Guizot épistolier

François Guizot épistolier :
Les correspondances académiques, politiques et diplomatiques d’un acteur du XIXe siècle

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Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10 Bruxelles le 11 mars 1854

La Prusse envoie à Paris le prince de Hohenzollern Sigmaringen pour expliquer la conduite qu’elle adopte. Elle appuie jusqu'à un certain point la demande d'Évacuation immédiate des [principautés] mais elle ne va pas si loin que l'Autrice & l’Autriche pas aussi loin que Londres & Paris. Berlin veut rester neutre et en démontrer la nécessité pour elle et l'utilité pour les autres, Le général Gracben est envoyé à Londres avec une semblable mission. Le parti anglais & libéral, le prince de Prusse en tête est fort mécontent de cette résolution, & Berlin reste très agité entre tous les partis. Ce petit congrès russe qui va se trouver réuni à Bruxelles fait l’étonnement de tout le monde, le mien aussi, & le désespoir de Creptovitch, & peut être de l'embarras pour ici. Je ne comprends pas ce que nous voulons, & faisons. Il y a longtemps que je n'y comprends plus rien. On me dit que nous poursuivons l’idée de la paix. Que vous ne voulons pas nous croire en guerre. Est-ce de la comédie ? de la vérité ?
Je n’ai pas des yeux pour lire notre memorandum ; l'avez-vous lu ? Qu’en dites-vous ? La Reine d'Espagne a rappelé de Londres son ambassadeur parce qu’elle ne veut pas qu'il réside dans un pays où la presse injurie sa personne royale. C’est les articles du Times qui sont cause de cette incartade. Je vous étonnerai bien quand je vous raconterai les procédés de [Kisseleff]. pour moi. Une magnifique ingratitude. Je suis comblée de politesses ici de tous les côtés. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10 Paris le 5 juin 1853

Voici la lettre d’Ellice. Elle n’a pas l'importance que je croyais. J'en ai eu une de C. Greville plus sérieuse : l’ordre à la flotte a, ou va être donné, mais je crois vous avoir déjà dit cela hier. Lord Cowley est venu hier soir de plus en plus noir. Les explications de ce Nesselrode avec [Seymour] deviennent menaçantes. Les Anglais se disent dupés par nous. Je crois qu’ils ont envie de la guerre. Détruire une flotte est toujours une partie de plaisir pour eux. Il n’en est pas de même pour vous ou les autres. Vous n’avez pas intérêt à ce qu’il n’y ait que des puissants anglais dans le monde. Je ne vois plus comment la guerre sera évitée, mais le secours porté aux Turcs sera tout simplement cause de la chute de l’Empire Ottoman, car où ne nous empêchera pas de prendre Constantinople. Malgré toutes vos bonnes prédictions, je crains bien que je ne sache plus où aller. Ni Paris, ni Londres pour moi ! Le temps est toujours affreux. Je ne partirai pas avant la fin de la semaine.
1 h. Encore une lettre de Greville. Il se dit sûr de l’Autriche et de la Prusse, cela n’est pas possible. Adieu. Adieu

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10 Paris le 27 mai 1855

Voilà donc le fruit de notre séparation ! Vous êtes malade, pour avoir quitté Paris. Vous ne pouviez pas attendre que le temps se mit au chaud ? je suis furieuse & désolée. Et j’attendrai votre lettre demain avec redoublement d'impatience.
Je n’ai vu de gros bonnets hier que Flahaut, il ne savait rien. Je me trompe Morny aussi, mais Ditto rien. On n’est occupé que des coups de Pellisier, on en attend de gros.
Vous voyez la grande majorité pour les ministres. On dit que Gladstone n'a jamais si bien parlé. Lord John trop longue ment. Je ne l’ai pas lu en Anglais. et d’après ce qu'on me dit, le Moniteur de ce matin évoque les parties les plus vives. Il en reste bien assez. Vous voyez qu'on ne compte guère sur l'Autriche, immédiate au moins.
M. Bandin votre ch. d’affaires à Londres a été blamé dit-on pour avoir présenté le prince Ladislas Czartorisky à la Reine. Cela ne le regardait pas.
Vous voyez que je n’ai point de nouvelles à vous donner. Il fait bien beau, mais je ne dors pas. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Paris, Lundi 6 mars 1854

Ste Aulaire vient de me prendre deux heures. Il m’avait donné à lire toute l'affaire d'Orient de 1840 dans son ambassade de Vienne. Lecture parfaitement amusante aujourd’hui. On voit naître 1854. J’avais quelques observations à lui faire quelques additions à lui indiquer. Longue conversation. Il m’a beaucoup remercié, et moi lui. Cela vous amuserait beaucoup. Comme vous étiez au bout de tout, vous me manquez partout.
On trouve en général la lettre de votre Empereur plus habile que fière à la fois pacifique et entêtée ; des désirs pacifiques avec des résolutions. qui rendent la guerre inévitable.
Je ne sais rien quoique j'ai vu hier assez de monde, Dumon, Molé Duchâtel, Vitet, Noailles, Broglie. L’Assemblée nationale, était pour beaucoup dans la conversation ; elle reparaîtra le 6 Mai, après ses deux mois de pénitence.
Je remarque ce matin que, de tous les journaux, le plus impérialiste, l'Univers, est le seul qui, en publiant l’arrêté de sus pension de l'Assemblée nationale, publie aussi l’apologie qu’elle y a jointe hier, en paraissant pour la dernière fois.
On disait beaucoup hier que deux régimes anglais traverseraient, la France ; on affirmait même que le chemin de fer du Nord avait reçu ordre de se mettre en mesure pour les transporter. Je n'y crois pas. Ici aussi, il fait froid, mais avec un soleil superbe. J’espère que vos yeux vont mieux. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10. St Germain lundi 20 juillet 1846
Lord William Hervey est venu dîner avec moi hier. Nous avons causé de bien des choses. Plus de guesses que de facts, car on ne leur écrit rien, rien du tout. Cowley n’a pas un mot de Palmerston, ni d'affaires, ni de réponses, à son offre de démission. Cela les étonne et donne bien quelques petites émotions aux dames. Hervey m’a montré quelques lettres dont j’ignore les auteurs. Toutes disant que l'air s'obscurcit, gloomy prospects. Jeudi dernier. M. Dennison très excellent Whig, que je connais depuis longtemps pour un homme d'esprit et très considéré a tenu & pris un langage d'opposition. Gendre du Duc de Portland, grand ami de Canning. John Russell est évidement embarrassé. La question du sucre est un gros embarras. On croit très probable qu'il la perde, il faudrait dissoudre, ou quitter la partie. Le mois d’octobre pourrait voir la chute de ministère, et l’avènement d’un ministère protectionniste qui n’aurait guère plus de durée. Cela confirme la lettre de la petite grande dame ! Nous reviendrons à pied avant un an.
Le roi a reçu samedi soir Miraflores & Cowley. Beaucoup beaucoup causé avec le premier dans un salon à part. Un peu causé avec Cowley dans le salon de la reine. Le vieux un peu susceptible. C’est cependant bien naturel. Il n’y aurait que du rabâchage au fait il n’est plus dans les affaires. Hervey revient toujours à l'Espagne & moi j’insiste plus que jamais sur votre idée de s’entendre pour l’un des fils. J'affirme que vous le voulez sincèrement comme la seule bonne solution, bonne pour la chose et pour la communauté de conduite. Trapani doute, non pas de vous, mais du Roi, qui viendra mettre son Trapani entre les jambes. Je me suis montrée très surprise des doutes. Il me parait que c'est vous qui menez les affaires. Il a dit ensuite qu’ avec Christine à Madrid on n’aboutira jamais. Cela c’est possible, & je crois que si vous l’invitiez à venir à Paris ce serait plutôt fait ! il regarde Montémolin comme a scourge for pain. On peut l’épouser mais après ce sera la guerre civile dans le palais dans le pays, partout. Il craint que Miraflores n’entretienne le roi dans l’idée de Montémolin. Metternich très mécontent de Rome, du Pape, de tout et travaillant de toutes ses forces contre ce qui s’y prépare. Hervey m’a rejeté Sébastiani. Cela est fort répandu dans le corps diplomatique. J’ai repoussé comme parfaitement ridicule. Il y a trois ans peut-être & par votre fait. Aujourd'hui on rirait de vous, & personne ne songe à une pareille absurdité !
Midi. Voici votre lettre. [Monted ?] après dîner, quant à Hervey, car c’est hier qu'il est venu. Mais je lui ai dit tout ce qu'il fallait ; il est très persuadé & moi aussi que Palmerston ne se prêtera jamais au Montémolin ce qu'il croit aussi c'est que Palmerston ne prendra jamais hautement le métier de patron d’un candidat quelconque. Ce n’est pas dans les principes anglais. On n'impose pas un roi ou un mari. C’est vrai cela. Ce serait une interférence very unconstitutional. Mais il marcherait à votre suite, c’est Hervey qui parle. Cela ne me semble pas dans la nature de Palmerston. Voici une lettre de sa femme, évidemment la situation est épineuse & fragile. Renvoyez-moi la lettre, pour que je l'aie après demain. Ce n’est pas une lettre glorieuse. Et puis je la trouve bien réservée, pas un mot de foreign politics. Ils ne sont pas à leur aise. Cela n’ira pas. Je trouve toujours que votre proposition d'entente & d’action en Espagne est excellente, si bonne manière de commencer un bon ménage s'il en veut. S'il ne peut ou ne veut pas entrer là dedans il est vraisemblable que vous obtiendrez au moins la neutralité. Mais le principe de non interférence ne s’applique-t-il pas à vous aussi ? Enfin je voudrais bien que cette grande fille fut mariée.
Merci merci des avis sur Trouville. C’est excellent, & il est plus que probable que j’irai faire ce petit voyage pour deux jours, sur lesquels un dîner au Val-Richer. Comme je vous ai dit après les élections le 4 le 5. Nous verrons. Adieu. Adieu. Je ne veux pas retenir le message. Je n’ai reçu de Londres que la Palmerston. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10. St Germain Vendredi le 18 août 1843 à midi

J’ai eu une bonne et longue nuit. J’étais à 1 heure du matin sur la Terrasse. Je rentre d'une promenade en calèche dans le bois, et me voilà attendant Etienne. Le temps est d’une beauté incomparable. C'est vraiment de l'été. Je n’ai vu personne, absolument personne hier. La jeune comtesse a fait des visites et rapporté des nouvelles. La grande Duchesse Marie de Lunchtemberg accouchée d’un fils (on se sera querellé pour savoir s'il sera grec ou Catholique), la réponse du Roi de Danemark était venue à Pétersbourg. Il consent au mariage aux trois conditions suivantes : les enfants protestants. Résidants à Copenhagen, et le Prince ne pouvant pas entrer au service de Russie. Tout cela est juste. Voici votre lettre, vous persistez dans la bonne voie. C’est dit, et j’y compte, et je suis heureuse d’y compter. Je ne vois pas clair encore entre Mardi et Mercredi. Moi je suis prise ici jusqu’à Mercredi matin ; il m’est impossible de manquer de parole à la jeune comtesse, elle ne peut pas rentrer en ville, son appartement est bouleversé et ne sera prêt que pour ce jour-là. Je tiens à ne pas manquer aux convenances et vous trouverez que j’ai raison. Toute bonne personne qu’elle est elle se trouverait maltraitée, et le dirait, et aurait droit de le dire. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu'il m'en coute beaucoup de perdre même quelques heures ! Si je les perds mon Empereur avait bien besoin encore de se mettre cette affaires des Arméniens sur les bras ! Au reste je ne connais pas ses droits, il en a peut-être. Adieu. Adieu, vous voyez bien que je n’ai pas un mot de nouvelle à vous dire. God bless you dearest.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10 Schlangenbad samedi 12 juin 1852

Mes conversations avec Meyendorff sont interminables. Il est curieux, abondant sur tous les sujets, esprit très universel, plein de science, & simple. & naturel, & de bon sens par dessus tout. Quel dommage que vous ne le connaissiez pas. Il vous plairait bien.
La soirée hier était plus nombreuse que de coutume. Les jeunes grands ducs d’abord & puis Oldembourg, Nassau les jeunes avec la jeunesse à une grande table ronde. La grande Duchesse Olga, Meyendorff et moi auprès de la couchette de l’Impératrice. Beaucoup de liberté de mouvements & de conversation, pas de gêne du tout, et elle toujours de bonne & gracieuse humeur.
Aujourd’hui grand baptême à Biberich. Les grandes toilettes y vont. L’Impératrice tient sur les fonds. Il n’y a pas eu de rencontre à Coblence. Je crois vous avoir dit que l'Impératrice a retenu ses fils ici un jour de plus, et Léopold a dû en répartir ce matin pour venir à Wisbade.
Plus je vois l’Impératrice, plus j’entends parler d’elle, ses dévoués qui ne sont pas des courtisans, & plus je me confirme dans l’opinion que je vous ai dite que c'est un esprit juste, profond, une âme très élevée et un coeur excellent. Peu démonstrative mais n'oubliant rien. On se sent en sûreté avec elle et je la quitterai l’aimant encore plus que je ne faisais en arrivant. Je crois.
Je fais cette réserve, car l’expérience m'apprend à ne plus rien croire d’avance. Je vous dis. Adieu sans un mot de nouvelle à ajouter. Adieu.
+ Il fait ici très froid, je n’ai pas le côté du soleil de sorte que j'ai recours aux cruches d'eau bouillante. Le beau temps est nécessaire à Schlangenbad. +

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°10 Dimanche 23 Midi

Je ne suis pas encore sorti de la mauvaise veine. Je n’’ai reçu ce matin qu’un mot du voyageur que vous avez envoyé chercher. Demain enfin, j’espère vous savoir tranquille, et le savoir de vous. J’en ai grand besoin. Et quand j’aurai reçu votre prochaine lettre j’aurai grand besoin de celles qui suivront. Je les attendrai presque avec la même impatience. Car vous êtes souffrante, très souffrante. mon voyageur me le dit. Vous étiez déjà souffrante avant cette déplorable agitation. L’avez-vous toujours été depuis votre arrivée en Angleterre ? Sentez-vous que vous le soyez, au fond, à part tout accident ? Dites-moi exactement ce qui en est. Vous m’aviez promis de me revenir reposée, engraissée.
Ah, que tout est fragile autour de nous ! Nous vivons sur le penchant d’un abyme, toujours près d’y voir tomber ce que nous avons saisi, ce que nous retenons avec le plus d’ardeur. J’ai perdu, tout-à-fait perdu le sentiment de la sécurité ; je n’espère plus qu’avec inquiétude. Je ne jouis plus qu’avec tremblement. On dit que les marins s’accoutument aux tempêtes si bien que le vent le plus violent ne trouble plus leur sommeil ; Mais mon âme au lieu de s’affermir s’est ébranlée par les épreuves, dans le souffle le plus léger, j’entends un affreux orage ; dans le moindre incident, je vois le dernier malheur. Et pourtant mes joies, ces joies si menacées me sont plus chères, plus nécessaires que jamais !
5 heures
J’ai eu des visites toute la matinée, un raout de campagne. Le Dimanche, ma porte est ouverte à tout venant. Je l’ai formellement annoncé pour qu’on me ménageât dans la semaine, et j’espère qu’on me ménagera. un peu en effet. Je vis ici à l’état de bête curieuse, mais de bête curieuse dont on n’approche qu’avec quelque respect. J’ai parcouru aujourd’hui une longue échelle sociale, depuis des laboureurs jusqu’au marquis, moral de Portes, propriétaire du beau château de Fervaques, l’une des terres qu’habitait alternativement Sully, & où l’on conserve encore religieusement la chambre et le lit d’Henri 4.
Je prends, à voir l’homme à tous les étages, un plaisir sérieux et que je rechercherais à dessein, s’il ne me venait pas naturellement. Quand on vit toujours au même niveau dans la même sphère; elle devient comme une prison où l’esprit s’enferme et hors de laquelle il ne sait plus rien voir, ne comprend plus rien. Il faut aller, venir, monter, descendre. Le genre humain est un territoire très varié, très accidenté, comme on dit aujourd’hui. On n’y peut marcher d’un pas ferme, on s’y égare à chaque instant, si on ne l’a pas parcouru en tous sens et vu sous tous les aspects. Par instinct, par goût, je ne suis pas très propre à ces relations, à ces conversations de toute sorte ; mais l’expérience, m’en a démontré la nécessité, et ce que je crois nécessaire me devient bientôt presque naturel. Et puis j’ai pour la créature humaine en général sous quelques traits qu’elle m’apparaisse, un fond de sympathie. Je la considère au premier moment avec curiosité, au second avec un intérêt qui a quelque chose de l’affection. Je me préoccupe de ce qu’elle pense, de ce qu’elle sent de tout son état intellectuel et moral. Je m’inquiète de ses destinées. Il me semble toujours que, si j’essayais, si j’avais le temps, je pourrais quelque chose sur elle, pour elle ; et la communication la plus éphémère m’a quelques fois fait rêver bien des heures à la personne, très insignifiante d’ailleurs, avec qui je l’avais eue.
A la vérité, dans les rapports de ce genre ce n’est jamais à moi que je pense, ni de moi qu’il s’agit. Pour que j’entre moi-même en jeu, pour que je me sente personnellement intéressé dans une relation humaine, il faut qu’elle satisfasse aux conditions les plus élevées, qu’elle réponde à des exigences infinies. Je deviens alors aussi difficile que je suis coulant et complaisant dans le train commun de la vie. Je me prête volontiers aux hommes dans leur intérêt et sans attendre grand chose d’eux. Mais pour me donner, je veux que tous mes désirs, toutes mes ambitions soient comblées, et au delà. Vous voyez, Madame, que moi aussi, je vous parle de moi. Parlez-moi donc toujours de vous et toujours davantage. Vous ne trouverez jamais rien qui me plaise autant.
Lundi midi
Pas de lettre de vous encore ce matin. Je n’ose me plaindre ; mais je vais attendre demain comme je pourrai. Je n’aurai un moment de repos que lorsque je vous saurai calme et moins souffrante.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Val Richer, Dimanche 27 Mai 1855

Je vous écris deux mots. de mon lit, où l’on m’a fait rentrer hier et où l'on me fait rester aujourd’hui, pour me débarrasser plus vite d’une bronchite. un peu aigüe. Je crois qu’on a raison car je me suis déjà débarrassé, mais c’est un grand ennui de passer 24 heures dans son lit en passant d’une chaleur sèche à une chaleur humide. J’ai transpiré, je transpire, et je transpirerai. C'est ce qu’on veut. J’ai peu dormi. Je n'ai plus de fièvre du tout et je ne tousse presque plus. Je me lèverai quelques heures dans la journée, et demain j'espère me lever sérieusement. Je vous enverrai au premier jour des titres de livres pour vos lecteurs.
Je ne comprends pas que Cowley n’ait pas invité les diplomates étrangers à son birthday dinner. Cela ne s'est jamais vu. Y a-t-il là quelque rapport avec ce qu’on vous mande de Bruxelles sur le mécontentement. de l’Autriche ? Du reste ne me demandez pas d’esprit aujourd’hui ; je n'en ai point. Il m'en reviendra. Adieu, Adieu. G.
Mon médecin sort d’ici, et me trouve bien ; mais il demande encore du soin. Onze heures Voilà votre 9. Je suis charmé que vous vous sentiez mieux. Il fait bien beau et bien chaud. Pélissier paraît décidé à pousser la guerre avec vigueur. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Val Richer Mardi 21 Juillet 1846,

Je m'étais promis de vous écrire à mon aise aujourd’hui ; et j’ai été depuis que je suis levé (j’avais mis élevé) et je suis encore en si grande presse que vous n'aurez que quelques lignes. Quatre personnes m’attendent en bas. Génie m’a envoyé tout plein d’affaires. J’ai à lui donner des instructions, pour faire finir, d’ici à trois jours, celle de Béarn et de Lavalette. Je travaille vraiment beaucoup ici de 7 heures à 1 heure. Ensuite je me promène et je me repose.
Pour vous dédommager (ce qui j'espère bien ne vous dédommagera pas) voici une lettre de Brougham. Curieuse et d'accord avec celle de Lady Palmerston, expliquée par votre commentaire. Ils ne sont certainement ni en bonne position, ni en high spirit. Nous verrons. Ils ont toujours pour eux l’impossibilité des autres. Plus, une lettre qui m’arrive ce matin, de M. Durangel, l'homme de confiance de Duchâtel, à l’intérieur, et qui a aussi la mienne. Vraiment homme d’esprit de son honnête et véridique, plutôt enclin à voir en noir. Vous verrez que les pronostics électoraux continuent à être bons. Nous approchons bien du moment. Je mets de l'importance à ce que je dirai dimanche. Je parlerai à tout le pays. Ce banquet est ici fort à la mode. On y viendra de loin et il n’y aura pas de place pour tous les souscripteurs. Merci de vos conversations avec Hervey. J’ai écrit hier à Jarnac, aujourd’hui à Bresson dans le sens convenu. Il me reste Naples. Adieux tristes et affectueux. Tenez pour certain que le Roi ne fera rien pour Trapani aux dépends de Cadix. Il est pressé d'en finir. S’il y a en Espagne quelque revirement, ce qui est toujours possible, il sera naturel et point de notre fait. Nous irons droit devant nous, dans la voie où nous sommes. Vous ne me dîtes rien de vos yeux. Donc c’est bien. Et Trouville. J’y pense sans cesse. Adieu. Adieu. Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Val Richer. Lundi 6 Juin 1853

Si le résultat de votre opération sur Constantinople était de refaire l'alliance de l’Autriche, la France et l’Angleterre ; vous y perdriez plus que vous n'y pourriez gagner. Et l’Europe aussi. Mais je ne crois à aucune alliance sérieuse. Vous sortirez de ceci moins bien que vous n'étiez avec tout le monde, et n'ayant pas gagné sur la Porte tout ce que vous vouliez, mais ayant gagné pourtant, et sans guerre européenne. Tout bien considéré, je doute que vous ayez fait de la bonne politique, et même que vous ayez bien fait votre politique. On vous avait fait plus beau jeu que vous n'avez bien joué. Mais votre position est si forte que vous avancez même en bronchant. D'ailleurs, vous avez un but et vous y marchez. Toutes les autres puissances en Europe ne veulent que le Statu quo.
Le temps est redevenu doux et charmant. J’ai marché hier trois heures de suite, sans fatigue. C'est de l'appétit et du sommeil de plus. Je me plains seulement que la journée n'ait pas 36 heures. J’ai pris, une rage de travail et de promenade à la fois à laquelle les 24 heures ne suffisent pas.
Vous aussi les 24 heures ne vous suffisent pas. Au jour du jugement dernier, vous ne direz pas comme ce pauvre Valdegamas. " Mon dieu, j’ai fait des visites. " mais " Mon dieu, on m’a fait des visites ? Je m'amuse de votre amusement.
Andral a trop d’esprit pour vous faire partir de Paris tant que vous vous y amuserez si bien. Je vois que Bourqueney à Vienne et M. Gobineau à Berne se donnent bien de la peine pour raccommoder l’Autriche et la Suisse. Je ne comprends pas que ce soit difficile du moment que l’Autriche est décédée, comme elle le paraît, à ne pas employer la force pour obtenir ce qu'elle demande. Quand on ne veut pas se battre, à quoi bon se quereller ?
Le succès du voyage du Roi Léopold me revient aussi par Claremont où l’on s'en réjouit beaucoup. Il influera grandement pour remettre l’Autriche bien avec l’Angle terre. Evidemment, il s’y est déjà beaucoup employé ! La Reine d'Angleterre est mieux que jamais pour toute la famille d'Orléans. Le cardinal Wiseman a très éloquemment parlé pour la première communion du duc de Chartres. Peu de Français et beaucoup d’Anglais présents.

Onze heures et demie
Je n'ai que le temps de fermer ma lettre. A demain la conversation. Adieu, Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°11 Samedi 10 août 1844 Auteuil
10 heures

Je comptais passer ma journée ici tranquillement. Mais nous avons conseil à Neuilly, au lieu de demain. Cinq ministres seulement au conseil, qui va tout de même. Je jouis tous les jours d'avoir un vrai Ministre de la marine. Il n’est plus malade. J’envoie le Duc de Glücksberg à M. le Prince de Joinville pour négocier, conclure et signer avec le Maroc, les arrangements auxquels donnera lieu le rétablissement de la paix si, comme je l’espère, la bonne dépêche est bien vraie & bien définitive. Nous aurons là, pour la délimitation des frontières, une négociation assez longue.
Decazes est charmé pour son fils. Je l’ai pris comme le plus capable parmi ceux qui étaient disponibles, et à portée. Bresson ne sera pas si content. Il est très jaloux et n'aime que les gens bien subalternes bien dépendants de lui seul. Grand signe d'infériorité, quoique j'aie vu cela à des hommes de beaucoup d’esprits, de bien plus d’esprit que Bresson. Mais j’ai toujours trouvé le coin par où ils étaient subalternes eux-mêmes. On dit que sa femme est avare et sans esprit. Je le connais bien à présent, lui et sa position. Il est descendu dans mon opinion, mais il reste capable. Il jouit petitement de la petite position de Bulwer. Et son inquiétude, son humeur viennent de ce qu'elle n'est pas encore aussi petite qu’il le voudrait. Elle est vraiment très petite, du fait de Bulwer lui-même encore plus que du fait des événements. Il a pourtant donné l’idée qu’il était homme d’esprit et bon enfant. Cela le relève par moments un peu ; mais il retombe toujours par manque de tact, de tenue, par les velléités d’intrigue, et ses pitoyables relations. La considération est d’autant plus nécessaire en Espagne qu’il y a fort peu d'hommes considérés.
La Reine Christine a enfin revu le Duc de Riansarès, bien en cachette, bien peu de jours ; mais enfin elle l’a revu ; ils ont réglé leur marche à venir. Leurs confidents sérieux en sont d'accord. Cela lui a remis un peu de joie et de repos dans l'âme. Toute sa vie est là. Elle part, décidément avec ses filles, le 18 pour être à Madrid du 22 au 24. On peut espérer que rien n’arrivera avant l'ouverture des Cortés. La petite Reine commence à être lavée et propre, presque aussi bien qu'Hennequin.

Midi.
Il n'y a point eu de note échangée sur Tahiti. Rien du tout d’officiel. Des conversations particulières d'Aberdeen avec Jarnac et de moi avec Cowley. Si on m'adressait quelque chose d’officiel, je prendrais du temps pour répondre. Je fais dépouiller tous mes documents sur Pritchard. Je veux mettre toutes ses manières en lumière, et j’enverrai cela à Lord Aberdeen, avec ma réponse s’il y a lieu à réponse. Soyez tranquille : elle sera bonne. Ne vous ai-je pas dit que, très cordialement, très amicalement je saisirais cette occasion de montrer que je sais aussi dire non ? Génie est revenu. Il est impossible de n’être pas touché de tant d'affection. Il se désolait d'être loin, de penser que je pouvais avoir besoin de lui, et qu’il n’était pas là. Il a repris son service avec une joie tendre. Vous avez raison ; adressez-lui quelquefois les lettres.
Je viens d'avoir des nouvelles de Duchâtel, d'Ems, le 7. En très bonne humeur. Il a rencontré sur le bateau à vapeur du Rhin Lord Clarendon qui lui a tenu, un bon langage, fort ami de la France et de moi. Mais Lord Clarendon veut toujours plaire. Perpétuel mensonge. Mardi 30 Juillet à notre dernier bon moment, Lady Cowley m'a prié de lui demander quelquefois à dîner. Je l’ai fait hier pour lundi. Cela me plait. Adieu. Adieu. Je vais au Conseil. G.
P.S. 3 heures Je reviens du Conseil. La Princesse de Béna est malade. Don Carlos a écrit au Roi une lettre convenable, pour demander la permission de la conduire aux eaux de Neris. Le Roi le lui permet. Je suis charmé que votre frère soit un peu moins mal. Je désire bien qu’il puisse partir. Adieu Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. Baden dimanche le 11 août 1844
7 h. du matin

Mes numéros marchent avec les jours du mois. Je voudrais bien arriver à celui où je n’aurai plus de lettres à numéroter. Et je ne sais vraiment quand il arrivera hier on disait que mon frère n’a plus que huit jours à vivre ! Ce matin, on me fait dire qu'il va mieux. Nous vivons ici dans une tristesse dont vous ne sauriez-vous faire d’idée. Son état est affreux, c'est une agonie horrible. Quel aspect ! Et bien, comment puis-je le quitter au moment où il va expirer peut-être ? D'un autre côté je ne suis bonne à rien du tout. Ses enfants le soignent et veillent auprès de lui. Moi je ne sais rien faire. Je voudrais distraire son esprit. J'essaie de toutes les conversations. Rien ne prend, il n’est plus en état de répondre, ni même de témoigner par signe que cela lui fait plaisir. Par moment il revient, des souvenirs de jeunesse le raniment mais c’est court. Depuis hier il se croit près de sa fin. Hélène est fort touchante. Annette ne se doute pas de sa fin prochaine. Constantin est excellent.
Il pleut sans cesse, je marche un peu malgré cela, mais l’humidité dite ne me vaut rien du tout ici, elle est trop concentrée. Je ne me sens pas bien non plus. Les premiers jours m’ont convenu comme santé. Maintenant je reprends sans griefs contre mon estomac, mes jambes, et les poulets mal rôtis.
Votre lettre est meilleure N°9. D’abord, elle est plus longue, et puis vous me paraissez en bonne espérance. (J'oublie que vous y êtes toujours.) Je serai bien impatiente du Maroc. Je pense beaucoup au voyage. Ne pas le faire ce serait bien gros. Le faire sous les auspices actuels, sera fort critiqué en France. Revenir après avoir tout aplani à la bonne heure. Mais si vous n’aboutissez à rien ce sera un gros péché de plus devant les chambres. Quelle mauvaise invention que ce Tahiti ! Je suis comme quelques autres. Vous êtes allé chercher là un embarras permanent pour les beaux yeux de quelques avantages très médiocres.
Marion m'écrit de Dieppe en grande terreur. Son père ne veut plus s'engager dans un long bail par crainte d’une rupture entre les deux pays. De temps en temps je me dis que c'est absurde, et puis dans d’autres moments j’entre dans le raisonnement que se fait sans doute Peel. " Courte et bonne leçon " comme vous dites du Maroc. Pardonnez-moi la comparaison, mais tenez pour certain que la majorité des Anglais comme cela. Il leur est facile de vous faire beaucoup de mal. Et voici bien des années que les provocations de paroles au moins ont été bien fortes du côté de la France. Enfin, Dieu veuille que tout ceci finisse vite et bien, mais je suis très inquiète.
Ayez la bonté d'envoyer l’incluse le Duc de Wellington est impayable quand il attrape un mot. On dirait un serein qui répète ce qu'on lui a enseigné. [?], et encore et toujours. Le Times est mauvais. Il y a bien dans tout ce qui se dit et s’imprime à Londres un petit retour, mais il est faible. Adieu, je ne sais rien, je ne fais rien je me désole, voilà tout. Faites-moi la grâce de m’envoyer une lettre de recommandation pour que vos douanes me laissent passer sans embarras. Je ne sais encore sur quel point du Rhin je le repasserai. Le pauvre petit Hennequin ne doit pas se divertir par cette pluie. J'espère qu’il aura été au bal hier, car on danse ici. Adieu. Adieu. J’espère que votre rhume est passé. Dites le moi. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11 Bruxelles Dimanche le 12 mars 1854

Je vous en prie ne m'écrivez pas sur du petit papier. Cela m’attriste. Voilà l’émancipation des Chrétiens consentie par les Turcs, c.a.d. plus que nous n’avions demandé pour les Grecs. Comment mon Empereur laissera-t-il échapper cette occasion de se déclarer content & de finir cette misérable querelle ? Vous devriez bien m'écrire ce que vous pensez de cela. Greville est très animé si le congrès russe de Bruxelles pouvait venir à la paix l'Angleterre seule n’en voudrait pas. Elle veut l'humiliation, l'abaissement de la Russie. Il y a eu une vive scène entre Clarendon & Brusen (ce n’est pas de Gréville que je le tiens) le prussien annonçait la neutralité résolue de la Prusse. On en est venu aux gros mots, il voulait chasser Brusen d'[Angleterre]. Walewski a apaisé l'orage. L’Autriche sans être aussi explicite que la Prusse, ne sera pas non plus féroce. Elle ne nous fera pas la guerre. Je crois, mais je prends cela de ma seule tête que la première opération navale sera une attaque sur l'île d'Aland. Cette position commande Stockholm. Nous y avons fait de grands travaux. Dans huit jours la flotte Anglaise sera dans la Baltique.
Je me sers de mes yeux comme vous voyez, mais j’ai tort. L'ultimatum anglo-français a dû arriver à Pétersbourg hier. Adieu. Adieu. Tâchez de savoir comment Castel bajac a été reçu et s'il a été reçu ? Le premier venu diplomate vous dira cela. J'oublie qu'ils ne se trouvent plus sur votre chemin.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°11 (duplicata) Mardi 25.

Je viens de vous écrire par la voie que vous m’indiquez aujourd’hui. J’en essaie une autre. Nous romprons cette glace fatale. Non certainement, il n’y a rien de pis que d’attendre là, immobile, sous le feu des coup du sort bien plus redoutable que toute l’artillerie du monde. Mais encore une fois, il est impossible que demain vous ne me disiez pas que vous avez reçu une lettre. J’en ai tant écrit ! Cinq du Dimanche 16 au lundi 24. Comment pouvez-vous craindre que la vivacité de votre peine me déplaise ? Ah, dearest Princess, si je suis coupable, c’est par là, et ce n’est pas par un sentiment de déplaisir. Je vous dirai un jour, tout ce que j’ai éprouvé, pensé. Mais d’ici là, au nom de Dieu, soignez-vous. Souffrir de votre chagrin et trembler pour votre santé, c’est trop. Je le sais depuis longtemps, ce qui m’épouvante le plus en ce monde, c’est de voir tout ce qu’on peut supporter.
Adieu. Adieu. Il n’y a pas moyen de vous dire un mot de quoi que ce soit. G.
Mercredi 10 h Enfin, enfin, vous avez une lettre. Votre N°12 me l’annonce. Quelle délivrance, pour moi comme pour vous, oui pour moi comme pour vous. Vous vous trompez sur mes N°. Vous aviez reçu le N°4 et vous me l’aviez dit. Le n° 5 était ce petit billet de Dimanche 9 que j’avais oublie de numéroter. Il ne vous manque que le N° 6 qui vous arrivera certainement. Il était allé par une autre voie qui aura retardé. Adieu, Adieu, dearest. Vous allez être accablée de lettres, accablée. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. Paris le 6 juin Lundi 1853

Rien de nouveau. Toute la diplomatie chez moi hier soir pas l'ombre de nouvelles nouvelles. On ne peut connaître qui jeudi le Pétersbourg décisif, la paix ou la guerre. L’attente & l’inquiétude sont énormes ce qui n’empêche pas qu'on n'aie bien ri chez moi hier, Heeckeren faisait les Frais.
2 heures
Grosses nouvelles. L’ordre est donné à la flotte de Malte d’aller aux Dardanelles. La vôtre la joindra. L'Empereur de Russie a dit aux [?] d'Angleterre qu'il insiste sur l’acceptation immédiate & sans condition de l’ultimatum de Menchikoff.. Voilà où nous en sommes venus. Croyez-vous encore à la paix ? Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. Paris lundi le 28 mai 1855

Quel ennui votre bronchite ! Ah comme vous vous portiez mieux à Paris. J’espère de meilleures nouvelles demain. Nous voilà donc battus et de tous les côtés. Je redeviens russe car cela me fait beaucoup de peine. Si de cela pouvait ressortir la paix, passe, mais de notre côté comme du côté Anglais il y aura redoublement. Ici je suis sûre que vous seriez plus sensé, mais vous n'oserez pas être seuls sensés.
Enfin cela fait un gros événement.
Je trouve le discours de Gladstone bien beau. Je n’ai pas encore lu les autres. Je me contente de savoir que l’esprit en est mauvais. Le ministère va rester & même triomphalement et la guerre aussi. J’ai vu Hazfeld hier, mais rien comme de coutume. J’ai été interrompue, d'abord Beroldingen, & puis le comte Schouvalov avec lequel j’ai beaucoup causé c.a.d. c’est lui qui m’a raconté. Il n’est pas frais de Pétersbourg, mais il sait beaucoup de choses. Je suis too late for the post pour vous les conter aujourd’hui. Je ne dors pas, je ne sais que faire. God bless you et remettez vous vite. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. St Germain Mardi 21 juillet 1846.

Georges & Sabine sont venues me voir hier matin. Le Roi a envoyé à Lord Cowley son portrait. Ils en sont comblés, touchés. Les préparatifs se ralentissent. ils ne savent pas un mot ni du chef ni du successeur, leurs nouvelles sont aussi que la situation parlementaire n’est pas bonne. Balabrin est venu dîner. Petit homme assez spirituel. Toute l’Ambassade vient de recevoir des marques de faveur impériale. Il n'en était pas venu depuis la révolution de juillet. Kisseleff, le Stanislas, et les trois autres des promotions, ceci veut dire qu'on est gracieux pour Paris. On veut le marquer par tous les bouts, excepté le véritable. L’opinion à Pétersbourg plus française que jamais & cela universel & avec fracas. Constantin m'écrit de Peterhof après avoir rempli tous les tristes devoirs. Peterhof resplendissant de fêtes ! Beaucoup de fêtes populaires et moins de fêtes de salons afin d’épargner l’Impératrice.
Midi. Je vous renvoie l'incluse. Excellent esprit, sage, sensé, voyant ce qu'il faut voir. Je suis charmée de le connaitre, et je le connais maintenant. Bon conseil. Le pauvre William Russell est mort. Vraiment cela me chagrine, c'était une bon âme. J'écrirai à Lord John. Que de choses à nous dire, et comme je jouerai des causeries quand elles viendront que c'est long encore ! Voici cependant 10 jours de passés. Le tiers. Dites-moi que vous vous portez bien. Moi je souffre un peu de maux d’entrailles. Madame Danicau est malade. Maria aussi. Un peu en [hopital] c’est ennuyeux. Adieu. Adieu. Rien de nouveau aujourd’hui. Je n’ai pas encore lu les journaux. God bless you dearest. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. St Germain, vendredi 3 heures.
Le 18 août 1843

J’ai répondu trop courtement tout à l'heure à votre lettre. J’étais pressée de renvoyer Etienne. Je suis très frappée de ce que vous me dites sur Metternich et Naples. Il faut lui enlever cette clientelle, ou plutôt ce client. Faire reconnaître par Naples. Je crois moi, en tout, que vous menerez bien cette affaire là. Elle est grande vous vous y ferez hommes. Mais il faut la surveiller et la suivre de très près.
Samedi Midi le 19 août. Je fus interrompue hier par l'arrivée des [Delosdeky], de Rodolple Appony. Ils sont restés jusque près de l'heure du dîner. Le mari va aujourd’hui à Dunckerque où il s'embarque, & la femme au Havre où elle reste. Elle a eu une lettre de mon frère par laquelle il est évident, qu'il voudrait que sa femme passât l'hiver à Paris pour se débarrasser d’elle, & il garderait Sophie. The better half, et nous aurons the worse. Nous avons eu à dîner le prince Kourakine et M. Balabine. Vous ne vous attendez pas que cela me fournisse quoi que ce soit à vous dire. Voici huit jours depuis votre départ. Et bien le temps a passé. il passe sur l'ennui comme sur la joie. Mais Dieu merci il n’y a plus que trois jour. Que vous aimeriez St Germain ! C’est charmant et un air si pur si bon. Une heure. Votre lettre m’arrive. Je suis enchantée que vous ayez renvoyé à Londres, avec le changement. Décidément c’est avec Londres qu'il faut s’arranger, et vous y parviendrez. Comment Espertaro serait vraiment en France ? C’est certainement original. Depuis votre lettre qui fixe Mardi pour votre retour je médite sur les moyens de m'échapper. Si je le puis convenablement vous savez bien que je le ferai, mais si cela devait offenser ou chagriner cette bonne jeune comtesse, je ne pourrais pas. Vous ne sauriez croire toutes les attentions qu’elle a pour moi. Adieu. Adieu. Il me semble donc que je ne vous lirerai plus que demain. Je mens, je vous écrirai, toujours puisque Genie saura bien où vous trouver. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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11. Schlangenbad le 13 juin 1852

La journée a fini hier presque seule avec l’Impératrice, il n'y avait chez elle que la grande duchesse Olga et son mari. C'était confortable et agréable. Cependant je n’ai pas dormi la nuit. Marion, mes fils. Voilà ce qui me tourmente l’esprit. Vous me connaissez, vous savez ce que ces préoccupations là me font, comme elles m'envahissent.
Ce matin le Prince Charles de Prusse & le prince Frédéric de Hesse sont arrivés. L’un pour moi, l'autre à côté de moi. Tout de suite chez moi. Le prince Charles a beaucoup d'esprit, l'esprit gai, très bien fait, très bien pensant. Pensant comme moi sur toute chose très bonné découverte. Quand je suis chez moi je reste couchée et je ne me gêne pas pour la qualité de mes visiteurs. Je ne me gêne que pour l’Impératrice. Je ne servirai pas à Schlangenbad si je faisais autrement.
La grande duchesse Stéphanie a demandé à venir faire sa cour, l’Impératrice décline, sa règle est absolue. Elle ne veut recevoir personne elle a besoin de repos & de ne se gêner pour rien et pour personne. Moi qui connais les douceurs de cela je trouve qu'elle a bien raison.
Maudt est encore revenu, nous ne parvenons pas à parler de ma santé, il m’entretient de choses bien plus curieuses, il a de l’esprit extrêmement, & doit gouverner là où il prend la peine de le faire.
Sa conversation vous plairait, et quoique très philosophique je marche avec lui, cela m'étonne.
Le roi Léopold vient de m'écrire pour me demander une entrevue. C’est fort embarrassant. Je ne vais pas à Wisbade. J’ai refusé de rendre visite à la duchesse de Nassau qui est venue exprès me voir. Je ne puis pas la recevoir chez moi, c’est trop près de l'Impératrice, & il y aurait de l'inconvenance pour lui d’être venue jusqu’ici sans la voir. Question à débattre. En attendant adieu. Il pleut Il fait très froid. Je fais du feu, je me couvre et je ne me chauffe pas. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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10. Stafford house mardi 18 juillet midi

Je recommence tristement un nouveau N°. Que sont devenues les autres ? Que deviennent vos lettres ? Que devenez-vous? Je ne puis plus penser à autre chose. Je ne sais que vous dire, mon cœur est si angoissé. J’écris à " you are safe" pour la conjurer d’apprendre de vos nouvelles & de me les dire. J’ai envoyé par courrier une lettre à l’adresse convenue, & je me suis assurée qu’elle sera postée, & non remise à la petite poste. Je viens d’écrire au porteur de votre N°2 pour le prier de passer chez moi & voir s’il y a moyen de se rendre utile. Enfin je me creuse le cerveau pour y trouver des réponses. Je veux savoir que vous vivez que vous vous portez bien. Je dévore les journaux, je tremble que votre nom ne se présente avec quelque accident. Je défie qu’il y ait au monde aujourd’hui une personne plus agitée plus inquiète que moi. Vous voyez ce bon effet que cela doit faire sur moi. Aussi suis-je bien changée & il m’est impossible de vous promettre des bras. Au contraire, je puis vous assurer qu’il ne m’en restera plus.

Mercredi 19 9h. J’ai passé la nuit la plus affreuse. Monsieur mon faible corps ne résistera pas longtemps aux angoisses que j’endure. Ma raison ne me présente rien qui puisse les calmer, et cette image qui devait tout adoucir est devenu aujourd’hui la cause de toutes mes souffrances. Il me fallait donc ce malheur de plus ! Apprenez-moi, Monsieur, à me résigner aux volontés de Dieu. Hélas vous ne m’apprenez plus rien. Je suis abandonnée, et le comble des maux pour moi devait être d’avoir entrevu, senti le bonheur joui d’une jouissance inconnue, divine, & de me voir tout arraché comme une illusion. J’ai donc rêvé. Ah ma pauvre tête, je sens qu’elle n’y est plus.

Midi. Cet horrible moment de la poste s’est passé comme ils se sont tous passés depuis dix jours. Point de lettres ! Grand Dieu qu’est ce qui s’est donc passé entre nous. La mort, l’enfer, quoi ? Dois-je douter de vous ? Ah cela m’est impossible. Dites le moi vous-même Je ne croirai que comme cela.
Je fus chez la Reine hier, je la vis seule pendant une demi-heure. Lord Palmerston m’a demandé un entretien. Je l’ai reçu seul aussi. Ce fût long & intéressant. Une grande heure avec le comte Orloff. Tout cela Monsieur occuperait bien des pages. Mais je n’ai pas ma tête. Je n’ ai qu’une pensée, il n’y a plus place pour autre chose. Mon entrevue avec Orloff y a rapport cependant, & c’est elle seule qui m’a laissé quelque sommeil. J’avais raison de me promettre quelque chose d’un homme d’esprit. Il en a et de l’indépendance. Il m’a parfaitement comprise, et je ferai comme je veux. Vous savez ce que je veux. Je le veux plus que jamais. Le voulez-vous ? Quel horrible doute.
Mon mari débarque aujourd’hui en Europe, il va d’abord aux eaux en Bohème. Il veut me voir. Monsieur, cela m’est impossible.

Jeudi le 20. J’ai la respiration suspendue. Voici onze heures, l’heure de la poste, le moindre. bruit me fait tressaillir. Je joins les mains, je prie Dieu "qu’il vive, qu’il m’aime que je le revoie." Je ne trouve plus que cela à demander au Ciel. Toute autre pensée est bannie de mon sommeil. Ah non, il y en a d’autres. Il y a tous ces tombeaux Monsieur je suis prête à perdre la raison. Une lettre un mot, pourraient m’aider à la retrouver. Mais ce mot n’arrive pas, il n’arrivera jamais. Je vis hier le porteur du N°2. Je l’ai supplié d’écrire pour demander directement des nouvelles. Je me suis parfaitement compromise, & je me suis sentie parfaitement contente.
Aujourd’hui. j’écris à Mad. de Meulan pour la conjurer de me donner de vos nouvelles. Je veux savoir que vous vivez. Il me semble que pour le moment c’est tout ce qu’il me faut. Mais Monsieur moi je ne vivrai pas longtemps. Toutes les personnes qui m’entourent sont effrayées de mon changement ? Le facteur est venu. Pas de lettres. Mes larmes, mes prières, tout est inutile. Qu’ai-je fait à Dieu pour qu’il ne punisse si cruellement.
Monsieur tout est confusion dans ma tête Je vous prends, je vous laisse, j’ai une fièvre ardente. J’oublie tout, je pense à tout. L’air de Londres m’étouffe. J’entends une voix chérie, j’entends de douces de divines paroles ! Ah je devais mourir en revenant de Chateney. Je serais morte heureuse. Aujourd’hui mourir dans le désespoir ! Hier et aujourd’hui j’ai lu les livres que j’avais en voyage. Cette lecture m’exalte & me fait du mal. Ah, qu’elles valaient mieux que moi ! Que je voudrais leur ressembler.

2 heures. J’ai été m’asseoir ou plutôt me coucher ! Dans le jardin, l’air ne m’aide pas à respirer. Il est frais cependant, tout le monde me le dit. J’ai pensé, repensé, examiné toutes les possibilités. Nos lettres sont interceptées, cela me semble hors de doute. Les journaux annoncent votre arrivée à Lisieux. Le 14 vous vous portiez bien, et je me suis un peu soulagée, mais que faire pour notre correspondance ?
J’adresse ceci à M. Aston secrétaire de l’ambassade d’Angleterre. Je le prie d’envoyer ma lettre à l’adresse convenue par un de mes gens. Je demanderai à cette adresse de Vous faire passer ceci par une vois sûre, à votre tour faites porter votre réponse à l’ambassade d’Angleterre à M. Aston que je préviendrai, & il m’adressera votre lettre pas courrier, la même voie qui vous porte ceci. Les Granville quittent Paris sans cela c’est eux qui auraient été les intermédiaires pourvu que vous prenez bien vos précautions de votre côté il me parait que ce moyen est infaillible.
Si vous ne le jugez pas tel je ne vois plus d’autres réponses que de n’envoyer quelqu’un de sûr. Un courrier ad hoc lequel viendrait me trouver à Broadstairs, c’est un lieu de bain de mer située un peu au nord de Douvres, prés de Ransgate et Margate. L’homme ferait adresser à Lady Cowper qui s’y trouve. The Dawage’s countess Cowper.
Il va sans dire Monsieur que c’est moi qui aurai à lui remettre les frais de l’allée & de la venue. Trouvez seulement un homme sûr et intelligent. Je me charge de lui faire aimer les voyages. Maintenant j’ai épuisé je crois toutes les inventions.

Vendredi. Le 21. Prenez pitié de moi, Monsieur que Dieu prenne pitié de moi. Je sens prête à perdre la raison. Comment supporter longtemps l’état affreux où je me trouve ! On me regarde avec étonnement. Je suis méconnaissable mes idées sont confuses. Il me semble que je n’ai pas connu de véritables malheurs. avant celui-ci et j’ignore la nature de ce malheur. Ai-je à amuser le Ciel ou les hommes ? Êtes-vous malade ? Mais comme il faudrait que vous le fussiez pour ne pas m’écrire un mot ! & dans ce cas assurément les journaux m’en instruiraient. Comment en supposant que mes lettres sont interceptées comme les vôtres n’avez vous pas trouvé un moyen quelconque de me faire parvenir un mot ? Je me perds dans toutes ces hypothèses & je ne puis pas en aborder une troisième. Vous ne pouvez pas m’avoir abandonnée ! Je vous l’ai demandé un jour, venez-vous du Ciel ou de l’enfer. Il y a quelque chose de surnaturel dans la puissance que vous exercez sur moi, vous l’avez établie, mon âme s’est vouée à vous. Dois-je y trouver mon salut ou ma perdition ? Pour le moment il n’y a que mort ou désespoir dans mon cœur. Secourez-moi, prenez pitié de moi. Je n’ai rien à vous dire, je ne trouve rien
J’ai subi hier une fête magnifique que donnaient mes hôtes. Comprenez-vous rien de plus horrible dans l’état de mon âme. Mon cœur était gonflé de larmes, ma vue en était troublée quelquefois. & quand elle s’éclaircissait, je cherchais parmi tous ces yeux, deux yeux. Je les évoquais, il m’a semblé un moment les rencontrer c’était un moment de frénésie. C’est alors que j’ai cru que je devenais folle. J’ai saisi le bras de quelqu’un je ne sais qui, je ne voyais rien. Il m’a dit très doucement : " vous vous trouvez mal." Je ne me suis par trouver mal. On a dit autour de moi que l’odeur des oranges était trop forte.
Monsieur j’ai un souvenir horrible de cette fête, l’une des plus belles que j’aie jamais vues. Je rêvais le cottage, le bonheur, & je ne trouvais pas, même une pauvre feuille de papier ! Monsieur si cette lettre tombe entre vos mains, ne serez-vous pas effrayer de la vivacité de la violence de ma douleur. Me pardonnerez-vous de tant savoir aimer ? Je ne savais pas moi-même, Monsieur, que cela ne fut possible, & je ne le sais aujourd’hui que pour souffrir.
C’est cependant à Lady Granville que j’adresse ceci. Je lui recommande toutes les précautions. possibles pour faire tenir ma lettre à la première de nos adresses, & dans le mot que j’adresse à cette adresse, je le prie de ne vous envoyer ma lettre que par une occasion très sûre en lui annonçant que vous lui en saurez gré. Monsieur tout bien pesé il me semble que M. Aston est l’intermédiaire le plus sûr possible. Faites porter vos lettres chez lui si jamais vous m’écrivez encore. Quelle horreur que ce doute ! Lui me les fera tenir par courrier Anglais.
M. Aston premier secrétaire de l’Ambassade de d’Angleterre,
à l’hôtel de l’ambassade
39 rue du Faubourg St Honoré.

Monsieur, vous souvenez-vous de la menace que je vous ai faite un jour. Vous souvenez-vous de ce que je voulais faire si je recevais jamais une lettre aussi douce aussi enivrante que vos paroles. Y êtes-vous ? Eh bien, savez-vous que cet horrible silence peut avoir les mêmes conséquences s’il se prolonge encore. N’y comptez pas Cependant écrivez, écrivez au nom de Dieu écrivez-moi. Ah comment ma voix ne parvient-elle pas jusqu’à vous. Quelle force dans nos âmes & quelle impuissance que nous sommes grands, & que nous sommes misérables !
God bless & protect you dearest, ever dearest.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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11 Val Richer, Dimanche 20 Mai 1853
4 heures

Je viens de me lever pour trois ou quatre heures. Je ne me leverai pas demain avant midi. Je prends mon temps où je l’ai. Je vais mieux ; presque plus de toux et fort peu d'oppression. Pourtant je n’ai pas encore la poitrine parfaitement libre.
Walewski a bien pris sur vous ses avantages. Vous aviez accepté le 3° point en principe, sans réserve ; et en venant à la pratique, vous avez répoussé tous les moyens d'exécution sérieux, et vous n'en avez proposé que de dérisoires. Il ne fallait pas accepter le principe. Vous avez pris sur les Principautés le ton mielleux et patelin ; à vous en croire leur régime nouveau le Protectorat Européen, répond parfaitement à vos vues, car vous n’avez jamais vu que leur bien propre en vue. C’est trop de vertu. Il ne faut pas s'en dire plus qu’on ne peut s'en faire croire. Vous avez présenté la libre navigation du Danube, presque comme un acte de pure générosité de votre part envers l'Allemagne. En tout, vous vous êtes appliquer à attenuer, dans vos concessions, leur caractère de concessions au lieu de faire ressortir l'importance de vos sacrifices sur certains points pour vous donner plus de droit de résister sur le 3e. Et cela parce que vous n'avez pas pris assez grandement et franchement votre position envers la Porte et l'Europe, parce que vous avez mieux aimé paraître de petits saints, qu'être un grand gouvernement. Vous avez fourni ainsi à Waleski tout le thème de sa circulaire. Vous auriez pu, à mon avis, la lui rendre beaucoup plus difficile.
Je trouve le discussion Anglaise bien médiocre, embarrassée, hésitante, personne n’ose dire, ou même ne sait bien ce qu’il veut. Je lirai le discours de Bright. J’y ai à peine jeté un coup d’oeil. Je me demande plus d’une fois le jour si je ne suis pas atteint de la manie des spectateurs et des vieillards qui trouvent tout mauvais et critiquent tout. Je ne crois pas. J’ai par nature, plus de penchant à approuver qu'à critiquer. L'impression du public Français, Anglais et Européen est certainement conforme à la mienne. Il trouve les événements grands et les hommes petits. Au fond, il approuve la politique, bien plus qu’il ne devrait et en même temps il la juge mal faite. Attendons l'issue. Elle peut seule détromper les badauds mais je crains qu’elle ne se fasse attendre longtemps.

Lundi 28 9 heures et demie
Je vais beaucoup mieux. J’ai bien dormi. Je me lèverai à midi. Pourquoi ne dormez-vous pas ? Dormez donc. Je n'ai point de journaux, excepté le Moniteur qui ne m’apporte rien que le Roi de Portugal. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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10 Val Richer, Mardi 21 Juillet 1846 4 heures

J’ai expédié mon courrier et mes visites. Je me suis promené une heure. Je vous reviens. Vous vous promenez probablement aussi dans la forêt. Mes bois ne sont pas si bien percés, ni si grands. A quelle heure placez-vous vos deux promenades ? Vous ne devez plus souffrir de la chaleur. Il fait frais ici ; un peu de pluie tous les jours. En tout, une température agréable. Pas assez chaude pour mon goût. Surtout pas assez lumineuse. J'aime le ciel brillant et pur, qu’il n’y ait que de la lumière, de l’espace éclairé entre nous et les régions inconnues. Les nuages me déplaisent. C’est de la boue en l’air. Ce n'est pas là sa place. De mon origine méridionale, je n'ai conservé que certaines dispositions, certaines préférences matérielles celle-là surtout. Le caractère, le naturel moral des populations du midi ne me plaît guère. J’aime mieux les populations du Nord, du semi, nord s’entend. Elles ont plus de good sens, de mastliness, de consistency et de délicatesse. L'inconséquence toujours imprévue et la familiarité grossière des méridionaux me déplaisent souverainement bien que spirituelles et amusantes. Mais le ciel, le ciel ! Il n’y a de ciel que dans le midi.
Je repense à la lettre de Lady Palmerston. J’en suis frappé comme vous. Point de confiance ni d’en train. Que dites-vous de la quasi-nouvelle de Brougham. Palmerston leader des Protectionistes dans les Communes ? Je n'y crois pas. Brougham n’y croit pas. Surtout, il n'en veut pas. Mais il ne repousse pas cela absolument. Avec la confusion des Partis et l’inconsistency hardie de Lord Palmerston, tout est possible. Vous avez raison. Le prochain Parlement ramènera Peel. Et par conséquent Aberdeen, quoiqu’il en dise aujourd’hui. Pourquoi, ce humboy inutile ? Je lis nos journaux ici bien plus attentivement qu'à Paris. En avez-vous plusieurs à St Germain, et lesquels de l’opposition ? Je les trouve bien froids, et décolorés, et déroutés au fond, malgré la violence et la grossièreté de leurs injures. Evidemment le parti n'espère pas grand chose des élections. Je ne me fie point à son propre découragement, même sincère, au découragement du parti de Paris, des meneurs et des journalistes. Je suis convaincu que sur les lieux, dans chaque arrondissement parmi les hommes qui ont réellement la main à la pâte électorale, il y a beaucoup plus d’ardeur, et que rien ne manque à leur travail, et qu’ils trouvent dans les préjugés, dans les habitudes, dans les penchants critiques, et radicaux des masses beaucoup plus de moyens d'action et de chances de succès qu’on ne le croirait d'après les journaux du centre. Je n’ai donc pas une pleine confiance bien s'en faut. Cependant j’en ai. Ce sera un grand succès s’il arrive. Aussi grand que nouveau. Et la question bien personnelle, bien posée sur mon nom. Il n'y a que vous au monde avec qui je me laisse aller aux satisfactions orgueilleuses. Plus je vais plus mon orgueil devient intérieur et a moins besoin de paraître. Il est ridicule de le montrer avant, subalterne de le montrer après. Mais à vous, je montre tout.
Mercredi 22, 8 heures
Je me suis levé tard. J’ai éternué. L’humidité est, l’inconvénient de ce pays-ci. Pour peu que je me promène après dîner, mon cerveau s'en ressent. Ce n’est rien du tout, comme vous savez ; seulement un peu d'ennui. J’attends mon courrier. Adieu, en attendant. 9 heures Voilà votre lettre. Courte, mais tendre ; et pas de mal d'yeux et pas d’abattement ; les deux maux que je crains le plus. De quoi s'avise Mad. Danicau d'être malade ? Le courrier ne m’apporte rien d'ailleurs. Sinon beaucoup de signatures à donner. Toujours bonnes nouvelles électorales. Adieu. Adieu. Adieu G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°11 Mardi 4 heures

C’est incompréhensible, c’est impossible. Mes N°6, 7, 8, 9 et 10 sont partis d’ici du Val-Richer, les 16, 18, 21, 23 et 24 Juillet, par des voies différents. Le N°6 devait vous arriver le jeudi 20, au plus tard le 21. Voilà votre lettre du 21, et vous n’avez rien reçu. Vous en recevrez plusieurs coup sur coup à la fois. Mais vous aurez attendu, vous aurez souffert. Dieu sait combien. Je le vois; je le sens, je vous entends. J’assiste à tout ce qui se passe dans votre âme, à tout ce qui la traverse dearest Princess, ever dearest, une seule pensée me fait quelque bien, c’est que ma peine vaut la vôtre ; tout ce que vous avez pu souffrir, je le souffre. Je souffre presque de l’exactitude avec laquelle vos lettres m’arrivent depuis le 14. Je me reproche cette inégalité entre nous, comme si elle était mon ouvrage. Mais il est impossible que le 22 au moins, le N°6 ne vous soit pas parvenu.
Si vous saviez toutes les combinaisons que j’ai faites ! Elles m’ont bien réussi ! Je crois à tout prendre, que le moyen le plus simple est aussi le plus sûr. Cependant, j’envoie ceci à M. Aston. On le lui remettra en mains propres, on lui demandera de vous l’envoyer par le plus prochain courrier. J’écris en même temps par une autre voie. Comment vous parlerais-je d’autre chose? Je ne pense pas à autre chose. Non aujourd’hui, je ne vous reprocherai même pas cette supposition qui a pu, qui n’aurait pas dû, qui n’aurait jamais dû se présenter à vous comme possible. Princesse, il n’y a pas longtemps que nous nous connaissons ; mais que fait le temps ?
Adieu. Adieu. Il faudra bien que nous sortions de cette odieuse impuissance de nous parler et de nous entendre. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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11. Val Richer Mardi 7 Juin 1853

Les Anglais n'ont pas envie de la guerre. Vous ne prendrez pas Constantinople. L'Empire Ottoman ne tombera pas demain. Greville a raison de se dire sûr de l’Autriche et de la Prusse en tant qu’il veut dire que l’Autriche et la Prusse s'employeront à empêcher la guerre, c’est-à-dire à faire en sorte que vous ne demandez pas trop et que la Turquie vous cède assez.
Dans Phèdre, Hippolyte dit :
Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux,
Un coupable assassin, un lâche incestueux.
J'en dis autant de Pétersbourg, de Londres, de Vienne, un seul jour ne fait pas, d’un gouvernement sensé, un fou. Vous resterez sensés, et les autres aussi. Et vous aurez où aller, Paris ou Londres, à votre choix. Il n’y a de question que celle des plus ou moins grands embarras qu’il faudra traverser pour arriver au but. Peut-être quelques coups de canon avant la paix. J'en doute. Pourtant cela se peut. Vous êtes en effet bien engagés ; et il vous faut quelque chose pour vous dégager. Si l'Europe a un peu d’esprit, elle vous ouvrira la porte qu’il vous fait. Cela ne me paraît pas bien difficile.
Je viens de retourner mon papier. Pardonnez moi les tâches qui sont sur la dernière page. Je n’ai pas fait attention que la première n'était pas séche.
Le rapport de M. Billault à l'Empereur sur la session au corps législatif, m'a amusé. Encore quelques injures au régime parlementaire, pour la convenance. Et puis de grands efforts pour bien établir que dans la session qui finit, on a fait beaucoup de rapports, beaucoup de lois, beaucoup discuté, beaucoup amendé, qu’on a été très parlementaire, sans que personne s’en doutât.
Les hommes ne peuvent se résoudre, à dire tout simplement la vérité, ni à mentir tout à fait. Je vois que le mariage du duc de Brabant se fera à Bruxelles et non pas à Vienne. C'est donc à Bruxelles qu’ira la Reine Marie Amélie. Point d’embarras donc pour les rencontres dans la maison de Bourbon. On en était assez préoccupé.
Je garde les lettres d’Ellice puisque vous ne me demandez pas de vous les renvoyer.
L'étourderie de Lord John Russell me paraît grosse. La commission de ces trois catholiques peut avoir des conséquences graves pour le cabinet. Qu'avait-il besoin de se laisser aller à cet accès de franchise protestante ? Est-ce pure étourderie ou bien recherche de popularité ?

Dix heures et demie.
Votre grosse nouvelle ne me fait pas changer d’avis depuis le commencement, j'admets la possibilité au canon, mais d’un canon qui n'allumera pas un grand feu, le seul qui mérite qu’on s'en inquiète. Seulement je deviens de plus en pas curieux de savoir comment Europe et Russie se tireront de cet embarras. Adieu, adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N° 12 Auteuil - Dimanche 11 août 1844
8 heures

Je vous ai parlé hier de D. Carlos et de la maladie de la Princesse de Beira, vous souvenez-vous d'avoir rencontré dans les journaux, un Père Fulgence, confesseur de l'Infante Dona Carletta, qui était venu à Bourges, après la mort de l'Infante, porter à D. Carlos ses déclarations dernières de repentir ? Il y est venu en effet et D. Carlos lui a parlé de sa disposition à abdiquer en faveur de son fils, pourvu que celui-ci épousât la Reine Isabelle. Avec le père Fulgence, comme avec d'autres. D. Carlos n’a pas dit plus mais l’Infants D. Luis est allé bien plus loin. Il s’est désolé de l’entêtement de son père qui perdrait tout en voulant, tout garder. Il a dit que pour lui, il désirait ardemment retrouver au moins son rang et sa situation d'Infant d’Espagne ; il n’y avait qu'un moyen, c'était de se soumettre purement et simplement à la Reine, & de demander à rentrer, en Espagne pour y vivre comme son fidèle sujet. Le père Fulgence de retour en Espagne a redit tout cela au Général Narvaez, en ajoutant, que le jeune homme avait l’air intelligent, assez décidé et lui avait tenu le langage vivement, fort en cachette de son père. Mervaez l’a engagé à retourner à Bourges, pour son propre compte, sans mission aucune, et à déclarer à D. Carlos que sa cause était perdue sans retour, que tous ceux de ses partisans qui remueraient en Espagne et lui-même au besoin seraient fusiller sans hésiter comme cela venait déjà d’arriver à plusieurs d'entr'eux dans le Maestrazzo et en Catalogne ; qu’il n’avait nul droit d'abdiquer, n’étant pas Roi, que son fils n’était point Prince des Asturies, mais qu’il était toujours l'Infant D. Louis et qu’en se soumettant à la Reine, il en retrouverait les droits et les chances. Le Père Fulgence est revenu à Bourges, et a redit là le Gal Narvaez comme il avait redit à Madrid De Carlos et D. Luis. D. Carlos a été consterné. La Princesse de Beira furieuse. De là sa crise de maladie qui est réelle. Le petit Infant a persisté. Mais toujours fort en cachette. Le père Fulgence est reparti. Voici une autre conversation. Molé rencontré Cowley, et lui parle de Tahiti, du discours de Sir Robert Peel, des interpellations dans nos Chambres &
- Cowley. Moi, je trouve que M. Guizot a très bien fait de ne pas répondre.
- Molé. Ah, je ne peux pas être de cet avis; je trouve qu’il devait dire quelque chose.
- Cowley. Et pourquoi ?
Molé. - A cause de ce qu’avait dit Sir Robert Peel. M. Guisot devait défendre l’honneur de nos officiers de marine. Je le lui ai demandé.
- Cowley. Eh bien il l’a fait. Vous devez être content.
- Molé. Aussi, je suis parfaitement content.
Cowley était plus content de sa petite malice que Molé de ma réponse.
Le corps diplomatique ici juge très sévèrement la boutade de Peel et me loue beaucoup de ma réserve obstinée. La bonne conduite, dans tout le cours de cette affaire-ci, sera difficile et j’y trouverai obstacle en plus d’un lieu. Mais je la tiendrai. L'occasion s'y prête. Adieu. Je vais faire ma toilette. Hier il pleuvait à seaux. Ce matin, le soleil brille. si vous étiez rue St Florentin, je serais peut-être allé en me promenant, causer un quart d’heure avec vous et vous dire ce que je viens de vous écrire là. Cela vaudrait mieux. Adieu. Une heure
Je n’ai point l'humeur chagrine, si ce n’est de votre absence. Ma situation est tendue, délicate, difficile ; mais elle n'a rien qui me déplaise. dans l'affaire de Tahiti, j'ai le haut du pavé et je suis décidé à le garder, en me montrant aussi doux, aussi cordial, aussi amical que je l’aie jamais été, dans la Méditerranée, nous faisons, l'Angleterre présente et immobile, un acte de puissance sur son client, notre voisin à l'ouest ; et en même temps, nous couvrons, contre les attaques de la Porte, notre client à nous vers l'Est, le bey de Tunis. Partout donc, la situation est digne, sensée et active. Qu'elle en sera l’issue ? Nous verrons. En attendant, je suis très occupé, quelque fois inquiet, mais triste, non. Revenez. Vous verrez bien que je ne serai pas triste. Rien de Londres aujourd’hui. Du Maroc, rien de décisif. Les nouvelles qui promettent la prochaine conclusion de la paix sont de Gibraltar du 3. On ne les savait pas devant Tanger, le 2. J’attends qu'elles me viennent de Tanger pour y compter. Vous avez quelquefois l’esprit trop complaisant pour les charlatans de loin du moins. Vous verriez bien, si vous le voyiez, que M. de la Rochejacquelein n'est que cela et assez vulgaire. A le lire, je comprends qu’on y trompe. J’ai d'ailleurs en fait de charlatans l’odorat d’une finesse extrême. Pourquoi votre rhume ? Soignez-le bien. Le mien s'en va. Je dors tant. Adieu. Adieu. Quand donc? Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Auteuil Lundi 12 août 1844,
Midi

Les petites lettres sont finies. Depuis jeudi, je vous en ai écrit de longues. Mais qu'est-ce que des lettres ? Voilà le Maroc fini, bien fini. On fait ce que nous voulons et l'Angleterre y a pris assez de part pour n’être pas blessée de sa nullité. Il faut veiller maintenant à l'exécution, qui aura bien ses embarras et me causera bien des impatiences. Mais je ne vois pas comment elle amènerait de nouvelles complications. Je vois, par ce que m’écrit Jarnac, que l’incident de Tunis a impatienté Lord Aberdeen. Cela leur déplaît de voir la France faire ainsi ; sur toute la côte septentrionale d'Afrique, acte d'autorité. Ils s’y accoutumeront. Je veux qu'ils comptent beaucoup sur mon bon sens et ma loyauté, mais qu'ils sachent bien aussi que dans ces limites, je fais rondement les affaires de mon pays. Le langage de Lord Palmerston sur mon compte m'a plu. Palmerston et Shiel comme Peel et Aberdeen, avec vous, je n'ai point de modestie. Je ne crains pas Tahiti comme évènement La guerre ne viendra pas de là. Mais il peut en venir bien des embarras de situation et de discussion. Vous avez toute raison ; il faut beaucoup penser à l’hiver prochain et à l'adresse. Ils y pensent aussi à Londres, pour leur propre compte et par les mêmes motifs. Le problème, c'est de concilier ces deux exigences. Sans doute, c’est une bonne fortune d'avoir là Jarnac. Je le sens tous les jours. Je vous répète que je crois avoir pris une bonne position et que je m'y tiendrai. Mais précisément parce qu'elle m'est bonne ici, elle leur est incommode à Londres. J'en prendrais plus aisément mon parti si je n’avais rien à leur demander. Mais le droit de visite ! Je ne puis oublier cette question là, qui viendra aussi dans l'adresse.
Vraiment, j'ai assez d'affaires. J‘ai pourtant le sentiment du repos ; hier et avant-hier, je ne suis pas allé à Paris. Je passe ma matinée dans mon Cabinet. Pas de chambres, pas de visites. Je peux lire et écrire. Toujours pas de petit duc de Penthièvre. Le Chancelier, Decazes, M. Barthe et l’amiral Rosamel (les deux témoins) grillent d’impatience. Rosamel avait pris sa dignité au tragique. Quand il a reçu sa lettre close de témoin, il s'est mis en uniforme et s'est enfermé chez lui attendant qu’on vint le chercher. Decazes a eu quelque peine à lui persuader qu’il pouvait en prendre un peu plus à l'aise, se remettre en frac et se promener dans Paris.
Montebello a failli mourir d’une angine ulcéreuse. Il est hors de danger. J’ai eu hier M. Villemain, à dîner avec ses trois petites filles. Il était charmé. De bonnes âmes s'appliquent à lui faire croire que je veux me défaire de lui et prendre M. Rossi à sa place. Il m’a quitté fort rassuré et content. Point d'inquiétude point d'ébranlement dans les personnes. Aucun changement que par une nécessité évidente, involontaire. Cela m'a réussi. Je continuerai. Adieu.
Je vais à Paris à 2 heures. Je vous dirai là un autre adieu. J’évite de passer dans la rue St Florentin. Il a fallu aller l'autre jour au Ministère de la Marine, par cette porte-là. J’en ai eu un vif déplaisir. M. de Nesselrode est à Londres. Les plus clairvoyants persistent à n'y voir qu'une tournée d’observation ordonnée avec affectation et exécutée sans plaisir. Lord Aberdeen comprend très bien qu’il n’y a plus d’entente ou de bon accord avec nous s'il y a un jeu caché ou séparé avec les autres, et on renarde comme certain que tout en acceptant les politesses qu'on lui fait, il ne se laissera entraîner à rien dont nous ayons à nous préoccuper.

Paris 4 heures
Rothschild me quitte. Il part ce soir pour Francfort. Je partirais volontiers avec lui, pas pour Francfort, ses lettres de Londres l'inquiètent. On est bien monté sur Tahiti. Gabriel Delessert m'en disait tout à l'heure autant. On n’est pas moins monté ici. Les plus sensés. Cependant, j’ai le sentiment qu’à tout prendre le flot baisse un peu. Je l’observe et l'attends. Adieu. Adieu. Etienne sort d’ici. Il m’apportait une sommation des contributions pour vous. Il n’avait pas assez d'argent pour payer. Je lui ai donné 150 fr. Adieu donc. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12 Bade Lundi le 12 août 1844
7 heures du matin

Que je voudrais voir confirmée aujourd'hui la dernière dépêche télégraphique annonçant la paix ! Mais j’en doute, c’est un si étrange pays. J’attends toujours des perfidies et des mensonges. Votre lettre est bonne en général. Je suis toute contente de ce que vous me dites sur Tahiti. Ne bougez pas de votre résolution actuelle. Vous ne pouvez pas faire autrement, et soyez sûr que vous vous en trouverez mieux, même dans vos relations avec les Anglais, ils ont si évidemment tort. Réparation, réparation, quelle prétention ! Pourquoi réparation ? Vous ferez plaisir aussi à toute l’Europe en leur résistant. Il y a trop d'insolence dans leur fait. Enfin je suis parfaitement contente de votre attitude, et je vous conjure d’y persévérer.
J’ai vu hier tous vos diplomates. Fontenay est venu passer un jour ici. D’Espagne Fontenay dit que vous êtes un grand vénérable en Allemagne. Le Roi de Wurtemberg est en Suisse. Le Prince Emile a la fièvre scarlatine à Wisbade. Je ne verrai ni l'un, ni l'autre. J'en suis fâchée. Je n'aurai rien vu à Bade pas même le soleil. La journée hier a été excellente. La meilleure que j'ai vue. Les médecins n’en font pas grand état. Ce que cela prouve cependant évidement c’est qu'il y a milieu une grande force vitale. Il était gai, causant, faisant mille plains pour l’avenir, et toujours toujours les affaires. Aujourd’hui on me fait dire qu'il est moins bien. J’ai dit hier que je comptais partir. Mardi le 20, qu’il le fallait pour les bains de Dieppe. Constantin sera certainement triste de se séparer de moi. Nous nous sommes fort attachés l’un à l’autre. C'est une si bonne nature que la sienne et d'un dévouement pour moi, d’une discrétion. Madame Karchkein a vu sur le Rhin toutes sortes de princes & princesses. Entre autres le prince de Prusse qui va cependant en Angleterre. Il y sera dans dix jours. J'ai été hier à l’église. J’ai marché à deux reprises. Pas de calèche car il a plu tout le jour. Il fait vraiment froid ici, les nuages couvrent les montagnes. Bacourt est fort souffrant. Il se traine. Il vient chez moi de 4 à 5. Ma seule réponse. Il me conseille bien de partir au premier jour de mieux car je ne le pourrai plus si cela allait plus mal. Il me tient bien au courant en s'abouchant avec le médecin du lieu, homme assez habile. Toute la question est de savoir si on pourra le tirer de Bade et quand ? L’opinion de tous est que ce soit. Le plutôt possible, si c'est possible Gaillard le médecin de Bade, dit qu'il me dira cela jeudi. Hier mon frère a reçu un gros courrier de Pétersbourg et écrit tous les matins pendant un ou deux heures, & de la main la plus ferme. C'est une chancellerie toute montée ici. La grande duchesse est toujours dans le même état. L'Empereur extrêmement changé. Adieu. Adieu.
Vos lettres sont ma seule joie, ma grande joie. Aussi comme je les attends et comme je m'inquiète d’un retard de 10 minutes ! Cela m’est arrivé hier. Alors je perds la tête. Adieu. Adieu. Soignez-vous. Aimez-moi. Adieu Je doute du mariage Cambridge, car tous les jours mon frère et moi nous nous disons " où trouver un mari. " Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12. Bruxelles mardi le 14 mars 1854

Vous avez bien de l’esprit, et j'en ai aussi. Votre critique de nos deux dernières pièces est précisément ce que j'en ai pensé et dit. J’aime bien ces rencontres. J’enverrai votre lettre plus loin, il est bon qu’on entende chez nous la vérité. Ah que tout cela a été mal conçu et mal conduit.
Mes yeux vont un peu mieux, mais ma tête, mon cœur, et toute ma santé générale ! Avec quelle tristesse je me réveille et je m’endors. Dans une vie si avancée retrancher tant de mois de jouissance, de bonheur ! Meyendorff a dit à Vienne : " Si la porte accorde l'émanci pation des Chrétiens, il n'y a plus de question d’Orient. " That is sensible. Qu'ils accordent donc il paraît trop qu'on s’était pressé ici de croire que c'était fait, ils n'ont obtenu encore que l'égalité devant les tribunaux et encore cela n'est pas tout à fait complet. Morny me mande que St Arnaud va à Vienne. Le sait-on ? On prend à Paris très bien la nouvelle attitude de la Prusse. Elle nous est favorable en tant que tout-à-fait neutre. Le temps ici est magnifique, mais je ne jouis de rien. Comment jouir quand on pleure. Adieu, des lettres, des lettres. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12. Paris le 7 juin 1853

Je reste certainement bien troublée des nouvelles que je vous ai données hier. On les tient très secrètes, la Russie s’entend.
Le bavardage est infini. Jamais l’occasion ne fut plus belle. Quelle confusion ! Les Allemands sont très montés aussi contre nous. Hubner surtout, mais il me le dit dans le tuyau de l'oreille. Ma tête s'en va de tout ce que j’entends je suis devenue le confesseur général. On cherche à me retenir, mais il faut que je parte. Que puis-je à tout ceci ? Le Times d’aujourd’hui est catégorique. L’Empereur persiste, la flotte anglaise. part. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12 Paris le 29 mai 1855

Je vous en prie soignez-vous bien une rechute serait bien mauvaise. Ne sortez pas, à moins que l'air ne soit très chaud, il ne l’est pas aujourd’hui. Je suis bien ennuyée de vous savoir malade.
Plus j’y pense, plus je trouve les nouvelles d’hier, importante. Vous allez prendre pied en Crimée, l'Angleterre restera à Kertch. Vous nous délogerez de la péninsule. Tout cela n’amène pas la paix. J’ai vu hier soir la Duchesse de Hamilton & Dalleira. Molé, Barante, Dumon, C'était beaucoup pour moi. Je vous ai dit que Montebello, est allé à Londres pour affaires. Dumon y va vendredi. Molé vendredi ainsi à Champlâtreux. Cela éclaircit bien mes rangs. Que ferai-je cet été ? car je commence à me sentir, si lasse que je ne puis pas me résoudre aux paquets, aux voyages, aux auberges. Je ne trouve rien de tolérable aux environs de Paris, à moins de m'isoler, ce qui serait pire que tout. Et mon esprit. devient comme mon corps. Est- ce que je me pétrifie ?
Ah comme Cérini est bête. Ce n’est pas un emplâtre puisque je ne la vois que quand il me plait mais quand elle y est je la trouve si inutile. Je pourrais pour 5000 Francs qu’elle me coûte avoir quelqu’un qui lise, qui parle. Celle-ci chante, mais voilà tout & c’est toujours le même air.
J’ai été interrompue par Beroldingen. Il dine aujourd’hui. à la cour. Bien bon homme et que je conserverai un peu à Paris. Adieu. Adieu.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Paris, Mercredi 8 mars 1854

J’ai reçu votre N°6. Je ne vous ai pas écrit hier. Je n’avais rien à vous dire et j'étais dérangé par toutes sortes de visites. Moins on sait, plus on cherche.
On est toujours un peu perplexe sur l’Autriche. On croit pourtant, et je crois qu’elle signera la convention qui est sur le tapis et qu’on regarde comme suffisante. La Prusse, dit-on. refuse formellement de la signer ; mais elle engage l’Autriche à la signer, lui promettant appui si cela lui attire quelque gros embarras. Le bruit a couru hier que M. de Manteuffel s'était retiré comme trop peu Russe. On n'y croyait pas. Je vous donne le résumé de ce que j'ai entendu dire dans la journée, et le soir chez Molé. Il y avait assez de monde, entr'autres les Cowley. Vous devez du reste savoir les nouvelles Allemandes mieux que nous.
La demande de M. Gladstone pour le doublement de l'Income tax a été assez mal accueillie dans le Parlement. Personne n’aime à payer la guerre, même celle qui plaît. Le corps législatifs d’ici était plus en train. Il voulait voter l'emprunt de 250 millions le jour même où on le lui a présenté. C’est M. Billault qui, par respect pour les formes, a fait retarder d’un jour en disant : " A demain ; cela suffira." Montalembert voulait parler ; point du tout pour combattre l’emprunt, ni la guerre ; il en est tout à fait d’avis, très approbateur de l'alliance Anglo- française et de la résistance à vos prétentions en Orient. L’Assemblée était si pressée qu’il a renoncé. Flavigny, seul, a dit quelques mots convenables et écoutés.
Le Maréchal St Arnauld a eu une nouvelle crise de son mal. Il persiste cependant à vouloir partir. Il dit à l'Empereur : " Vous m'avez donné un bâton de Maréchal ; j’aime mieux mourir en m'en servant que dans mon lit ? " S'il ne peut pas partir, ou s’il meurt après être parti, les gens bien informés croient que le Général. Baraguey d'Hilliers le remplacera. Les badauds disaient hier qu'on avait fait faire des ouvertures au général Changarnier. Les nouvelles levées d'hommes se font sans difficulté et partent sans mauvaise humeur. La longue paix a fait oublier les maux de la guerre. Le goût du mouvement et des aventures s’est ranimé. Cela contrebalance un peu le goût du bien-être et le besoin de la prospérité matérielle.

2 heures
Voilà votre N°8. Que je déplore vos yeux ! On a été bien gauche à Pétersbourg si on avait envie que vous restassiez à Paris. C'était si aisé ! En admettant que vous ne vous trompez pas aujourd’hui, ce ne serait plus si aisé, car il serait plus grave. Il faut que vous sachiez la vérité dans le gouver nement, et aussi un peu dans le public, l’esprit de guerre s'échauffe ; on s'y prépare sérieusement, et pour longtemps. On parle sans sourciller, de ce qu’on fera dans deux ans, dans trois ans, si on ne réussit pas tout de suite, et de toutes les chances en pourraient s'ouvrir alors. Votre Empereur seul peut encore et pourra toujours faire tout finir promptement ; mais s'il ne le fait, les autres accepteront la longue lutte et le grand chaos. Adieu, adieu. Triste adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Paris, Samedi 14 Juin 1852

On parlait beaucoup hier de l'entrée prochaine de M. de Persigny au ministère des affaires étrangères. Vous savez ce que valent en général les commérages. Ceci serait un coup de bascule du côté de l'Empire et des grandes aventures ; les méfiants disent que le Président joue avec l'Europe le même jeu qu’il a joué avec l’Assemblée législative, reculer et avancer tour à tour, sans jamais renoncer. Pour moi, je crois à l’ajournement réel de tout projet.
En attendant, s'il y a quelque chose à attendre, M. de Persigny prépare d’assez grandes mutations de personnes au Ministère de l'Intérieur. Un préfet révoqué, M. de Luçay, est venu se plaindre ; M. de Persigny lui a répondu : " Vous êtes une trentaine de préfets qui ne me convenez pas. "
Ce sont les préfets d’origine légitimiste. Je ne crois pas qu’il y en ait trente, bien s'en faut. En tout cas, il y a de l'humeur contre les légitimistes et de la dissension entre eux. La plupart prêtent serment et restent dans leurs positions. Le Duc de Broglie qui vient de traverser Paris en allant en Alsace où il a des affaires me disait hier que, dans son département (l’Eure), c'était le parti qu’ils avaient pris à peu près tous de l'avis du Duc de Clermont Tonnerre, leur chef local. Le Constitutionnel se tient coi. M. Véron a l'oreille basse. Il ne s'attendait pas à être mené si rondement. Le Président, une fois dans l'action a le mérite de ne pas hésiter. Non seulement cela aide beaucoup au succès, mais cela dispense d'aller plus loin dans la rigueur ; l'opposition s'arrête tout court devant des mesures promptes, nettes et vives. Je ne sais rien de plus, et je saurai encore moins demain, car je pars décidément ce soir.
Le Val Richer ne ressemblera guère à Schlangenbad. Cependant, il me semble que vous n'avez guère plus de nouvelles que je n'en aurai. Soyez assez bonne, je vous prie, pour ne pas oublier de me donner des nouvelles de Marion. Je tiens à savoir où elle en est, pour vous et pour elle-même.

2 heures
Pas de lettre aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi. C’est très ennuyeux. Il ne faut pas être sur la rive droite du Rhin. Adieu. Je ne suis pas sûr de pouvoir vous écrire demain matin du Val Richer. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12. St Germain dimanche midi
Le 20 août 1843

Hier un gros orage, point de visites de Paris. J’ai été voir madame [Svétehein] qui a une maison à St Germain. Elle est trop pédante, cela ne me va pas. Je crois l’avoir déroutée un peu, car pour le plaisir du contraste je suis plus que jamais restée simple. Cependant à tout prendre nous ne nous sommes pas ennuyée. Madame de Nesselrode ne vient pas. C'était un conte. Savez-vous qui ne m’ennuie pas et ne m’ennuiera jamais ? C'est la jeune comtesse. Sa bonté sur [?] tellement qu'on se sent le cœur tout réjoui avec elle, et mon esprit, je l'oublie.
Le N°8 m'arrive dans cet instant ; c'est donc à mercredi, pas plus tard je vous en prie. Je suis frappée de ce que vous me dites que les Espagnols pourraient vouloir un grand mari. Dans ce cas là, et s'il n’y avait pas d’autre alternative, il faudra bien que vous soyez le grand mari, better you would or not.
Nous attendrons Kisseleff à dîner aujourd’hui. L'air est fort rafraîchi mais il fait beau. Je griffonne mais la jeune comtesse entre et sort. Je ne sais pas ce que j'écris. Qu’est-ce que cette nouvelle aventure avec l'Angleterre ? Un français tué. On va vous donnez encore bien de l'ennui. Albert Esterhazy arrive après demain. Cela fait de grandes joies et de grands chagrins, car au fond les parents en pleurent. Toute la famille Kotchouby mère & tous les fils arrivent aujourd’hui au Havre. Hélène y arrive aujourd’hui aussi, de sorte que l’à propos est complet. La comtesse Strogonoff sera ici dans quinze jours. La mauvaise chair qu'on fait ici m’a un peu dérangé l’estomac. N’était cela je me porterais parfaitement bien, car certainement l’air me convient. Adieu. Adieu.
Je ne vois point de nouvelles dans les journaux ! L’arrivée d’Espartero n’est pas confirmée est- elle vraie ? Adieu. C'est long encore jusqu’à mercredi ! Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12 St Germain Mercredi 22 juillet 1846 Onze heures

Thom est venu dîner avec moi hier. Il n'a rien de vieux du tout. Il présume que le ministère Whig ne plait pas beaucoup au P. M. Il parle très sérieusement de la Galicie et de toutes ces affaires-là. Il prévoit de gros embarras en Allemagne, et convient de la décroissance de l’Autriche. Enfin très raisonnable et beaucoup plus d’Esprit que son Chef. Sur l’Espagne il est fort entêté. L'enfant de Bourges se perdrait à tout jamais s’il épousait la reine en la reconnaissant. Il faut qu'il maintienne ses droits, et qu'il garde son avenir. En Espagne tout est fragile, son temps viendra. si on s’épousait sans préambule. Le roi épouse la Reine à la bonne heure. Confondre les droits mais maintenir le droit. Si non, non. Thom regarde le mariage Don Enrique s’il pouvait se faire comme un mariage anglais et fait en dépit de la France, je l’ai très fort combattu sur ce point, et me suis étonnée de son ignorance. Enrique est comme tous les Bourbons votre candidat, il a même toujours été regardé par vous comme le plus désirable et possible après Trapanny, si celui-là n’avait pas été antipathique à l’Espagne. Vous accepteriez Enrique avec plaisir. Il prétend savoir que Cadiz ne veut pas de la reine, enfin il est très mal renseigné. Il est très lié avec Villa Franca & sur Bourges. Je crois que son dire est la vérité quant aux idées & résolution de parti, & du prince Metternich. Thom est votre grand admirateur.. Il dit que Metternich l’est aussi. Il parle mal d'Armin. Il me parait qu’Armin est peu aimable dans le corps diplomatique. Voilà tout mon paquet d’hier je n'ai que cela. Aujourd’hui Lord Bathurst et sa sœur se sont annoncés chez moi pour déjeuner. Je ne sais encore qui j'aurai à dîner. Je ne me sens pas bien. Mon estomac en désordre, & mes jambes me manquent. L'air ici est très vif peut-être trop pour moi. Je verrai encore quelques jours.
Midi. Voici votre lettre. Je vous renvoie les incluses. L'Angleterre curieuse & compliquée. La France en bonne voie if true. Vous savez ma méfiance française ! Il y a eu une confusion de mon courrier à Paris (car j’en ai trois par jour) qui fait que je n'ai pas mes lettres d’abord, s'il y en a. Je n’ai donc rien à ajouter. Madame Danicau va toujours bien. Soigneuse pour moi, intelligente dans ses soucis, mais décidément elle ne sait ni lire ni écrire, triste découverte. Adieu. Adieu. Le temps est au froid cela ne me va pas dans le moment. Adieu. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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12. Stafford House le Vendredi 21 juillet 1837

Mon dernier N° est à peine sorti de mes mains que j’en commence un autre. Je me regarde avec curiosité. N’y a-t-il pas de la folie dans tout ce que je fais dans tout ce que je pense ? Qu’ai- je fait de ma raison, de ma dignité, du peu d’esprit que je croyais avoir. Il semble que tout m’ait abandonné à la fois. Je me sens livré sans réserve à quelques instants de bonheur. Je me donne sans réserve aussi au désespoir. Mais ce bonheur, il était trop grand, trop inattendu. Il devait me tourner la tête. & vous l’avez vu, je n’avais pas en moi de quoi le supporter. Je vous ai fui, croyant retrouver un peu de calme; m’accoutumer à la félicité ; et en effet je voyais dans vos lettres de quoi faire face à la fois à de déchirants souvenir et soutenir une séparation qui m’a coûtée plus encore que je ne l’ai montré. Tout cela s’est trouvé vrai pendant huit jours. Huit jours pas davantage ; mais vos lettres étaient là. Je n’en ai plus. Depuis le 9 pas un mot, pas un signe de vie. Quand elles venaient tout était riant autour de moi. Jamais tout le monde, j’écoutais tout, je prenais part à tout. J’étais touchée, honorée de l’amitié qu’on me montrait. Tout est changé, je ne comprends rien, je n’aime rien, tout m’importune. Je vous voyais partout mais cette vision me donnait de la force, du bonheur, de l’esprit. Je vous vois partout encore, sans cesse, mais votre image me bouleverse, me trouble, m’anéantit. Je veux pleurer, je pleure. Je suis les battements de mon cœur. Il ne semble qu’il battra ainsi aux approches de la mort, car eût une angoisse qui me rend difficile de comprendre comment je vis encore.
Et si je mourrais au milieu de ce tourment de cœur, de ces doutes, de ces horribles craintes, quelle mort affranchie ! Que faites-vous ? Souffrez-vous aussi ? Mais dans ce cas & dans tous les cas (cas où vous n’avez pas de lettres, ou, si elles vous arrivent, vous savez toutes mes douleurs) Comment n’avez-vous pas trouvé un moyen quelconque pour faire cesser les tourments que nous endurons ? Je dis nous ai-je tort ?

Samedi 22. 9 heures du matin, Une lettre une lettre ! La voilà devant moi. J’ai passé la nuit en pleurs, en prières. Je vous voyais, malade, mourant, mort. Qui peut deviner jusqu’où la nuit, le silence, la fièvre peuvent porter une imagination malade, un cœur passionné. Vous voyez que je ne me gêne plus. J’aurais su me contenir dans le bonheur, dans la sécurité. Vos lettres eussent été cela pour moi. Vos lettres ne venant pas l’inquiétude, les alarmes, ont tout dominé en moi. Mon style s’en est ressenti. Je me rappelle avec effroi que je n’ai plus accepté la moindre contrainte. Il y aurait gaucherie à m’y soumettre maintenant. Le mal est fait si mes lettres sont lues. Le mal est fait depuis longtemps vis à vis de vous, car si mes paroles n’ont pas exprimé tout ce que ressentait mon cœur. Vous y liriez, vous saviez bien que toute parole restait au dehors de ce qui le remplissait. Il me semble Monsieur que je ne vous ai jamais tant dit que je vous ai écrit ? mais j’en viens à votre lettre. Avec quelle ardeur j’ai déchiré l’enveloppe.
C’est le N°7. 4, 5 & 6 me manquent & ce N°7 ne traite que de haute politique. Rien que de cela. J’y cherche en vain autre chose. Cette autre chose que renfermait sans doute les lettres égarées ou interceptées. C’est celles-là qu’il me fallait. Par quel étrange hasard ou quelle infernale intention, me vois-je privée de ce qui valait tout pour moi, & rien pour tout autre ! Mais je ne dispute pas vous vivez ! J’en tiens la preuve en main j’en rends grâce à Dieu, à vous.
Il me semble que je vais revivre. Mais qu’il me faudra de temps pour revenir en fait de santé là où vous m’avez laissée ! Monsieur je suis méconnaissable. Je n’ai ni mangé, ni dormi depuis dix jours. Et ne croyez pas que j’exagère vous le verriez bien à ma mine si vous me voyiez aujourd’hui. Votre lettre est admirable, mais il me semble que celles que je n’ai pas, que ces trois N° qui me manquent, devaient être bien autrement précieux. Aujourd’hui je ne saurais haïr, mais demain après, je crois que haïras celui-qui m’a volé mon bien autant que j’aime celui-qui me le donnait. Voilà un homme très parfaitement détesté. Ah, je respire ; c’est vrai ce que je vous dis. Je respire. & il me semble que je fais respirer les autres. Marie, une femme, les enfants de la maison (ils viennent chez moi le matin) tout cela a été reçu avec douceur. Tout cela me dit que j’ai bien dormi, qu’ils voient cela à ma mine. Quel mensonge que ma mine. Je n’ai pas fermé l’œil ! Mais une lettre, quelques feuilles de papier & pas un mot affectueux cependant, voilà ma mine du moment.
Ah Monsieur quel empire que celui que vous avez sur moi. Pourquoi vous le dis-je tant ? Quel mauvais calcul.... Voilà un vilain propos, le jour où je me livrerais à un calcul, je ne saurais plus aimer. Soyez tranquille Monsieur, je ne calculerai jamais.
Votre lettre me rappelle que je ne vous ai plus rien conté depuis huit jours je crois. Je ne sais ou aller retrouver mes souvenirs, je ne sais où je vous ai laissé. Lord Palmerston a fait des démarches pour me voir seule. Je l’ai reçu. Je l’ai même reçu avec amitié, & il m’a parlé comme par le passé avec confiance. Il confirme tout ce que je vous ai déjà dit de la Reine. Il est en pleine sérénité & contentement. La proclamation du roi de Hanovre ne me parait pas le contrarier beaucoup. Elle a fait du tort au parti conservateur ici ; & elle peut donner de l’embarras en Allemagne. Cela le fait rire.
Mon audience chez la Reine m’a laissé d’elle une très favorable impression. Nous avons été seules pendant une demi-heure. Il y a beaucoup de réserve & de convenance dans sa conversation un peu de timidité qu’elle sait fort bien allier avec un peu de hauteur. Un visage charmant ouvert, l’œil fort intelligent, un sourire très gracieux, le nez bien fait, la fraîcheur de 18 ans & de joues charmantes à baiser. Elle se fatigue beaucoup mais elle dort fort bien sur tout cela. Dès que ses Ministres la quittent elle chante. Elle chante toujours, à sa toilette lorsqu’on lui met le manteau royal. la royauté lui parait charmante, et puis elle aime vouloir. Elle veut de la musique après le dîner. Il n’y a pas de tente pour la placer dans son jardin. On court au galop, on trouve, on place, on place mal, mais cela lui est égal, elle veut que cela soit & cela est. Tout est à l’avenant et tout le monde est gai de sa gaieté, jeune de sa jeunesse. Il y a longtemps qu’il n’y a rien ou de jeune sur le trône d’Angleterre. Les plus vieux, les plus frondeurs souriant avec complaisance. Tout cela est joli à voir. J’ai eu un long tête à tête avec la Duchesse de Kent. Elle est mécontente. C’est dans toute l’Angleterre la seule personne désappointée. Elle le dit trop. Il est évident que dans peu de temps d’ici il ne restera plus entre la mère & la fille que des rapports de stricts convenance. Personne n’en est fâché.
Depuis le commencement de cette semaine j’ai manqué à tous les grande dîners que j’avais acceptés. J’ai offensé bien du monde, j’ai donné du chagrin à quelques personnes. Lord Grey entre autres. Il est parti hier pour sa province vraiment affligé, & lorsque j’ai vu sur ce noble visage une larme descendre vraiment de cet œil si doux, je me suis sentie du remord et j’étais prête à lui demander pardon de toutes les angoisses qui m’ont empêchée de lui montrer de l’amitié comme il avait le droit de l’attendre de moi.
Je relis pour la quatrième fois votre N°7. Vous ne me parlez pas de mes lettres mais comme vous ne portez pas de plaintes, je dois en conclure qu’elles vous parviennent. Je risque donc encore celle-ci par la voie directe, mais saurai-je jamais si elle vous est parvenue ? Faites donc faire des recherches au bureau de poste de votre ville car enfin trois lettres me manquent, et celle-ci du 17 est bien vieille. Adieu monsieur, adieu. Que j’aurais l’âme heureuse si notre correspondance allait comme elle va pour tout le monde. Verrai-je encore une lettre ? Tout ce que j’ai gagné aujourd’hui, c’est de ne plus me faire des dragons quand il n’en viendra pas. Ah les horribles images qui m’ont poursuivies ! Tout mon corps tressaillait. Il me semblait que j’allais mourir. Mon prochain N° vous apprendra à quoi je me décide en conséquence des mouvements de mon mari.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Val Richer, Jeudi 23 Juillet 1846 7 heures

Décidément je ne puis pas me promener dans ce pays-ci passé huit heures du soir. Je l’ai fait un peu hier, par la plus belle soirée du monde. J’ai été pris, cette nuit d’un éternuement ridicule, qui dure encore. Si j’étais dans cet état-là dimanche prochain, je serais parfaitement incapable de dire quatre paroles devant tout ce monde qui en attendra plus de quatre. C’est un sentiment très désagréable que d'être indispensable, à heure fixe, pour quelque chose d'important. Je n'ai point d’inquiétude. Mon éternuement sera passé ce soir. Je me tiendrai strictement dans la maison, à partir du dîner et j'aurai dimanche en ma possession mon cerveau et ma gorge. Il me les faut absolument. Si mes filles m’entendaient, elles me diraient avec un peu d’embarras et beaucoup de foi, qu’il n’y a point d'absolument devant Dieu, et que c’est à lui qu’il faut demander ce dont j’ai besoin. Elles auraient raison. J’ai ici M. et Mad. Austin qui me sont arrivés hier à l’heure du dîner. J’attends ce matin, M. Libri. Ils me resteront, je crois, deux ou trois jours. Ce sont vraiment des gens d’esprit. Mais il n'y a plus dans le monde qu’un esprit qui me plaise toujours et que je n'épuise jamais.
J’ai écrit au Roi les faveurs envoyées de Pétersbourg à l'Ambassade russe, et toute cette coquetterie envers la France, sauf le Roi des Français après un petit mouvement d’impatience, cela le fera rire. Il est enchanté de ses promenades, aux fortifications. Il m’écrit : " Vous n'imaginez pas le succès de celle d’aujourd’hui. Il était évident que les foules d'ouvriers, de gens de la campagne, étaient enchantées que le Roi visitât les forts et voulaient le lui témoigner. C'est magnifique, très important et pour moi délicieux à contempler. On peut à présent répondre de la sureté de la France et dire, comme Léonidas à Xerxès : " Viens les prendre. " Il ajoute à la fin de ses lettre : " Le Duc d’Aumale a eu, au col, un dépôt assez gros qu’il a fallu ouvrir. Il a de la fièvre. Cela ne donne pas d'inquiétude, et on m'assure quelle diminue et ne durera pas. Nous n'en faisons pas de bruit et la Reine ne décommande nullement ses invitations. N'en parlez donc pas si vous n'en entendez pas parler. 9 Heures J’ai des nouvelles de Londres. Very gloomy, comme les vôtres. On croit très probable que le Sugar bill, sera rejeté et alors la dissolution immédiate. Et proba-blement une majorité protectionniste. Avenir plus obscur que jamais. Peel, a favourite to the nation autant que perdu dans le Parlement. A Madrid Bulwer mal pour les fils de D. François de Paule ; cherchant à les décrier, y compris De Enrique. Remettant sur le tapis un archiduc, un brouillon dépité. Je lui croyais plus d’esprit. Et j’ai encore peine à croire qu’il fût impossible d’en tirer meilleur parti. Mais les deux hommes se sont heurtés, dés le premier moment au lieu de s'accrocher. J’ai toujours pensé que Thom avait de l’esprit. J’ai essayé plusieurs fois d’aller au devant de cet esprit, de le faire sortir à l’air. J’ai causé. J’ai été bon enfant. Il n'y a pas eu moyen. La peur le paralyse. Ses informations et ses idées espagnoles lui viennent évidemment de Bourges. Adieu. Adieu. J'ai à écrire à Génie pour je ne sais combien d'affaires. Votre estomac et vos jambes me déplaisent. Il faisait froid ici aussi ces jours derniers., Aujourd'hui le chaud revient. La promenade serait charmante. Adieu. Mon éternuement m'irrite. J’ai pris cinquante fois mon mouchoir en vous écrivant. Adieu de loin. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Val Richer Lundi 28 Mai 1855

3 heures

Je viens de lire lord John, et si j’avais eu quelque disposition à croire à la paix, il m'en aurait guéri. C'est la question de la prépondérance en Orient posée entre la Russie et l'Europe occidentale, dans toute sa crudité et toute sa grandeur. Et derrière cette question c’est aussi celle de la civilisation libérale aux prises avec ce qu’on appelle la Barbarie absolutiste. Et celle-ci sert, auprès des masses, de passeport à la première. Je suis de plus en plus convaincu que l'explosion de cette double lutte n'était point du tout nécessaire, et pouvait être longtemps encore ajournée, et qu’il y eût eu, pour une bonne et réelle solution grand profit à l’ajourner. Mais les hommes aiment mieux mal faire qu'attendre. On s'est lancé par étourderie et par faiblesse. Il faut maintenant qu’on avance obstinément. J’aurais trop à dire. Et tous les jours, il y aura encore plus à dire.
Il fait beau et chaud. Si je n'étais pas le plus docile, non pas des hommes bien portants, mais des malades, j’irais me promener. Mais j’ai promis à mon médecin de ne pas sortir sans son aveu, et il n’est pas encore venu aujourd’hui. Il dit que les bronchites un peu vives sont toujours près de devenir des fluxions de poitrine.

Mardi 29 9 heures
J’ai parfaitement dormi et peu toussé en me réveillant. Je viens de me lever. Mon médecin, m’a donné hier toute permission d'aller me promener ; mais il a plu cette nuit et le ciel est couvert ce matin.
Je resterai chez moi. Je lis et je pense. Que devient l'affaire de l'Académie ? Il serait bizarre qu’elle restât là, en suspens, comme tant d'autres. Un décret irrévocable et inexécutable. Le pouvoir me paraît atteint de la maladie de l'indécision. Il ne veut pas mal faire et n'ose pas bien faire. Il agit sans bien savoir, et la lumière, quand elle lui vient, le paralyse au lieu de le redresser. C'est mauvais pour nous, et encore plus pour lui. L’inaction est une ressource très courte et les embarras qu’on élude ainsi finissent toujours par éclater, plus gros.
On m'écrit (quelqu’un qui le connait bien) que le général Canrobert se fera tuer, qu’il n’a pas voulu du commandement d’un corps pour être plus libre de toute grande responsabilité, qu’il est plein d’amour propre et incapable de supporter son échec dans la haute fortune. On ajoute que sa démission lui a rendu sa popularité dans l’armée. S’il veut le faire tuer, les occasions ne lui manqueront pas. Je le plains et je l'estime.
Il paraît que vos grands Ducs ne retournent pas à l’armée. Les Princes ne sont pas très obstinés.

10 heures
Ce sont en effet de grosses nouvelles, mais des nouvelles pas du tout pacifiques. Vous savez ce matin que ma bronchite va beaucoup mieux. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°12 Mercredi 26, 2 heures

Et moi aussi je respire. Quel horrible cauchemar ! et si long ! Depuis deux jours je n’y tenais plus. Dearest, every day dearer Princess, vous avez cependant trouvé le secret de mêler à une peine déchirante une joie ineffable. Ah ne regrettez pas l’abandon de vos sentiments, de vos paroles : j’en ai reçu un bonheur incompréhensible pour moi même au milieu de mon angoisse, et pourtant si réel, si puissant ! Ma raison, ma justice me le reprochaient, mais sans le détruire. Encore une fois, il faut me le pardonner. Vous le savez ; à un seul sentiment l’égoïsme est permis ; mais il lui est bien permis, car c’est le seul où le cœur, la personne, l’être tout entier se donnent vraiment et sans réserve, et avec plein droit par conséquent de tout accepter, de tout attendre. Oui, j’ai plein droit d’être égoïste avec vous. Je ne crains pas de trop recevoir. Je ne compte pas, je ne mesure pas. Donnez, donnez-moi; je m’acquitterai. Mais ce que je vous demande aujourd’hui, ce que je vous conjure de m’envoyer par tous les courriers, c’est la certitude que votre santé n’est pas trop atteinte, que le repos du corps vous revient avec celui du cœur. Là est la préoccupation, la cruelle préoccupation qui me reste.
Déjà, quand j’étais près de vous, j’ai si souvent tremblé en vous voyant, si aisément et si profondément ébranlée en voyant à la moindre émotion un peu vive, même douce, vos nobles traits, toute votre personne près de tomber dans ce frémissement qui fait mal, même quand la joie le cause et dont on ne sait même bientôt plus, quand il vous envahit, s’il vient de la joie ou de la douleur ! Vous ne savez pas quelles inquiétudes vous m’avez déjà causées, quels regards de minutieuse et infatigable inquisition j’ai cent fois porté sur votre physionomie, sur votre maintien, sur votre démarche, pour y découvrir la moindre trace de la moindre altération de la moindre souffrance. Et que faire de telles craintes dans l’absence, quand on ne peut s’assurer à chaque instant, de leur erreur, de leurs limites du moins ?
Vous me connaîtrez un jour, Madame ; vous savez un jour quelles agitations, quelles faiblesses infinies se cachent dans mon cœur, quand une affection vraie le possède, et emploient, à leur triste service dès que l’occasion s’en présente, tout ce que je puis avoir d’imagination, d’esprit d’énergie. Épargnez moi des troubles intérieurs qui atteint le bonheur le plus grand et lassant le plus ferme courage. Veillez sur vous, soignez-vous ; rapportez moi ce teint reposé, ces bras que vous m’avez promis ? Vous aurez des lettres, vous en aurez souvent, exactement. Il est impossible que la cruelle épreuve, par laquelle nous avons passé l’un et l’autre se renouvelle. Je suis enclin à croire qu’elle n’a eu que des causes matérielles, des méprises d’adresse, des ignorances de notre part quant aux arrangements de la poste ; peut-être des combinaisons trop variées et trop savantes. Certainement nous y pourvoirons. Vérifiez, je vous prie, ce que je vous ai dit ce matin sur les numéros de mes lettres. Vous avez eu le N°4. Le N°5 était le petit billet non numéroté, écrit le Dimanche 9. Et quant au retard du N°6, j’en entrevois la raison dans la route particulière qu’il a suivie, si je ne me trompe. Vote prochaine lettre me dira j’espère, qu’il vous est arrivé. Votre N°11 n’était que le n°10. Il commence le mardi 18 à midi, et votre N°9 finissait le mardi au moment de l’arrivée du postman. Votre N°12 que j’ai reçu ce matin, n’est donc que le N°11. J’entre dans ce détail pour qu’il n’y ait point d’erreur entre nous.
Jeudi 10 heure
Je n’ai pas de lettre ce matin. Je n’en espérais pas n’importe ; je suis désappointé. Quelle insatiable avidité que celle de notre âme ! Dès qu’elle entrevoit le bonheur elle s’y précipite, elle s’y attache ; elle le vous tout entier à tout moment. A demain mon âme. Je suis charmé de votre conversation avec le comte Orloff. Vous ferez ce que vous voulez. J’attends à présent. vos projets en raison des mouvements de M. de Lieven. Toujours attendre ! Je voudrais connaitre au moins tous les gens à qui vous parlez, de qui vous me parlez. Les noms qui m’arrivent par vous qui sont importants pour vous, et qui ne me représentent ni une figure, ni une voix, ni un caractère cela me déplaît. C’est du vague, de l’obscur, de l’étranger. Je n’en puis souffrir en ce qui vous touche. Ah, notre misère! Que de choses dont nous disons. Je ne puis les souffrir et qu’il faut souffrir pourtant, et que nous souffrons en effet.
2 heures
La proclamation du rois de Hanovre, fera du mal partout. Les conservateurs sont intéressés partout à la bonne conduite du pouvoir. Ceci est vraiment un acte de folie. Je serais bien fâché que les élections anglaises s’en ressentissent profondément. Quant à nous malgré les apparences je doute toujours que nous ayons des élections. Le mieux informé de mes amis m’écrit que jusqu’ici le Roi, qui en décidera seul, y a à peine songé, qu’on se traînera probablement jusqu’au mois de Novembre avec des velléités sans résultat, et qu’alors, quand le vent des Chambres commencera à souffler, s’il secoue un peu fort le roseau ministériel, le Roi préférera un remaniement du Cabinet à une dissolution.
Je ne pense guère à tout cela; d’abord, parce que je pense à autre chose, ensuite, parce que rien ne me déplaît tant que de penser à vide, et quand il n’y a rien à faire. La bavardage vain est la maladie de notre temps et de notre forme de gouvernement. L’esprit s’y hébète et la volonté s’y énerve. Vienne le moment d’agir ; je penserai alors. Jusque là, je veux jouir de ma liberté et n’appartenir qu’à moi-même, pour me donner à mon choix. Mais quand ce choix est fait on ne s’en dédit plus. C’est ce que dit Pompée à Sertorin dans les beaux vers, de Corneille. Je suis de l’avis de Pompée. Adieu dearest Princess. Pour la première fois depuis bien des jours, je vous ai écrit la cœur un peu à l’aise. Mais cette aise a encore besoin de confirmation. G.
Je ne sais ce qu’il y a de vrai dans les bruits de journaux sur l’état grave de M de Talleyrand. Je vais écrire à la duchesse de Dino. Vous pensez bien que je n’ai par remis votre lettre à Mad. de Meulan.)
Vendredi, 10 h. Je n’ai pas de lettre ce matin. J’en attendais pourtant. Jusqu’à ce que je sois pleinement rassuré sur votre santé, je n’aurai aucun repos.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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12 Val Richer. Mercredi 8 juin 1853

De près, on peut causer indé finiment sur le même thème ; on apprend ou on pense à chaque moment, quelque détail nouveau. De loin, beaucoup de choses s'ignorent ou se perdent ; il faut s’en tenir aux grands traits.
Je ne rabâche donc pas sur mes pronostics qui resteront les mêmes, même quand vous m’apprendrez qu’on se bat. On ne se battra pas bien fort, ni bien longtemps, ni tous à la fois. Mais je n’ai guère vu d'affaire dans laquelle tout le monde, par faute ou par hasard, fût plus mal engagé. Vous avez cru l'affaire trop facile ; à Londres, on ne l’a pas crue assez grosse à Paris, on s’est mis mal avec tout le monde dès le premier moment. C'est pourquoi tout le monde est embarrassé aujourd’hui. On souffrira quelque temps de cet embarras ; puis, on s’en tirera. Il y a un admirable proverbe Portugais qui dit : " Dieu écrit droit sur les lignes de travers. " Ceci est bien loin de la politique.
Vous cherchez des livres un peu amusants. Lisez Les contes et nouvelles de M. Armand de Pommartin. C'est un homme d’esprit et d’un esprit qui n’est pas encore blasé, ni usé, comme ce sont presque tous les gens d’esprit de notre temps. Quatre petits volumes. Vous feriez bien de garder cela pour Ems, si vous partez. Je reviens à la politique. Je viens de lire dans les débats notre article du Journal de Francfort. Il est bien pacifique : Y a-t-il quelque chose de vrai dans l’envoi d’une grande ambassade turque à Pétersbourg ? Autre petit ouvrage assez intéressant, à lire pour vous et qui me revient à l’esprit : Histoires de la vie privée d’autrefois, par M. Oscar Honoré un seul volume.

Onze heures
Certainement la situation est vive. Et l’article du Times important. Si les quatre puissances s'entendent pour vous engager à une solution pacifique, vous aurez bien de la peine à vous y refuser, et elles vous en trouveront une convenable. Adieu, Adieu. G.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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13 Auteuil Mardi 13 août 1844
9 Heures

Je ne pense qu'à vous et à Tahiti. Je vous le disais hier ; sans la question du droit de visite, Tahiti me préoccuperait peu. J’ai une excellente conduite à tenir. Elle n'amènera point la guerre. Mais elle laissera, sans nul doute de l'humeur au Cabinet anglais. Et s’il a de l'humeur comment lui faire faire ce que j'ai besoin qu’il fasse sur le droit de visite ? Trouvez-moi une manière de guérir l'humeur, quelque chose de charmant à faire pour eux. Je compte assez sur le voyage, sur la conversation. Mais, pour le voyage même il faut que l'humeur ne soit pas trop forte. Quatre jours ne suffiraient pas pour dissiper une forte humeur. Incommode affaire. Je suis bien décidé à ne rien écrire d’officiel et qui caractérise ou engage ma conduite, avant que les ministres absents, Duchâtel surtout, soient de retour. Il faut que tout le monde adhère et prenne sa part. Ils seront de retour à la fin du mois. J'ai dîné hier chez les Cowley. La famille, plus Henri Wellerley qui est venu chercher Miss Georgina pour aller passer deux ou trois semaines à Brighton. C’est la première fois que la mère et la fille se séparent. Elles n'ont pas l’air bien tendres. Henri Wellesley me plait assez. Lady Sandwich, Lord et Lady William Paulett. Rien que des Anglais, parmi lesquels un nouvel attaché, M. Shéridan, très beau. Lady Cowley dit qu’il fera des ravages l’hiver prochain et que la Duchesse de Valençay ne pense déjà qu'à lui. J’ai nié ceci, c’est-à-dire qu'à lui. Les Cowley très amicaux et très perplexes. Peel m’a donné un grand embarras, mais il s'est fait un grand tort.

Midi
Vos nouvelles sont tristes. Je comprends que vous ne puissiez pas partir le laissant dans cet état, même ne lui étant bonne à rien. Je me désole que vous soyez là, que vous ne soyez pas ici. Mauvais moment. Par nature, je suis assez propre aux mauvais moments. Je les traverse la tête haute. Mais je vieillis, car ils me déplaisent, et me pèsent. bien plus qu'autrefois. Vous ne vous attendez pas à un Charles Quint musulman.
Voici ce qui m’arrive d'Alexandrie par dépêche télégraphique de M. de Lavalette. (27 Juillet) " à la suite d’observations adressées au Vice-Roi, par Ibrahim Pacha et les hautes fonctionnaires sur la misère du peuple et les abus de son administration, S.A. a brusquement quitté Alexandrie ce matin, en déclarant. qu’Elle renonçait pour toujours à l’Egypte et aux affaires, et qu ’elle se retirait à la Mecque. Ibrahim est à Alexandrie. Jusqu'à présent la ville est tranquille. " L’Egypte va donc rentrer dans la catégorie des questions pendantes, car je doute que la Porte souffre l’établissement tranquille d'Ibrahim. C'est pourtant ce qu'elle aurait de mieux à faire. Il m’est venu naguères d'Espagne un manuscrit très curieux, sur la vie de Charles Quint au monastère de St Just. On en écrira un à la Mecque sur celle de Méhémet Ali. Il paraît que l'Empereur de Maroc fait décidément interner Abdel Kader, dans l'ouest de l'Empire, et qu'Abdel Kader se résigne, il a raison, à accepter tranquillement la nécessité, il y a non seulement de la dignité mais de la force et de l'avenir. Abdel Kader loin de nous, mais pourtant dans le Maroc sera toujours une arme contre nous dans l'occasion. Je comprends que l'Empereur aime mieux cela que l’expulser de ses états. Adieu.
Je voudrais vous envoyer quelque chose de doux, de rassurant, d’agréable. Ce que j'ai de mieux, aujourd’hui, comme toujours, c’est adieu. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13 Bade Mardi le 13 août 1844
7 heures du matin

Excellente idée d'envoyer Gluksberg. J'en suis charmée. Pourvu que ce soit vrai que l’Empereur veuille traiter de la paix. Votre lettre aujourd’hui me dira quelque chose sans doute. Je suis bien contente aussi des articles dans le Herald et le Sun. They all come round. Et tout ce que vous me dites de votre côté sur ce sujet me convient parfaitement.
J’ai eu du plaisir à savoir hier que vous diniez chez Lady Cowley. Je vous voyais d'ici, depuis 7 à 9 vous étiez sans cesse devant mes yeux. Vous aurez parlé de moi. Peut-être vous aura-t-on donné la petite Galère pour vous divertir. J’espère qu’elle ne vous aura pas trop diverti.
J’ai appris par de bonnes sources que le Roi de Prusse est souffrant. Les sangsues ont amené l’inflammation. Que savez-vous de votre côté ? En Allemagne l’effet du coup de pistolet a été très grand. En Prusse beaucoup moins. On fait si peu de cas de ce roi ! En général l’esprit là est détestable et les Allemands sensés sont pleins de terreurs : craignent une explosion même assez prochaine. Je répète que tout ceci vient de bonne part.
Et bien, mon frère va mieux. C'est incroyable. Il est vivant, il est gai, je partirai sans inconvenance et même sans inquiétude ; je me mettrai en route le 20 au plus tard. Continuez à m'écrie ici jusqu'à ce que je vous dise de cesser. Monsieur Tolstoy me ramènera à Paris. Je ne sais s'il sera amusant. Cela m'est assez égal, c'est de la protection et de la ressource en cas d'embarras, d’accident, & & car je vois toujours toutes les catastrophes. Jamais je n'ai fait de voyage aussi lestement. Eh bien qu’avec Constantin, j’étais en pleine sécurité. Nous serons surement tristes tous les deux de nous séparer. Je crois qu’il m'aime bien. Ici il me divertit beaucoup. Il est l’intermédiaire entre le Pacha et les courtisans c’est une puissance. Et puis il sait tout. Il n’y a rien de secret pour lui. Mais tout ce qu'il fait ou dit est tranquille, discret. C’est un excellent jeune homme.
J'ai pu faire hier une promenade en calèche, mais pas longue ; car la pluie est survenue. J’ai vu Fontenay il a un peu d’esprit d'observation mais il bavarde trop. Il retourne à Stuttgart aujourd'hui et me fera savoir si le Roi qui est en Suisse passera par ici avant le 20. Je l'ai bien troublé quand je lui ai dit que le Roi avait été [?] à Paris il y a un an. Il le savait, mais depuis peu seulement, et n’avait pas où vous le mander après un si long temps. Bacourt est plus souffrant ; et retourne à Nancy ces jours ici.
Je me trouve ici ni mieux ni plus mal. J'ai eu un mauvais jour cela a passé. L’air ne peut pas en faire du bien. Il est constamment humide et froid. Quel été ! J'ai l’esprit tranquille depuis que je sais que Génie vous est revenu. Vous n’irez pas à votre conseil général j’espère ? C'est impossible, vous ne pouvez pas quitter Paris dans un moment où chaque heure peut vous amener quelque grosse nouvelle d’Afrique. Je vous en prie n'y allez pas, j’aurais peur de tout. Et puis c’est juste lorsque je vous reviens ! Mon souvenir de ma rencontre avec mon frère sera au fond rien du tout. Je ris le soir quand j’examine ma journée, et elles se ressemblent toutes. Il ne me fait pas une question intéressante ; j’ai essayé quelques fois de causer, cela touche bien vite. Et je n’ennuie tout de suite de rencontrer si peu d'écho. Il me raconte bien longuement tout ce que le regarde lui dans tous les genres. Il a n'a jamais parlé de moi, je ne commence pas. Il est concentré dans sa gloire et son importance. avec cela il est très bon homme ; on l'aime beaucoup. Il est utile. Adieu. Adieu. Je serai bien heureuse de me retrouver auprès de vous. Et d'abord de repasser le Rhin. Envoyez-moi vite je vous prie l’ordre pour la Douane je ne le passerai pas à Strasbourg je ne suis pas venue par là non plus j'ai abrégé. Ainsi que ce soit un ordre général. Kisseleff est-il parti pour l'Angleterre ?
Adieu. Adieu God bless you dearest.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13 Bruxelles le 15 mars 1854

Portez demain votre lettre chez Hatzfeld, il envoie un courrier, il recevra votre lettre jusqu'à 6 heures. J’ai vu hier le roi. Bien bonne & longue conversation. Plein de raison, & sachant se placer au point de vue de chacun. Il n’y a rien de nouveau. Si la négociation pour l'émancipation des Chrétiens réussit à Constantinople (Je vois qu'on s'était trop pressé de la regarder comme faite) tout devrait finir. Adieu. Adieu.
Priez mes amis de ne pas m'oublier. Votre rencontre avec Thiers m'amuse.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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13 Paris, Jeudi 9 Mars 1854

Hier soir Mad. de Boigne et Mad. de Ste Aulaire. Chez Mad. de Boigne le service ordinaire ; la petite Duchesse de Maillé y est presque tous les soirs depuis la mort de sa mère ; une jolie souris intelligente et raisonnable. Le Chancelier va toujours. M. Mérimée silencieux, excepté quand on a apporté un grand coffre sculpté en ivoire que Mad. de Menou a légué à M. de Boigne. Est-ce en ivoire ou en os du 15e ou du 13e siècle de Constantinople ou d’Italie ? La conversation s’est animée. Je n'ai point d'opinion ; mais le coffre est joli. Le général d’Arbouville, qui erre de salon en salon comme un soldat en peine, ennuyé et embarrassé de son oisiveté.
Chez Mad. de Ste Aulaire, la famille, qui suffit presque à remplir le salon ; Mad. de Gouchy, la petite Mad. de Barante. Son beau père arrive mercredi, pour deux mois. Il sera aussi de ceux à qui vous manquez.
On disait hier soir que le Maréchal St Arnauld avait définitivement renoncé à commander l’armée. Ce qui l’indique, c’est que ses officiers d’ordonnance qui avaient annoncé et fixé le jour de leur départ, l’ont ajourné. Je trouve la mesure financière propre par Gladstone, très sensée et son discours très honnête. C'est de la bonne administration politique.
M. de Castelbajac est très réservé. Son beau frère, que j'ai vu hier, dit qu’il ne dit rien, sinon que les préparatifs, et l’ardeur sont grands chez vous. Je ne sais rien d'ailleurs. Je ne fermerai ma lettre qu’en sortant pour aller à l'Académie. Je verrai probablement quelques personnes d’ici là ; mais elles ne sauront rien, non plus. Tout le monde devient réservé.

2 heures
Je pourrais dire comme M. de Givré : Rien. rien, rien. Il ne me paraît pas qu’on ait fini avec l’Autriche. Quel article contre vous que celui du Times répété par le Galignani d'hier soir. On vous promet une guerre à mort. Adieu. Adieu.
Quand vous êtes bien, j’attends impatiemment vos lettres pour mon plaisir ; quand vous n'êtes pas bien, presque plus impatiemment. Adieu. G.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Paris Jeudi le 23 juillet 1846

Et bien me voilà malade ; depuis St Germain, ou plutôt depuis un bain que j’ai pris ici la veille d'y aller. J’ai perdu tout appétit & je n'ai plus de jambes. L’estomac parfaitement déréglé. Enfin ce matin me sentant très mal je suis venu ici. Chermside sort de chez moi, il me garde ici, nous verrons demain. Il croit que c'est le sang en mouvement. J’ai vu Génie un moment il m’a porté votre lettre. Ne sortez donc pas après le dîner, vous voyez bien que vous y attrapez toujours un rhume. Le Val Richer est humide, cela est très sûr. Tout le monde me l’a toujours dit.
Hier je n’ai vu que les Batteurst. Rien de nouveau. Furner contre Peel, c'est comme tout le monde. Mais voici ce qu’ils m'ont dit et que nous ignorons. C’est que Sir G. Grey, & Ch. Wood disent hautement que si lord Grey se querelle avec ses collègues, ils n'en sont pas. Ainsi s'il sort, il sortira seul. Cela change un peu la situation. J'ai une lettre de Brougham semblable à la vôtre. Génie me dit que Palmerston vous invite par Jarnac à agir à [Touis?] pour l'armistice, Metternich faisant des efforts contre. Hier Thom me disait qu’il en fallait une mais qu'elle ne pouvait pas être générale, sans cela la révolution éclate demain ; n'y pensant bien même il me semble qu’il n’admettait aucune armistice. Ce qu’il admet c’est des réformes dans le gouvernement intérieur. Je n'ai fait dire mon arrivée ici à personne, je me sens trop bête & misérable. C’est aujourd’hui que je vais m'ennuyer. Adieu. Adieu. Votre banquet a donc lieu le jour anniversaire où vous avez commencé votre révolution il y a 16 ans. Adieu dearest adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Paris le 8 juin 1853

La situation est bien vive je crois que les Allemands vont se joindre à l'Angleterre. La France est dans l’alliance ou avec elle au moins l’entente tout-à-fait. Fould a l’air content. Des nouvelles particulières disent qu'Aberdeen rompra le Cabinet, ne voulant pas faire la guerre. Nous verrons cela après demain jour des interpellations.
Les Russes sont très montés. Je ne vois pas comment on peut s'arranger sans guerre ; si elle commence, où elle finira.
Je pars bien triste, mais je pars. Je dis Samedi. Constantin sera à Ems pour me voir un moment le 16.
Vos commentaires me sont toujours précieux. Il y en a long à faire !
Heeckeren est chez moi tous les soirs, tout le monde y est & désolé de mon départ. Il n'y aura plus où se rencontrer. La ville était pleine hier de la retraite de Fould, il n’y a pas un mot de vrai.
Adieu. Adieu. Je suis malade de tout ceci. J’ai besoin de m'en aller, sauf à crever d'ennui. Adieu.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Paris le 30 mai 1855

Vous allez mieux & le temps va plus mal, voilà ce qui m’inquiète. Vous n’aurez pas regardé au vent qui est nord, au thermomètre qui ne marque que 10 degrès. Vous serez sorti et vous aurez une réchute Je suis très tourmentée de cette idée.
J’ai vu hier Flahaut & Morny tous deux en joie des bonnes nouvelles. Ils la comprimaient un peu en ma présence. Je vois toute la gravité de cela. Vous allez vous emparer de la péninsule mais cela fait il me semble que la guerre de terre serait ou devrait être suspendue. Tout ce que vous cherchez serait accompli, et maîtres des trois mers vous nous bloqueriez à toute éternité. Ce serait au moins la boucherie d'épargnée. Ellice me parle d'un gouvernenement provisoire à établir à Simpheropol. Voilà d'agréable propos à entendre. Jusqu'à ce qu'on ne vienne là cependant, il faudra bien encore se battre ! Mais je le répète, je crois à votre succès. Vous êtes très forts.
On trouve que le Roi de Portugal a l’air d'un séminariste, mais très bien élevé, très instruit. Il fera une longue visite & cela doit ennuyer aux Tuileries. C’est Ferrière qui mande que Le roi de Wurtemberg veut venir. Beroldingen n’en sait rien, et doute. La grande Duchesse Olga revient à Stuttgard mais peu de jours.
Vos collègues de l’Académie sont un peu perplexes. Il faut comme d'usage annoncer au Ministre qu'on va tenir une séance de réception. C’est Salvandy lui-même qui a fait il y a 8 ans cette inno vation à la règle. Voilà venir la crise. Le duc de Noailles. regrette bien votre absence. On n’est pas d’accord sur la rédaction. Salvandy est allé à Bellevue composer son discours. Il dit toujours qu'il sera prêt pour  le 7 mais il est probable que ce ne sera pas avant le 14. Ce n’est que le 15 qu'on ouvre le chemin de fer.
Romilly m'ennuie à périr. Je l'achève aujourd’hui & le ferai porter chez vous. Rappellez-vous les titres de livre pour Meyendorff et indiquez moi aussi ce que je puis trouver chez vous qui me convienne. Flahaut me charge de mille choses pour vous. Il était consterné d’apprendre que vous étiez malade. Adieu. Adieu.
Je voudrais bien un télégraphe électrique entre nous, pour vous apprendre d'où vient le vent et quand il faut sortir ou rester.
Je suis sûre que vous n'avez pas lu Romilly vous ne me l'auriez pas proposé.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. St Germain Lundi, midi
Le 21 août 1843

Nous avons fait une promenade charmante dans la forêt avant le dîner. C’est superbe, je ne conçois pas que tout le monde ne vienne pas habiter St Germain. Rien ne manque pour en faire la plus belle, la plus ravissante habitation d'été. Pauvre Beauséjour il est en grande décadence. Kisseleff et Pogenpohl sont venus dîner. Pas l’ombre de nouvelle seulement Kisseleff m'apprend que le Maréchal Sébastiani a passé son temps à Ems avec le général Oudinot. Voilà qui est catégorique, & St Priest est un écervelé. Vous ai-je dit que Madame de Castellane est à Paris depuis huit jours ? Elle y est venue le jour où vous êtes parti. Elle me l’a fait dire en me priant de passer chez elle. Je n'y ai pas été. Elle reste encore quinze jours je crois. Aujourd’hui elle dîne chez les Appony avec Molé je suppose. Albert Esterhazy devait arriver hier. Je quitterai St Germain après demain entre 10 & 11 heures.
Voici votre lettre, j’espère bien en avoir encore une demain. C’est vrai, point de nouvelles, rien. Cela m'est égal. Je n’y pense pas. C’est étonnant comme un changement de localité change la direction de mes idées. Je n’assiste plus au spectacle du monde. Je suis très absorbée par la belle vue, la nouveauté des objets qui ne me rappellent rien. La conversation de la jeune comtesse. L'incertitude d'un bon ou d'un mauvais dîner. La journée se passe de la façon du monde la plus tranquille et la plus bête ; et cela me plait puisque vous êtes au Val-Richer. Mercredi à midi cela ne me plairait plus.
J'ai attaqué le dernier paquet de plumes que vous m’avez donné. Elles sont détestables, et j’ai toute la peine du monde pour écrire ceci. Vous le voyez je crois. Je voudrais bien écrire quelques lettres d’ici mais cet obstacle m'arrête. Adieu, adieu. Je vous écrirai encore demain. Adieu dearest.

Auteurs : Benckendorf, Dorothée de (1785?-1857)
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13. Stafford House dimanche 23 juillet 1837

Il y a longtemps que j’ai laissé là mon journal, j’ai passé huit jours à vous envoyer des soupirs & des plaintes. Vous ai-je bien manqué ? Cet ennui au reste je l’ai fait partager à tout le monde. Monsieur vous savez commander à vos chagrins. Je l’ai vu. Moi je n’ai pas cette faculté. Je l’ai moins que ne l’aurait un enfant. Je suis transparente. La joie, la peine, l’inquiétude tout se lit sur ma physionomie. Vous ne me connaissez pas encore. Je crains que vous ne me trouvez un peu primitive. En Angleterre un dîner est une affaire si grave, que lorsqu’on y manque on passe pour être très malade. J’ai tout renvoyé en journée alors on est accouru. J’ai fermé ma porte, & je n’ai vu que les plus indispensables.
J’ai dîné seule avec le duc & la duchesse. Le soir tard on me trainait en calèche. J’aimais à me trouver sous les étoiles à les regarder. y regardez vous jamais. Je ne connais pas une de vos habitudes. Je voudrais savoir comment votre journée est arrangée. Peut-être me l’avez vous dit, mais vos lettres où sont elles ? Attendu que j’en ai reçu une hier (toujours le N°7) je sortirai aujourd’hui, j’irai dîner à Holland House, je me propose même d’y être fort aimable.

2 heures. J’ai été à l’église, j’en sors à l’instant, je n’ai pas beaucoup écouté le prêtre. J’ai prié à ma façon, il me semblait que je ne priais pas seule, que tout ce que je pensais, tout ce que je demandais, un autre le pensait, le demandait avec moi. Il n’y avait rien qui ne fut digne du lieu où je me trouvais et cette image terrestre que je porte au fond de mon cœur loin de nuire à ma dévotion me semblait la redoubler, l’élever, l’épurer enfin, Dieu et vous étiez si bien confondus, dans mon âme qu’il me semble qui c’est de chez vous que je sors, mais non pas vous que je quitte. Ah jamais je ne vous quitte Monsieur je vous dis tout, parce que je vous crois bien digne de comprendre mon âme.
4 heures Je viens d’avoir un fort long entretien avec le comte Orloff, j’en suis complètement satisfaite. Tout a été réglé entre nous cela ne pouvait pas manquer car il est homme d’esprit. Entre nous, il est convenu que je ne tiendrai compte que de ses paroles, & pas de celles de mon mari, (c’est original, mais c’est ainsi.) Je retourne là où il me plait.
Cependant il faudra que je fixe un rendez-vous à mon mari. C’est Dieppe que le comte Orloff a choisi. Je n’ai pris l’intiative sur rien mais je me suis arrangée de façon à ce qu’il m’indique lui-même tout ce qui me convenait le mieux. Je ne suis jamais sortie d’une agitation aussi satisfaite.que je l’ai été de celle-là au reste comme les ratifications y manquent il faut que je prenne une mesure pour le cas où elles vinssent traverser ces projets. Dans l’esprit d’Orloff elles sont inutiles, à la bonne heure, & j’agirai en conséquence. Je serai en France avant le moment où de nouveaux ordres pourraient m’atteindre.

Lundi le 24. Lord Holland m’égaya beaucoup à dîner ; c’est un esprit aimable, toujours serein, pas le sens commun en politique mais toujours doux dans son extravagance. Il a vu la Reine pour la première fois il y a peu de jours il en est tranmporté. Il la trouve charmante & l’ensemble de la situation la plus jolie qu’on puisse imaginer. Ainsi, arrivé au palais pour son audience ou lui dit que la reine est enfermée avec Lord Melbourne et lui même on l’enferme avec une fille d’honneur de dix-huit ans aussi comme sa maîtresse, et jolie comme un ange. L’usage veut qu’au lieu d’un Chambellan, ce soit une fille d’honneur qui soit constamment dans le salon d’attente. Tout cela entretient la bonne humeur des vieilles perruques et comme je vous l’ai dit déjà la joie me semble être complètement l’ ordre du jour pour tout le monde. Savez-vous que cela donne de tristes pensées ? Cette petite princesse si innocente, si heureuse encore, combien longtemps jouïra-t-elle de cette ignorances des peines attachées à la condition ! Aujourd’hui encore elle rit, elle chante qui sait les soucis, les inquiétudes qu’elle aura dans peu de semaines & combien vite toutes les joies de son âge seront flétries !
J’ai beaucoup causé hier avec Lord Melbourne puis avec Lord Durham. Le premier me semble encore tout aussi innnocent que la reine, c’est l’effet qu’il a toujours fait sur moi. C’est un excellent homme. l’air rude & le cœur le plus mou possible. Beaucoup d’esprit & de droiture, & prodi gieusement d’indolence. Un abandon extrême quand il est sûr de quelqu’un, il lui dit tout. Toujours nous avons causé intimement ensemble. Il a des inquiétudes pour les élections. Lord Holland me parait en avoir aussi, à moins d’une accession considérable de voter à la Chambre, le gouvernement serait toujours obligé de s’appuyer sur le parti radical, je demande pourquoi ce ne serait pas sur le parti conservateur à quoi on m’objecte que dans ce parti il n’y a que le duc de Wellington & sir Robert Peel de modéré, & que leur monde ne leur permette pas de soutenir le ministère. On ne sait que faire de lord Durham et il me parait possible qu’on l’associe au gouvernement. Il y a également de l’embarras pour choisir des ambassadeurs car Pétersbourg & Vienne vout devenir vacants. Je crains même qu’il ne soit question de Paris. Mes paroles ne manquent pas pour détourner de ce projet qui me parait fort contraire aux intérêts du ministère Anglais.
Monsieur la poste est venue et mon refrain recommence. Pas de lettres ! Je ne m’agiterai plus comme j’ai fait toute la semaine dernière du moins je l’espère ; mais comment voulez-vous que je ne sois par triste ! Pas un mot d’affection depuis le N°4 qui finissait le samedi 8 juillet et nous sommes au 24. Il me parait que voici ce que je décide je quitterai Londres Samedi le 29. Je ne suis pas bien sûre si j’irai ou non passer une huitaine de jours auprès de Lady Cowper à Broadstairs. De là à Douvres et Boulogne. Je vais annoncer que ma santé m’empêche de faire les visites que j’avais projetées dans les châteaux. Trois motifs me déterminent à ceci Monsieur. D’abord je ne puis pas vivre sans lettre, je le sens, et il est inutile d’espérer que notre correspondance aille mieux, et puis dans le parti que j’ai arrêté pour mon avenir, mon incapacité de voyager doit être mise en première ligne. Troisièmement je vous l’ai dit dans cette lettre, il faut que j’aie le pied en France. Arrivée à Boulogne, j’aviserai. Veuillez aviser de votre côté c-à-d. régler notre correspondance en France. Voulez-vous que je vienne à Dieppe. Cela me rapproche de vous. Que j’aille à Paris cela fera mieux aller les lettres. Je vois bien que tout mon sort est suspendu à ces lettres. Quelle rage de lettres !
Dans tout cela et à tout hasard faites-moi trouver une lettre à Boulogne, poste restante vers le 8 août. Elle peut m’y attendre pour le cas où je tarde mais prenez vos mesures pour qu’elle y arrive, & qu’elle tombe vraiment entre mes mains. J’ai bien envie de vous dire que vous êtes maladroit. Dans tous les cas j’ai bien du guignon. Je dors un peu maintenant mais j’ai une mine épouvantable, & je serais très fâchée que vous me vissiez, quoique ce soit votre ouvrage. Eh bien il est venu le N°6. Je l’ai, je le tiens, et je l’aime ! je l’aime ! Quel pays barbare que cette France, quoi le cours de la poste n’est pas réglé ! Mais il l’est en Russie. Allons je ne querellerai plus personne et pour être bien sûre de ma résolution. Je m’arrangerai de façon à n’avoir besoin de personne. Il me reste à vous informer de ce que je vais dire ici et en France. C’est que le changement d’air d’existence, les émotions douces mais douloureuses que j’ai rencontrées ici ont tous subitement altéré ma santé, cela est vrai et visible. Que les médecins ne me permettent pas les voyages, cela est parfai tement vrai aussi ; qu’ayant rencontré ici tous mes amis réunis ayant passé trois semaines au milieu d’eux, j’ai atteint le but qui me ramenait momentanément en Angleterre. & qu’aujourd’hui qu’ils se dispersent, je vais retrouver l’air & l’existence qui ont si bien comme pendant deux ans à ma santé ! Je viens de confier tout cela à la duchesse, je ne le proclamerai que dans quelques jours. Je vais déranger déranger bien des arrangements mais je suis décidée.
Continuez cependant à m’écrire. Il vaut mieux que ses lettres me reviennent un peu vieillies que de ce que je reste sans nouvelle. C’est toujours à Londres que vos lettres seront adressées. La duchesse veut que je vous dise son souvenir. Elle a été flattée des paroles que vous lui adressez. C’est une très noble personne avec une très belle âme. La petit princesse est dans une dissipation et une coquetterie perpétuelle. Quel drôle de métier. Il me semble que j’ai été jeune, mais coquette jamais. Que de choses à vous dire quand je pourrai dire ! Monsieur vous figurez-vous nos moments de causerie ? Ce bonheur me sembe si grand, si immense, que je tremble en y pensant, car le bonheur est si rare. Adieu. Adieu, quelle lettre que votre N° 6 ! Êtes-vous content de me savoir heureuse par une lettre ? Monsieur, il me parait que vous devez être bien content de moi.
Mardi 25. Ma lettre ne part qu’aujourd’hui. J’ai reçu une énorme épitre de M. de Lieven. Il me fait part de ses plaiss. (Il venait d’arriver à Lubeck) jusqu’à la fin de septembre aux eaux, & puis il veut me voir, & me demande de lui fixer un rendez-vous. Il ne croit pas que ce puisse être en France. Ensuite il m’emmène à Rome, à Naples ; en avril il doit se retrouver à Pétersbourg. Je lui écris aujourd’hui pour lui faire comprendre que je ne puis rien faire que le rendez-vous, en France et le plus près possible de Paris. Il faudra bien que cela lui entre en tête. Il est si joyeux dans sa lettre, de sa liberté, de se retronner avec moi, de courrir avec moi que je suis un peu triste de devoir lui gâter tout cela. Que de réflexions j’ai faites ! Il y a deux mois quel accueil différent j’eusse fait à cette lettre ? Car quoique la société de mon mari ne soit pas ce qui convient à mon esprit ni peut-être à mon cœur cependant c’est une créature qui m’aime, à qui j’appartiens, qui s’occcupe de moi. C’est de l’intimité, de l’habitude, un intérieur tout ce qui est si indispensable, si doux pour une femme ! Mais une autre vie a commencé pour moi, une vie qui n’efface pas mes douleurs mais qui me fait oublier, qui me fait en plus comprendre cette vieille vie qui cependant a été si longue. Et encore, pourquoi fallait-il que tout juste à l’entrée d’une nouvelle existence pour moi. M. de Lieven qui devait se trouver naturellement en Sibérie, au bout du monde, se rapprochât de celui-ci, que son désir de me revoir devient plus vif qu’il ne l’a été pendant deux années de séparation. Tout cela Monsieur me mène bien loin, il y a du triste dans ces pensées, il y a même du remord, & je suis sûre que je n’ai pas besoin de poursuivre ce sujet pour que vous compreniez parfaitement. tout ce qui se passe en moi. Je serais peu digne de vous si je n’étais affectée par toutes nos réflexions.
Adieu vraiment, mais je recommencerai aujourd’hui une nouvelle lettre qui ira doit. J’adresse encore celle-ci à Paris. Je ne suis pas aussi sûre de partir Samedi que je l’étais hier. J’ai recommencé à manger et à dormir. Si ces bonnes habitudes se continuent, je ne vois pas pourquoi je ne me prolongerais pas encore un peu ici. Vous ne sauriez croire les efforts, les finesses, les tendresses qu’on met en oeuvre pour cela. Votre dernière lettre me rassure sur nos lettres dès lors je ne vois pas que M. Aston soit si nécessaire, vous en jugerez. Voici tout juste votre N°8. Je n’ai pas un moment à perdre. J’y répondrai dans la journée ; mais ceci doit partir. Que je vais lire, relire, jouïr ! Ah mon Dieu que la vie est une belle chose quand les lettres arrivent. J’ai copié votre N°7 & pour cause.

Auteurs : Guizot, François (1787-1874)
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N°13 Val Richer, lundi 14 Juin 1852

Je n'ai pu vous écrire hier ; le service de mon facteur n'était pas encore arrangé. Rien ne se ressemble moins en effet que le Val Richer et Schlangenbad. Je suis seul ici, avec mon fils, et mes paysans (le mes est très abusif), qui me racontent leurs tristesses ou leurs espérances de récolte. Il pleut. Mes fleurs, qui en ont joui d’abord, en souffrent aujourd’hui. Mais, même avec la pluie ce séjour me plaît, après la société de ceux que j’aime, ce que j’aime la mieux c’est ma liberté, et mon loisir. Rien ne m'ennuie plus que de vivre à la merci des indifférents.
Quoique j'eusse fait fermer ma porte le jour de mon départ, j’ai vu assez de monde, Duchâtel, Montebello, Vitet, Salvandy, Mallac, Armand Bertin. On croyait assez à un remaniement de Cabinet qui mettrait Persigny aux affaires étrangères, et ferait rentrer Morny, Fould et Rouher. On arrangeait une bonne occasion. Le Président devait gagner au Conseil d'Etat, demain mardi, la question du conflit. On savait le compte des voix, 9 contre 7 après ce succès, il devenait généreux ; il réglait à nouveau ou faisait régler par le conseil d'Etat l'affaire des biens de la maison d'Orléans, modérément, équitablement en assurant les droits des créanciers et ceux de sa sûreté à lui, aussi bien que ceux des propriétaires. Cela fait, tout était facile. Le public était satisfait et les hommes capables redevenaient ministres. Voilà l’utopie.
Le Président se trouverait en effet très bien d’agir ainsi ; il s'ôterait un fardeau fâcheux, et se donnerait une meilleure administration. Je ne crois guère aux Utopies. Non pas pour toujours, mais pour quelque temps, ce n’est peut être pas tout à fait une utopie que de se promettre un peu plus de retenue de la part des journaux étrangers. Si on leur fait craindre de voir leurs correspondants expulsés de Paris. Ce serait en effet pour eux un grand inconvénient. Ils finiraient par le surmonter ; ils trouveraient d’autres moyens d'information, et en dernière analyse, ils n'en seraient que plus violents contre le pouvoir qui les aurait ainsi maltraités. Mais au premier moment, et pour échapper à cet embarras, ils lui feraient probablement quelques concessions.
Le langage du Times, et même du Morning Chronicle, l'indique un peu. Comme expédient, l'expédient est assez bien imaginé. Je regrette bien que l’Autriche et la Prusse ne se mettent pas d'accord sur la question douanière. Il n’y a qu’une seule mauvaise chance pour la paix de l'Europe, c’est le défaut d’union entre les grandes puissances. Mais si cette chance là se laisse entrevoir les partis révolutionnaires l'exploiteront infailli blement. Ils ont autant de verse que d’ardeur. Et qu’on ne se fasse point d'illusion ; le venin révolutionnaire n'éclate et ne circule plus en ce moment ; mais il subsiste et il s'amasse. Le bon parti n’a pas de marge pour faire des fautes ; le mauvais en a pour attendre.
Adieu, Princesse. J’ai pris quelque soin pour avoir des nouvelles de Paris ; mais ne comptez pas sur moi. Je serai très stérile. D'ailleurs le free trade n’est pas, en ce moment, aussi à la mode pour l’esprit que pour la matière. Adieu, adieu. Ma fille va bien. Elle viendra me retrouver dans les premiers jours de Juillet et sa soeur la précèdera de quelques jours. Adieu. G.
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