Guizot épistolier

François Guizot épistolier :
Les correspondances académiques, politiques et diplomatiques d’un acteur du XIXe siècle


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Collection : 1855 (18 mai - 10 novembre) : Espérer la paix (1850-1857 : Une nouvelle posture publique établie, académies et salons)

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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J’arrive, après une heure et demie de retard, quoique sans accident. Je présume et j'espère que vous ne m’avez pas attendu pour dîner. Moi, j’attends ma malle et un habit. Je dînerai chez moi, et j'irai vous voir. Dites moi à quelle heure. Adieu, Adieu.
Il faut toujours que la contrariété se mêle au contentement. 7 heures à minuit. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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1. Paris vendredi 18 mai 1855

Ah que je me suis réveillée triste, comme j’ai le cœur serré ! Le duc de Noailles & Morny se sont rencontrés hier, très bien entendus. J’ai vu Flahaut un moment aussi. Il m’a raconté ce qu'annonce le Moniteur ce matin. Canrobert cédant le commandement à Pélissier. Remarquez ce qu'il y a déjà de victimes de le guerre depuis un an. Chez nous Menchikoff, l’Empereur Nicolas ; de ce côté St Arnaud. Le ministère Aberdeen, Drouin de Luys, Rechid Pacha, Canrobert, tous les principaux personnages disparus de la scène.
Montebello & les Sébach m'ont tenu compagnie le soir. Tout le monde est curieux de l’Académie. Morny avait bien l’air décidé d'en parler à l’Empereur.
Il devait y avoir hier un dîner aux Tuileries, les Flahaut en étaient. Ils ont été décommandés au dernier moment. On ne sait pourquoi car l’Impératrice & l’Emp. se sont promenés comme de coutume. Lisez Maudt dans le journal des Débats de ce matin. Je trouve le récit bien, il m'a bien intéressée. Je viens de voir votre petit gros qui ne m'a rien dit qui mérite d’être relevé.
A propos hier M. me dit que les nouvelles de Vienne étaient mauvaises, mauvaises pour vous. J'ai dormi cette nuit, mais ma toux ne me quitte pas Vous voilà bien content chez vous, vos fleurs, vos arbres. vos enfants, que de propriétés et de prospérités. Moi j'ai Cérini. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°1

J’arrive. C'est bien dommage que vous n’arriviez pas avec moi. Un beau soleil un ciel pur un air doux, une verdure jeune. Je n’ai pas eu froid cette nuit, et j’ai assez dormi. Je voudrais bien croire que vous avez dormi aussi. Votre toux me déplait horriblement. C’est ma principale raison pour vous désirer Ems. Vous vous en êtes toujours bien trouvée, et je ne vois pas un autre Ems en France. Il n’y faut pourtant aller qu'à bien bonnes enseignes. J’attends, pour avoir un avis, ce qu’on vous répondra les paroles textuelles. Adieu. Je vous quitte pour ranger mes papiers, et me promener après. Je voudrais que vous ne fussiez pas triste, et j'en serais bien fâché. Adieu, adieu. G.

Val Richer 18 Mai 1855

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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2. Paris le 19 Mai 1855

Je n’ai rien vu d'intéressant hier. Le soir Molé & Montebello On trouve la réponse à Canrabert bien froide. Et puis on s’étonne d'une santé qui peut commande un corps, ne pouvant pas commander une armée. Comme action physique le premier commande ment demande plus de forces. Je ne crois pas à la retraite de Nesselrode annoncée dans les journaux anglais.
Lady Allice me mande que tous les peelistes voteront pour la motion de Mr Gibson. Lord Grey a ajourné la sienne. On dit le Cabinet très divisé sur la question de la paix. Lord de Maulay est mort. Vous le connaissez, je crois. On m’a porté hier un beau bouquet de le lilas. Je vous en remercie bien.
Le temps se remet, mais moi pas. On ne me permet pas encore de sortir.
Voilà une pauvre lettre, ce pendant il vous en faut une. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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2 Val Richer, Samedi 19 mai 1855

J’ai dormi neuf heures. Je veux me persuader que j'étais fatigué. Ce beau temps vous fait du bien, car j’ai amené ici le beau temps, le soleil et l’air chaud. Nous en avions perdu le souvenir. C'est charmant. Où irez-vous en jouir ? C’est une préoccupation qui ne me quitte pas. Sauf celle-là, je n'en ai ici aucune autre que de déballer et de ranger mes livres. (Pardonnez ma mauvaise écriture ; j’ai de l'encre trop claire, qui coule à flots comme de l'eau.)
Il m'en coûte peu de ne pas penser à la politique du moment. Elle ne me plaît pas et je n’y puis rien. Quand j’y pense, je m'étonne de plus en plus qu’on se soit mis dans de tels embarras, dans de tels périls, sans aucune nécessité, par pur entrainement imprévoyant, ou pure fantaisie. J’ai passé ma vie dans la politique nécessaire n’agissant qu’en présence d'événements qui ne permettaient pas l’inaction, et guidé, dans l'action, par les nécessités claires qui la commandaient. La politique factice et gratuite, toujours mauvaise en soi et tôt ou tard fatale, a de plus aujourd’hui l’inconvénient de n'être pas longtemps praticable ; elle coûte trop cher, et il y a trop de gens qui y regardent.
J’attends un mot de vous ce matin, et mes journaux. On me dit que j'ai, cette année, un très bon facteur de la poste qui arrive de bonne heure, mais qui attend peu. J’aime mieux cela. Je n'ai à vous envoyer d’ici que mon esprit. J’ai tout le temps de le recueillir, en me promenant dans mon jardin. Adieu. Adieu. J’ai trouvé mes enfants bien portants.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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3. Paris le 20 mai 1855
Dimanche

Envoyez-moi toujours votre esprit. Cela vaut plus que le reste, mais quand vous pourrez me dire le reste ce sera bien aussi. Je n’aime pas qui vous ne puissiez pas répondre tout de suite à mes lettres.
Je n'ai rien à vous dire aujourd’hui Je n’ai vu que des femmes hier matin. Et hier soir Noailles, Dumon & Mérode. Ils ne m'ont rien appris. tout le monde s’étonne de Canrobert c.a.d. de la façon. Quant au fait il se rattache évidement à un nouveau plan de guerre. On laissera des forces considérables devant Sébastapol & le reste c.a.d. La grande majorité des Anglais, beaucoup de Français tous les pièmontais iront chercher l'ennui plus loin. Canrobert peut être très prudent n'était pas de cet avis. Pélissier sera plus entrain.
Décidement Gladstone parlera demain. On est très curieux de cela à Londres. Lord Brougham est encore ici. Adieu. Adieu.
J'ai une foule de petits maux nouveaux depuis votre départ. Mon nez, mon pied, mes gencives. Je suis pitoyable. Encore adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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3. Val Richer, Dimanche 20 Mai 1855

Pauvre Canrobert ! à la fois usé et brisé en si peu de temps ! Je ne le connais pas, mais je le plains. Que devient sa santé, s’il prend le commandement du corps que commandait Pélissier ; sauf la responsabilité, qui est la fatigue de l’âme la fatigue du corps est la même. Plutarque admirerait la vertu du citoyen qui, de chef, consent à devenir subordonné. Nous ne serons pas si moraux ou si naïfs. Vous dites vrai ; presque tous les principaux personnages ont déjà disparu.
J’ai lu le docteur Mande. Deux choses m’y frappent ; la sincérité de l'homme et l’inaction du médecin. Je n’y entends rien ; mais il me semble qu’il n’a rien fait pour guérir l'Empereur ; il décrit le mal et ne parle pas des remèdes. Ici, à en juger par les exemples que j’ai vus, on aurait agi plus fréquemment et plus vivement. Ce récit du reste fait honneur à l'Empereur. Entêté dans le devoir et devenant doux pour mourir. Ces morts fermes et graves me laissent toujours un regret, le regret que l'homme n'ait pas valu, dans sa vie, tout ce qu’il eût pu valoir. Je regrette ces qualités, ces dons de Dieu, qui n’apparaissent dans tout leur éclat qu'au moment de paraître devant lui. Les discours au dîner de la cité sont bien insignifiants. Pas une idée, ni un élan nouveau, un rabachage, aussi usé que le général Canrobert.
Je suis bien aise que le Duc de Noailles ait vu Morny. Cette affaire me semble facile à arranger. Deux ou trois articles du décret à révoquer en laissant subsister les autres, et l'exemple de Louis XVIII qui a révoqué une ordonnance de lui-même, dans d'un cas semblable ; il n’y a rien de là d'unpalatable pour le pouvoir, même absolu. Le Pape seul prétend à l'infaillibilité ; encore n'est-ce pas dans les affaires de ce monde.
Je vous écris en sortant de mon lit, à 6 heures. Le soleil m’a trompé. Il pleut, mais sans faire froid.
Onze heures
Voilà votre lettre. Nos réflexions sont les mêmes, de loin comme de prés ; mais la présence, réelle vaut mieux que toutes les réflexions. Je n’ai pas encore ouvert mes journaux. J’ai des lettres à finir de loin, tout devient une affaire. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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4 Paris le 21 mai 1855

J’ai vu Fould hier. Nous avons bien de l’arrivée. Le voyage d'Angleterre, le voyage manqué, le coup de pistolet. Drouin de Lhuys, Canrobert, si bien que l’Académie n’est venue qu’entre la porte au moment où il sortait. Ah pour cela il ne faut pas compter sur lui En deux mots, il trouve les décrets excellents, seulement pas assez forts, & se fait fort de vous le prouver à vous même. Voilà qui est fort. Nous repren drons le sujet. Drouin de Lhuys n'a fait que gâter les affaires. Il espère que Walewski donnera la paix.
On me mande et je sais d'ici, que l’Autriche travaille encore d’accord avec les deux autres ; qu'on fait toujours bon ménage. et qu'on veut continuer comme cela.
On s’attend cette semaine à une grande bataille vers Simpherapol. A l’assaut peut être, enfin un coup décisif.
Comment trouvez-vous la circulaire du comte Nesselrode ? Elle me parait bien, & claire. C’est de Brunnow, je crois. Bulwer qui était ici hier soir dit, que de toutes les fautes qu'on a faites la plus grande est l’alliance avec le Piémont qui prive l’Italie révolutionnaire de tout appui. C’est vrai et naïf. Je suis très souffrante de la tête, l’enflure gagne, je ne sais ce que c’est. Je vous quitte pour me reposer. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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5 Paris le 22 Mai 1855

Je suis vraiment bien prise. La bouche enflée au point que je ne sais pas comment je pourrai manger. Je n’avais jamais eu cela. J'en suis bien impatientée.
Morny que j’ai vu hier m’a parlé de l’Académie autrement que Fould. Il croit que l’Empereur désire arranger l’affaire, et lui Morny en est bien d’avis. Vous voyez qu’on tente de nou velles propositions de paix. Il est impossible qu’elles aboutissent. Nous ne les accepterons pas. C’est du temps de perdu ou plutôt de gagné pour l’Autriche.
Les connaisseurs ici trouvent nos pièces très bien faites. On dit que le roi de Wurtemberg va venir à Paris. Je ne demande pas mieux, mais je ne m'y attendais pas.
Ma réponse peut venir bientôt. J'y suis je crois indifférente. Je me sens si mal à mon aise que le mieux ne me fera aucun plaisir.
Je n’ai vu ni Hubner, ni Hatzfeld. J’ai des petits qui ne savent jamais rien. Hier les Waleski ont dîné chez les Holland, avec Thiers Richard Metternich est en grande faveur à la cour. Avant hier il y a dîné, joué dansé.
Vous voyez que les nouvelles négociations ont fait retirer la motion de Gibson. Je vous réponds que Gladstone devait parler. Ce que vous me dites des Peelistes est très vrai. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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5 Val Richer, Mardi 22 Mai 1855

Je trouve la circulaire de M. de Nesselrode, très bien faite, complète et claire au fond, parfaitement mesurée et convenable dans la forme. C'est une pièce de gouvernement très civilisé. Je lui fais un reproche général, toujours le même ; vous ne vous placez pas assez franchement dans le vrai de la situation. La Turquie, Etat mourant, incapable de se défendre lui-même ; la Russie, Etat puissant et grandissant, veillant à la porte de l'Etat mourant, et incessamment provoqué à y entrer, tantôt par son ambition, tantôt par sa religion. Tout vient de là, et vous avez l’air de ne pas savoir tout cela. Vous parlez de la Turquie comme vous parleriez de la Prusse ou de l’Autriche, et de vous-mêmes comme si vous étiez, envers la Turquie, dans la même situation et la même disposition que la France ou l’Angleterre. Cela jette, sur toute la pièce, comme sur presque toutes vos pièces précédentes, un certain air de patalinage et de fausse prétention à l'impartialité qui décrie même vos bonnes démarches et vos bonnes raisons. Vous auriez beaucoup plus d'autorité, et vous trouveriez dans le public Européen plus de créance si vous disiez nettement. La géographie et la religion nous créent envers la Turquie, des intérêts, des devoirs et des droits particuliers que nous ne saurions abandonner. Nous savons que la Turquie n’est pas en état de se défendre, seule, contre nous. Nous n'avons nul dessein de l'attaquer, ni de hâter le moment où sa mort naturelle et inévitable imposera à l’Europe, l’embarras de régler son héritage. Pour preuve de notre sincérité dans cette déclaration et cette politique, nous sommes prêts à accepter que la Turquie, entre pleinement dans le droit public Européen, que son indépendance et son intégrité soient garanties, en commun par les Puissances Européennes, et que dans l'éventualité d’un conflit entre la Porte et l’une des Puissances Européennes (y compris la Russie) celle-ci, avant de recourir à la force, soit tenue de mettre les autres puissances en mesure de prévenir cette extrêmité par les vois pacifiques.
Vous avez consenti à tout cela ; mais vous n’avez pas mis en lumière l'importance et le mérite de votre consentement. Vous avez eu là et là, l’air de maintenir des prétentions, et des traditions qu’en fait vous abandonniez. Vous n'avez pas tiré, d’une part de votre position, de l'autre de vos concessions, tous les avantages qu'elles vous donnaient.
Votre dernière proposition (celle du 26 Avril) était dérisoire, et trop évidemment faite pour vous attribuer la dernière apparence pacifique. Quel besoin à la Porte d’une telle stipulation pour avoir le droit d'ouvrir les détroits quand elle juge que sa sureté l'exige ?
Le Memorandum du Prince Gortschakoff (Annexe A) est particulièrement entaché du patalinage général que je vous reproche. A quoi bon discuter pour prouver que la flotte Russe de Sébastopol n’est d'aucun danger pour la Porte ? Est-ce qu’il y a quelqu’un en Europe que vous espériez convaincre ?
Savez-vous à qui je porte envie en ce moment ? à Gladstone. Le vieil homme est encore bien vivant en moi. Et c’est un rôle si commode que celui de spectateur ! 10 heures
Je vous ai répondu d'avance. Je ne vous dirai pas ce que je pense du langage de Fould sur l'Académie. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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6 Paris le 23 mai 1855

L’Autriche envoie ici de nouvelles propositions. On n’en est encore qu'à l’ébauche. Il faut s’entendre d’abord avec Londres & Paris. Et puis seulement l’Autriche nous enverra ce travail. Vous voyez que cela mangera du temps. Les opérations marcheront en attendant. On persiste à penser que l’Autriche n'entre ra pas en campagne & que Personne ne l’y obligera.
J’ai vu hier Hatzfeld, mais tout envahi par ses petits griefs personnels. Le soir beaucoup de monde quatre ! Molé, Montebello Viel Castel & Merode. Tous en grand éloge de notre écrivain. Vous êtes plus en critique, mais je suis d’avis de ce que vous me dites.
Quel radotage que le rapport de Raglan du 8 mai. Lisez-le jusqu'au bout. C'est si bête. Vous voyez l’avortement de la motion Gibson. Lord Harry Vane devait second the motion. Evidement ils ont tous eu peur. Le speech des Cabarets est contre. J’ai vu mon dentiste ce matin. Cataplasmes, bêtises, la prison, tout cela pour m'épargner une dent. Je suis d’avis de la perdre ça m’est égal. Mais tout cela m'ennuie bien.
Je ne sais pas de nouvelles. Duchâtel chante ce soir. Molé passe sa journée à Champlatreux. Adieu. Adieu. On parle mal de l'exposition, plus qu'il ne faut je crois. Mais enfin le début n'est pas brillant.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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6 Val Richer, Mercredi 28 Mai 1855

On continuera de négocier à Vienne. On continuera de se battre en Crimée. Rien de plus et rien de nouveau jusqu'à ce qu’on soit las de ne rien faire en faisant tant de mal. Ce peut être fort long. Plus on marche dans l’ornière, plus on s’y enfonce. Il faut une vive lumière et un grand effort pour en sortir. Nous n'en sommes pas là. Bulwer est bien bon de s’inquiéter de l'alliance avec le Piémont. Si la France et l'Angleterre en viennent à la guerre révolutionnaire, elles sauront bien lui rendre cet appui. Plus j'y pense, plus je doute qu'elles en viennent là. L’Angleterre s’arrêtera et la France se lassera. Je ne sais pas quand et comment on fera la paix ; mais je ne crois pas à la guerre faite assez audacieusement et énergiquement pour bouleverser l'Europe. Est-il vrai, comme le disent les Débats, que Lord Stratford ait perdu de son ascendant à Constantinople ? Ce serait un événement. Je suis assez pressé que Thouvenel aille à son poste, par curiosité de voir comment ils s’arrangeront. J’ai oublié, en partant, de vous donner les six volumes des lettres d'Horace Walpole, voulez-vous que je les fasse porter chez vous ? Dans vos petits maux, vous ne me dites rien de vos yeux ; j'espère qu’il n’y a rien à en dire.

10 h. et demie
Je suis comme vous ; je ne crois pas à la paix, quoique je croie aux négociations. Je n’ai rien d'ailleurs. Avez-vous vu Andral ? Il faut le voir quand vous avez quelque chose de nouveau. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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7 Paris le 24 mai 1855

On dit que l’Empereur (le vôtre) serait disposé à accepter la proposition autrichienne ; il faut voir si à Londres on pense de même, et puis et par dessus tout, si on en voudra à Pétersbourg. Hier le bruit s’est répandu que le ministère anglais était en danger, D. Télég : Je ne vois rien ce matin qui confirme ce bruit. La dépêche de Raglan était donc un houx. Le Moniteur aussi l’avait copié. Je regrette que ce ne soit pas vrai, c’était drôle. Mérimée dit que Fould ne veut pas s’occuper de l’Académie et dit que l’Emp. ne lui en a jamais parlé. La tirade de l’autre jour était donc très personnelle à lui. Depuis, il s'ex prime avec plus de douceur dit-on. Voilà l’Indépendance qui reproduit la dépêche de Raglan tirée de la gazette de Londres, ce qui est officiel. Je ne demande pas mieux que de la rescuciter.
Je vais un peu mieux. On veut me conserver ma dent. J’ai main tenant deux dentistes, Dieu sait pourquoi.
Mad. de Boigne est venue hier. Je ne l’ai pas trouvée trop changée. Quoiqu'il se fut passé 1 an 1/2. Je n’ai rien à vous dire de nouveau du tout. Je n’attends rien de la motion de Disraeli, tout avorte. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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7 Val Richer, Jeudi 24 Mai 1855

Je reviens à Andral. Il faut le voir toutes les fois qu’il survient, dans votre santé quelque chose de nouveau. Cette enflure de la bouche et du palais indique ordinairement quelque irritation d'estomac. Un régime spécial vous soulagerait. L’avis d’Andral et la surveillance quotidienne d'Olliffe doivent aller ensemble.
J’ai une lettre de Macaulay, toute littéraire et en compliments sur l'ouvrage de mon fils quelques mots seulement qui laissent entrevoir un assez grand dégoût de la politique et une grande incertitude dans la prévoyance de l'avenir. Les chances de la campagne qui va s'ouvrir me touchent infiniment pour les braves soldats qui ont à les subir très peu dans l’intérêt de la paix. Elles ne l’amèneront en aucun cas. Si nous sommes vainqueurs, vous ne céderez point ; si vous êtes vainqueurs, nous ne céderons point. Nous ne pouvons nous faire réciproquement assez de mal pour que l’un ou l'autre parti soit forcé à la paix. Il n'y a point d’issue à la voie dans laquelle on s’est engagé. On vous demande une garantie matérielle que vous ne donnerez pas, et qu'à moins de prendre Sébastopol on ne se donnera pas soi-même. Il faut en revenir aux garanties diplomatiques aux engagements de votre part aux traités d'alliance entre les puissances occidentales contre vous, si vous manquez à vos engagements. Cela seul peut conduire à la paix. Plus j’y pense, plus la neutralité de la Turquie, acceptée par les uns et garantie par quatre, ou par trois, ou seulement par deux, me paraît la seule solution praticable et efficace, autant qu’il peut y avoir quelque chose d'efficace pour prolonger la vie d’un mourant incurable.
Je regrette que M. Gibson et ses amis n'aient pas un peu poussé les ministres pour leur faire dire, si leurs perspectives de paix étaient vraiment sérieuses. Ils n'auraient dû renoncer à la motion qu’en obtenant à cet égard, des paroles un peu signi ficatives. Onze heures Je suis encore bien plus fâché du retrait de la motion Gibson si c’est l'effet de la peur devant les journaux et les cabarets. Quelle pitié ! Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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 8 Paris le 25 Mai 1855

Pétersbourg 15 mai. Je suis heureux de voir par votre lettre du 4 que votre santé vous permet de songer à un déplacement pour l’été, et que vous voulez avant tout faire ce qu’il faut pour vivre. Vous avez bien raison et ne vous préoccupez pas des suites. Vous êtes redevenu parisien. Pouvez-vous entrepen dre un grand voyage ? Vers le nord p. e. non, et bien, il est pour vous très important d’être à la portée de vos médecins, de vos habitudes, ainsi less said, best inconded.
Le 16. J’ai vu hier soir ceux dont le suffrage vous tient à cœur. Je leur ai annoncé votre petit voyage à Schlangenbad et retour. Cela n’a pas motivé d'observation à cette soirée, il padrone a lu votre lettre avec beaucoup d’intérêt, et sa mère vous fait dire mille choses affectueuses.
Voilà ce côté assuré je pense vous le pensez aussi n’est-ce pas ? Dites-moi votre avis Point de nouvelle à vous dire. Cowley a donné hier soir birthday dinner. Le ministère Français, les autorités, & les Anglais de rang pas beaucoup, pas un seul diplomate. Cette ommission est contre tous les usages. On me mande de Bruxelles " l’Autriche est bien bien mécontente", & on ajoute, c’est toujours très grave quoique cela ne change pas le fond des choses. mais les derniers incidents sont facheux. " qu’est-ce que cela veut dire ? Facheux pour quoi ? Mécontente de quoi ? on ne m’explique rien. Le duc de Cobourg ne revenant de Londres a dit que tout et tous étaient là à la guerre. J’entends le canon. Je suppose que c'est pour le roi de Portugal qui arrive aujourd’hui.
J’ai vu bien peu de monde hier. Je suis sortie en voiture un moment, mais j’ai peur. Adieu. Adieu.
Meyendorff me demande quelques titres de Livres pour l'Impératrice, et pour lui même. Pourriez-vous m’indi quer ?
Le canon est pour Makan au lieu du roi.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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8 Val Richer Vendredi 25 Mai 1855

Je regrette que vous ne lisiez pas l'Assemblée nationale ; sa politique étrangère est vraiment bonne, pacifique avec intelligence et convenance. Elle dit presque tous les jours aux Anglais des vérités qui seraient utiles, s’il suffisait de dire la vérité pour qu’elle soit utile.
J’avais lu et remarqué le rapport de Lord Raglan du 8. Il est comme tous les précédents, plus embarrassé seulement à cause de l’embarras de cette expédition avortée. Je ne comprends pas pourquoi on l’a fait avorter, ni de qui sont venus les ordres de rappel. Triste spectacle que de grandes luttes où personne ne grandit ; tout au contraire. Que fait l’amiral Lyons, ce foudre de diplomatie et de guerre, si cher à Lord Palmerston ?
Cette incapacité et cette mollesse générale sont ma seule raison sérieuse de croire à la paix ; on baissera la toile pour ne pas montrer indéfiniment au public de si pauvres acteurs.
Je suis de votre avis sur votre dent si elle est vraiment gâtée. Faites la ôter dans ce cas ; elle gâterait les autres ; mais si elle n’est pas gâtée, si c’est une irritation du moment résignez-vous un peu et attendez. J’ai ma petite infirmité aussi ; je suis enrhumé. Le temps très variable en est la cause. Ce ne sera pas long. A tout prendre il ne fait pas froid.

10 heures
Je suis au milieu des ouvriers pour faire poser les tableaux et les gravures dans mon cabinet. On m’apporte là mes lettres. J’avais raison de tenir pour votre dent. Je tiens aussi pour la dépêche de Lord Raglan. Il faut qu’elle soit vraie. Adieu, Adieu. Quelle pitié de se dire si peu ! Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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9 Paris le 26 Mai 1855

Vous avez éprouvé de grandes pertes dans le combat dont rend compte le Moniteur 1000 hommes au moins hors de combat et 35 officiers. Mais vous avez remporté un avantage de position notable. Greville m'écrit que nouvelle expédition pour Kertch devait être partie samedi dernier. 3000 Anglais 3000 Français, 5000 Turcs. On a été bien mécontent de l'avortement de la première expédition mais me dit gr. " We can not complain of anything the Emperor does."
Il me dit du reste qu'il y a peu d’accord dans les rangs de l'opposition. Israely, Layard Rocbuck chacun tire de son côté ! Il en résultera, que le gouvernement durera au moins pendant la session ! J'ai vu hier lady Ashburton, elle est de cet avis aussi. Lord Grey va faire une attaque de fond sur Redcliffe. L’ardeur pour la guerre toujours immense !
Montalembert a assisté au débat lundi à la Chambre, il a trouvé que Gladstone parlait comme un preatcher. and d'Israely very bad taste. Palmerston worst than all. Bright seul excellent. Que dites-vous de la Circulaire de Walewski ? (répondre à Nesselrode). J’aurais bien à jaser si vous étiez là, c’est toujours comme cela. Je vais mieux mais toujours fatiguée. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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9 Val Richer, Samedi 26 Mai 1855
9 heures et demie

Je ne vous dirai qu’un mot, je sors de mon lit, où je suis resté tard en transpiration, ce qui me débarrassera, j’espère de mon rhume qui est devenu violent hier, fièvre, toux continue, oppression. Je me suis couché de très bonne heure ; j’ai mal dormi ; mon médecin viendra me voir ce matin. Ce n'est rien du tout qu’un gros rhume qu’il faut soigner un peu. Je crois que je l’ai pris la nuit, dans mon voyage de Paris ici.
Si la proposition Autrichienne est ce qu'indiquent les feuilles d'Havas d’hier, elle n’a pas grande chance de succès chez vous. Vous ne consentirez pas plus à la limitation de vos forces dans la mer Noire par un traité avec la Turquie que par un traité avec l'Europe. J’ai peine à croire qu’on n'ait pas inventé quelques chose de plus nouveau. Du reste, je rabache, tant qu’on restera dans le systême des garanties matérielles, on n'aboutira à rien ; il faut en revenir au système des garanties diplomatiques. Dix heures et demie. Je suis de votre avis. Il y a de quoi être parfaitement rassuré du côté de Pétersbourg. J’en suis fort aise. C'est pour vous la liberté du choix. Vous n'aurez à consulter que votre goût et votre force.
Morny compte-t-il toujours aller à Ems ? Je vois avec plaisir que Gladstone a parlé. Je suis très préoccupé de l'avenir de l'Angleterre et de la reconstitution du parti conservateur. A demain la conversation. Misérable conversation. Adieu, adieu.
Je suis pressé et fatigué. G. Je vous enverrai demain des titres de livres pour l'Impératrice, et pour M. de Meyendorff. Il faut que je recueille mes souvenirs. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10 Paris le 27 mai 1855

Voilà donc le fruit de notre séparation ! Vous êtes malade, pour avoir quitté Paris. Vous ne pouviez pas attendre que le temps se mit au chaud ? je suis furieuse & désolée. Et j’attendrai votre lettre demain avec redoublement d'impatience.
Je n’ai vu de gros bonnets hier que Flahaut, il ne savait rien. Je me trompe Morny aussi, mais Ditto rien. On n’est occupé que des coups de Pellisier, on en attend de gros.
Vous voyez la grande majorité pour les ministres. On dit que Gladstone n'a jamais si bien parlé. Lord John trop longue ment. Je ne l’ai pas lu en Anglais. et d’après ce qu'on me dit, le Moniteur de ce matin évoque les parties les plus vives. Il en reste bien assez. Vous voyez qu'on ne compte guère sur l'Autriche, immédiate au moins.
M. Bandin votre ch. d’affaires à Londres a été blamé dit-on pour avoir présenté le prince Ladislas Czartorisky à la Reine. Cela ne le regardait pas.
Vous voyez que je n’ai point de nouvelles à vous donner. Il fait bien beau, mais je ne dors pas. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Val Richer, Dimanche 27 Mai 1855

Je vous écris deux mots. de mon lit, où l’on m’a fait rentrer hier et où l'on me fait rester aujourd’hui, pour me débarrasser plus vite d’une bronchite. un peu aigüe. Je crois qu’on a raison car je me suis déjà débarrassé, mais c’est un grand ennui de passer 24 heures dans son lit en passant d’une chaleur sèche à une chaleur humide. J’ai transpiré, je transpire, et je transpirerai. C'est ce qu’on veut. J’ai peu dormi. Je n'ai plus de fièvre du tout et je ne tousse presque plus. Je me lèverai quelques heures dans la journée, et demain j'espère me lever sérieusement. Je vous enverrai au premier jour des titres de livres pour vos lecteurs.
Je ne comprends pas que Cowley n’ait pas invité les diplomates étrangers à son birthday dinner. Cela ne s'est jamais vu. Y a-t-il là quelque rapport avec ce qu’on vous mande de Bruxelles sur le mécontentement. de l’Autriche ? Du reste ne me demandez pas d’esprit aujourd’hui ; je n'en ai point. Il m'en reviendra. Adieu, Adieu. G.
Mon médecin sort d’ici, et me trouve bien ; mais il demande encore du soin. Onze heures Voilà votre 9. Je suis charmé que vous vous sentiez mieux. Il fait bien beau et bien chaud. Pélissier paraît décidé à pousser la guerre avec vigueur. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. Paris lundi le 28 mai 1855

Quel ennui votre bronchite ! Ah comme vous vous portiez mieux à Paris. J’espère de meilleures nouvelles demain. Nous voilà donc battus et de tous les côtés. Je redeviens russe car cela me fait beaucoup de peine. Si de cela pouvait ressortir la paix, passe, mais de notre côté comme du côté Anglais il y aura redoublement. Ici je suis sûre que vous seriez plus sensé, mais vous n'oserez pas être seuls sensés.
Enfin cela fait un gros événement.
Je trouve le discours de Gladstone bien beau. Je n’ai pas encore lu les autres. Je me contente de savoir que l’esprit en est mauvais. Le ministère va rester & même triomphalement et la guerre aussi. J’ai vu Hazfeld hier, mais rien comme de coutume. J’ai été interrompue, d'abord Beroldingen, & puis le comte Schouvalov avec lequel j’ai beaucoup causé c.a.d. c’est lui qui m’a raconté. Il n’est pas frais de Pétersbourg, mais il sait beaucoup de choses. Je suis too late for the post pour vous les conter aujourd’hui. Je ne dors pas, je ne sais que faire. God bless you et remettez vous vite. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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11 Val Richer, Dimanche 20 Mai 1853
4 heures

Je viens de me lever pour trois ou quatre heures. Je ne me leverai pas demain avant midi. Je prends mon temps où je l’ai. Je vais mieux ; presque plus de toux et fort peu d'oppression. Pourtant je n’ai pas encore la poitrine parfaitement libre.
Walewski a bien pris sur vous ses avantages. Vous aviez accepté le 3° point en principe, sans réserve ; et en venant à la pratique, vous avez répoussé tous les moyens d'exécution sérieux, et vous n'en avez proposé que de dérisoires. Il ne fallait pas accepter le principe. Vous avez pris sur les Principautés le ton mielleux et patelin ; à vous en croire leur régime nouveau le Protectorat Européen, répond parfaitement à vos vues, car vous n’avez jamais vu que leur bien propre en vue. C’est trop de vertu. Il ne faut pas s'en dire plus qu’on ne peut s'en faire croire. Vous avez présenté la libre navigation du Danube, presque comme un acte de pure générosité de votre part envers l'Allemagne. En tout, vous vous êtes appliquer à attenuer, dans vos concessions, leur caractère de concessions au lieu de faire ressortir l'importance de vos sacrifices sur certains points pour vous donner plus de droit de résister sur le 3e. Et cela parce que vous n'avez pas pris assez grandement et franchement votre position envers la Porte et l'Europe, parce que vous avez mieux aimé paraître de petits saints, qu'être un grand gouvernement. Vous avez fourni ainsi à Waleski tout le thème de sa circulaire. Vous auriez pu, à mon avis, la lui rendre beaucoup plus difficile.
Je trouve le discussion Anglaise bien médiocre, embarrassée, hésitante, personne n’ose dire, ou même ne sait bien ce qu’il veut. Je lirai le discours de Bright. J’y ai à peine jeté un coup d’oeil. Je me demande plus d’une fois le jour si je ne suis pas atteint de la manie des spectateurs et des vieillards qui trouvent tout mauvais et critiquent tout. Je ne crois pas. J’ai par nature, plus de penchant à approuver qu'à critiquer. L'impression du public Français, Anglais et Européen est certainement conforme à la mienne. Il trouve les événements grands et les hommes petits. Au fond, il approuve la politique, bien plus qu’il ne devrait et en même temps il la juge mal faite. Attendons l'issue. Elle peut seule détromper les badauds mais je crains qu’elle ne se fasse attendre longtemps.

Lundi 28 9 heures et demie
Je vais beaucoup mieux. J’ai bien dormi. Je me lèverai à midi. Pourquoi ne dormez-vous pas ? Dormez donc. Je n'ai point de journaux, excepté le Moniteur qui ne m’apporte rien que le Roi de Portugal. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12 Paris le 29 mai 1855

Je vous en prie soignez-vous bien une rechute serait bien mauvaise. Ne sortez pas, à moins que l'air ne soit très chaud, il ne l’est pas aujourd’hui. Je suis bien ennuyée de vous savoir malade.
Plus j’y pense, plus je trouve les nouvelles d’hier, importante. Vous allez prendre pied en Crimée, l'Angleterre restera à Kertch. Vous nous délogerez de la péninsule. Tout cela n’amène pas la paix. J’ai vu hier soir la Duchesse de Hamilton & Dalleira. Molé, Barante, Dumon, C'était beaucoup pour moi. Je vous ai dit que Montebello, est allé à Londres pour affaires. Dumon y va vendredi. Molé vendredi ainsi à Champlâtreux. Cela éclaircit bien mes rangs. Que ferai-je cet été ? car je commence à me sentir, si lasse que je ne puis pas me résoudre aux paquets, aux voyages, aux auberges. Je ne trouve rien de tolérable aux environs de Paris, à moins de m'isoler, ce qui serait pire que tout. Et mon esprit. devient comme mon corps. Est- ce que je me pétrifie ?
Ah comme Cérini est bête. Ce n’est pas un emplâtre puisque je ne la vois que quand il me plait mais quand elle y est je la trouve si inutile. Je pourrais pour 5000 Francs qu’elle me coûte avoir quelqu’un qui lise, qui parle. Celle-ci chante, mais voilà tout & c’est toujours le même air.
J’ai été interrompue par Beroldingen. Il dine aujourd’hui. à la cour. Bien bon homme et que je conserverai un peu à Paris. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Val Richer Lundi 28 Mai 1855

3 heures

Je viens de lire lord John, et si j’avais eu quelque disposition à croire à la paix, il m'en aurait guéri. C'est la question de la prépondérance en Orient posée entre la Russie et l'Europe occidentale, dans toute sa crudité et toute sa grandeur. Et derrière cette question c’est aussi celle de la civilisation libérale aux prises avec ce qu’on appelle la Barbarie absolutiste. Et celle-ci sert, auprès des masses, de passeport à la première. Je suis de plus en plus convaincu que l'explosion de cette double lutte n'était point du tout nécessaire, et pouvait être longtemps encore ajournée, et qu’il y eût eu, pour une bonne et réelle solution grand profit à l’ajourner. Mais les hommes aiment mieux mal faire qu'attendre. On s'est lancé par étourderie et par faiblesse. Il faut maintenant qu’on avance obstinément. J’aurais trop à dire. Et tous les jours, il y aura encore plus à dire.
Il fait beau et chaud. Si je n'étais pas le plus docile, non pas des hommes bien portants, mais des malades, j’irais me promener. Mais j’ai promis à mon médecin de ne pas sortir sans son aveu, et il n’est pas encore venu aujourd’hui. Il dit que les bronchites un peu vives sont toujours près de devenir des fluxions de poitrine.

Mardi 29 9 heures
J’ai parfaitement dormi et peu toussé en me réveillant. Je viens de me lever. Mon médecin, m’a donné hier toute permission d'aller me promener ; mais il a plu cette nuit et le ciel est couvert ce matin.
Je resterai chez moi. Je lis et je pense. Que devient l'affaire de l'Académie ? Il serait bizarre qu’elle restât là, en suspens, comme tant d'autres. Un décret irrévocable et inexécutable. Le pouvoir me paraît atteint de la maladie de l'indécision. Il ne veut pas mal faire et n'ose pas bien faire. Il agit sans bien savoir, et la lumière, quand elle lui vient, le paralyse au lieu de le redresser. C'est mauvais pour nous, et encore plus pour lui. L’inaction est une ressource très courte et les embarras qu’on élude ainsi finissent toujours par éclater, plus gros.
On m'écrit (quelqu’un qui le connait bien) que le général Canrobert se fera tuer, qu’il n’a pas voulu du commandement d’un corps pour être plus libre de toute grande responsabilité, qu’il est plein d’amour propre et incapable de supporter son échec dans la haute fortune. On ajoute que sa démission lui a rendu sa popularité dans l’armée. S’il veut le faire tuer, les occasions ne lui manqueront pas. Je le plains et je l'estime.
Il paraît que vos grands Ducs ne retournent pas à l’armée. Les Princes ne sont pas très obstinés.

10 heures
Ce sont en effet de grosses nouvelles, mais des nouvelles pas du tout pacifiques. Vous savez ce matin que ma bronchite va beaucoup mieux. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Paris le 30 mai 1855

Vous allez mieux & le temps va plus mal, voilà ce qui m’inquiète. Vous n’aurez pas regardé au vent qui est nord, au thermomètre qui ne marque que 10 degrès. Vous serez sorti et vous aurez une réchute Je suis très tourmentée de cette idée.
J’ai vu hier Flahaut & Morny tous deux en joie des bonnes nouvelles. Ils la comprimaient un peu en ma présence. Je vois toute la gravité de cela. Vous allez vous emparer de la péninsule mais cela fait il me semble que la guerre de terre serait ou devrait être suspendue. Tout ce que vous cherchez serait accompli, et maîtres des trois mers vous nous bloqueriez à toute éternité. Ce serait au moins la boucherie d'épargnée. Ellice me parle d'un gouvernenement provisoire à établir à Simpheropol. Voilà d'agréable propos à entendre. Jusqu'à ce qu'on ne vienne là cependant, il faudra bien encore se battre ! Mais je le répète, je crois à votre succès. Vous êtes très forts.
On trouve que le Roi de Portugal a l’air d'un séminariste, mais très bien élevé, très instruit. Il fera une longue visite & cela doit ennuyer aux Tuileries. C’est Ferrière qui mande que Le roi de Wurtemberg veut venir. Beroldingen n’en sait rien, et doute. La grande Duchesse Olga revient à Stuttgard mais peu de jours.
Vos collègues de l’Académie sont un peu perplexes. Il faut comme d'usage annoncer au Ministre qu'on va tenir une séance de réception. C’est Salvandy lui-même qui a fait il y a 8 ans cette inno vation à la règle. Voilà venir la crise. Le duc de Noailles. regrette bien votre absence. On n’est pas d’accord sur la rédaction. Salvandy est allé à Bellevue composer son discours. Il dit toujours qu'il sera prêt pour  le 7 mais il est probable que ce ne sera pas avant le 14. Ce n’est que le 15 qu'on ouvre le chemin de fer.
Romilly m'ennuie à périr. Je l'achève aujourd’hui & le ferai porter chez vous. Rappellez-vous les titres de livre pour Meyendorff et indiquez moi aussi ce que je puis trouver chez vous qui me convienne. Flahaut me charge de mille choses pour vous. Il était consterné d’apprendre que vous étiez malade. Adieu. Adieu.
Je voudrais bien un télégraphe électrique entre nous, pour vous apprendre d'où vient le vent et quand il faut sortir ou rester.
Je suis sûre que vous n'avez pas lu Romilly vous ne me l'auriez pas proposé.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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13 Val Richer, Mardi 29 Mai 1855

J’ai reçu ce matin deux volumes l’un gros, l'autre mince : le gros, 30 lettres d’un vétéran Russe de 1812 sur la question d'Orient, publiées à Lauzanne, par P. d'Ostafiero ; le mince, la Justice et la Monarchie populaire ; 1ère partie, la Question d'Orient ; publié à Paris par le comte R.R. Le premier est une défense complète de la Russie ; défense diplomatique, religieuse, militaire, maritime. Toute la colère s'adresse à Londres. Le second est une Réquête en faveur du rétablissement de la Pologne, et s'adresse surtout à Paris et dans Paris à la dynastie Napoléon. Le premier est plus sensé que le second, mais pas plus neuf. Deux rhapsodies écrites sérieusement, sincèrement et modérément, au moins de ton, car l'Europe est pleine aujourd’hui d'hommes modérés qui ne se doutent pas de la violence de leurs idées au fond. Singulier temps, qui n'a encore produit ni un homme, ni un ouvrage, quoi qu’il ait tout remué.
Il y a une chose au moins qui ne manque à aucun temps, c’est de s'amuser. Mon fils m'écrit : " Je suis allé hier à Chantilly où je me suis amusé comme un roi, mieux même qu’un Roi de Portugal. J’ai vu cet auguste. adolescent, qui n’a pas l’air auguste, et qui a l’air d’un enfant, et d’un enfant embarrassé, on ne sait si c’est par sa redingotte ou par sa grandeur. C'est triste d'être roi sitôt. Sa Majesté très fidèle et très petite a déjà des sourires selon l'étiquette, et observait attentivement l'Empereur pour voir comment. on se tient comment on lorgne, comment on caresse sa moustache quand on est un grand Prince. Les simples mortels observaient aussi mais plus gaiment, en toute liberté, et comme des gens qui ne sont responsables que d'eux-mêmes ; ce qui est déjà bien assez." Voilà l'impression d’un jeune spectateur.

Mercredi matin 30
Je vais de mieux en mieux. Il fait beau, mais frais et du vent. Est-il vrai, comme je le vois dans les correspondances de Berlin, que l'Impératrice mère va y arriver, et qu’elle ira de là aux eaux de Salzbrum ? Cela vous affranchirait de toute fatigue à Schlangenbad sur quelle pente est votre esprit quant au voyage du Rhin ?

10 heures
Votre lettre répond à ma question, et je n'ai qu’un conseil à vous donner ; suivez votre pente. Nos succès ne préparent pas plus la paix que ne le feraient nos revers. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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14. Paris le 31 Mai 1855

Ce que vous dit votre fils du roi. de Portugal est très spirituel, et agréablement dit. Vous l'avez donc pour deux jours, cela vous fera plaisir. Je serai bien contente d’avoir par lui de vos nouvelles.
Il m’a laissé avec Hubner, qui m’a suppliée de ne pas lui parler des choses auxquelles lui, moi, tout le monde pense le plus. Cela veut dire qu'il est embarrassé. Il en a tout-à-fait l’air. J'ai vu Hazfeld aussi, je n'ai rien tiré de lui que ceci : "Il y a quelque chose qui se passe. Et je sais pas quoi." Il n’est pas sorti de ces mots-là. Cela ne me mène pas loin !
Molé, Barante & Noailles. Hier au soir. Ils disent que la séance sera le 14 ou le 21. Plutôt le 21.
Greville m'écrit avec une exaltation triste. Les victoires en Crimée tournent les têtes. On nous fera des conditions tous les jours plus dures. Il sera ici dans 15 jours.
Lady Georgia Fullarton vient de perdre son fils unique, unique enfant. Pauvre femme ! Le temps est affreux, du vent de la pluie & froid. Soignez-vous bien.
Adieu. Adieu, car je n’ai rien à vous dire.
La Princesse Mathilde n'a pas voulu recevoir le Duc de Porto, elle prétend que le roi de Portugal vienne lui-même. Elle a raison.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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14 Val Richer, Jeudi 31 mai 1855

Je n’ai point lu Romilly. Je vous l’ai donné à cause du temps et du nom. Il me semble que le premier volume vous avait intéressée. Pourquoi avez vous continué le second s’il vous ennuyait ? Ce n'était pas une tâche obligée. J'indiquerai à mon fils quelques volumes à vous envoyer. outre les lettres d'Horace Walpole.
Vous savez que mon impression est la même que la vôtre ; je ne crois pas plus à la paix au bout de nos succès qu'au bout des vôtres. Il faudrait des désastres pour rendre, de l’une ou de l'autre part, la paix nécessaire. Je compte bien que nous n'en essayerons pas et je doute qu’on puisse vous en infliger d’assez grands. Que feriez-vous si, après avoir détruit Sébastopol et pris la Crimée, on vous offrait la paix aux mêmes conditions que vous venez de refuser à Vienne ? Probablement vous ne les accepteriez pas. Ce serait pourtant, ce qu’on pourrait attendre de plus raisonnable de la part des alliés, et je doute que, vainqueurs à ce point, ils fussent raisonnables à ce point. L'imprévoyance a commencé la guerre ; l’entêtement et l’embarras la continueront indéfiniment ; jusqu'à ce que l'Europe entière soit lasse ou bouleversée.
J’espère que Salvandy ne sera pas prêt même pour le 14. Mes arrangements sont qu’il le soit pour le 21. Je pourrai venir alors par le chemin de fer sans nuit et sans fatigue. Aujourd’hui, le voyage me serait impossible autant vaudrait aller chercher à Paris une fluxion de poitrine. Je me flatte bien que pour le 14, si c’est ce jour-là, je serai bien et que je pourrai m'en aller par la malle poste. Cependant je n'avance guère depuis deux jours ; je reste dans ma chambre, au coin de mon feu, et j’ai toujours un sentiment de froid intérieur et de la toux.
Il me semble que l'Exposition se relève un peu, au moins celle des beaux arts. Je suis convaincu qu’elle finira par être tout-à-fait belle ; mais on ne retrouvera pas l'effet manqué. Faites, je vous prie, mes amitiés à M. Molé et au duc de Noailles. Je regrette leur conversation, et je leur porte envie d'être si près de Paris, entre nous, bien par une seule raison ; vous à part. Paris n’a aucun attrait pour moi.

Onze heures
Mon facteur arrive tard ce matin. Mon fils part ce soir, et vous donnera demain de mes nouvelles. J’ai très bien dormi et je tousse bien moins aujourd’hui. Il fait plus doux, mais pas assez encore pour que je sorte. J’ai une grande pitié de Lady Georgina Fullarton. Adieu, Adieu.
Je ne prévois que trop que les victoires tourneront les têtes. Elles sont si légères, même les Anglaises. G.
Journal pour tous (à 21 sous le numéro) qui contient beaucoup de petits romans ou Essais intéressants. L’esprit de ce recueil est honnête.
Ma seule observation sur Mlle de Cerini est ceci ; elle est convenable et douce. Si vous trouvez quelqu’un qui avec les mêmes apparences et la même égalité d'humeur, sache lire et un peu parler, ce sera très préférable. Mais le bon air et la bonne humeur vous sont un sine qua non. Vous ne vous pétrifiez pas ; mais vous devenez plus faible et plus paresseuse. La fatigue joue un grand rôle dans la dernière période de la vie, et il faut en tenir grand compte, car, si on l'oublie, on l’aggrave au lieu de la surmonter.
Jeudi 31
Mon fils m’arrive à l'improviste. Il avait deux jours de congé ; il a voulu voir comment j'étais. Il vous a vue hier, et ne vous a pas trouvée mal. Le temps est toujours mauvais, froid et pluie ; je suis cloîtré. C'est curieux à quel point, sans sortir de sa chambre, on ressent les impressions du dehors. J’ai bien dormi et je tousse peu ce matin ; mais j’ai besoin de chaleur. Adieu, adieu. J’attends votre lettre.
La voilà. Soyez sûre que je fais et que je ferai attention au temps. Prenez chez moi les
lettres d'Horace Walpole. Mon fils qui sera à Paris après demain, vous les enverra et je lui indiquerai autre chose. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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15 Paris le 1er juin 1855

Le temps coule et l’été ne vient pas, il fait encore très froid aujourd’hui. J’ai vu Morny longtemps mais je ne sais rien. Il n’y avait pas de nouvelles hier, & évidemment, il n'y a plus que le canon qui compte.
Je suis charmée de voir que vous regardez à la fenêtre, & que vous restez chez vous quand il ne fait pas beau. Il faut bien soigner les bronches. Je ne suis pas débarrassée de la mienne. Je n’ai pas de lettres, rien que lady Allice qui est furieuse du triomphe des Anglais.
J’ai vu hier la comtesse Stakelberg pour la première fois. Elle n'a rien fait, rien demandé, elle est tout bonnement restée à Paris. Personne ne lui a rien dit, de Pétersbourg. Elle va à Ems. Moi j’ai envie de n’aller nulle part. Voilà une disposition actuelle. Et puis il viendra un beau jour où je voudrai prendre le mors aux dents. Ce sera lorsqu'on ne sera pas venu causer le soir. Jusqu’ici je ne suis pas restée seule. Mais gare aujourd'hui- même, car les uns après les autres tout le monde part. Adieu. Adieu.
Voilà une intéressante. lettre !

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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15 Val Richer Vendredi 1er Juin 1855

J’ai envie de faire comme Hübner, et de vous dire : " Ne parlons pas de ce à quoi nous pensons toujours." Il est vrai que Hübner a une raison pour se taire ; il est embarrassé. Moi, je ne le suis pas du tout. Plus j’y pense, plus je me confirme dans ce que je pense. Mais ce que je pense est si loin de ce qui se fait et si indifférent à ceux qui le font. Ils seraient bien étonnés, si je le leur disais sans réserve et sans phrase.
Est-il vrai que le grand Duc Constantin. ait donné sa démission, et que le parti de la paix reprenne l'ascendant ? Le bruit du voyage du Roi de Wurtemberg à Paris aurait-il quelque rapport avec ce bruit là ?
Je me demande quelque fois, si la société Russe, puissante et prospère, est réellement un danger pour la société Européenne, s'il y a entre les deux des principes, des intérêts, des tendances tellement contraires, qu’elles ne puissent se développer ensemble, et que la grandeur de l’une doive amener l’asservissement de l'autre. C'est le lieu commun qui circule en Europe depuis soixante ans, rédigé par l'Empereur Napoléon, fomenté par les révolutionnaires, accueilli par des millions de badauds. Lieu commun absurde, pitoyable. L’Europe fait très bien de surveiller les progrès de la Russie, comme elle a surveillé, les progrès de l’Espagne, de la France de l'Angleterre ; les puissances en progrés sont toujours redoutables. Mais la Russie est une Puissance Européenne, une Puissance Chrétienne, qui a, dans l’ordre Européen, sa place naturelle et nécessaire ; vous êtes à un âge de civilisation différent du nôtre ; mais en dépit des différences, votre civilisation ressemble à la nôtre ; et plus elle a développera, plus elle y ressemblera. Il n’y a point d'incompatibilité radicale entre vous et nous. Vous n'êtes, pour l'Europe civilisée, ni un phénomène nouveau, ni un danger imminent ; et c’est une honte pour notre temps que de telles pauvretés aient, sur la politique, quelque influence. Elles en ont pourtant une décisive. S'il n’y avait eu, pour susciter cette guerre, que le péril actuel de l'Empire Ottoman, elle n'aurait jamais été si populaire. La civilisation de l'Occident croit avoir à se défendre de la Barbarie du Nord, et parmi les hommes qui gouvernent, les uns partagent ces sots préjugés, les autres y cédent ou s'en servent. Quelle pitié que tout cela, et tout ce qui viendra de là !

Samedi 2 9 heures et demie
J’ai mon courrier de très bonne heure ce matin au milieu de ma toilette ; mais il ne m’apporte rien. Et je n’ai rien à ajouter à mes réflexions d’hier. Adieu, adieu. Il fait beau et chaud aujourd’hui, je me promènerai. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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16. Paris le 2 juin 1855

Je vous en prie remettez vous. Je suis inquiète, cela dure.
J’ai vu Fould hier. Il a repris sa question de l’Institut. Certainement il faut quelque chose. L'hostilité se faisait sentir à toute occasion. Legouvée préféré à Ponsard par nulle autre raison que celle qu’on savait être par là désagréable au pouvoir. Je n’ai pas eu de réplique là, & je ne me connais pas aux autres exemples cités. Sinon, & & & au total, il y a peut être eu exagération dans les décrets, mais l’essentiel doit subsister ; l’Institut ne peut pas se croire tout à fait indépendant de l’état. On va faire dresser un mémoire des doléances, & on examinera. En tout état de cause on ne veut pas se brouiller avec l’Académie. Voilà à peu près. J’ai été très contente de Fould. Une satisfaction éclatante et puis la paix quand même d’autres ne la voudraient pas.
On est bien maître et la paix est le désir sincère de tout le monde. Hubner a dit hier à un diplomate que puisque les prop. de l'Autriche n’avaient pas été agréées ici et à Londres, et qu'on n’avait pas proposé de ces côtés-ci de nouvelles conditions, l'Autriche était en liberté de rester neutre et le rester. On parle ici très lestement de l'Autriche, et on dit de Hubner qu'il est très empêtré.
J'ai des nouvelles indirectes. de Pétersbourg. Point de direction unique et suprême. Une volonté dominante ne se fait point sentir, ni en guerre, ni en politique. Nesselrode, Orloff, Dolgoronsky toujours en faveur du blame sur l'Emp. Nicolas grand organisateur, mais ni homme d’Etat, ni homme de guerre. La faveur du G. D. Constantin pas si grande qu'on le dit.
Le roi de Sardaigne épouse La princesse Mary de Cambridge. Je vous redis tout en grande confusion et adieu. Adieu un peu vite. car je suis prise par de sottes affaires. Toujours Petersbourg & mon argent. Quelles chicaneries.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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16 Val Richer, Samedi 2 Juin 1855
4 heures

Je me suis promené avec grand plaisir. Il faisait beau et passable ment doux, pas assez pourtant for a long walk. Je suis rentré au bout de trois quarts d’heure. Je tousse encore et j’ai encore un sentiment de frisson intérieur assez désagréable. J’ai besoin que le soleil s'établisse.
J’ai eu des visites : deux des gros bonnets du pays. Très pacifiques, mais sans croire à la paix, et en disant qu’on ne peut la faire qu'après avoir pris Sébastopol. Si Sébastopol pris, on se montre, avec vous plus exigeant qu'auparavant, ils blâmeront, mais de ce blâme soumis qui est prêt à accepter ce qui lui déplait. Et si, de votre côté, après la prise de Sébastopol, vous faites les fiers, ils vous imputeront l'impossibilité de la paix, et on pourra continuer la guerre tant qu’on voudra pour vous prendre tout ce qu’on pourra.
Je ne trouve rien du tout dans les journaux. J’ai eu la patience de lire la correspondance rétrospective de Lord Aberdeen et de Lord John sur le ministère de la guerre et le Duc de Newcastle. C'est bien petit des deux parts.

Dimanche 3 10 heures Je ne suis sorti hier que par un beau soleil et je ne sortirai pas aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de soleil. Soyez tranquille. je suis pressé de me guérir tout-à-fait. D'abord je veux que vous soyez tranquille ; puis, j’ai encore pas mal de choses à mettre dans les années qui me restent ; je ne veux pas perdre mon temps. J’ai bien dormi et je me sans bien ce matin. Je tousse beaucoup moins.
Voilà donc la neutralité de l’Autriche établie. Hübner est bien bon d'être empêtré ; si son gouvernement sort de cette crise, en ayant échappé à tous les dangers, et sans s'être brouillé avec personne, il n'aura que de quoi se féliciter et se glorifier.
Gros échec pour les catholiques que le mariage du Roi de Sardaigne avec la Princesse Mary de Cambridge, car je suppose bien qu’elle restera Protestante. Il n’y a que les Princesses Allemandes qui changent de religion diplomatiquement.
Adieu, Adieu. Je ne puis vous dire quel dégout me causent les chicanes d'argent de Pétersbourg.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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17. Paris le 3 juin 1855

Si vous vous êtes promenés hier comme vous me l'annonciez vous aurez pris froid. Vous ne savez donc pas que le vent était au nord. N'y a-t-il pas de Girouettes chez vous ? C’est affreux de penser que vous n'avez pas le moindre souci des précau tions les plus simples, & personne autour de vous qui a le sens de ces choses-là. Vous voyez que je grogne.
J'ai vu hier Morny. Il n'y a rien de nouveau. On vit sur le Moniteur d'il y a huit jours probablement il faudra venir nous chercher un peu loin dans l’intérieur de la Crimée.
Une lettre de mon fils mais seulement pour m'annoncer qu’Olga se marie. Elle épouse un comte Schouvaloff. Très bien, riche et convenable. Sans doute la mère ne me donnera pas avis de cela.
Hier soir les Sebach & le duc de Noailles. Sebach est enragé et imbécile, il dit que la mer d’Azoff, Kertch & & Ce n’est rien du tout. Il crie, il gesticule, cela ne me convertit pas. Le duc de Noailles me dit que c’est tout au plutôt le 21 qu’aura lieu la séance.
Beaucoup d'Anglais vont arriver. Je n’ai vraiment aujourd’hui rien à vous dire. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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17 Val Richer, Dimanche 3 Juin 1855 4 heures

Le pouvoir est toujours mal informé quant aux petites choses, ce qui fait. qu’il les voit plus grosses et tout autres qu'elles ne sont. Comment prendre pour une hostilité prémédité l'élection de M. Legouvé au lieu de M. Ponsard quand M. Ponsard a été élu quelques semaines après, avec beaucoup des voix données d'abord, à M. Legouvé ? Que deux ou trois personnes aient voté pour M. Legouvé par malice, et à cause de l’histoire de sa Médée, c’est possible, mais c’est tout au plus. Des relations de société, des engagements pris, des perspectives d'élections futures, voilà ce qui a fait élire M. Legouvé avant M. Ponsard. Je pourrais passer en revue tous les griefs dont on parle je les trouverais tous de même poids. M. Simon, qu’on vous a nommé, est un professeur de philosophie qui a donné sa démission au 2 Décembre, par un scrupule peu bienveillant, sans doute homme tranquille d'ailleurs, honnête et distingué. Il vit de sa plume, sans bruit. Il a fait un livre de morale, étranger à toute politique, bon en soi et plein de talent. L’Académie lui a donné un prix Monthyon. Mais en même temps elle a donné des prix semblables à M. Audiganne, chef de bureau au Ministère du commerce, pour un ouvrage de morale administrative dont le pouvoir n'a qu’à se louer, à l'abbé Gratry pour un ouvrage de théologie très catholique. Vous ne connaissez ni ces noms, ni ces livres là. Vous n'en auriez jamais entendu parler si le pouvoir n’avait pas pris un microscope pour regarder bien au fond, et y découvrir quelque arrière pensée de mauvais vouloir. Je ne crois pas que cette minutieuse enquête soit pour lui, d'aucun profit. Il y a des choses qu’on annule en ne les voyant pas, même quand elles existent, tandis qu’on les fait grandir en les regardant. Je ne prétends pas que l’Institut soit un corps dévoué au pouvoir ; c’est un corps essentiellement libéral, et toujours un peu de l'opposition. Opposition très spéculative, très inoffensive, parfaitement impolitique, et sans le moindre danger pour le pouvoir tant que le pouvoir ne lui déclare pas lui-même a guerre. Je suis convaincu que l'Empereur ne veut pas faire la guerre à l’Institut. C’est pourtant bien la guerre qu’on lui fait quand on lui retire tout à coup les droits, les privilèges, les usages dont il a joui depuis qu’il existe, sous tous les régimes, Richelieu. Louis XIV, l'Empereur Napoléon, la Restauration, le gouvernement de Juillet. Mettez d’un côté, je vous prie, ce qu’on enlève à l’Institut, ses commissions, ses séances publiques, ses employés, sa bibliothèque et de l'autre les griefs imperceptibles, les petits déplaisirs au nom desquels on le dépouille de la sorte ; est-ce là de la politique intelligente ? Je n’ai jamais vu de coup si inutile, ni si mal mesuré.
Tenez pour certain que, si les articles contre lesquels les Académies, ont réclamé sont maintenus le pouvoir se sera créé lui-même des embarras très incommodes, et qui finiront par devenir bruyants. Ils n’ont pas encore commencé.
M. Fould a dans cette affaire, un avantage de position dont il devrait bien profiter. Il n’est pas de la corporation des Lettrés, il ne doit rien à l’Institut. Raison de plus pour se faire son interprete et son défenseur. On lui en saura d'autant plus de gré. M. Fortoul, patron naturel des Académies et par son ministère, et par son élection récente, a laissé la place vide. Que M. Fould la prenne ; il se fera honneur et des amis.
Lundi 4 10 heures et demie. Pauvre nuit ; assez de toux et peu de sommeil. Je suis décidé à ne pas sortir de mon cabinet jusqu'à ce que ce soit tout-à-fait passé. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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18. Paris le 4 juin 1855
Lundi

Votre frisson intérieur, me le donne. De la chaleur, de la chaleur, il vous faut cela. Et pour cela il faut du soleil & le vent du midi. S'il y a de l’est ou du nord je vous conjure de ne pas sortir. Ah comme je saurais bien vous soigner & vous gouverner.
Bulwer hier soir m’a annoncé une grands victoire de Lyons au fond de la mer d’Azoff. Il me dit aussi que Palmerston est affirmi pour toute la session et cela ne lui plait guère. Il est fâché que le départ de Thouvenel soit retardé, car on compte sur lui pour renverser Redcliffe.
Interrompue par Brandebourg & Beroldingen. Je reviendrai demain sur le premier. Je n’ai que le temps de fermer ceci. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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18 Val Richer, lundi 4 Juin 1855 3 heures

Mon médecin, qui m’avait aban donné depuis trois jours, mais que j’ai fait revenir aujourd’hui, dit qu’il me débarrassera complètement avec un vésicatoire et une tisane. Je crois qu’il a raison. Il ne me trouve rien de nouveau, rien au delà des bronches, pas de fièvre ; seulement ce qu’il y a ne finit pas, et il faut que cela finisse. C’est un homme sensé, résolu, et qui me connait bien. J’ai confiance en lui. Plus de toux et beaucoup de soleil, je ne sortirai de mon cabinet qu'à ces deux conditions.
Je vous en aurais dit bien davantage sur l'Académie, si j’avais eu le temps. Mais j’ai fini ma lettre dans mon lit, et fatigué de ma nuit. Je me sens bien mieux depuis que je suis levé. Cette affaire est un grand exemple d'inintelligence et d’indécision. Avec un peu de sens et de prévoyance, on se hâterait de la finir. J’incline à croire qu’on n'en fera rien. Il y a pourtant deux faits qui parlent bien clair : tous les membres de l’Institut et du Sénat à la fois, préférant leur rôle d'Acadé miciens à leur rôle de Sénateurs, Mérimée, Lebrun, Troplong, Charles Dupin ; et les neuf membres nouveaux nommés par le décret votant pour les doléances contre le décret. Quand on fait partout voter comme on veut tant de millions d'hommes, il faut être bien maladroit, ou avoir bien tort pour ne pas trouver une voix dans un petit coin où l’on compte officiellement tant d’amis Je fais comme tout le monde ; je vis sur le Moniteur d’il y a huit jours. On fait évidemment en Crimée beaucoup d'efforts pour nous donner, dans je ne sais combien de jours, un Moniteur nouveau et bien plein. J’espère qu’il viendra ; mais je n’ai pas la satisfaction de compter sur la paix après le succès. C'est un sentiment très pénible.

Mardi 5 Onze heures
Je suis dans mon lit, avec les ennuis d’un vésicatoire entre les deux épaules. Bonne nuit du sommeil et très peu de toux. Certainement vous me soigneriez et me gouverneriez très bien. Quand je vois de quels soins je suis entouré, et de quels conforts, pour un misérable rhume. La Crimée me fait mal à penser. Mal et colère. Adieu, Adieu. Le crayon m'est plus commode. que l’encre.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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19 Paris le 5 juin 1855

Vous me désolez en me disant votre toux et votre mauvaise nuit. Mon inquiétude tombe toujours juste. Vous aurez vu cela par Quand donc aurez mes lettres. vous du good sense pour votre santé ? Pensez au mal que cela fait à la mienne. Je ferais bien d’aller à Lisieux, je vous soignerais et je mangerais des poulets à bon marché.
Le roi de Prusse a repris la fièvre. On est inquiet de lui. Voilà qui serait un grand malheur. Son frère changerait tout à coup la politique de la Prusse. Lui et sa femme sont très anglais.
On est enragé à Berlin et en Allemagne en général à propos du discours de Lord John, et il y a de quoi. Les officiers allemands non seul ment décorés "mais payés par la Russie". On a envie d’aller à Londres tout exprès pour le rosser.
Villamarina nie avec colère que son maître épouse la P. de Cambridge. Je crois cependant que c’est très sûr. Cela me vient de bonne source.
A la revue hier il n'y a eu que les alliés invités dans la tribune de l’Impératrice, et les Hatzfeld.
Je ne sais si cela a beaucoup convenu à Hubner. Il est venu chez moi me raconter. Son humeur est un peu flottante. Il marche sur des braises, il a peur de parler ou que je ne parle. Il espère des succés pour vous. Et puis la paix. Il n’ose pas me dire qu'il voudrait être parmi les battants, mais il est clair qu’il n’est pas tout-à-fait en aprobation de son gouvernement.
Deux lettres, l’une de la Haye où se trouve Mad. Kalergis, l’autre de Greville. Dans la première je vois de la tristesse & du mécontentement à Pétersbourg. "On s'occupe de niaiseries au lieu de penser aux choses sérieuses." Cela m’avait déjà été dit. C’est triste. Gr. me dit que l’effet des nouveaux succès est prodigieux. Il serait impossible maintenant d’accorder la paix aux termes proposés à Vienne. On veut nous accabler. Palmerston est triomphant. Adieu. Adieu.
Dites-moi que vous allez mieux. Je reste très inquiète. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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19 Val Richer, Mercredi 6 Juin 1855
9 heures

Quoique je sois beaucoup mieux, vous n'aurez que quelques lignes. Je suis encore dans mon lit. On vient de me pauser mon vésicatoire. C'est assez fatigant. Je ne tousse presque plus. J’ai très bien dormi. C’est grand dommage que je ne puisse pas profiter de ce beau soleil. On me dit qu’il fait très chaud dehors. Mais il n’y a pas moyen encore. J'en ai pour trois ou quatre jours de Chambre. Je lis Mad. d'Arbouville que je ne connaissais pas du tout. C'est agréable, pur, souvent. touchant, et quelquefois spirituel. Rien d'original. Abus des sentiments doux et tristes. Presque partout un fou, ou une folle, ou un idiot. La prose vaut mieux que les vers. Barante y a mis une jolie petite préface qui n’a pas du tout la prétention de grandir la personne. Il va donc tout-à-fait bien puisqu’il vient chez vous le soir. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés, Quand part-il pour l'Auvergne ?

10 heures et demie
Je vous répète que je vais beaucoup mieux ; il me faut encore du soin et du repos ; mais dans quelques jours, ce sera tout-à-fait passé. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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20. Paris le 6 juin 1855

Je n’ai pas eu de lettre ce matin. Vous voulez bien que je sois inquiète, très inquiète. J’ai envoyé deux fois chez votre fils, je lui ai écrit, on ne le trouve pas. Je ne sais à quel saint me vouer. Ah quel malheur que votre bronchite, et vos imprudences.
J'ai eu hier une longue visite de Canera. D’abord son respect. pour vous, son regret de votre absence. Le roi de Portugal voulait demander à l’Empereur la permission de vous recevoir. Il a lu tout ce que vous avez écrit, civilisation, & il est très curieux de vous connaitre. Il passera encore 10 jours ici. Et puis il va à Rome.
On commence à croire que Montemolin pourrait arriver au trône. Et on n'en serait peut être pas trop mécontent ici. Ce qui mécontente c'est la Révolution et le désordre à côté de soi.
Les Anglais font une guerre de pirates très heureuse. Quant à l'honneur & la gloire, ils vous les laissent.
La chaleur est grande aujourd’hui si vous n’étiez pas sorti imprudement l’autre jour, je vous dirais de sortir aujourd’hui. Pour une bronchite vous savez que c’est le vent, même chaud qu'il faut éviter. En général il faut tout faire pour s'en guérir, car sans cela on est repris à chaque instant. C’est bien là ce qui m’arrive.
On me dit que le chemin de Lisieux ne sera ouvert que le 1er juillet. Voilà qui est bien contrariant. Je n’ai que des contrariétés. Adieu. Adieu.
Tout un jour sans lettre, et lorsque La dernière était mauvaise J’ai fait lire au duc de N. ce que vous me dites de l’Académie je le garde en poche pour la montrer à Fould. Noailles en a été bien content. Il répétait " C’est ce que je vous disais. " Or, je ne me rappelle pas du tout ce qu'il me disait. Adieu. Adieu encore.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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20 Val Richer, Mercredi 6 Juin 1855

Je me promène dans mon cabinet. Je ne tousse presque plus du tout. Les maux qui me restent sont la susceptibilité de la poitrine et la fatigue. Avec quelques précautions, le temps les guérira. Ce qui passerait en deux jours, quand on est jeune, dure des semaines quand on est vieux. Moins on a de temps, plus on en perd.
Croyez-vous que vos amis pacifiques, (j'entends les hommes d’esprit) aient jamais cru vraiment à la paix ? Pour moi, j’ai toujours fait de mon mieux pour y croire ; je me suis prêté à tous les bruits, à toutes les espérances. Au fond, je n’ai jamais eu foi, pas la moindre foi. Il fallait, pour faire la paix, un degré de prévoyance, d'indépendance d’esprit et de courage qui, si on l’avait eu, aurait empêché que la guerre ne commençât. Les passions et les faiblesses de la mauvaise politique ont pris le dessus en Europe. Je ne vois, pour le moment, qu’une chance à la paix ; c’est qu'à Pétersbourg, on ne soit pas très sérieux, ni très énergique et qu'après avoir subi quelques revers on accepte les premières propositions un peu modérées qui vous seront faites. Vous fera-t-on alors des propositions un peu modérées ? D'après ce que vous dit Fould et malgré ce que vous dit Greville, je veux l'espèrer. Si la guerre ne finit pas ainsi tout est possible, la Russie abaissée, ou l'Europe bouleversée, mauvais avenir.
Mad. Lenormant m'écrit que le Duc de Noailles va partir pour Maintenon. Molé doit être établi à Champlâtreux. Des vrais habitués, il ne vous restera que Montebello. Que devient Duchâtel ? Je n’ai pas entendu parler de lui depuis bien longtemps.

Jeudi 7 10 heures Je vous ai écrit tous les jours. Moins que jamais j’y aurais manqué. Je sais ce que c’est que d'être inquiet. Vous aurez eu deux lettres le lendemain. Je continue à aller mieux. Le mal s'en va décidément. J’ai bien dormi cette nuit. Je reste faible et susceptible. Le chaud arrive et emportera tout.
Je suis très touché du bon souvenir du viconte de Carrera. Soyez assez bonne, je vous prie, pour lui en témoigner mon sentiment. J’aurais été très honoré et très heureux de faire ma cour à son Roi. Je regrette vivement que mon absence et ma santé me privent de cette bonne fortune. Adieu, Adieu. Ne soyez pas inquiète. G

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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21. Paris le 7 juin 1855
Jeudi

Ah. Enfin, deux lettres à la fois. J’ai passé une journée d'angoisse, quoique votre fils soit venu me rassurer. Je vous vois enfin bien pénétré de la nécessité d'une grande prudence. Vous avez du guignon. Voilà de belles journées. Vous ne pouvez pas sortir, et quand vous vous avisez de le faire vous choisissez un vent du nord. Si je n’avais pas eu de meilleures nouvelles aujourd’hui je faisais partir Behier. Et je vous déclare d’avance que je n'ai pas de lettre et si je suis inquiète je vous l’envoie. Vous ne vous étonnerez donc pas de le voir arriver. J'en fais mon affaire.
Fould est venu hier tout exprès pour savoir de vos nouvelles. On avait répondu au roi de Portugal qui avait voulu vous voir, que vous étiez très malade à la campagne. Fould veut que vous sachiez que sa visite à moi avait d’autre but que son anxiété de savoir comment vous êtes. Je lui ai donné à lire votre lettre qu'il a lue atten tivement. Après quoi comme il ne disait rien, je lui ai dit Et bien ? - "Et bien, (avec un sourire) cela s’arrangera", et il a parlé d’autre chose. Il part après demain pour Pau & sera de retour le 25. Il n’y aura pas d’intérimaire l'absence n'étant que de 15 jours.
Morny part dans 15 jours pour Ems. Barante après demain. pour Nîmes je crois. Tout le monde s’en va. Et me voilà, que faire ? Vous viendrez me le dire.
Je trouve le discours de Cobbet très bien. Je n’ai lu que le résumé. Je ne sais pas de nouvelles. Le roi de Prusse a une fièvre intermitente avec des accidents de peau. Adieu. Adieu.
Dites-moi, bien en détail comment vous êtes. Le sommeil, la toux, les forces. Votre médecin vient- il tous les jours ? Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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21 Val Richer, Jeudi 7 Juin 1855

J’aurais eu bonne envie de me promener un peu aujourd’hui. Je me sens mieux et je suis sûr que l’air me redonnera ce qui me manque, de la force. C'est aussi l’avis de mon médecin. Mais nous avons eu un orage cette nuit ; le ciel est encore couvert, et quoiqu’il fasse chaud, c’est une chaleur sans soleil et humide.
Je reste donc dans mon Cabinet et je demande du soleil pour demain. Ce qui se passe dans la mer d'Azof doit vous mettre dans un grand embarras. On dit que la plupart de vos approvisionnements arrivaient par là, si la guerre se prolonge, vous souffrirez beaucoup de ce qui vous manque, une administration régulière intelligente et active. Vous n'avez pas la machine ancienne, toute montée et allant d'elle-même. Il vous faudrait, pour y suppléer une volonté très forte au centre. Il paraît que vous n'avez pas cela non plus. Je n’ai plus cœur à lire les bavardages anglais sur la paix ou la guerre. C’est toujours la même chose, et toujours si vain ! Il n’y a pas eu l'ombre d’un débat sérieux.
Je ne dis plus de rien ; c'est impossible ; mais Montemelin, en Espagne est bien difficile ; non qu’il n'ait pour lui un grand parti, le gros de la nation dans la campagne ; mais l’armée toute entière à toujours été contre lui ; et des deux influences étrangères qui sont quelque chose en Espagne, ni l’une ni l’autre ne sera efficacement pour lui, quand même elle le voudrait, elles ne se sépareront pas de leurs partis Espagnols, qui sont tous les deux anti carlistes. Ce sera de l’anarchie de plus dans l’anarchie, mais rien de plus.

Vendredi 8 Juin 10 heures
J’ai passé une très bonne nuit, long et profond sommeil, sans toux. Je me sens en bien meilleur état ce matin. Il fait beau et on me dit qu’il fait chaud. Tranquillisez-vous ; je vous dis exactement ce qui est. Si j'en sentais le besoin je ferais venir sur le champ Béhier, car j’ai grande confiance en lui. Mais je suis convaincu qu’il n’y avait pas autre chose à faire que ce qu’a fait mon médecin de Lisieux, et ce qu’il a fait a déjà atteint son but. Un peu de temps et de soleil, toute trace du mal s'en ira, et la force reviendra. Adieu, Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
Guizot épistolier
22. Paris le 8 juin 1855

Merci des meilleures nouvelles sur votre santé. Tout le monde m'en demande.
J’ai vu hier beaucoup de monde, mais tous les tête-à- tête intéressants interrompus. Ainsi Flahaut deux fois et jamais seul. Il revient d'Angleterre.
Hubner dans l'embarras flatté des éloges qu’on donne à la sagesse & à l'habilité de son gouvernement et fâché de ses mérites. Il dit toujours qu’on pourrait bien marcher contre nous. Il se plaint assez haut de l’austrophobie de Lord Cowley. Mais il fait bon ménage avec lui.
On dit qu’aussitôt le roi de Portugal parti l'Impératrice ira aux Eaux Bonnes, et y restera jusqu'à l’arrivée à Paris de la Reine d'Angleterre qui s'annonce pour le mois d’août et un séjour d'au moins 15 jours. Elle veut tout voir. Elle habitera St Cloud avec la cour. Il y a place pour tout le monde des deux cours.
Point de nouvelles. Regardez bien au temps, à la température, au vent, placez un thermomentre en dehors de la fenêtre de votre Cabinet. Il est au nord, ce n’est que comme cela qui vous saurez vraiment. ce qu'il fait dehors. Car à ce que m’a dit Guillaume le thermomêtre est dans la galerie qui à le midi. Il n’est bon à rien là.
Je vois Duchâtel très souvent, presque tous les jours. Montebello n’est pas encore revenu d'Angleterre. Voilà 15 jours qu'il y est. Hier l’Académie était pressée & voulait avoir sa séance le 21. Ne sera-ce pas trop tôt pour vous ? Voici ce que m'écrit Boyer. "M. Guizot n’a eu qu’une bronchite très simple, il s’était seulement fatigué à ranger des livres." Si cela va de pair avec le conseil de jouer le piano après avoir pris des pilulles. A-t-on jamais pris une bronchite par ce qu'on range des livres ? Adieu. Adieu.
Puisque je suis plus tranquille sur votre compte, je vais mieux aussi pour le mien. Je vous en prie soignez-vous. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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22 Val Richer, Vendredi 8 Juin 1855 5 heures

Mon médecin sort d’ici et me trouve très bien. Pas la moindre trace de fièvre. Presque plus de toux. Il laisse là les remèdes qui s'adressaient à la poitrine, et ne s'occupe plus que de raviver mon estomac qui est tombé dans une grande inertie. Je n'ai point d’appetit. L’appétit reviendra comme la bronchite s'en va. Je me suis promené une heure, par un beau soleil et un air chaud, sans aucune fatigue. J’ai bien pris mon moment, car une heure après nous avons eu une bouffée d’orage. Voilà le beau temps qui revient.
Je lirai Cobden (que vous appelez Cobbett) puisque vous le trouvez bien. Je suis ennuyé des rabachages, même de ceux qui sont presque de mon avis. On m'écrit que les Anglais sont très fiers de leurs succès dans la mer d'Azof, et échauffés au point de méditer, pour les négociations futures des exigences énormes. Il n’y a point d'hommes à l'abri de redevenir des enfants. Les succès du général Pélissier, plus sérieux pourtant ne produisent pas chez nous le même effet ; on en est charmé, mais sans illusion sur la guerre et sans exigence nouvelle pour la paix.
J’ai reçu de Turin une lettre assez curieuse. On me paraît là compter beaucoup sur la guerre d'Orient pour amener de grands événements en Europe. Et ce ne sont pas les révolutionnaires seuls qui nourrissent ces espérances là ; ce sont des hommes très modères, très opposés aux révolutionnaires, et qui luttent contre eux dans l’intérieur du pays, mais qui croyent avoir besoin d'événements et du succès extérieurs pour que les Mazziniens ne deviennent pas les maîtres. Je connais ce rêve là, c’est un des plus dangereux que puissent faire les honnêtes gens. On a fait chez nous en 1831, des efforts prodigieux pour y faire tomber le Roi Louis-Philippe, et c’est par la résistance qu’il y opposa dès lors que j’ai commencé à voir ce qu’il valait.

Samedi 9 10 heures Je reste tard dans mon lit. Je suis en moiteur le matin. J’ai bien dormi et il fait beau. Quand je pourrai reprendre mon habitude de passer trois ou quatre heures par jour en plein air, l’appétit et les forces reviendront vite. J’ai des nouvelles d’Angleterre bien guerroyantes. Adieu. Adieu. Je suis charmé que vous soyez mieux aussi. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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24 Paris Samedi 9 juin 1855

Je voulais passer ce matin chez votre fille Pauline et la prier de se charger d'un thermomètre pour vous. Et la voilà partie. J'en suis bien fâchée. J'insiste pourque vous fassiez changer de place au vôtre pour le mettre au nord. Il n’y avait que 12 degrés ce matin & beaucoup de vent. Ce serait mauvais pour sortir. Je m’inquiète de tout. Votre lettre est bonne cependant.
A propos je viens de recevoir un mot d'Hélène m’annonçant le mariage d’Olga avec le comte Schouvaloff, un très bon mariage. La lettre est simple & amicale, elle ne me dit que cela. Je lui ai répondu de même. C'est un pas de fait.
Hier on débitait bien des nouvelles. Une bataille engagée le 7. On attendait hier l'issue. Le Moniteur se tait. On prend beaucoup de peine pour persuader que rien n’est changé dans les rapports avec l’Autriche, et qu’elle accomplira ses engage ments. Il me semble qu'il ne l'obligent que pour le cas où nous l’attaquerions, ce qui n’arrivera pas. J’apprends que vous avez enlevé le mamelon vert, point important, et que vous nous avez fait prisonniers 400 artilleurs. C’est beaucoup. On dit que Mme Ristori aux Italiens est très superieur à Rachel et que celle-ci crève de jalousie. Voyez comme je vous donne toutes les nouvelles. Adieu. Adieu, on m'interrompt. Prenez garde au vent rien de plus mauvais pour les bronches.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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23 Val Richer, Samedi 9 Juin 1855 3 heures

Je ne suis resté dehors que dix minutes ; il faisait doux, mais du vent. Je me suis souvenu de votre précepte. J’aimerais mieux obéir de près que de loin à votre tyrannie. Je me sens réellement mieux chaque jour, quoique j’ai en même temps le sentiment d’une machine devenue fragile et dont il faut prendre soin. Je conviens très bien à la vieillesse par la résignation, mais pas du tout par l'habitude ; rien ne m'est plus nouveau que de faire, à chaque instant, attention à moi.
Je persiste à ne pas comprendre l’embarras de Hübner. La neutralité de l’Autriche est hautement acceptée des alliés guerroyants. C'est là le grand succès, et le grand profit. Que peut-il arriver maintenant ou bien les alliés réussiront à vous mâter sans le concours de l’Autriche, et ils ne lui feront pas la guerre uniquement pour la punir de son inaction, ou bien ils ne réussiront pas et l’Autriche redeviendra le médiateur obligé de la paix. Hübner a de quoi se féliciter pour lui-même par l’attitude très décidée qu’il a prise ici, il a aidé son gouvernement à passer le défilé, et il reste en bonne situation, malgré l'humeur qu’on doit avoir.
Vous ne m’avez pas reparlé de Brandebourg. Comment va le Roi de Prusse ? Politique à part, je lui porte intérêt ; je me figure que je prendrais plaisir à causer avec lui. J’aime les Rois qui auraient de l’esprit quand ils ne seraient pas rois. Et même politiquement, je lui trouve bien plus de mérite qu’on ne lui en accorde. En 1848, il a peu brillé ; il a eu des fantaisies et des faiblesses, a qui convient très mal aux temps de révolution ; mais depuis qu’il a eu affaire à la réaction, et non plus à la révolution, il s'est conduit avec intelligence, loyauté et indépendance, fidèle à toutes ses paroles du dedans et du dehors, ne vous abandonnant pas et ne vous cédant pas, restant avec vous sans se laisser dominer par vous. Si j'était Prussien, je lui saurais beaucoup de gré de cette conduite.
Voilà le bombardement recommencé. Il me paraît difficile que ce ne soit encore que du bruit et qu’on n’arrive pas bientôt à une grande lutte. Nous avons évidemment intérêt à presser les événements.

Dimanche 10 dix heures
Je suis encore dans mon lit ; mais je sens que le mieux marche vite, et que la force revient. Il y aura ce matin un thermomêtre à la fenêtre de mon cabinet, au nord. Merci de celui que vous vouliez m'envoyer.
Avez-vous entendu dire que c'était la France surtout qui avait insisté sur la clôture définitive de la conférence de Vienne ? On veut que le jour venu la conférence se rouvre à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontains.
On me dit aussi que le général Pélissier demande le rappel des généraux exilés, disant que l’armée les désire, et en a besoin. J’ai peine à croire cela. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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24. Paris le 10 juin Dimanche 1855

Votre santé est la chose à laquelle je pense le plus à présent. Parlez m’en toujours en détail. Le temps est assez beau, mais ce n’est pas de la vraie chaleur
On me répète qu’après une vraie séance en Crimée on sera très pressé ici de faire la paix, et qu'on nous l’offrirait beaucoup plus palatable qu’à Vienne. Je veux bien le croire, mais les Anglais parlent une toute autre langue, et on a pour eux bien des égards pour ne pas dire de la faiblesse. Cependant il n’est personne qui ne reconnaisse que l'Angleterre est beaucoup plus dans votre dépendance ; que vous dans la sienne. Et la volonté de l’Empereur devrait être toute puissante. Sa situation est cela.
J’ai vu hier Flahaut et Morny. Montebello est revenu de Londres. Il a assisté au dernier débat, il admire beaucoup Bright & dit que Sidney Herbert a fait un admirable. discours. Tout le monde à la guerre, & tout le monde désirant la paix. Si le Times voulait la préconiser elle se ferait.
Montebello a vu Aberdeen. très vieilli. Toujours le même langage à la paix, Dumon est revenu hier aussi. Je ne l’ai pas vu encore. Mad. de Boigne est venue me dire adieu. Elle va à Trouville cette semaine. Adieu. Adieu.
Hier c'était Beroldingen qui est venu couper ma lettre. Il vient souvent, bon homme, sûr, & très éveillé. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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24 Val Richer, Dimanche 10 Juin 1855
4 heures

Erreur dans le N° de votre lettre venue ce matin. Vous l'avez marquée 24 ; elle est 23.
Je suis bien aise qu'Hélène vous ait écrit le mariage de sa fille. Le sentiment d’un tort, et d’un tort presque ridicule, s'est réveillé. Vous avez toute raison de prendre la chose tout simplement. Un jour, quand tout ceci sera tombé dans le passé, quelque occasion viendra d'en faire sentir votre sentiment, et tout l'avantage, sera de votre côté.
Pauline et tous les siens me sont arrivés ce matin. Il me trouvent guéri et changé. On maigrit bien vite. Il paraît qu’on m’a cru très malade à Paris. Il vient ici une foule de lettres, de questions. J’ai été malade, et j'aurais pu devenir très malade ; mais je n'en suis pas venu là. Mon médecin de Lisieux s’y est pris à temps et résolument. Il fait beau ; je me suis promené une heure ce matin. Depuis hier, je retrouve de l’appétit. J’ai vraiment dîné hier et déjeuné ce matin, mais seul encore et dans mon cabinet. Je continuerai jusqu'à ce que je ne sente plus de fatigue.
Je prie Dieu pour la prompte ouverture de mon chemin de fer. S'il est ouvert du 20 ou 25, comme on me le promet, je suis convaincu que je pourrai fort bien m'en servir. Mais s’il fallait voyager la nuit, par la malle poste ou par la diligence, je doute que cela me fût possible sans une extrême imprudence. C'est évidemment à mon voyage de nuit que j’ai dû ma bronchite, et je resterai quelque temps très susceptible. On me dit que la séance de l'Académie n'aura pas lieu avant le 28, si elle a lieu. Cela me conviendrait quoique ce ne soit pas la séance de l'Académie qui m'attire. Où en êtes-vous de vos perspectives ? Je ne demande pas mieux que d'être là pour vous aider à vous décider.
Je vois que mon pauvre Behier n’a pas mieux réussi auprès de vous, à propos de moi, qu’il n’avait réussi jadis à propos de vous-même. Il n’a pas le langage habile. Il est peut-être un peu piqué d'ailleurs que je ne l’ai pas fait venir, et il lui convient de dire qu’il n’y avait pas de motif. Il a raison ; il n’y en avait vraiment pas. Si le mal n’avait pas cédé aux premiers remèdes je l'aurais certainement appelé, car j’ai grande confiance en lui, et je suis sûr de son dévouement.
On m'assure que le Roi de Sardaigne n’a pas bien reçu les ouvertures de M. de Cavour et de M. d'Azéglie pour la Princesse Mary de Cambridge : « Quand je voudrais me remarier, je me marierai moi-même, et non par mes alliés." On dit même quelques paroles hautaines, sur les alliances habituelles de la maison de Savoie. Je n'y crois pas ; elles manqueraient de vérité et de mesure.
Autre affirmation. La démarche du général Pélissier, en faveur des généraux exilés serait certaine, et le résultat d’une démarche positivement faite, auprès de lui, par un grand nombre d’officiers de l’armée.
Après les affirmations, les commérages. On m’écrit de deux côtés, que l’intention du Roi de Portugal était de me faire visite, et que Carrera y a objecté, de peur de blesser l'Empereur. Le Roi a persisté, disant que son père lui avait recommandé de me oir, et il en a parlé à l'Empereur qui l’a fort approuvé. Je m’en tiens à ce que vous m'avez dit. Les quelques lignes que je vous ai répondues sont suffisantes, ce me semble, en retour de la politesse royale.
Lundi 11 10 heures
Dieu veuille que ce qu’on vous dit soit vrai et qu'après le succès, on ait la sagesse, et avec la sagesse la fermeté de faire sa volonté. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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25 Paris lundi le 11 juin 1855

Ce que vous me dites du Roi de Prusse est très vrai. Tricoupi que j’ai vu hier un moment (il passe en allant à Aix-la Chapelle) me dit qu’à Londres aujourd’hui on commence à bien parler de lui et très mal de nouveau de l’Autriche. Je suis de votre avis pour celle-ci. Sa situation conduite a été habile & sa situation est bonne.
Voilà de bien mauvaises nouvelles pour moi au Moniteur à ce train là Sévastopol va être bientôt pris. Et bien qu'il le soit et que cela finisse. Pourvu que cela fasse finir !
Je n'ai pas réussi pour Brandebourg. Il part aujourd’hui pour Londres, le Roi croit que c'est un avancement et c’est par amour pour le jeune homme qu'il le contrarie.
Dumon, que j’ai vu hier soir est ravi d’Estherazy, et a Londres en horreur. Il n'y a vu personne. Il y a eu une grande soirée samedi chez le Prince Napoléon. L’Empereur a été très aimable pour les Holland ce qui les obligera d’aller à la cour, ils n’y ont pas été encore depuis l’Empire.
Je n’ai vraiment pas de nouvelle à vous dire. Je vois beaucoup de monde mais je n’apprends rien Le soir c’est très réduit. Viel Castel hier, mais il part aussi.
Adieu. Adieu remettez- vous, & pour cela soignez- vous beaucoup. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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25 Val Richer, lundi 11 Juin 1855 4 heures

Je viens de me promener. Le temps est doux, quoique le soleil soit voilé. Le grand air m'est bon. Je continue à avoir un peu d’appetit. J’ai dormi neuf heures la nuit dernière. Si j’avais vingt ans de moins je serais parfaitement remis dans deux jours mais une fois courbées, les tiges moins souples se relèvent plus lentement.
Evidemment, quoique la lutte soit rude nous continuons à avoir des succès autour de Sébastopol. Nous gagnons du terrain. Je m'attends à apprendre un de ces jours, la prise de la tour Malakoff. Je fais tous mes efforts pour croire qu'après le succès, nous vous réoffrirons la paix à des termes convenables, et que nous l'imposerons à ceux qui n'en voudraient pas. Je ne réussis guères. Je doute qu’une conférence rouverte à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontais de plus, soit plus modérée, et plus pacifique que celle de Vienne.
Consentirez-vous à venir négocier à Paris ? Je suis curieux de voir comment l’Autriche va s'établir dans sa neutralité déclarée, et en même temps amicale pour les alliés. Elle me paraît encore bien loin de l’entente avec la Prusse. La dernière dépêche de M. de Mantenffel est bien aigre.
Je suis bien aise que Montebello, vous soit revenu. C'est un fidèle. A-t-il vu Montalembert à Londres ? Celui-ci avait le projet d'y passer au moins six semaines. Je ne m'étonne pas qu'Aberdeen soit très vieilli. Il y a de quoi.
Mardi 12 10 heures Je n’ai pas une autre parole à dire : " que cela fasse finir ! " J'attends impatiemment les détails. Adieu, adieu. J’ai bien dormi et je vais me lever. G.
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