne sur les bras, & la France songerait au Rhin. Or cela jamais l'Angleterre n'y consentira. Je vous dis l'abrégé. Il y a beaucoup de plus à dire. Je le reverrai aujourd’hui.
Le duc de Noailles va demain à Orléans. Il en revient Mardi. Tout le monde part. Que ferai-je au mois de juillet ? Je frémis d’y songer. Hatzfeld est revenu hier beaucoup plus causant & très sensé. Tous ces Allemands respirent, ils sentent que pour cette année le danger est écarté ! Pas de nouvelle. On en attend de bien grandes. Adieu. Adieu. Morny est parti hier pour sa terre d'Auvergne. Il sera du retour jeudi. Adieu. Tout Paris parle du voyage de Molé & on dit que c’est pour aller trouver le comte de Chambord. On s’étonne fort et on blâme fort.
Au Pérennou, le 18 juin 1855, Louis de Carné à François Guizot
Paris, le 17 juin 1855, le vicomte de Carreira à François Guizot
32. Paris, Dimanche 17 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous êtes à mille lieues de Paris si vous avez pu avoir chaud depuis 3 jours que nous sommes ici à 8 degrès seulement, et des déluges de pluie & tempête. C’est abominable, et pourtant j'en suis bien aise, point de regret de la campagne. Mais viennent les beaux jours, et comme je deviendrai féroce.
Molé est parti hier soir. Je ne l’ai pas revu. Il a dit une absence de 15 jours. Duchatel part demain. Il reviendra pour le 30 l’élection de de M. de Lavergne. Dumon a la scarlatine dans la maison. Je ne le recevrai pas. Viel Castel part demain, Montebello aussi, il ne me reste rien que le duc de Noailles pour quelques jours encore. Avez-vous dans votre bibliothèque Les Mémoires de Dartagnan ? On dit que cela m'amuserait. Je vais faire reporter chez vous tous vos livres, je les ai lus, je suis à sec.
Hubner est venu hier. Doux, promettant la paix pour la fin de l'été ; quelle bêtise ! Il ne m’a pas dit de nouvelle. Greville est arrivé. Je vais le voir. C'est le duc de Noailles qui s’est chargé d’épéronner Chasseloup. Duchatel ne le voit pas, d’ailleurs, il part. Interrompue par Greville. Adieu. Adieu.
30. Val-Richer, Dimanche 17 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le protocole de clôture est triste à lire. Des deux côtés un parti pris. Il y a trop de paroles pour une telle situation. Celles de Bourqueney sont sèches ; celles du Prince Gortschakoff pas nettes. Les plénipotentiaires avaient-ils réellement envie que la négociation se prolongeât, ou bien est-ce uniquement par égard pour l’Autriche qu’ils se sont montrés disposés à admettre l'art 2 de sa nouvelle proposition comme base de négociation sur le 3e point ? Je ne vois pas bien. A en juger par les apparences, il semble qu’on eût pu vous amener à admettre en fait, dans une négociation séparée avec la Porte, cette limitation mutuelle des forces navales des deux Etats dans la mer Noire que vous vous êtes absolument refusés à admettre en principe dans la négociation avec l'Europe. Si cette chance existait, on ne s’y est pas bien pris pour la réaliser, les ménagements de procédé et le habilités de rédaction ont manqué. Si au lieu d’une chance, il n’y avait là qu’un leurre, on a bien fait de ne pas s’y laisser prendre et d'en finir. Il n’y a pas moyen de juger de cela de loin et d'après les papiers seuls. Voilà les Piémontais qui commencent à prendre leur part des pertes et des souffrances. Ils les supporteront bravement. C'est une race ferme, réservée et pleine d'amour propre. Il y a entre le caractère de la nation et celui de la maison de Savoie une analogie frappante.
C'est dommage que le Duc de Noailles, ne puisse pas, comme l'Empereur avoir lu d'avance, le Mémoire de M. Fortoul, en réponse aux réclamations de l'Académie. Je crains un peu l'imprévu des objections et de la discussion. Je connais bien peu l'Empereur ; mais, d'après le peu que j'en connais, je suis convaincu qu'au nom de la politique intelligente, et des anciens droits, ou usages, on peut, dans cette affaire, agir beaucoup sur son esprit qui m’a paru disposé à accueillir les idées et les raisons auxquelles, de lui-même, il n’avait pas pensé.
10 heures
Je répondrai demain au Duc de Noailles. Il m’arrive un tas de lettres ce matin, et deux ou trois auxquelles, il faut que je dise un mot tout de suite. Adieu, Adieu. G.
29. Val-Richer, Samedi 16 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
Je cesse de me lever tard. Je dors très bien la nuit et je ne sens plus le besoin de me reposer encore le matin. J’ai repris hier aussi, mon travail. A moins d'accident bien imprévu, et que je ne provoquerai par aucune imprudence, je serai parfaitement en état d'aller vous voir le 25. J’attends impatiemment la réponse de Chasseloup. J'espère qu’il n’est pas Gascon.
Nous causerons de votre toux et de l'hiver prochain. Avez-vous revu Andral et vous a-t-il dit quelque chose de l’idée d'Oliffe ? Il faudra faire tout ce qui sera nécessaire ; mais j’ai grand peine à croire que, pour une toux qui n’est l'effet que de la fatigue, et de l’âge, qui ne tient à aucun mal organique, le repos et les soins de Paris, l'excellente et toujours égale température de votre appartement, et le mouvement doux de la société de vos amis ne vaillent pas mieux qu’un changement de climat.
Le Rapport de l’amiral Bruat est curieux. un peu dur pour vous. La résistance n’a pas été ce qu’on attendait. J’avais été frappé du rapport du général Wrangel qui avait un air de trouble ; surtout par sa grande exagération des forces ennemies. Evidemment vos forces à vous n'étaient pas grandes sur ce point.
Avez-vous remarqué le discours du Prince Albert au dîner de la corporation de la Trinité ? Très sensé et opportun sur les difficultés de la guerre et de la politique actuelles, mais sans indécision ni inquiétude. Palmerston a dû en être fort content. Je n'ai encore vu que de court extraits du Protocole final de la conférence de Vienne. Je pense qu’on le publiera tout entier. J’en suis curieux. Il me paraît que chacun des plénipotentiaires a longuement parlé pour bien déterminer sa position au moment de la rupture. Croit-on à une réduction notable de l’armée Autrichienne.
4 heures
Le temps s'améliore. Il fait chaud ce matin et chaud sans pluie. Mais il n’y a point de beau temps qui vaille celui de Châtenay, il y a 18 ans. surtout quand nous sommes séparés. Ensemble, tout est bon. Adieu, adieu. Mon facteur est pressé. G.
31. Paris, Samedi 16 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ah que je vais être contente le 25 ou le 26 ! Je ferai parler à Chasseloup si j’ai par qui. Mon 27 n’a pas pu vous arriver. Le paquet était trop lourd. Vous renverrez aujourd'hui l’équivalent par une autre voix.
Je vous ai dit je crois combien Morny & le duc de Noailles avaient trouvé votre N°17 excellent. On voulait me l’enlever. Je n’ai pas voulu. Je ne suis pas ici pour être mêlée à quoique ce soit.
Je n’ai pas revu Molé hier ce qui m'étonne, car c’est aujourd’hui qu’il veut partir. Je persiste dans ma critique mais je ne le dis qu’au Duc de Noailles qui est tout cousu de rétiscences. J'ai encore revu Morny hier. On dit dans le monde qu'il est devenu bien belliqueux depuis que les affaires vont bien.
J’ai lu à Hatzfeld un passage d'une de vos lettres où vous parlez bien de son roi. Je ne manque jamais les bons comérages. Je n’ai pas reçu Hubner. Il fait aussi froid qu'en novembre. J’espère que vous savez cela. Adieu. Adieu.
Maintenon, le 16 juin 1855, le Duc de Noailles à François Guizot
30. Paris, Vendredi 15 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voilà du bien mauvais temps. Il faisait plus beau que cela il y a 50 ans à Châtenay. Qu'il y a loin de cela. Ah comme la vie passe ! J’ai appris hier que vous n’avez pas reçu encore mon N°27. Il vous arrivera cependant.
L'Empereur recevra le duc de Noailles quand il aura pris lecture d'un mémoire que lui prépare son Ministre plus je pense à Molé et plus je trouve drôle qu'il fasse un coup de tête. C’est demain je crois qu'il veut partir. J’ai dit au duc de Noailles, ce que j’en pensais. Mais je n’ai pas à me mêler des affaires de Molé s’il ne m'en parle pas.
On s’étonne extrêmement ici de la facilité avec la quelle nous abandonnons toutes nos places. J'en suis honteuse, et notre pavillon que nous mettons partout en poche. Heureusement que nous nous tenons bien à Sébastopol, mais cela ne pourra plus être long.
Je viens d'envoyer votre lettre à Carreira. On dit que l’Empereur a trouvé les vêpres siciliennes un spectacle inconvenant. C’est parfaitement vrai. Les Français massacrés. Mais on savait l’histoire, il ne fallait pas laisser monter cet opéra ici.
L. Greville me mande qu'il sera ici demain. On le dit bien changé. Point de nouvelles. Que dites-vous des protocoles de clôture. J’ai trouvé Bourqueney très irrité & que querelleur Il me semble que l’affaire était si facile à arranger. Adieu. Adieu.
29. Paris, Jeudi 14 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Molé est arrivé hier, il est venu chez moi le soir. Il va je crois faire une course en Allemagne ; à Bade à ce qu'il dit, pour 15 jours ou trois semaines. Une idée toute nouvelle et drôle, pour lui qui prétendait qu’il ne se réunirait plus & qu'à notre âge, il faut surtout rester tranquille. Il a très bonne mine.
Le duc de Broglie aussi est venu hier soir, il part Samedi. Il veut revenir pour la séance. Tout le monde s’étonne que je ne fasse rien de mon été. Je crois que j’en suis étonné moi même. Mais il m’est impossible de me décider, je ne puis pas me tirer de mon repos.
Je tousse toujours. Oliffe dit que je ne me guérirai pas de cela. Il craint pour moi l'hiver prochain, et a l'air bien décidé de me le faire passer à Nice ! Belle perspective ! Je tourne à la mélancolie ; je ne le montre pas, mais je le sens.
Il n’y a toujours pas de nouvelle. au palais des Carrera loge Tuileries. Je crois qu’ils vont partir sous peu de jours. Voilà ma lettre aujourd’hui ! Il ne vaut guère la peine de vous l’envoyer. Je vous dis adieu, parce que je suis triste.
28. Val-Richer, Jeudi 14 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
cinq heures
Je viens d'écrire à Chasseloup Laubat pour lui demander s’il peut exécuter le lundi 25, ou le mardi 26 de ce mois l’offre très courtoise qu’il avait faite à mon fils de me faire prendre à Lisieux, par un train du chemin de fer avant qu’il fût ouvert au public. Je me tiens pour sûr que le 25 ou le 26, je serai parfaitement en état de faire cette course par cette voie. Charmante perspective ! Nous passerons la semaine au moins ensemble, et je reviendrai ici, après le 1er Juillet, quand le chemin de fer sera ouvert à tout le monde.
Que de choses à nous dire ? Moi aussi je désire que la querelle de l'Académie soit vidée avant la séance. Cela doit convenir à tout le monde, car il y aura, sans cela, des ennuis pour tout le monde. Il est bon que le jour de la séance soit fixé, et qu’il y ait nécessité de se décider. La sagesse des hommes devance bien rarement la nécessité.
Voilà plusieurs des journaux Anglais déjà décidés à vous demander une large indemnité de guerre quand vous serez bien battus. Si cette idée s’établit, elle peut devenir un gros embarras. Les publics démocratiques sont très enclin à accueillir cette espérance de recouvrer quelque chose de ce que la guerre leur a couté. Dans ma très petite campagne contre le Maroc, j’ai eu grand peine à me faire pardonner d'avoir fait la paix sans exiger une indemmité de guerre. Il est vrai que j’avais affaire à des Chambres. Mais il y en a à Londres, et elles pourraient bien avoir la même fantaisie.
10 heures
Votre N°29 est triste et m'attriste. Enfin nous causerons bientôt. J’espère que Chasseloup maintiendra son offre. Si vous avez, par Duchâtel ou autre, quelque moyen indirect de l’y encourager, ce sera peut-être utile. Adieu, adieu.
27. Paris, Jeudi 14 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Morny et Noailles se sont rencontrés chez moi hier. L’Académie a été le topik.
Morny est très bien, net et judicieux sur cela comme sur autre chose. Il a proposé au duc de Noailles d’aller expli quer l’affaire à l’Empereur. Il a volontiers accepté, il est donc probable que cela aura lieu, mais le duc s’est refusé à votre lettre du 3 juin qu’il trouve excellente, je ne l’avais montrée qu’à Fould. Morny l'a lue hier attentivement elle lui semble si bonne & si bien qu’il voulait me l’enlever pour la montrer au maître. Je m'y suis refusée. Je ne veux pas que mon nom soit mêlé à une affaire quelleconque. Mais voici ce que vous ferez. Vous écrirez à Morny une lettre copie exacte de celle que je vous renvoye, il l’a trouvée admirable, et [?] et concluante et enlevante. (Je ne sais si cela se dit.) Vous y mettrez quelques mots à l’adresse de l’Empereur & de Morny, comme vous savez les dire. Du reste n’omettez rien de ce que vous dites dans le N° 18. J’ai marqué les passages qui lui ont le plus plu, et qu'il faut sur tout conserver. Le conseil que je vous donne est le bon. Ceci m’a rappellé vos conseils à Bruxelles.
Cette lettre n'étant à autre fin je vous dis Adieu.
27. Val-Richer, Mercredi 13 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Cinq heures
Les pertes sont certainement bien grandes de part et d'autre. On m'envoie une lettre d’un jeune capitaine d'infanterie qui dit qu’en vingt jours, dans un corps qui comptait une centaine d'officiers, 32 ont été qui hors de combat. Du reste plein d’entrain et d’espoir. Vous pourriez fort bien avoir raison quant au commandement unique. Grande faiblesse du gouvernement Anglais, s’il y laisse arriver de la sorte le général Pélissier, n'osant pas rappeler Lord Raglan et n'ayant pas de quoi le remplacer. Qu’arriverait-il si, après vous avoir chassés de Crimée, en l'occupant fortement, et en vous fermant l’isthme de Pénékop, on se contentait d'ailleurs de vous faire la guerre maritime, et de posséder la mer noire et la Baltique, vous laissant la charge de prendre l'offensive pour rentrer en Crimée ou la triste apparence d’y renoncer ?
Je viens d'écrire à Carrera. Ne sachant pas son adresse et ne voulant pas attendre votre réponse, de peur que son Roi ne parte, je joins ici ma lettre. Seriez-vous assez bonne pour la faire tout simplement mettre à sa porte ? Je ne sais pas non plus qu’elle est maintenant sa qualité auprès de son Roi, et je n’ai mis sur l'adresse que son nom. Pardon de vous donner cet ennui. La modeste obscurité de Walewski m'étonne un peu. Il faut qu’il croie que cela convient à son maître. On est du reste enclin à être bien pour lui, dans son département, tant son prédécesseur y est peu regretté.
Mauvais temps hier 16 degrés Réaumur à mon thermomitre ; ce matin 8 et demie. Je l’ai pressenti à une disposition de toux qui m’a repris hier soir. Il n'en a rien été cette nuit. J'ai bien dormi et je me sens bien ce matin. Mais je suis encore bien susceptible. Je suis charmé que la séance de l'Académie soit fixée au 28. Je me soigne pour pouvoir aller à Paris. Je l’espère tout-à-fait. Mais il me faut certainement le chemin de fer. Chasseloup me l'a déjà fait offrir quand je voudrais avant le 1er Juillet. Je vous en parlerai demain. Adieu, Adieu. G.
26. Paris, Mardi 12 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai pas revu Carréra ce qui fait que je n’ai pas pu lui dire encore ce que vous m'avez écrit à propos de son roi. Selon moi vous devriez écrire une note à Carrera lui-même. Vous avez appris l’intention (ne me nommez pas) et vous en témoignez votre reconnaissance & & La visite à vous est une exagération, il n’a jamais été question que de vous inviter à venir chez le roi mandez-moi si vous faites ce que je vous dis, car si vous ne le faisiez pas je couperai de votre lettre le paragraphe qui traite de cela, & je l'enverrai à Carrera.
Il reste encore ici la semaine. Je n’ai vu hier que le duc de Noailles, Montebello, Duchatel, les Sébastiani lui, radotte. Et quoiqu’il en dise, nos affaires vont mal. Walevski ne se prodique pas. On ne le voit pas du tout, et on ne parle pas de lui. C’est comme s’il n’y était pas. Je suis frappée d’un correspondant signé Y dans l’Indépendance qui traite de la nécessité d'une comman dement unique. Les opérations peuvent pas aboutir à moins de cela. Vous savez que l'Y vient de haut bien ici. Je pense que Pélissier usurpera le commandement en chef, que Raglan, donnera sa démission, et tout le monde sera content inclus le gouvernement Anglais.
Le temps est bien lourd. Je m'en ressens, je n’ai courage ni force à rien. Pas l'ombre d'une nouvelle à vous dire, si ce n’est qu'à l’attaque du 7 vous avez eu un général (de l’artillerie), et un colonel tués. Evidemment les pertes ont été graves de part et d’autre. Quelle tristesse et toujours sans résultat ! Adieu. Adieu.
26. Val-Richer, Mardi 12 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je ne m'étonne pas que vous n’appreniez rien. Il n’y a plus de nouvelles que celles du canon, et celles-là, on n'en sait rien, et on n'en raisonne pas d'avance, comme de ce qui se passe dans une conférence. Le général Pélissier a certainement donné à la guerre une forte impulsion. S’il prend Sébastopol, il y ramassera le bâton du Maréchal St Arnaud. Sébastopol pris, regardera-t-on sa ruine comme une limitation suffisante à votre prépotence dans la mer Noire ? C'était l’avis de Lord Lansdowne au mois d'Octobre dernier, à Bruxelles. Mais je doute que ce soit aujourd’hui l’avis de Lord Palmerston. Je ne demande pas mieux que de me tromper.
Je viens de me promener. Le temps est d’une douceur extrême un peu voilé, mais vraiment chaud. Je n'ose pourtant pas encore m'asseoir longtemps dehors, et quand j’ai marché une heure, je suis fatigué. Je n’ai plus de mal, je dors, je mange ; il faudra bien que la force me revienne. J’ai recommencé aujourd’hui à ne plus déjeuner et dîner dans mon cabinet. On n'est guéri que lorsqu’on rentre dans la vie commune.
Je ne comprenais pas pourquoi les Holland n'allaient pas à la cour. Rien ne les gêne, ce me semble, pour concilier tous les sentiments. Sir Henry Ellis est-il toujours à Paris ? Si vous le voyez, soyez assez bonne, je vous prie pour me rappeler à son souvenir. Et faites moi la grâce, auprès de toutes les personnes que vous voyez, et qui se sont préoccupées de ma santé de les remercier de ma part en leur disant que je vais bien.
Si j'étais à Paris et bien portant, j'irais peut-être voir Mlle Ristori. Mon fils, qui est un connaisseur, l'admire beaucoup.
J’aime à voir lever les soleils. Je suis pourtant si désa coutumé du spectacle que, lorsqu’il m’arrive d’y aller, je le trouve toujours mauvais. Rien ne me satisfait. Dans la solitude, on perd toute complaisance pour la routine, et le goûtdevient plus difficile. C'est ce qui m’arrive pour la politique. Il n’y a rien de tel que d'être spectateur pour être sévère.
Mercredi 13 10 heures
Je viens de me lever. Ma nuit a été très bonne. Je me sens bien ce matin. Dans quelques jours, ce sera moi qui vous demanderai de la force. Quel orage, cette nuit !
J'écrirai quelques lignes à Carrera. Soyez assez bonne pour me dire, s’il loge aux Tuileries.
Adieu, Adieu. G.
25. Val-Richer, Lundi 11 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je viens de me promener. Le temps est doux, quoique le soleil soit voilé. Le grand air m'est bon. Je continue à avoir un peu d’appetit. J’ai dormi neuf heures la nuit dernière. Si j’avais vingt ans de moins je serais parfaitement remis dans deux jours mais une fois courbées, les tiges moins souples se relèvent plus lentement.
Evidemment, quoique la lutte soit rude nous continuons à avoir des succès autour de Sébastopol. Nous gagnons du terrain. Je m'attends à apprendre un de ces jours, la prise de la tour Malakoff. Je fais tous mes efforts pour croire qu'après le succès, nous vous réoffrirons la paix à des termes convenables, et que nous l'imposerons à ceux qui n'en voudraient pas. Je ne réussis guères. Je doute qu’une conférence rouverte à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontais de plus, soit plus modérée, et plus pacifique que celle de Vienne.
Consentirez-vous à venir négocier à Paris ? Je suis curieux de voir comment l’Autriche va s'établir dans sa neutralité déclarée, et en même temps amicale pour les alliés. Elle me paraît encore bien loin de l’entente avec la Prusse. La dernière dépêche de M. de Mantenffel est bien aigre.
Je suis bien aise que Montebello, vous soit revenu. C'est un fidèle. A-t-il vu Montalembert à Londres ? Celui-ci avait le projet d'y passer au moins six semaines. Je ne m'étonne pas qu'Aberdeen soit très vieilli. Il y a de quoi.
Mardi 12 10 heures Je n’ai pas une autre parole à dire : " que cela fasse finir ! " J'attends impatiemment les détails. Adieu, adieu. J’ai bien dormi et je vais me lever. G.
25. Paris, Lundi 11 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ce que vous me dites du Roi de Prusse est très vrai. Tricoupi que j’ai vu hier un moment (il passe en allant à Aix-la Chapelle) me dit qu’à Londres aujourd’hui on commence à bien parler de lui et très mal de nouveau de l’Autriche. Je suis de votre avis pour celle-ci. Sa situation conduite a été habile & sa situation est bonne.
Voilà de bien mauvaises nouvelles pour moi au Moniteur à ce train là Sévastopol va être bientôt pris. Et bien qu'il le soit et que cela finisse. Pourvu que cela fasse finir !
Je n'ai pas réussi pour Brandebourg. Il part aujourd’hui pour Londres, le Roi croit que c'est un avancement et c’est par amour pour le jeune homme qu'il le contrarie.
Dumon, que j’ai vu hier soir est ravi d’Estherazy, et a Londres en horreur. Il n'y a vu personne. Il y a eu une grande soirée samedi chez le Prince Napoléon. L’Empereur a été très aimable pour les Holland ce qui les obligera d’aller à la cour, ils n’y ont pas été encore depuis l’Empire.
Je n’ai vraiment pas de nouvelle à vous dire. Je vois beaucoup de monde mais je n’apprends rien Le soir c’est très réduit. Viel Castel hier, mais il part aussi.
Adieu. Adieu remettez- vous, & pour cela soignez- vous beaucoup. Adieu.
24. Val-Richer, Dimanche 10 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Erreur dans le N° de votre lettre venue ce matin. Vous l'avez marquée 24 ; elle est 23.
Je suis bien aise qu'Hélène vous ait écrit le mariage de sa fille. Le sentiment d’un tort, et d’un tort presque ridicule, s'est réveillé. Vous avez toute raison de prendre la chose tout simplement. Un jour, quand tout ceci sera tombé dans le passé, quelque occasion viendra d'en faire sentir votre sentiment, et tout l'avantage, sera de votre côté.
Pauline et tous les siens me sont arrivés ce matin. Il me trouvent guéri et changé. On maigrit bien vite. Il paraît qu’on m’a cru très malade à Paris. Il vient ici une foule de lettres, de questions. J’ai été malade, et j'aurais pu devenir très malade ; mais je n'en suis pas venu là. Mon médecin de Lisieux s’y est pris à temps et résolument. Il fait beau ; je me suis promené une heure ce matin. Depuis hier, je retrouve de l’appétit. J’ai vraiment dîné hier et déjeuné ce matin, mais seul encore et dans mon cabinet. Je continuerai jusqu'à ce que je ne sente plus de fatigue.
Je prie Dieu pour la prompte ouverture de mon chemin de fer. S'il est ouvert du 20 ou 25, comme on me le promet, je suis convaincu que je pourrai fort bien m'en servir. Mais s’il fallait voyager la nuit, par la malle poste ou par la diligence, je doute que cela me fût possible sans une extrême imprudence. C'est évidemment à mon voyage de nuit que j’ai dû ma bronchite, et je resterai quelque temps très susceptible. On me dit que la séance de l'Académie n'aura pas lieu avant le 28, si elle a lieu. Cela me conviendrait quoique ce ne soit pas la séance de l'Académie qui m'attire. Où en êtes-vous de vos perspectives ? Je ne demande pas mieux que d'être là pour vous aider à vous décider.
Je vois que mon pauvre Behier n’a pas mieux réussi auprès de vous, à propos de moi, qu’il n’avait réussi jadis à propos de vous-même. Il n’a pas le langage habile. Il est peut-être un peu piqué d'ailleurs que je ne l’ai pas fait venir, et il lui convient de dire qu’il n’y avait pas de motif. Il a raison ; il n’y en avait vraiment pas. Si le mal n’avait pas cédé aux premiers remèdes je l'aurais certainement appelé, car j’ai grande confiance en lui, et je suis sûr de son dévouement.
On m'assure que le Roi de Sardaigne n’a pas bien reçu les ouvertures de M. de Cavour et de M. d'Azéglie pour la Princesse Mary de Cambridge : « Quand je voudrais me remarier, je me marierai moi-même, et non par mes alliés." On dit même quelques paroles hautaines, sur les alliances habituelles de la maison de Savoie. Je n'y crois pas ; elles manqueraient de vérité et de mesure.
Autre affirmation. La démarche du général Pélissier, en faveur des généraux exilés serait certaine, et le résultat d’une démarche positivement faite, auprès de lui, par un grand nombre d’officiers de l’armée.
Après les affirmations, les commérages. On m’écrit de deux côtés, que l’intention du Roi de Portugal était de me faire visite, et que Carrera y a objecté, de peur de blesser l'Empereur. Le Roi a persisté, disant que son père lui avait recommandé de me oir, et il en a parlé à l'Empereur qui l’a fort approuvé. Je m’en tiens à ce que vous m'avez dit. Les quelques lignes que je vous ai répondues sont suffisantes, ce me semble, en retour de la politesse royale.
Lundi 11 10 heures
Dieu veuille que ce qu’on vous dit soit vrai et qu'après le succès, on ait la sagesse, et avec la sagesse la fermeté de faire sa volonté. Adieu. Adieu.
24. Paris, Dimanche 10 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre santé est la chose à laquelle je pense le plus à présent. Parlez m’en toujours en détail. Le temps est assez beau, mais ce n’est pas de la vraie chaleur
On me répète qu’après une vraie séance en Crimée on sera très pressé ici de faire la paix, et qu'on nous l’offrirait beaucoup plus palatable qu’à Vienne. Je veux bien le croire, mais les Anglais parlent une toute autre langue, et on a pour eux bien des égards pour ne pas dire de la faiblesse. Cependant il n’est personne qui ne reconnaisse que l'Angleterre est beaucoup plus dans votre dépendance ; que vous dans la sienne. Et la volonté de l’Empereur devrait être toute puissante. Sa situation est cela.
J’ai vu hier Flahaut et Morny. Montebello est revenu de Londres. Il a assisté au dernier débat, il admire beaucoup Bright & dit que Sidney Herbert a fait un admirable. discours. Tout le monde à la guerre, & tout le monde désirant la paix. Si le Times voulait la préconiser elle se ferait.
Montebello a vu Aberdeen. très vieilli. Toujours le même langage à la paix, Dumon est revenu hier aussi. Je ne l’ai pas vu encore. Mad. de Boigne est venue me dire adieu. Elle va à Trouville cette semaine. Adieu. Adieu.
Hier c'était Beroldingen qui est venu couper ma lettre. Il vient souvent, bon homme, sûr, & très éveillé. Adieu.
Whitehall, le 9 juin 1855, John Russell à François Guizot
23. Val-Richer, Samedi 9 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne suis resté dehors que dix minutes ; il faisait doux, mais du vent. Je me suis souvenu de votre précepte. J’aimerais mieux obéir de près que de loin à votre tyrannie. Je me sens réellement mieux chaque jour, quoique j’ai en même temps le sentiment d’une machine devenue fragile et dont il faut prendre soin. Je conviens très bien à la vieillesse par la résignation, mais pas du tout par l'habitude ; rien ne m'est plus nouveau que de faire, à chaque instant, attention à moi.
Je persiste à ne pas comprendre l’embarras de Hübner. La neutralité de l’Autriche est hautement acceptée des alliés guerroyants. C'est là le grand succès, et le grand profit. Que peut-il arriver maintenant ou bien les alliés réussiront à vous mâter sans le concours de l’Autriche, et ils ne lui feront pas la guerre uniquement pour la punir de son inaction, ou bien ils ne réussiront pas et l’Autriche redeviendra le médiateur obligé de la paix. Hübner a de quoi se féliciter pour lui-même par l’attitude très décidée qu’il a prise ici, il a aidé son gouvernement à passer le défilé, et il reste en bonne situation, malgré l'humeur qu’on doit avoir.
Vous ne m’avez pas reparlé de Brandebourg. Comment va le Roi de Prusse ? Politique à part, je lui porte intérêt ; je me figure que je prendrais plaisir à causer avec lui. J’aime les Rois qui auraient de l’esprit quand ils ne seraient pas rois. Et même politiquement, je lui trouve bien plus de mérite qu’on ne lui en accorde. En 1848, il a peu brillé ; il a eu des fantaisies et des faiblesses, a qui convient très mal aux temps de révolution ; mais depuis qu’il a eu affaire à la réaction, et non plus à la révolution, il s'est conduit avec intelligence, loyauté et indépendance, fidèle à toutes ses paroles du dedans et du dehors, ne vous abandonnant pas et ne vous cédant pas, restant avec vous sans se laisser dominer par vous. Si j'était Prussien, je lui saurais beaucoup de gré de cette conduite.
Voilà le bombardement recommencé. Il me paraît difficile que ce ne soit encore que du bruit et qu’on n’arrive pas bientôt à une grande lutte. Nous avons évidemment intérêt à presser les événements.
Dimanche 10 dix heures
Je suis encore dans mon lit ; mais je sens que le mieux marche vite, et que la force revient. Il y aura ce matin un thermomêtre à la fenêtre de mon cabinet, au nord. Merci de celui que vous vouliez m'envoyer.
Avez-vous entendu dire que c'était la France surtout qui avait insisté sur la clôture définitive de la conférence de Vienne ? On veut que le jour venu la conférence se rouvre à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontains.
On me dit aussi que le général Pélissier demande le rappel des généraux exilés, disant que l’armée les désire, et en a besoin. J’ai peine à croire cela. Adieu, Adieu. G.
23. Paris, Samedi 9 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je voulais passer ce matin chez votre fille Pauline et la prier de se charger d'un thermomètre pour vous. Et la voilà partie. J'en suis bien fâchée. J'insiste pourque vous fassiez changer de place au vôtre pour le mettre au nord. Il n’y avait que 12 degrés ce matin & beaucoup de vent. Ce serait mauvais pour sortir. Je m’inquiète de tout. Votre lettre est bonne cependant.
A propos je viens de recevoir un mot d'Hélène m’annonçant le mariage d’Olga avec le comte Schouvaloff, un très bon mariage. La lettre est simple & amicale, elle ne me dit que cela. Je lui ai répondu de même. C'est un pas de fait.
Hier on débitait bien des nouvelles. Une bataille engagée le 7. On attendait hier l'issue. Le Moniteur se tait. On prend beaucoup de peine pour persuader que rien n’est changé dans les rapports avec l’Autriche, et qu’elle accomplira ses engage ments. Il me semble qu'il ne l'obligent que pour le cas où nous l’attaquerions, ce qui n’arrivera pas. J’apprends que vous avez enlevé le mamelon vert, point important, et que vous nous avez fait prisonniers 400 artilleurs. C’est beaucoup. On dit que Mme Ristori aux Italiens est très superieur à Rachel et que celle-ci crève de jalousie. Voyez comme je vous donne toutes les nouvelles. Adieu. Adieu, on m'interrompt. Prenez garde au vent rien de plus mauvais pour les bronches.
22. Paris, Vendredi 8 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Merci des meilleures nouvelles sur votre santé. Tout le monde m'en demande.
J’ai vu hier beaucoup de monde, mais tous les tête-à- tête intéressants interrompus. Ainsi Flahaut deux fois et jamais seul. Il revient d'Angleterre.
Hubner dans l'embarras flatté des éloges qu’on donne à la sagesse & à l'habilité de son gouvernement et fâché de ses mérites. Il dit toujours qu’on pourrait bien marcher contre nous. Il se plaint assez haut de l’austrophobie de Lord Cowley. Mais il fait bon ménage avec lui.
On dit qu’aussitôt le roi de Portugal parti l'Impératrice ira aux Eaux Bonnes, et y restera jusqu'à l’arrivée à Paris de la Reine d'Angleterre qui s'annonce pour le mois d’août et un séjour d'au moins 15 jours. Elle veut tout voir. Elle habitera St Cloud avec la cour. Il y a place pour tout le monde des deux cours.
Point de nouvelles. Regardez bien au temps, à la température, au vent, placez un thermomentre en dehors de la fenêtre de votre Cabinet. Il est au nord, ce n’est que comme cela qui vous saurez vraiment. ce qu'il fait dehors. Car à ce que m’a dit Guillaume le thermomêtre est dans la galerie qui à le midi. Il n’est bon à rien là.
Je vois Duchâtel très souvent, presque tous les jours. Montebello n’est pas encore revenu d'Angleterre. Voilà 15 jours qu'il y est. Hier l’Académie était pressée & voulait avoir sa séance le 21. Ne sera-ce pas trop tôt pour vous ? Voici ce que m'écrit Boyer. "M. Guizot n’a eu qu’une bronchite très simple, il s’était seulement fatigué à ranger des livres." Si cela va de pair avec le conseil de jouer le piano après avoir pris des pilulles. A-t-on jamais pris une bronchite par ce qu'on range des livres ? Adieu. Adieu.
Puisque je suis plus tranquille sur votre compte, je vais mieux aussi pour le mien. Je vous en prie soignez-vous. Adieu.
Mots-clés : Académie des sciences morales et politiques, Bibliothèque, Conversation, Diplomatie (France-Angleterre), Diplomatie (Russie), Enfants (Guizot), Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Politique (Angleterre), Réseau social et politique, Salon, Santé (François), Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne)
22. Val-Richer, Vendredi 8 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon médecin sort d’ici et me trouve très bien. Pas la moindre trace de fièvre. Presque plus de toux. Il laisse là les remèdes qui s'adressaient à la poitrine, et ne s'occupe plus que de raviver mon estomac qui est tombé dans une grande inertie. Je n'ai point d’appetit. L’appétit reviendra comme la bronchite s'en va. Je me suis promené une heure, par un beau soleil et un air chaud, sans aucune fatigue. J’ai bien pris mon moment, car une heure après nous avons eu une bouffée d’orage. Voilà le beau temps qui revient.
Je lirai Cobden (que vous appelez Cobbett) puisque vous le trouvez bien. Je suis ennuyé des rabachages, même de ceux qui sont presque de mon avis. On m'écrit que les Anglais sont très fiers de leurs succès dans la mer d'Azof, et échauffés au point de méditer, pour les négociations futures des exigences énormes. Il n’y a point d'hommes à l'abri de redevenir des enfants. Les succès du général Pélissier, plus sérieux pourtant ne produisent pas chez nous le même effet ; on en est charmé, mais sans illusion sur la guerre et sans exigence nouvelle pour la paix.
J’ai reçu de Turin une lettre assez curieuse. On me paraît là compter beaucoup sur la guerre d'Orient pour amener de grands événements en Europe. Et ce ne sont pas les révolutionnaires seuls qui nourrissent ces espérances là ; ce sont des hommes très modères, très opposés aux révolutionnaires, et qui luttent contre eux dans l’intérieur du pays, mais qui croyent avoir besoin d'événements et du succès extérieurs pour que les Mazziniens ne deviennent pas les maîtres. Je connais ce rêve là, c’est un des plus dangereux que puissent faire les honnêtes gens. On a fait chez nous en 1831, des efforts prodigieux pour y faire tomber le Roi Louis-Philippe, et c’est par la résistance qu’il y opposa dès lors que j’ai commencé à voir ce qu’il valait.
Samedi 9 10 heures Je reste tard dans mon lit. Je suis en moiteur le matin. J’ai bien dormi et il fait beau. Quand je pourrai reprendre mon habitude de passer trois ou quatre heures par jour en plein air, l’appétit et les forces reviendront vite. J’ai des nouvelles d’Angleterre bien guerroyantes. Adieu. Adieu. Je suis charmé que vous soyez mieux aussi. Adieu. G.
Alverbank Gosport, the 28th June 1855, John Croker à François Guizot
21. Paris, Jeudi 7 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Jeudi
Ah. Enfin, deux lettres à la fois. J’ai passé une journée d'angoisse, quoique votre fils soit venu me rassurer. Je vous vois enfin bien pénétré de la nécessité d'une grande prudence. Vous avez du guignon. Voilà de belles journées. Vous ne pouvez pas sortir, et quand vous vous avisez de le faire vous choisissez un vent du nord. Si je n’avais pas eu de meilleures nouvelles aujourd’hui je faisais partir Behier. Et je vous déclare d’avance que je n'ai pas de lettre et si je suis inquiète je vous l’envoie. Vous ne vous étonnerez donc pas de le voir arriver. J'en fais mon affaire.
Fould est venu hier tout exprès pour savoir de vos nouvelles. On avait répondu au roi de Portugal qui avait voulu vous voir, que vous étiez très malade à la campagne. Fould veut que vous sachiez que sa visite à moi avait d’autre but que son anxiété de savoir comment vous êtes. Je lui ai donné à lire votre lettre qu'il a lue atten tivement. Après quoi comme il ne disait rien, je lui ai dit Et bien ? - "Et bien, (avec un sourire) cela s’arrangera", et il a parlé d’autre chose. Il part après demain pour Pau & sera de retour le 25. Il n’y aura pas d’intérimaire l'absence n'étant que de 15 jours.
Morny part dans 15 jours pour Ems. Barante après demain. pour Nîmes je crois. Tout le monde s’en va. Et me voilà, que faire ? Vous viendrez me le dire.
Je trouve le discours de Cobbet très bien. Je n’ai lu que le résumé. Je ne sais pas de nouvelles. Le roi de Prusse a une fièvre intermitente avec des accidents de peau. Adieu. Adieu.
Dites-moi, bien en détail comment vous êtes. Le sommeil, la toux, les forces. Votre médecin vient- il tous les jours ? Adieu.
Londres, 7 juin 1855, Henry Hallam à François Guizot
21. Val-Richer, Jeudi 7 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’aurais eu bonne envie de me promener un peu aujourd’hui. Je me sens mieux et je suis sûr que l’air me redonnera ce qui me manque, de la force. C'est aussi l’avis de mon médecin. Mais nous avons eu un orage cette nuit ; le ciel est encore couvert, et quoiqu’il fasse chaud, c’est une chaleur sans soleil et humide.
Je reste donc dans mon Cabinet et je demande du soleil pour demain. Ce qui se passe dans la mer d'Azof doit vous mettre dans un grand embarras. On dit que la plupart de vos approvisionnements arrivaient par là, si la guerre se prolonge, vous souffrirez beaucoup de ce qui vous manque, une administration régulière intelligente et active. Vous n'avez pas la machine ancienne, toute montée et allant d'elle-même. Il vous faudrait, pour y suppléer une volonté très forte au centre. Il paraît que vous n'avez pas cela non plus. Je n’ai plus cœur à lire les bavardages anglais sur la paix ou la guerre. C’est toujours la même chose, et toujours si vain ! Il n’y a pas eu l'ombre d’un débat sérieux.
Je ne dis plus de rien ; c'est impossible ; mais Montemelin, en Espagne est bien difficile ; non qu’il n'ait pour lui un grand parti, le gros de la nation dans la campagne ; mais l’armée toute entière à toujours été contre lui ; et des deux influences étrangères qui sont quelque chose en Espagne, ni l’une ni l’autre ne sera efficacement pour lui, quand même elle le voudrait, elles ne se sépareront pas de leurs partis Espagnols, qui sont tous les deux anti carlistes. Ce sera de l’anarchie de plus dans l’anarchie, mais rien de plus.
Vendredi 8 Juin 10 heures
J’ai passé une très bonne nuit, long et profond sommeil, sans toux. Je me sens en bien meilleur état ce matin. Il fait beau et on me dit qu’il fait chaud. Tranquillisez-vous ; je vous dis exactement ce qui est. Si j'en sentais le besoin je ferais venir sur le champ Béhier, car j’ai grande confiance en lui. Mais je suis convaincu qu’il n’y avait pas autre chose à faire que ce qu’a fait mon médecin de Lisieux, et ce qu’il a fait a déjà atteint son but. Un peu de temps et de soleil, toute trace du mal s'en ira, et la force reviendra. Adieu, Adieu.
20. Val-Richer, Mercredi 6 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je me promène dans mon cabinet. Je ne tousse presque plus du tout. Les maux qui me restent sont la susceptibilité de la poitrine et la fatigue. Avec quelques précautions, le temps les guérira. Ce qui passerait en deux jours, quand on est jeune, dure des semaines quand on est vieux. Moins on a de temps, plus on en perd.
Croyez-vous que vos amis pacifiques, (j'entends les hommes d’esprit) aient jamais cru vraiment à la paix ? Pour moi, j’ai toujours fait de mon mieux pour y croire ; je me suis prêté à tous les bruits, à toutes les espérances. Au fond, je n’ai jamais eu foi, pas la moindre foi. Il fallait, pour faire la paix, un degré de prévoyance, d'indépendance d’esprit et de courage qui, si on l’avait eu, aurait empêché que la guerre ne commençât. Les passions et les faiblesses de la mauvaise politique ont pris le dessus en Europe. Je ne vois, pour le moment, qu’une chance à la paix ; c’est qu'à Pétersbourg, on ne soit pas très sérieux, ni très énergique et qu'après avoir subi quelques revers on accepte les premières propositions un peu modérées qui vous seront faites. Vous fera-t-on alors des propositions un peu modérées ? D'après ce que vous dit Fould et malgré ce que vous dit Greville, je veux l'espèrer. Si la guerre ne finit pas ainsi tout est possible, la Russie abaissée, ou l'Europe bouleversée, mauvais avenir.
Mad. Lenormant m'écrit que le Duc de Noailles va partir pour Maintenon. Molé doit être établi à Champlâtreux. Des vrais habitués, il ne vous restera que Montebello. Que devient Duchâtel ? Je n’ai pas entendu parler de lui depuis bien longtemps.
Jeudi 7 10 heures Je vous ai écrit tous les jours. Moins que jamais j’y aurais manqué. Je sais ce que c’est que d'être inquiet. Vous aurez eu deux lettres le lendemain. Je continue à aller mieux. Le mal s'en va décidément. J’ai bien dormi cette nuit. Je reste faible et susceptible. Le chaud arrive et emportera tout.
Je suis très touché du bon souvenir du viconte de Carrera. Soyez assez bonne, je vous prie, pour lui en témoigner mon sentiment. J’aurais été très honoré et très heureux de faire ma cour à son Roi. Je regrette vivement que mon absence et ma santé me privent de cette bonne fortune. Adieu, Adieu. Ne soyez pas inquiète. G
19. Val-Richer, Mercredi 6 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
9 heures
Quoique je sois beaucoup mieux, vous n'aurez que quelques lignes. Je suis encore dans mon lit. On vient de me pauser mon vésicatoire. C'est assez fatigant. Je ne tousse presque plus. J’ai très bien dormi. C’est grand dommage que je ne puisse pas profiter de ce beau soleil. On me dit qu’il fait très chaud dehors. Mais il n’y a pas moyen encore. J'en ai pour trois ou quatre jours de Chambre. Je lis Mad. d'Arbouville que je ne connaissais pas du tout. C'est agréable, pur, souvent. touchant, et quelquefois spirituel. Rien d'original. Abus des sentiments doux et tristes. Presque partout un fou, ou une folle, ou un idiot. La prose vaut mieux que les vers. Barante y a mis une jolie petite préface qui n’a pas du tout la prétention de grandir la personne. Il va donc tout-à-fait bien puisqu’il vient chez vous le soir. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés, Quand part-il pour l'Auvergne ?
10 heures et demie
Je vous répète que je vais beaucoup mieux ; il me faut encore du soin et du repos ; mais dans quelques jours, ce sera tout-à-fait passé. Adieu. Adieu.
20. Paris, Mercredi 6 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai pas eu de lettre ce matin. Vous voulez bien que je sois inquiète, très inquiète. J’ai envoyé deux fois chez votre fils, je lui ai écrit, on ne le trouve pas. Je ne sais à quel saint me vouer. Ah quel malheur que votre bronchite, et vos imprudences.
J'ai eu hier une longue visite de Canera. D’abord son respect. pour vous, son regret de votre absence. Le roi de Portugal voulait demander à l’Empereur la permission de vous recevoir. Il a lu tout ce que vous avez écrit, civilisation, & il est très curieux de vous connaitre. Il passera encore 10 jours ici. Et puis il va à Rome.
On commence à croire que Montemolin pourrait arriver au trône. Et on n'en serait peut être pas trop mécontent ici. Ce qui mécontente c'est la Révolution et le désordre à côté de soi.
Les Anglais font une guerre de pirates très heureuse. Quant à l'honneur & la gloire, ils vous les laissent.
La chaleur est grande aujourd’hui si vous n’étiez pas sorti imprudement l’autre jour, je vous dirais de sortir aujourd’hui. Pour une bronchite vous savez que c’est le vent, même chaud qu'il faut éviter. En général il faut tout faire pour s'en guérir, car sans cela on est repris à chaque instant. C’est bien là ce qui m’arrive.
On me dit que le chemin de Lisieux ne sera ouvert que le 1er juillet. Voilà qui est bien contrariant. Je n’ai que des contrariétés. Adieu. Adieu.
Tout un jour sans lettre, et lorsque La dernière était mauvaise J’ai fait lire au duc de N. ce que vous me dites de l’Académie je le garde en poche pour la montrer à Fould. Noailles en a été bien content. Il répétait " C’est ce que je vous disais. " Or, je ne me rappelle pas du tout ce qu'il me disait. Adieu. Adieu encore.
Mots-clés : Académie des sciences morales et politiques, Chemin de fer, Circulation épistolaire, Civilisation, Enfants (Guizot), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Angleterre), Politique (Italie), Réception (Guizot), Réseau social et politique, Révolution, Santé (François)
19. Paris, Mardi 5 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous me désolez en me disant votre toux et votre mauvaise nuit. Mon inquiétude tombe toujours juste. Vous aurez vu cela par Quand donc aurez mes lettres. vous du good sense pour votre santé ? Pensez au mal que cela fait à la mienne. Je ferais bien d’aller à Lisieux, je vous soignerais et je mangerais des poulets à bon marché.
Le roi de Prusse a repris la fièvre. On est inquiet de lui. Voilà qui serait un grand malheur. Son frère changerait tout à coup la politique de la Prusse. Lui et sa femme sont très anglais.
On est enragé à Berlin et en Allemagne en général à propos du discours de Lord John, et il y a de quoi. Les officiers allemands non seul ment décorés "mais payés par la Russie". On a envie d’aller à Londres tout exprès pour le rosser.
Villamarina nie avec colère que son maître épouse la P. de Cambridge. Je crois cependant que c’est très sûr. Cela me vient de bonne source.
A la revue hier il n'y a eu que les alliés invités dans la tribune de l’Impératrice, et les Hatzfeld.
Je ne sais si cela a beaucoup convenu à Hubner. Il est venu chez moi me raconter. Son humeur est un peu flottante. Il marche sur des braises, il a peur de parler ou que je ne parle. Il espère des succés pour vous. Et puis la paix. Il n’ose pas me dire qu'il voudrait être parmi les battants, mais il est clair qu’il n’est pas tout-à-fait en aprobation de son gouvernement.
Deux lettres, l’une de la Haye où se trouve Mad. Kalergis, l’autre de Greville. Dans la première je vois de la tristesse & du mécontentement à Pétersbourg. "On s'occupe de niaiseries au lieu de penser aux choses sérieuses." Cela m’avait déjà été dit. C’est triste. Gr. me dit que l’effet des nouveaux succès est prodigieux. Il serait impossible maintenant d’accorder la paix aux termes proposés à Vienne. On veut nous accabler. Palmerston est triomphant. Adieu. Adieu.
Dites-moi que vous allez mieux. Je reste très inquiète. Adieu.
Mots-clés : Correspondance, Diplomatie (Russie), Famille royale (Angleterre), Femme (politique), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Mariage, Politique (Angleterre), Politique (Prusse), Relation François-Dorothée, Réseau social et politique, Salon, Santé (Dorothée), Santé (François)
18. Val-Richer, Lundi 4 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon médecin, qui m’avait aban donné depuis trois jours, mais que j’ai fait revenir aujourd’hui, dit qu’il me débarrassera complètement avec un vésicatoire et une tisane. Je crois qu’il a raison. Il ne me trouve rien de nouveau, rien au delà des bronches, pas de fièvre ; seulement ce qu’il y a ne finit pas, et il faut que cela finisse. C’est un homme sensé, résolu, et qui me connait bien. J’ai confiance en lui. Plus de toux et beaucoup de soleil, je ne sortirai de mon cabinet qu'à ces deux conditions.
Je vous en aurais dit bien davantage sur l'Académie, si j’avais eu le temps. Mais j’ai fini ma lettre dans mon lit, et fatigué de ma nuit. Je me sens bien mieux depuis que je suis levé. Cette affaire est un grand exemple d'inintelligence et d’indécision. Avec un peu de sens et de prévoyance, on se hâterait de la finir. J’incline à croire qu’on n'en fera rien. Il y a pourtant deux faits qui parlent bien clair : tous les membres de l’Institut et du Sénat à la fois, préférant leur rôle d'Acadé miciens à leur rôle de Sénateurs, Mérimée, Lebrun, Troplong, Charles Dupin ; et les neuf membres nouveaux nommés par le décret votant pour les doléances contre le décret. Quand on fait partout voter comme on veut tant de millions d'hommes, il faut être bien maladroit, ou avoir bien tort pour ne pas trouver une voix dans un petit coin où l’on compte officiellement tant d’amis Je fais comme tout le monde ; je vis sur le Moniteur d’il y a huit jours. On fait évidemment en Crimée beaucoup d'efforts pour nous donner, dans je ne sais combien de jours, un Moniteur nouveau et bien plein. J’espère qu’il viendra ; mais je n’ai pas la satisfaction de compter sur la paix après le succès. C'est un sentiment très pénible.
Mardi 5 Onze heures
Je suis dans mon lit, avec les ennuis d’un vésicatoire entre les deux épaules. Bonne nuit du sommeil et très peu de toux. Certainement vous me soigneriez et me gouverneriez très bien. Quand je vois de quels soins je suis entouré, et de quels conforts, pour un misérable rhume. La Crimée me fait mal à penser. Mal et colère. Adieu, Adieu. Le crayon m'est plus commode. que l’encre.
18. Paris, Lundi 4 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Lundi
Votre frisson intérieur, me le donne. De la chaleur, de la chaleur, il vous faut cela. Et pour cela il faut du soleil & le vent du midi. S'il y a de l’est ou du nord je vous conjure de ne pas sortir. Ah comme je saurais bien vous soigner & vous gouverner.
Bulwer hier soir m’a annoncé une grands victoire de Lyons au fond de la mer d’Azoff. Il me dit aussi que Palmerston est affirmi pour toute la session et cela ne lui plait guère. Il est fâché que le départ de Thouvenel soit retardé, car on compte sur lui pour renverser Redcliffe.
Interrompue par Brandebourg & Beroldingen. Je reviendrai demain sur le premier. Je n’ai que le temps de fermer ceci. Adieu. Adieu.
17. Val-Richer, Dimanche 3 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le pouvoir est toujours mal informé quant aux petites choses, ce qui fait. qu’il les voit plus grosses et tout autres qu'elles ne sont. Comment prendre pour une hostilité prémédité l'élection de M. Legouvé au lieu de M. Ponsard quand M. Ponsard a été élu quelques semaines après, avec beaucoup des voix données d'abord, à M. Legouvé ? Que deux ou trois personnes aient voté pour M. Legouvé par malice, et à cause de l’histoire de sa Médée, c’est possible, mais c’est tout au plus. Des relations de société, des engagements pris, des perspectives d'élections futures, voilà ce qui a fait élire M. Legouvé avant M. Ponsard. Je pourrais passer en revue tous les griefs dont on parle je les trouverais tous de même poids. M. Simon, qu’on vous a nommé, est un professeur de philosophie qui a donné sa démission au 2 Décembre, par un scrupule peu bienveillant, sans doute homme tranquille d'ailleurs, honnête et distingué. Il vit de sa plume, sans bruit. Il a fait un livre de morale, étranger à toute politique, bon en soi et plein de talent. L’Académie lui a donné un prix Monthyon. Mais en même temps elle a donné des prix semblables à M. Audiganne, chef de bureau au Ministère du commerce, pour un ouvrage de morale administrative dont le pouvoir n'a qu’à se louer, à l'abbé Gratry pour un ouvrage de théologie très catholique. Vous ne connaissez ni ces noms, ni ces livres là. Vous n'en auriez jamais entendu parler si le pouvoir n’avait pas pris un microscope pour regarder bien au fond, et y découvrir quelque arrière pensée de mauvais vouloir. Je ne crois pas que cette minutieuse enquête soit pour lui, d'aucun profit. Il y a des choses qu’on annule en ne les voyant pas, même quand elles existent, tandis qu’on les fait grandir en les regardant. Je ne prétends pas que l’Institut soit un corps dévoué au pouvoir ; c’est un corps essentiellement libéral, et toujours un peu de l'opposition. Opposition très spéculative, très inoffensive, parfaitement impolitique, et sans le moindre danger pour le pouvoir tant que le pouvoir ne lui déclare pas lui-même a guerre. Je suis convaincu que l'Empereur ne veut pas faire la guerre à l’Institut. C’est pourtant bien la guerre qu’on lui fait quand on lui retire tout à coup les droits, les privilèges, les usages dont il a joui depuis qu’il existe, sous tous les régimes, Richelieu. Louis XIV, l'Empereur Napoléon, la Restauration, le gouvernement de Juillet. Mettez d’un côté, je vous prie, ce qu’on enlève à l’Institut, ses commissions, ses séances publiques, ses employés, sa bibliothèque et de l'autre les griefs imperceptibles, les petits déplaisirs au nom desquels on le dépouille de la sorte ; est-ce là de la politique intelligente ? Je n’ai jamais vu de coup si inutile, ni si mal mesuré.
Tenez pour certain que, si les articles contre lesquels les Académies, ont réclamé sont maintenus le pouvoir se sera créé lui-même des embarras très incommodes, et qui finiront par devenir bruyants. Ils n’ont pas encore commencé.
M. Fould a dans cette affaire, un avantage de position dont il devrait bien profiter. Il n’est pas de la corporation des Lettrés, il ne doit rien à l’Institut. Raison de plus pour se faire son interprete et son défenseur. On lui en saura d'autant plus de gré. M. Fortoul, patron naturel des Académies et par son ministère, et par son élection récente, a laissé la place vide. Que M. Fould la prenne ; il se fera honneur et des amis.
Lundi 4 10 heures et demie. Pauvre nuit ; assez de toux et peu de sommeil. Je suis décidé à ne pas sortir de mon cabinet jusqu'à ce que ce soit tout-à-fait passé. Adieu, Adieu. G.
17. Paris, Dimanche 3 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Si vous vous êtes promenés hier comme vous me l'annonciez vous aurez pris froid. Vous ne savez donc pas que le vent était au nord. N'y a-t-il pas de Girouettes chez vous ? C’est affreux de penser que vous n'avez pas le moindre souci des précau tions les plus simples, & personne autour de vous qui a le sens de ces choses-là. Vous voyez que je grogne.
J'ai vu hier Morny. Il n'y a rien de nouveau. On vit sur le Moniteur d'il y a huit jours probablement il faudra venir nous chercher un peu loin dans l’intérieur de la Crimée.
Une lettre de mon fils mais seulement pour m'annoncer qu’Olga se marie. Elle épouse un comte Schouvaloff. Très bien, riche et convenable. Sans doute la mère ne me donnera pas avis de cela.
Hier soir les Sebach & le duc de Noailles. Sebach est enragé et imbécile, il dit que la mer d’Azoff, Kertch & & Ce n’est rien du tout. Il crie, il gesticule, cela ne me convertit pas. Le duc de Noailles me dit que c’est tout au plutôt le 21 qu’aura lieu la séance.
Beaucoup d'Anglais vont arriver. Je n’ai vraiment aujourd’hui rien à vous dire. Adieu. Adieu.
16. Paris, Samedi 2 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous en prie remettez vous. Je suis inquiète, cela dure.
J’ai vu Fould hier. Il a repris sa question de l’Institut. Certainement il faut quelque chose. L'hostilité se faisait sentir à toute occasion. Legouvée préféré à Ponsard par nulle autre raison que celle qu’on savait être par là désagréable au pouvoir. Je n’ai pas eu de réplique là, & je ne me connais pas aux autres exemples cités. Sinon, & & & au total, il y a peut être eu exagération dans les décrets, mais l’essentiel doit subsister ; l’Institut ne peut pas se croire tout à fait indépendant de l’état. On va faire dresser un mémoire des doléances, & on examinera. En tout état de cause on ne veut pas se brouiller avec l’Académie. Voilà à peu près. J’ai été très contente de Fould. Une satisfaction éclatante et puis la paix quand même d’autres ne la voudraient pas.
On est bien maître et la paix est le désir sincère de tout le monde. Hubner a dit hier à un diplomate que puisque les prop. de l'Autriche n’avaient pas été agréées ici et à Londres, et qu'on n’avait pas proposé de ces côtés-ci de nouvelles conditions, l'Autriche était en liberté de rester neutre et le rester. On parle ici très lestement de l'Autriche, et on dit de Hubner qu'il est très empêtré.
J'ai des nouvelles indirectes. de Pétersbourg. Point de direction unique et suprême. Une volonté dominante ne se fait point sentir, ni en guerre, ni en politique. Nesselrode, Orloff, Dolgoronsky toujours en faveur du blame sur l'Emp. Nicolas grand organisateur, mais ni homme d’Etat, ni homme de guerre. La faveur du G. D. Constantin pas si grande qu'on le dit.
Le roi de Sardaigne épouse La princesse Mary de Cambridge. Je vous redis tout en grande confusion et adieu. Adieu un peu vite. car je suis prise par de sottes affaires. Toujours Petersbourg & mon argent. Quelles chicaneries.
Mots-clés : Académie des sciences morales et politiques, Diplomatie (Russie), Famille royale (France), Femme (politique), Finances (Dorothée), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Institut impérial de France, Mariage, Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Politique (Autriche), Politique (Russie), Réseau social et politique, Salon, Santé (François)
16. Val-Richer, Samedi 2 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je me suis promené avec grand plaisir. Il faisait beau et passable ment doux, pas assez pourtant for a long walk. Je suis rentré au bout de trois quarts d’heure. Je tousse encore et j’ai encore un sentiment de frisson intérieur assez désagréable. J’ai besoin que le soleil s'établisse.
J’ai eu des visites : deux des gros bonnets du pays. Très pacifiques, mais sans croire à la paix, et en disant qu’on ne peut la faire qu'après avoir pris Sébastopol. Si Sébastopol pris, on se montre, avec vous plus exigeant qu'auparavant, ils blâmeront, mais de ce blâme soumis qui est prêt à accepter ce qui lui déplait. Et si, de votre côté, après la prise de Sébastopol, vous faites les fiers, ils vous imputeront l'impossibilité de la paix, et on pourra continuer la guerre tant qu’on voudra pour vous prendre tout ce qu’on pourra.
Je ne trouve rien du tout dans les journaux. J’ai eu la patience de lire la correspondance rétrospective de Lord Aberdeen et de Lord John sur le ministère de la guerre et le Duc de Newcastle. C'est bien petit des deux parts.
Dimanche 3 10 heures Je ne suis sorti hier que par un beau soleil et je ne sortirai pas aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de soleil. Soyez tranquille. je suis pressé de me guérir tout-à-fait. D'abord je veux que vous soyez tranquille ; puis, j’ai encore pas mal de choses à mettre dans les années qui me restent ; je ne veux pas perdre mon temps. J’ai bien dormi et je me sans bien ce matin. Je tousse beaucoup moins.
Voilà donc la neutralité de l’Autriche établie. Hübner est bien bon d'être empêtré ; si son gouvernement sort de cette crise, en ayant échappé à tous les dangers, et sans s'être brouillé avec personne, il n'aura que de quoi se féliciter et se glorifier.
Gros échec pour les catholiques que le mariage du Roi de Sardaigne avec la Princesse Mary de Cambridge, car je suppose bien qu’elle restera Protestante. Il n’y a que les Princesses Allemandes qui changent de religion diplomatiquement.
Adieu, Adieu. Je ne puis vous dire quel dégout me causent les chicanes d'argent de Pétersbourg.
Alverbank Gosport, the 2nd June 1855, John Croker à François Guizot
15. Paris, Vendredi 1er juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le temps coule et l’été ne vient pas, il fait encore très froid aujourd’hui. J’ai vu Morny longtemps mais je ne sais rien. Il n’y avait pas de nouvelles hier, & évidemment, il n'y a plus que le canon qui compte.
Je suis charmée de voir que vous regardez à la fenêtre, & que vous restez chez vous quand il ne fait pas beau. Il faut bien soigner les bronches. Je ne suis pas débarrassée de la mienne. Je n’ai pas de lettres, rien que lady Allice qui est furieuse du triomphe des Anglais.
J’ai vu hier la comtesse Stakelberg pour la première fois. Elle n'a rien fait, rien demandé, elle est tout bonnement restée à Paris. Personne ne lui a rien dit, de Pétersbourg. Elle va à Ems. Moi j’ai envie de n’aller nulle part. Voilà une disposition actuelle. Et puis il viendra un beau jour où je voudrai prendre le mors aux dents. Ce sera lorsqu'on ne sera pas venu causer le soir. Jusqu’ici je ne suis pas restée seule. Mais gare aujourd'hui- même, car les uns après les autres tout le monde part. Adieu. Adieu.
Voilà une intéressante. lettre !
15. Val-Richer, Vendredi 1er juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai envie de faire comme Hübner, et de vous dire : " Ne parlons pas de ce à quoi nous pensons toujours." Il est vrai que Hübner a une raison pour se taire ; il est embarrassé. Moi, je ne le suis pas du tout. Plus j’y pense, plus je me confirme dans ce que je pense. Mais ce que je pense est si loin de ce qui se fait et si indifférent à ceux qui le font. Ils seraient bien étonnés, si je le leur disais sans réserve et sans phrase.
Est-il vrai que le grand Duc Constantin. ait donné sa démission, et que le parti de la paix reprenne l'ascendant ? Le bruit du voyage du Roi de Wurtemberg à Paris aurait-il quelque rapport avec ce bruit là ?
Je me demande quelque fois, si la société Russe, puissante et prospère, est réellement un danger pour la société Européenne, s'il y a entre les deux des principes, des intérêts, des tendances tellement contraires, qu’elles ne puissent se développer ensemble, et que la grandeur de l’une doive amener l’asservissement de l'autre. C'est le lieu commun qui circule en Europe depuis soixante ans, rédigé par l'Empereur Napoléon, fomenté par les révolutionnaires, accueilli par des millions de badauds. Lieu commun absurde, pitoyable. L’Europe fait très bien de surveiller les progrès de la Russie, comme elle a surveillé, les progrès de l’Espagne, de la France de l'Angleterre ; les puissances en progrés sont toujours redoutables. Mais la Russie est une Puissance Européenne, une Puissance Chrétienne, qui a, dans l’ordre Européen, sa place naturelle et nécessaire ; vous êtes à un âge de civilisation différent du nôtre ; mais en dépit des différences, votre civilisation ressemble à la nôtre ; et plus elle a développera, plus elle y ressemblera. Il n’y a point d'incompatibilité radicale entre vous et nous. Vous n'êtes, pour l'Europe civilisée, ni un phénomène nouveau, ni un danger imminent ; et c’est une honte pour notre temps que de telles pauvretés aient, sur la politique, quelque influence. Elles en ont pourtant une décisive. S'il n’y avait eu, pour susciter cette guerre, que le péril actuel de l'Empire Ottoman, elle n'aurait jamais été si populaire. La civilisation de l'Occident croit avoir à se défendre de la Barbarie du Nord, et parmi les hommes qui gouvernent, les uns partagent ces sots préjugés, les autres y cédent ou s'en servent. Quelle pitié que tout cela, et tout ce qui viendra de là !
Samedi 2 9 heures et demie
J’ai mon courrier de très bonne heure ce matin au milieu de ma toilette ; mais il ne m’apporte rien. Et je n’ai rien à ajouter à mes réflexions d’hier. Adieu, adieu. Il fait beau et chaud aujourd’hui, je me promènerai. G.
14. Val-Richer, Jeudi 31 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai point lu Romilly. Je vous l’ai donné à cause du temps et du nom. Il me semble que le premier volume vous avait intéressée. Pourquoi avez vous continué le second s’il vous ennuyait ? Ce n'était pas une tâche obligée. J'indiquerai à mon fils quelques volumes à vous envoyer. outre les lettres d'Horace Walpole.
Vous savez que mon impression est la même que la vôtre ; je ne crois pas plus à la paix au bout de nos succès qu'au bout des vôtres. Il faudrait des désastres pour rendre, de l’une ou de l'autre part, la paix nécessaire. Je compte bien que nous n'en essayerons pas et je doute qu’on puisse vous en infliger d’assez grands. Que feriez-vous si, après avoir détruit Sébastopol et pris la Crimée, on vous offrait la paix aux mêmes conditions que vous venez de refuser à Vienne ? Probablement vous ne les accepteriez pas. Ce serait pourtant, ce qu’on pourrait attendre de plus raisonnable de la part des alliés, et je doute que, vainqueurs à ce point, ils fussent raisonnables à ce point. L'imprévoyance a commencé la guerre ; l’entêtement et l’embarras la continueront indéfiniment ; jusqu'à ce que l'Europe entière soit lasse ou bouleversée.
J’espère que Salvandy ne sera pas prêt même pour le 14. Mes arrangements sont qu’il le soit pour le 21. Je pourrai venir alors par le chemin de fer sans nuit et sans fatigue. Aujourd’hui, le voyage me serait impossible autant vaudrait aller chercher à Paris une fluxion de poitrine. Je me flatte bien que pour le 14, si c’est ce jour-là, je serai bien et que je pourrai m'en aller par la malle poste. Cependant je n'avance guère depuis deux jours ; je reste dans ma chambre, au coin de mon feu, et j’ai toujours un sentiment de froid intérieur et de la toux.
Il me semble que l'Exposition se relève un peu, au moins celle des beaux arts. Je suis convaincu qu’elle finira par être tout-à-fait belle ; mais on ne retrouvera pas l'effet manqué. Faites, je vous prie, mes amitiés à M. Molé et au duc de Noailles. Je regrette leur conversation, et je leur porte envie d'être si près de Paris, entre nous, bien par une seule raison ; vous à part. Paris n’a aucun attrait pour moi.
Onze heures
Mon facteur arrive tard ce matin. Mon fils part ce soir, et vous donnera demain de mes nouvelles. J’ai très bien dormi et je tousse bien moins aujourd’hui. Il fait plus doux, mais pas assez encore pour que je sorte. J’ai une grande pitié de Lady Georgina Fullarton. Adieu, Adieu.
Je ne prévois que trop que les victoires tourneront les têtes. Elles sont si légères, même les Anglaises. G.
Journal pour tous (à 21 sous le numéro) qui contient beaucoup de petits romans ou Essais intéressants. L’esprit de ce recueil est honnête.
Ma seule observation sur Mlle de Cerini est ceci ; elle est convenable et douce. Si vous trouvez quelqu’un qui avec les mêmes apparences et la même égalité d'humeur, sache lire et un peu parler, ce sera très préférable. Mais le bon air et la bonne humeur vous sont un sine qua non. Vous ne vous pétrifiez pas ; mais vous devenez plus faible et plus paresseuse. La fatigue joue un grand rôle dans la dernière période de la vie, et il faut en tenir grand compte, car, si on l'oublie, on l’aggrave au lieu de la surmonter.
Jeudi 31
Mon fils m’arrive à l'improviste. Il avait deux jours de congé ; il a voulu voir comment j'étais. Il vous a vue hier, et ne vous a pas trouvée mal. Le temps est toujours mauvais, froid et pluie ; je suis cloîtré. C'est curieux à quel point, sans sortir de sa chambre, on ressent les impressions du dehors. J’ai bien dormi et je tousse peu ce matin ; mais j’ai besoin de chaleur. Adieu, adieu. J’attends votre lettre.
La voilà. Soyez sûre que je fais et que je ferai attention au temps. Prenez chez moi les
lettres d'Horace Walpole. Mon fils qui sera à Paris après demain, vous les enverra et je lui indiquerai autre chose. Adieu, adieu. G.
Mots-clés : Chemin de fer, Conversation, Correspondance, Diplomatie, Enfants (Guizot), Femme (de lettres), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Lecture, Livre, Politique (Autriche), Politique (France), Politique (Russie), Portrait (Dorothée), Réseau social et politique, Santé (Dorothée), Santé (François)
14. Paris, Jeudi 31 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ce que vous dit votre fils du roi. de Portugal est très spirituel, et agréablement dit. Vous l'avez donc pour deux jours, cela vous fera plaisir. Je serai bien contente d’avoir par lui de vos nouvelles.
Il m’a laissé avec Hubner, qui m’a suppliée de ne pas lui parler des choses auxquelles lui, moi, tout le monde pense le plus. Cela veut dire qu'il est embarrassé. Il en a tout-à-fait l’air. J'ai vu Hazfeld aussi, je n'ai rien tiré de lui que ceci : "Il y a quelque chose qui se passe. Et je sais pas quoi." Il n’est pas sorti de ces mots-là. Cela ne me mène pas loin !
Molé, Barante & Noailles. Hier au soir. Ils disent que la séance sera le 14 ou le 21. Plutôt le 21.
Greville m'écrit avec une exaltation triste. Les victoires en Crimée tournent les têtes. On nous fera des conditions tous les jours plus dures. Il sera ici dans 15 jours.
Lady Georgia Fullarton vient de perdre son fils unique, unique enfant. Pauvre femme ! Le temps est affreux, du vent de la pluie & froid. Soignez-vous bien.
Adieu. Adieu, car je n’ai rien à vous dire.
La Princesse Mathilde n'a pas voulu recevoir le Duc de Porto, elle prétend que le roi de Portugal vienne lui-même. Elle a raison.
13. Paris, Mercredi 30 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vous allez mieux & le temps va plus mal, voilà ce qui m’inquiète. Vous n’aurez pas regardé au vent qui est nord, au thermomètre qui ne marque que 10 degrès. Vous serez sorti et vous aurez une réchute Je suis très tourmentée de cette idée.
J’ai vu hier Flahaut & Morny tous deux en joie des bonnes nouvelles. Ils la comprimaient un peu en ma présence. Je vois toute la gravité de cela. Vous allez vous emparer de la péninsule mais cela fait il me semble que la guerre de terre serait ou devrait être suspendue. Tout ce que vous cherchez serait accompli, et maîtres des trois mers vous nous bloqueriez à toute éternité. Ce serait au moins la boucherie d'épargnée. Ellice me parle d'un gouvernenement provisoire à établir à Simpheropol. Voilà d'agréable propos à entendre. Jusqu'à ce qu'on ne vienne là cependant, il faudra bien encore se battre ! Mais je le répète, je crois à votre succès. Vous êtes très forts.
On trouve que le Roi de Portugal a l’air d'un séminariste, mais très bien élevé, très instruit. Il fera une longue visite & cela doit ennuyer aux Tuileries. C’est Ferrière qui mande que Le roi de Wurtemberg veut venir. Beroldingen n’en sait rien, et doute. La grande Duchesse Olga revient à Stuttgard mais peu de jours.
Vos collègues de l’Académie sont un peu perplexes. Il faut comme d'usage annoncer au Ministre qu'on va tenir une séance de réception. C’est Salvandy lui-même qui a fait il y a 8 ans cette inno vation à la règle. Voilà venir la crise. Le duc de Noailles. regrette bien votre absence. On n’est pas d’accord sur la rédaction. Salvandy est allé à Bellevue composer son discours. Il dit toujours qu'il sera prêt pour le 7 mais il est probable que ce ne sera pas avant le 14. Ce n’est que le 15 qu'on ouvre le chemin de fer.
Romilly m'ennuie à périr. Je l'achève aujourd’hui & le ferai porter chez vous. Rappellez-vous les titres de livre pour Meyendorff et indiquez moi aussi ce que je puis trouver chez vous qui me convienne. Flahaut me charge de mille choses pour vous. Il était consterné d’apprendre que vous étiez malade. Adieu. Adieu.
Je voudrais bien un télégraphe électrique entre nous, pour vous apprendre d'où vient le vent et quand il faut sortir ou rester.
