Votre recherche dans le corpus : 1627 résultats dans 6062 notices du site.Collection : 1850-1857 : Une nouvelle posture publique établie, académies et salons (La correspondance croisée entre François Guizot et Dorothée de Lieven : 1836-1856)
[?], [août 1855], François Guizot à Dorothée de Lieven
Il faut toujours que la contrariété se mêle au contentement. 7 heures à minuit. G.
Mots-clés : France (1852-1870, Second Empire), Voyage
1. Bruxelles, Mercredi 2 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ma dernière nuit à Paris a été assez bonne. Je suis arrivée ici à 5 heures mon fils arrivait de Londres en même temps. Il reste avec moi aujourd’hui.
Trubert est très bien. Kalerdgi est arrivée cette nuit, je ne l'ai pas vue encore. Collaredo est dans le même hôtel que moi depuis hier aussi. Van Praet est venue me voir. Le tête-à-tête n’a pas réussi. [Kontornoff] & notre consul l’ont empêché. Je le reverrai ce matin. J'ai redormi cette nuit, et je suis moins fatiguée que vous ne m’avez laissée. Voilà tout ce que j’ai à vous dire et Adieu. Adieu.
Voici votre lettre merci, une aussi d’Aberdeen, très rude pour Lord Derby, & peu obligeant pour Paris. Adieu encore et le M. [?] raconte mon dîner. Evidemment il y avait un gentleman of the press dans mon salon vendredi soir. Je suis très vexée.
1. Paris, Vendredi 18 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ah que je me suis réveillée triste, comme j’ai le cœur serré ! Le duc de Noailles & Morny se sont rencontrés hier, très bien entendus. J’ai vu Flahaut un moment aussi. Il m’a raconté ce qu'annonce le Moniteur ce matin. Canrobert cédant le commandement à Pélissier. Remarquez ce qu'il y a déjà de victimes de le guerre depuis un an. Chez nous Menchikoff, l’Empereur Nicolas ; de ce côté St Arnaud. Le ministère Aberdeen, Drouin de Luys, Rechid Pacha, Canrobert, tous les principaux personnages disparus de la scène.
Montebello & les Sébach m'ont tenu compagnie le soir. Tout le monde est curieux de l’Académie. Morny avait bien l’air décidé d'en parler à l’Empereur.
Il devait y avoir hier un dîner aux Tuileries, les Flahaut en étaient. Ils ont été décommandés au dernier moment. On ne sait pourquoi car l’Impératrice & l’Emp. se sont promenés comme de coutume. Lisez Maudt dans le journal des Débats de ce matin. Je trouve le récit bien, il m'a bien intéressée. Je viens de voir votre petit gros qui ne m'a rien dit qui mérite d’être relevé.
A propos hier M. me dit que les nouvelles de Vienne étaient mauvaises, mauvaises pour vous. J'ai dormi cette nuit, mais ma toux ne me quitte pas Vous voilà bien content chez vous, vos fleurs, vos arbres. vos enfants, que de propriétés et de prospérités. Moi j'ai Cérini. Adieu. Adieu.
1. Paris, Vendredi 24 février 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
J'avais résolu de ne pas vous dire un mot de mon chagrin et de mon vide. Cela ne se peut pas. Il y aurait trop de mensonge dans le silence. Mais je ne vous en dirais pas plus long qu'hier matin, en vous quittant. Que Dieu vous garde et vous ramène. Je reste à Paris et vous êtes à Bruxelles. Sans vous, Paris, pour moi, c’est Bruxelles pour vous.
Hier matin, l’Académie. Tout le monde y était, sauf le Duc de Noailles. Dupin m'a demandé si vous étiez partie, avec des paroles de regret et s'excusant de n'être pas allé vous voir ces derniers jours. Je le soupçonne, un peu de n'avoir pas voulu être classé parmi les complices de la Russie. Peu de conversation politique. L’Académie commence à s'occuper du jugement des prix qu’elle a à donner cette année. C'est son coup de feu. Cela la distrait des autres.
Le soir quelques personnes chez moi, entre autres, le Duc de Broglie et son fils. Broglie était venu me voir la veille, et m’avait touché. Après m'avoir parlé de toutes choses, il m'avait dit, d’un bon d’amitié aussi vraie qu’embarrassée " Vous allez vous trouver bien seul ; venez nous voir plus souvent ; nous sommes chez nous tous les jours, les dimanche et lundi chez moi, les mardi, jeudi et samedi chez Mad. d'Haussonville la mère, les mercredi et vendredi chez ma fille et chez Mad. de Stael ; vous aurez toujours là de quoi causer avec des amis. Et puis, venez dîner toutes les fois que vous voudrez, avec Guillaume." Je lui ai serré la main de bon cœur.
On ne parlait que de deux choses l’entrée de l’Autriche dans l'alliance et le soulèvement des Chrétiens de Turquie. Deux grosses choses. On ne sait précisément et certainement ni l’une ni l’autre ; mais on les accueille l’une et l’autre avec faveur, comme des espérances ou des moyens de retour à la paix qui est toujours l'idée fixe de ce pays-ci. Je me trompe ; on parlait un peu d’une deux jours. Moins nombreuses qu’on ne l’avait dit ; mais on en annonçait d'autres. On dit, aussi que quelques personnes seront engagées à aller à la campagne. " à quelle compagne ? - Oh,à leur propre campagne, chez elles, hors de Paris seulement. "
Je ne suppose elle serait bien superflue ; je n'attends que le retour de ma fille Pauline pour m'en aller au Val Richer.
A onze heures, je suis allé signer le contrat de la petite La Redorte. Une cohue immense ; 1700 personnes invitées ; l’ennui de la queue m’a pris ; il faisait sec et pas froid ; j'ai laissé là ma voiture et j’ai été à pied. En arrivant, sur l'escalier, 2 ou 300 personnes montant, 2 ou 300 descendant ; tout le monde de connaissance, étrangers et Français ; quelques rares légitimistes. J’ai vu la Maréchale et La Redorte qui donnait le bras à sa fille ; très jolie. Il m’avait rencontré dans le premier salon ; il est revenu sur ses pas avec sa fille : " Ma fille veut vous bien voir et vous remercier d'être venu."
J’ai mis dix minutes à redescendre l'escalier. Au bas, j’ai rencontré Thiers qui attendait : " N'est-ce pas, lui ai-je dit, que la patience est la plus difficile des vertus ? - Oui ; pourtant, on l’apprend avec l’âge. - Comme on apprend ce qu’on subit." J'étais dans mon lit à minuit. J'espère que vous étiez depuis longtemps dans le vôtre. J’ai joui pour vous du beau temps de la journée. Adieu, adieu. Pour combien de temps ? Adieu. G.
1. Val-Richer, Vendredi 18 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’arrive. C'est bien dommage que vous n’arriviez pas avec moi. Un beau soleil un ciel pur un air doux, une verdure jeune. Je n’ai pas eu froid cette nuit, et j’ai assez dormi. Je voudrais bien croire que vous avez dormi aussi. Votre toux me déplait horriblement. C’est ma principale raison pour vous désirer Ems. Vous vous en êtes toujours bien trouvée, et je ne vois pas un autre Ems en France. Il n’y faut pourtant aller qu'à bien bonnes enseignes. J’attends, pour avoir un avis, ce qu’on vous répondra les paroles textuelles. Adieu. Je vous quitte pour ranger mes papiers, et me promener après. Je voudrais que vous ne fussiez pas triste, et j'en serais bien fâché. Adieu, adieu. G.
Val Richer 18 Mai 1855
2. Bruxelles, Dimanche 26 février 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Merci du triste N°1. Quel brave homme que le duc de Broglie ! Je vois bien que mon chagrin ira en grandissant. Je suis très entourée mais qu’est-ce que c’est ? Et puis si mal arrangée en comparaison de ce que j’étais. Le temps n’est pas froid et cependant ma toux a augmenté beaucoup quoique je ne sois pas sortis du tout depuis mon arrivée. Tout le monde vient, connus et inconnus. Tout le corps diplomatique moins le Français. Lord Howard était en doutes sur l'accueil. Je l'ai fait rassuré. Il est venu avec sa femme, une fille du duc de Portland, très bien & spirituelle, et grande dame. Elle m’a apporté une lettre de Lady Palmerston à moi, très sympathique et bonne. Les Chreptowitch sont toujours là, trop. Le Prussien est excellent. L’Autrichien point d’esprit. Van Praet ma grande ressource. Il veut m'amener M. de Brouckere & le général Chazal. On veut m'amuser. Montalembert a eu l’air bien content de me voir, nous avons causé. Demain il retourne à Paris hélas. Le prince d'Aremberg aussi. Les heureuses gens !
Les nouvelles ici sont que mon Empereur a reçu avec une grande colère les remontrances de l’Autriche & de la Prusse. Qu'à Paris & Londres on presse l’Autriche de telle sorte qu’elle sera obligée de se prononcer & tout de suite, & qu’elle agira. L’enthousiasme en Russie est réel et énorme. Tout le monde veut faire des sacrifices. Un marchand de Moscou nommé Alexis à envoyé à l’Emp. 25 millions la moitié de sa fortune. Hélène va lui donner 300 hommes pour commencer. On dit que nos armées sont immenses. Le 1er avril nous ferons parler de nous. Je ne vois pas ici d’apparence du voyage du duc de Brabant, en tous cas on doute que sa femme l’accompagne. Voilà votre petit billet d’hier continuez, je vous prie. Ce sera mon seul plaisir, mon grand plaisir, ma joie. Adieu. Adieu.
2. Bruxelles, Jeudi 3 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai pas bougé de chez moi hier. J’ai vu deux fois Van Praet. Le roi avait voulu venir, il a pris un accès de bile. Il sera dans huit jours à Wiesbade.
J'ai causé un peu avec Collaredo, bien content de retrouver Londres, & de ne plus trouver Palmerston. J'ai bien parlé à Van Praet sur la nécessité de réprimer la presse. On ne peut pas vivre avec un voisin comme celui-ci. Ce sera une grande faute si un motif pareil poussait la France à sortir de chez elle, mais en définitive et malgré toutes ses protections, la Belgique serait abîmée. Elle deviendrait le théâtre de la guerre. [Van] Praet dit qu'on fera aussitôt les élections passées dans huit jours. Il faut modifier la législation, on le fera.
On est ici très fusionniste seulement on voulait attendre, et on croyait que tel était le conseil de Paris. Moi je n’y comprends rien. Si non que ce qui est fait et fait, & que ce qui se fera peut ne pas se faire. Voilà un raisonnement de [portier] ce qui veut dire good sense.
Trubert a vu hier Changarnier. Il fait son plan pour quand il sera dictateur. Comme Broglie fait sa Constitution ! Du reste tranquille & convenable & très solitaire dans son trou de [Malines]. Adieu. Adieu.
Je pars dans une heure. L'[Impératrice], est arrivée hier soir à Schlangenbad moi, je n’y suis annoncée pour Samedi. Adieu. Adieu.
2. Paris, Samedi 19 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je n’ai rien vu d'intéressant hier. Le soir Molé & Montebello On trouve la réponse à Canrabert bien froide. Et puis on s’étonne d'une santé qui peut commande un corps, ne pouvant pas commander une armée. Comme action physique le premier commande ment demande plus de forces. Je ne crois pas à la retraite de Nesselrode annoncée dans les journaux anglais.
Lady Allice me mande que tous les peelistes voteront pour la motion de Mr Gibson. Lord Grey a ajourné la sienne. On dit le Cabinet très divisé sur la question de la paix. Lord de Maulay est mort. Vous le connaissez, je crois. On m’a porté hier un beau bouquet de le lilas. Je vous en remercie bien.
Le temps se remet, mais moi pas. On ne me permet pas encore de sortir.
Voilà une pauvre lettre, ce pendant il vous en faut une. Adieu. Adieu.
2. Paris, Samedi 25 février 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Midi.
Je comptais avoir ce matin des nouvelles de votre arrivée. Elles ne sont pas encore venues. Je pars pour l'Académie que je préside le samedi, et de bonne heure. Hier matin, Duchâtel et des Américains, le nouveau ministre. des Etats-Unis à Pétersbourg. M. Seymour. Le soir, chez Mad. de Staël, le Duc de Broglie, Viel-Castel, Langsdorff, Rumpff, Sahune, George d'Harcourt, Mérode. Point de nouvelles du dehors. Les arrestations au dedans faisaient les frais de la conversation. Il y en a eu de nouvelles hier. De plus, M. de Persigny a fait venir les président de trois principaux Clubs, le Prince de Chablais, M. de Biron et un troisième, et leur a, en termes très polis, mais très péremptoires, recommandé plus de réserve dans les propos et les entretiens des Clubs. On a affiché dans les salles : « On ne parle point politique. "
Je doute que l’article du Journal de St Pétersbourg pour justifier l'affaire de Sinope par votre ignorance du texte in extenso de la dépêche anglaise du 27 décembre, produise un bon effet. On n’a pas bonne grâce à dire : « Que ne m’avez-vous montré en détail, et par écrit, toute votre résolution ? Si j’avais su, mot pour mot, combien vous étiez fâchés, j'aurais peut-être agi autrement. " On disait hier soir que l'emprunt n'était pas encore conclu que Rothschild attendait la résolution définitive et complète de l’Autriche. Adieu, Adieu. G.
2. Val-Richer, Samedi 19 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai dormi neuf heures. Je veux me persuader que j'étais fatigué. Ce beau temps vous fait du bien, car j’ai amené ici le beau temps, le soleil et l’air chaud. Nous en avions perdu le souvenir. C'est charmant. Où irez-vous en jouir ? C’est une préoccupation qui ne me quitte pas. Sauf celle-là, je n'en ai ici aucune autre que de déballer et de ranger mes livres. (Pardonnez ma mauvaise écriture ; j’ai de l'encre trop claire, qui coule à flots comme de l'eau.)
Il m'en coûte peu de ne pas penser à la politique du moment. Elle ne me plaît pas et je n’y puis rien. Quand j’y pense, je m'étonne de plus en plus qu’on se soit mis dans de tels embarras, dans de tels périls, sans aucune nécessité, par pur entrainement imprévoyant, ou pure fantaisie. J’ai passé ma vie dans la politique nécessaire n’agissant qu’en présence d'événements qui ne permettaient pas l’inaction, et guidé, dans l'action, par les nécessités claires qui la commandaient. La politique factice et gratuite, toujours mauvaise en soi et tôt ou tard fatale, a de plus aujourd’hui l’inconvénient de n'être pas longtemps praticable ; elle coûte trop cher, et il y a trop de gens qui y regardent.
J’attends un mot de vous ce matin, et mes journaux. On me dit que j'ai, cette année, un très bon facteur de la poste qui arrive de bonne heure, mais qui attend peu. J’aime mieux cela. Je n'ai à vous envoyer d’ici que mon esprit. J’ai tout le temps de le recueillir, en me promenant dans mon jardin. Adieu. Adieu. J’ai trouvé mes enfants bien portants.
2.Val Richer, Dimanche 29 mai 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
Je me lève après neuf heures de sommeil. Je sens la fatigue s'en aller. comme la soif quand on boit. Mais il ne fait pas beau ce matin. Vous ne connaissez pas le plaisir de voir pousser vos cerises, vos fraises, vos abricots et vos pêches. Marion vous dira si c’est un plaisir. Je reviens de mon verger à mes journaux à Paris, je les regarde ; ici, je les lis.
Le Moniteur met bien du soin à répéter le Morning Post qui dit que les Cabinets de Londres et de Paris, "ont agi, agissent et agiront à Constantinople avec l'accord le plus parfait et le plus cordial." On est très pressé de rentrer dans l’ornière. Il est vrai que cette fois, vous y avez poussé. Si votre Empereur avait, dés le premier moment, dit avec précision, à tout le monde, que pour se mettre à l'abri des firmants secrets et mobiles, il demanderait pour l'Eglise grecque, ce que la France possédait depuis deux siècles pour l'Eglise latine, c’est-à-dire des capitulations formelles, et que c’était là, pour lui, la question des Lieux Saints, il n’eût pas rencontré, j'en suis convaincu, les obstacles qu’il rencontre aujourd’hui ; car bien qu'énorme en fait et très différente par là de la prétention latine, la prétention grecque est, en soi et en droit, si naturelle et si raisonnable qu’on eût eu de la peine à la combattre. Mais elle ne s’est pas expliqué tout haut, toute entière et tout de suite ; elle a apparu au dernier moment comme une nouveauté par conséquent beaucoup plus grosse qu’elle n'eût paru au premier ; et vous avez créé, à la fin, une situation grave uniquement peut-être parce que vous avez voulu vous épargner, au commencement, quelques embarras de conversation. Je n'en persiste pas moins à penser que la situation grave sa dénouera sans événements graves.
Onze heures
Je persiste toujours, quand même la tentation de conciliation des quatre puissances n'aurait pas réussi. Le feu ne prendra pas à l'Europe pour cela. Vous avez raison, il fallait parler plutôt et plus haut pour vous. Vous voyez que je suis de votre avis, encore plus que vous, car je remonte plus haut. Adieu, Adieu.
Ne soyez pas trop fatigué en partant. Je remercie Marion. G.
3. Bruxelles, Lundi 27 février 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Vos lettres sont ma seule joie. Continuez-les je vous en prie. Je n’ai pas bougé depuis mon arrivée, ma toux est beaucoup augmentée, mes yeux aussi me font mal. J’ai beaucoup de courants d'air dans mon appartement. Je ne parviens pas à m'en garer. On vient assez me voir, beaucoup même mais cela ne me plait pas. Montalembert seul me plait & il part ce soir. Van Praet est toujours ma préférence et est vraiment très agréable.
Les nouvelles Allemandes nous sont très défavorable, nous aurons tout le monde contre nous. Je crains qu’au lieu d’intimider cela n’aggrave l’obstination. Clarendon a fait un remar quable discours.
Mardi 28 Le duc de Saxe Cobourg arrive aujourd’hui. Il se rend à Paris où sa visite annoncée fait plaisir. Khiva est décidément pris. Et mon Empereur décidement bien en colère contre les Allemands. Je vous remercie de me dire l'emploi de vos journées. Je veux pour vous de la distraction mais point d'habitude. Mes soirées éparpillées. Ah que je pense à tout cela ! & si on me regrette, jugez comme je regrette à mon tour ! Avant hier je me suis pris à pleurer. J'en ai encore mal aux yeux. aujourd’hui. Quelle chute !
Pourquoi le journal des Débats me fait-il faire des visites à Chreptovich & Kisseleff ? Imaginez, débarquant & courant tout de suite ? Le fait est que je n’ai pas encore bougé de ma chambre et quand je bougerai ce sera pour prendre l’air. S'il y en a jamais de prenable. à Bruxelles, mais certainement je ne ferai visite à personne. Il fait très froid et tout a l’air si triste ! Adieu. Adieu.
3. Cologne, Vendredi 4 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Notre petit ami m'a remis votre lettre hier matin, et m’a raconté le reste c’est assez d’accord avec ce que m'a dit Van Praet. J'ai fait la route très agréablement dans une excellente voiture. Au débarcadère hélas je me suis séparée de mon fils avec chagrin très réciproque.
À Malines, j’ai aperçu Changarnier je l'ai appellé, il est venu très empressé. La vue de Madame |Kalerdgi] l'a contrarié. Il l’a appelée scélérate. A moi Il m’a fait compliment de mon nouvel ami Persigny. J’ai dit, ami, non, c’est trop fort, mais bonne connaissance. Il a parlé du serment d'amour qu'on avait voulu lui faire prêter après l’avoir traité comme il l’a été. Il a parlé de sa tranquillité, de sa philosophie. Il a bonne mine & l'air aussi arrangé qu'à Paris.
D'ici je serai escortée par le comte Goly et des amis de Mad. [Kalerdgi] Je coucherai à Coblence.
6 heures Coblence. J'arrive, journée très orageuse et ma malle, celle qui contient toutes mes parures, perdue, égarée entre Bruxelles et Cologne. Grande consternation et impossibilité d'avaler jusqu'à ce que je la retrouve. Cela me contrarie horriblement. Voilà comment je suis servie, vous voyez ma colère ! Je n’ai littéralement, absolument rien à mettre. Je me soulage en vous contant ma misère.
Samedi 5. 9 heures. La malle est retrouvée, à force de télégraphes & de protection prussienne elle m’est arrivée cette nuit. Je ne pars cependant qu’à midi. Cela convient ainsi à Mad. [Kalerdgi] et je lui dois de faire un peu sa volonté. Je coucherai sans doute à Biberich, et je serai rendue à Schlangenbad demain matin.
Pas la moindre nouvelle à ramasser en route, beaucoup de curieux, petits renseignements à recueillir de ma compagne. Elle a beaucoup d’esprit mais sans suite aucune. Elle sait assez bien observer. Elle amusera son oncle. Adieu. Adieu.
Je suis très impatiente de Schlangenbad. Je crois que l'[Impératrice] y restera plus longtemps qu'on n’avait dit. Le temps est assez froid, et toujours à l'orage. Adieu.
3. Paris, Dimanche 20 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Dimanche
Envoyez-moi toujours votre esprit. Cela vaut plus que le reste, mais quand vous pourrez me dire le reste ce sera bien aussi. Je n’aime pas qui vous ne puissiez pas répondre tout de suite à mes lettres.
Je n'ai rien à vous dire aujourd’hui Je n’ai vu que des femmes hier matin. Et hier soir Noailles, Dumon & Mérode. Ils ne m'ont rien appris. tout le monde s’étonne de Canrobert c.a.d. de la façon. Quant au fait il se rattache évidement à un nouveau plan de guerre. On laissera des forces considérables devant Sébastapol & le reste c.a.d. La grande majorité des Anglais, beaucoup de Français tous les pièmontais iront chercher l'ennui plus loin. Canrobert peut être très prudent n'était pas de cet avis. Pélissier sera plus entrain.
Décidement Gladstone parlera demain. On est très curieux de cela à Londres. Lord Brougham est encore ici. Adieu. Adieu.
J'ai une foule de petits maux nouveaux depuis votre départ. Mon nez, mon pied, mes gencives. Je suis pitoyable. Encore adieu.
3. Paris, Dimanche 26 février 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai trouvé votre lettre hier soir, en rentrant à dix heures et demie. J'en étais bien pressé. Votre tristesse m'attriste et me plaît. Lequel des deux davantage ? Je n’en sais rien. Le 24 s'est passé très paisiblement. Les précautions du gouvernement ont atteint leur but. On n'est pas venu dans les rues, et on sera plus réservé dans les Clubs. Quoique les préparatifs de guerre soient peu bruyants, ils se font pourtant, et quoique la guerre ne soit pas plus populaire qu’il y a deux mois, on s’y accoutume.
M. de Witt m’écrit d'Hyères : “ Il faut reconnaître que jusqu'ici le retour aux préoccupations politiques ne s'est point tourné contre le gouvernement. On ne le rend point responsable de la guerre. La publicité bonne aux pièces diplomatiques a flatté le public, et il approuve l'Empereur de sang froid et comme par raison. La guerre est pour lui affaire de devoir, non de passion ou de plaisir. Ce n’est plus la gloire de la France, c’est l’équilibre Europe qu’on défend. " Je crois que cela est bien observé, et que telle est réellement, surtout en province, la disposition du public.
Le maréchal St Arnaud va mieux ; il est monté à cheval avant hier. C'est décidément lui, dit-on, qui commandera le corps expédition naire, entonné des généraux Pélissier, Bosquet et d'Assonville. Le général Canrobert reste à Paris pour faire l’intérieur du Ministère de la guerre. En fait de mesures financières, on dit que le message du 2 Mars annoncera le rétablissement de l'impôt du sel et d'un certain nombre de centimes dont la contribution foncière avait été dégénérée, il y a trois ans, quand M. Fould était aux finances. On calcule que ces mesures augmenteront le revenu de 50 ou 60 millions à l'aide desquels on se promet de faire les emprunts dont on aura besoin.
Je ne sache pas quel Rothschild ait encore conclu. Voilà tout ce que je sais. J’ai vu peu de monde hier, Broglie et Dupin à l'Académie, Mad. Mollien en en sortant. Elle avait des nouvelles de la Reine Marie-Amélie que les troubles d’Espagne pourraient bien faire revenir plutôt en Angleterre. Elle ne veut pas se trouver au milieu d’un chaos Espagnol.
J’ai dîné chez ma fille. Le soir, une visite chez Mad. de Rémusat. J'étais dans mon lit à dix heures et demie. Je comprends les préférences affichées de votre Empereur pour M. de Castelbajac. Ces petites habiletés aident à la bonne politique, mais ne la remplacent pas. L'alliance Anglo Française résistera à la mine gracieuse ou disgracieuse pour les deux ministres partants. Je lis les mémoires de St Aulaire sur les affaires d'Orient en 1840. Ils m'amusent beaucoup. Rien de nouveau sous le soleil. Adieu.
J'espère qu’il fait beau à Bruxelles comme à Paris. Parlez quelquefois de moi, je vous prie, à la Princesse Kotschoubey J’ai envie qu’elle pense quelquefois à moi. Vous écrirez un jour à Marion. Il ne faut pas qu’elle croie que vous ne vous souciez plus d’elle. Adieu, adieu. G.
3. Val-Richer, Dimanche 20 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Pauvre Canrobert ! à la fois usé et brisé en si peu de temps ! Je ne le connais pas, mais je le plains. Que devient sa santé, s’il prend le commandement du corps que commandait Pélissier ; sauf la responsabilité, qui est la fatigue de l’âme la fatigue du corps est la même. Plutarque admirerait la vertu du citoyen qui, de chef, consent à devenir subordonné. Nous ne serons pas si moraux ou si naïfs. Vous dites vrai ; presque tous les principaux personnages ont déjà disparu.
J’ai lu le docteur Mande. Deux choses m’y frappent ; la sincérité de l'homme et l’inaction du médecin. Je n’y entends rien ; mais il me semble qu’il n’a rien fait pour guérir l'Empereur ; il décrit le mal et ne parle pas des remèdes. Ici, à en juger par les exemples que j’ai vus, on aurait agi plus fréquemment et plus vivement. Ce récit du reste fait honneur à l'Empereur. Entêté dans le devoir et devenant doux pour mourir. Ces morts fermes et graves me laissent toujours un regret, le regret que l'homme n'ait pas valu, dans sa vie, tout ce qu’il eût pu valoir. Je regrette ces qualités, ces dons de Dieu, qui n’apparaissent dans tout leur éclat qu'au moment de paraître devant lui. Les discours au dîner de la cité sont bien insignifiants. Pas une idée, ni un élan nouveau, un rabachage, aussi usé que le général Canrobert.
Je suis bien aise que le Duc de Noailles ait vu Morny. Cette affaire me semble facile à arranger. Deux ou trois articles du décret à révoquer en laissant subsister les autres, et l'exemple de Louis XVIII qui a révoqué une ordonnance de lui-même, dans d'un cas semblable ; il n’y a rien de là d'unpalatable pour le pouvoir, même absolu. Le Pape seul prétend à l'infaillibilité ; encore n'est-ce pas dans les affaires de ce monde.
Je vous écris en sortant de mon lit, à 6 heures. Le soleil m’a trompé. Il pleut, mais sans faire froid.
Onze heures
Voilà votre lettre. Nos réflexions sont les mêmes, de loin comme de prés ; mais la présence, réelle vaut mieux que toutes les réflexions. Je n’ai pas encore ouvert mes journaux. J’ai des lettres à finir de loin, tout devient une affaire. Adieu, Adieu. G.
3. Val Richer, Lundi 30 mai 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je trouve le langage de Lord John très confiant dans la paix, et même assez confiant dans votre Empereur. Je suis de son avis. Le départ du Prince Mentchikoff ne sera pas la guerre, et la guerre, si elle vient, ne sera ni la chute de l'Empire ottoman, ni le bouleversement de l'Europe. Quelque chose d’analogue à vos campagnes de 1827 et 1828, plutôt moins que plus. Vous ferez un pas, on grognera en vous le regardant. faire, et quand vous l'aurez fait, vous vous arrêterez. Je ne vois de grave en ce que l'impression de méfiance qui en restera au fond des coeurs Anglais. Ils la montreront peu, mais ils la garderont. Cela ne vaut rien pour les affaires générales de l’Europe.
Dupin est donc bien changé. Il était si pressé naguères de vous donner Constantinople. Vous lui en saviez beaucoup de gré. Il ne faut jamais se presser de savoir gré à Dupin.
Entendez-vous dire ce que signifie cette commission solennellement instituée, sous la présidence de M. Barthe, pour examiner les comptes de la liste civile ? Est-ce une simple mesure d’ordre, comme pour tous les comptes de l'Etat, ou une mesure de méfiance provoquée par quelque grand désordre ? Je suppose, en tout cas, que cela ne s'est fait que de l’avis de M. Fould.
J’ai un temps admirable. Je voudrais être sûr que vous l'aurez pour votre voyage. Votre fils Paul est-il arrivé, et vous accompagne-t-il ?
Quand vous serez sur les bords du Rhin, je vous enverrai tout ce qui m’arrivera ici de nouvelles ; mais elles seront rares et feront un détour. Attendez-vous à une année, je ne veux pas dire, à des années de stérilité.
10 heures
J’ai été interrompu par l’arrivée de six caisses de livres que je viens de déballer et de ranger. Je voyage avec une bibliothèque. Voilà encore un goût et un plaisir qui vous manquent. Mes livres me tiennent compagnie, ceux que je lis et ceux que je regarde sans les lire. La vieille Lady Holland voyait vivre, et entendait parler les portraits qui garnissaient la bibliothèque de Holland House ; je l’ai trouvée vraiment émue et éloquente un jour sur ces portraits. Mes livres me donnent un peu de cette impression. Je vois et j'entends les personnes.
11 heures
Je comprends l'émotion, mais je persiste. Je ne comprends pas que vous n'ayiez rien eu de moi Dimanche. voici mon N°3. L’histoire de votre allemand me désole. Adieu, adieu. G.
4. Bruxelles, Mercredi 1er mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ecrivez moi demain jeudi par Hatzfeld. Il envoie un courrier. Portez la lettre vous même avant cinq heures. Je suis bien plus malheureuse que je ne croyais l’être. Mes yeux sont en grande souffrance, & l’ophtalmie règne ici dans la troupe. Si cela augmente, mon mal s’entend, que faire ? Retourner ? Que devenir ? à Paris est ce possible ? Perdre mes yeux, bien obligé. Pensez un peu au ridicule de retour à la fâcherie chez nous. Mais d’un autre côté mes yeux ! Je suis dans une grande perplexité. Pensez, consultez. On me défend d'écrire, car j’ai déjà vu un médecin. Je suis plus malheureuse que je ne puis le dire. J'étais si bien à Paris. A mon dieu ! Dites à Duchatel ma connaissance de sa lettre et l'impossibilité où je suis d’y répondre. Je souffre. même en écrivant ce peu de mots. Vous allez bien me plaindre. Je suis triste, à mourir. Adieu. Adieu.. On me dit qu’à Vienne encore on ne veut pas croire à la guerre.
4. Paris, Lundi 21 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai vu Fould hier. Nous avons bien de l’arrivée. Le voyage d'Angleterre, le voyage manqué, le coup de pistolet. Drouin de Lhuys, Canrobert, si bien que l’Académie n’est venue qu’entre la porte au moment où il sortait. Ah pour cela il ne faut pas compter sur lui En deux mots, il trouve les décrets excellents, seulement pas assez forts, & se fait fort de vous le prouver à vous même. Voilà qui est fort. Nous repren drons le sujet. Drouin de Lhuys n'a fait que gâter les affaires. Il espère que Walewski donnera la paix.
On me mande et je sais d'ici, que l’Autriche travaille encore d’accord avec les deux autres ; qu'on fait toujours bon ménage. et qu'on veut continuer comme cela.
On s’attend cette semaine à une grande bataille vers Simpherapol. A l’assaut peut être, enfin un coup décisif.
Comment trouvez-vous la circulaire du comte Nesselrode ? Elle me parait bien, & claire. C’est de Brunnow, je crois. Bulwer qui était ici hier soir dit, que de toutes les fautes qu'on a faites la plus grande est l’alliance avec le Piémont qui prive l’Italie révolutionnaire de tout appui. C’est vrai et naïf. Je suis très souffrante de la tête, l’enflure gagne, je ne sais ce que c’est. Je vous quitte pour me reposer. Adieu. Adieu.
4. Paris, Lundi 27 février 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
On me remet votre N°2. J'accepte votre tristesse, mais non pas votre toux. Il fait doux et beau ici. Quand je sors, je m’applique à ne pas passer par votre bout de la rue de Rivoli. Cela m'est insup portable. Moi à part, vous manquez à tout le monde plus que vous ne croyez. Hier, Duchâtel et Noailles, ce matin Dumon m'ont fait des morceaux sur vous. Noailles restera un soir chez lui. Duchâtel aussi. Mais il n’y a plus même de monnaie de M. de Turenne. J’ai dîné hier chez Broglie avec mon fils. Fini la soirée chez ma fille. Ce soir, j’ai un comité Protestant, puis le chancelier et M. de Neuville.
Voilà le chaos Espagnol commencé. Rien absolument jusqu'ici contre la Reine Isabelle. Son gouvernement a battu l'insurrection. Il va dissoudre les Cortès et le Sénat, et convoquer des Cortès constituantes qui feront une constitution nouvelle, plus monarchique. A Saragosse, le colonel Horé, chefs des insurgés, a été tué à la tête de son régiment, le régiment de Cordoue. Le capitaine général, avec les Grenadiers de la Reine, l’a chassé de la ville. 150 hommes sont restés sur la place, parmi lesquels quelques bourgeois. A Madrid, beaucoup d'hommes considérables ont été arrêtés, Gonzales Bravo, le général Serrano &. On s'attend à une guerre civile où reparaîtront tous les partis, Carlistes, Espartéristes, Républicains & &. Une dépêche télégraphique courait hier soir disant que la République avait été proclamée à Madrid. On n'y croyait pas.
Le Prince Napoléon commandera un corps de réserve, à Constantinople. Duchâtel avait hier une lettre d’Ellice inquiet pour le cabinet anglais, à l'occasion du bill de réforme de Lord John. On croit qu’entre l'opposition, quelques radicaux mécontents et les députés des bourgs que son bill dépouille de leur privilège électoral, il pourrait bien se former une majorité qui lui infligeât un échec qu’il n'accepterait pas. L'échec serait au profit de Lord Palmerston. Je n'y crois pas. Le Parlement ne dérangera pas aujourd’hui le gouvernement. Lord John a du guignon. J’ai une lettre de Croker qui a fait réimprimer en une petite brochure, toute leur correspondance à propos de Moore avec des additions assez piquantes. Il me dit : All the world here of all parties, as Brougham writes to me, agree that I have had a complete victory.
Rothschild ne fait pas l'emprunt. On dit qu’on le mettra en adjudication quand le corps législatif sera réuni. Si vous ne savez pas bien ce que cela veut dire, demandez-le au premier venu qui vous l'expliquera. Le bœuf gras se promène très paisiblement. Il s’appelle M. d'Artagnan, et non plus le Prince Mentchikoff. Adieu, Adieu. G
La fin du discours de Clarendon est remarquable d’un ton plus élevé que de coutume et ouvrant, sur l'avenir, une longue perspective pleine de guerre et aussi de réserves. On prévoit beaucoup, et on ne veut. s’engager sur rien.
Mots-clés : Circulation épistolaire, Conditions matérielles de la correspondance, Enfants (Guizot), Femme (politique), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Espagne), Politique (France), Réseau social et politique, Salon, Tristesse
4. Paris, Lundi 30 mai 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je suis votre exemple. Voici ma quatrième lettre. J’ai reçu à la fois ce matin le 1 & 2. L’article du Times du 28 fait beaucoup de bruit. Flahaut en est trés frappé. Tout le monde maintenant est contre nous. On dit que le moins épouffé et peut être seul même le réjoui de la situation, c’est votre Empereur. " il a eu raison, en ne se fiant pas à nous, et le voilà sorti de l'isolement. Il a pour allié l’Angleterre, il n’aura d’autres. " Il est bien plus occupé de Bruxelles que de Constantinople. Le mariage lui déplait beaucoup, ainsi que tous les succès de Léopold. J'ai eu beaucoup de monde hier, mon dernier dimanche. Du bavardage infini sur l’Orient. Toujours le duc de Noailles le plus enragé de tous. Molé bien fâché aussi. Le dernier paragraphe du Moniteur lui paraît très sensé. Au fond je le trouve un peu aussi. Castelbajac ne cesse de rapporter un langage très différent de celui du P. Menchikoff. Tout cela a besoin d'un éclaircissement. Kisseleff a l’air très dégagé et content. Hubner dit : cela s’arrangera. Je ne conçois pas comment ?
Quel dommage que vous ne m'aidiez pas à avoir une opinion. Tous les jours, toutes les heures, j’aurais des choses nouvelles et curieuses à vous conter. Donnez-moi toujours vos réflexions. Votre tableau de la campagne me donne bien envie de cette vie là. Comme elle me conviendrait avec mon salon de Paris le soir.
Cowley a une affaire avec Le duc de Gènes & Villamarina et on dit qu'à Londres on est mécontent de l’ambassadeur. comme je ne connais pas bien l'affaire je n’ai pas d’opinion mais je parierais pour quelque gaucheries de Cowley. On donne un grand bal au duc de Gènes à St Cloud ce soir, demain il part pour Londres. J’attends mon fils aîné aujour d’hui. La grande duchesse Marie ne va plus en Angleterre. La grande Duchesse Hélène ne vient plus à Vichy je crois vous avoir dit cela. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Conditions matérielles de la correspondance, Conversation, Diplomatie (Angleterre), Diplomatie (Russie), Guerre de Crimée (1853-1856), Mariage, Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Politique (France), Presse, Relation François-Dorothée (Politique), Réseau social et politique, Salon
4. Schlangenbad, Dimanche 6 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
J'ai trouvé à Biberich, les voitures de la cour qui m’attendaient. Il a bien fallu en profiter. Je suis arrivée tard ici.
L'Impératrice était allée au devant de la [Grande Duchesse] Olga. Meyendorff est accouru et m'a tenue jusque près de onze heures & si agréable, si curieux que je n'avais pas sommeil.
J’ai mal dormi. Je ne suis pas logée auprès de l’[Impératrice]. Les jeunes grands ducs sont venus à [Schlangenbad] & deux jeunes Princesses de Dessau nièces de l’Imp.. Il a fallu mettre dehors les autres je suis dans la maison vis-à-vis. Le duc de Leuchtenberg avec moi, à 9 h ce matin le G. D. Nicolas est venu me voir, je n’étais pas à moitié prête. Un quart d'heure après la G. D. Olga et son mari, puis l’Impératrice avec le G. D. Michel. Voilà toute la famille impériale dans mes bras. J’ai été très émue en voyant entrer l'Impératrice, elle a été charmante, gracieuse, affectueuse. J'ai été lui rendre sa visite tout à l'heure, elle m’a gardée longtemps questionnant avec intérêt, intelligence.
Le Prince de Prusse arrive ce soir. Le roi de Wurtemberg demande à venir faire sa cour. On n'a pas envie de le recevoir. On ne veut voir personne. Le roi de Prusse sera ici le 24.
Meyendorff m’adore, & je l’adore aussi, nous allons passer notre temps ensemble. Que de choses nous nous sommes dites déjà. Je lui ai montré votre lettre car il est très avide de vous, il me dit que vous êtes dans l'erreur. Nous n'isolons pas la France du tout. Au contraire nous avons besoin d’elle pour toute affaire européenne. Elle est et restera dans ce concert. Seulement sous une autre forme, elle n'y sera pas aussi agréablement. C’est très exact ce qu’il me dit là & que je vous redis. Il est notre Cabinet. C’est ce que K. a l'ordre de dire et c'est parfaitement notre pensée.
Je suis très lasse j’attrape un petit moment avant le dîner. Je dînerai chez moi tête-à-tête avec Meyendorff. L’Impératrice dîne seule. Le soir j’irai auprès d'elle. Je ne l'ai pas trouvée aussi changée qu'on me l’avait dit. Olga superbe. Mes jeunes G. D. charmants. Le duc de Leuchtenberg arrive mourant dit-on. On l’attend ce soir. Personne ne croit à la fusion. On l’a trop souvent annoncée. Adieu. Adieu.
Voici votre N°3 du 3 juin. Merci. Le duc de Leuchtenberg a l’air d'un mort qui tâche d'avoir l’air vivant.
4. Val Richer, Mardi 31 mai 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Faut-il que je vous renvoie la lettre d'Ellice à Marion ? Elle est intéressante et j'en remercie Marion. Si on a conseillé à la Porte de déférer la question aux quatre puissances, ce n'est pas très prévoyant, et si après cela, on ne soutient pas la Porte, ce n’est pas très brave. Je regrette quelque fois de porter tant d’intérêt à la paix, car j'en prends très peu aux Turcs ; je voudrais voir ce beau pays rentrer dans le giron Chrétien. Mais St Marc Girardin a raison ; il en coûterait trop cher aujourd’hui, il en coûterait une nouvelle explosion de la révolution, en Europe. Il faut attendre, pour cela comme pour tout le reste. Je doute toujours du canon.
Voilà la session du Corps législatif close. Elle n’a pas été brillante pour le pouvoir, mais je trouve qu’il s'est conduit sagement, en ne s’entêtant pas et en transigeant sans bruit avec les velléités de résistance qu’il a rencontrées. De résistance, j’ai tort ; c’est d'indépendance, et d’indépendance très mesurée qu’il faut dire. Si le Gouvernement sait accepter peu à peu cet adoucissement à la réaction qui a marqué son origine, il s'en trouvera bien et le pays aussi. On a beau avoir réussi dans un coup d'Etat ; il n’y a pas moyen de rester aussi absolu que le jour où on l’a fait.
Je suis pressé de savoir comment vous aurez remplacé votre professeur Allemand. Quels mauvais renseignements vous sont donc venus sur son compte ? Il est vrai que la sagacité de ce bon Tolstoy n’est pas, une garantie suffisante.
Midi
Mon facteur arrive très tard. Mais il m’apporte une bonne lettre. Vous ne me dites pas encore quel jour vous partez. Je suis de l’avis de Hübner ; cela s’arrangera. Le trouble des spéculateurs de toute sorte m'amuse. Adieu, adieu. G.
5. Bruxelles, Vendredi 3 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Voilà votre N°6. Je la reçois au moment où il me faut envoyer celle-ci. Mes yeux allaient mieux hier, moins bien aujourd’hui. Le journal de St Pétersbourg. contient la réponse de mon empereur, vous allez la lire à Paris sans doute. Vous m'en direz votre avis. (sans prévention & vous savez bien que je n’en ai pas.) Moi, je la trouve très bien.
Van Praet m’a fait lecture hier soir du discours de l'Empereur Napoléon. J’ai toujours besoin de réflexion, et mes yeux m'ont empêché de le relire moi-même. Il me semble qu'il y a bien à éplucher. L’Allemagne bien engagée, l’intérêt français en relief. Le discours plaira aux masses. Le pain y joue un plus grand rôle que la guerre. Que ne suis-je à Paris pour vous entendre tous sur le discours, sur la lettre, sur toutes choses. Ah que le pluriel me manque ! Je vous laisse à penser si je regrette le singulier !
J’ai vu hier soir le prince de Ligne & M. de Brouckère m'ont empêché de le relire. Il a de l’esprit, et agréable. Van Praet est chez moi tous les soirs. Il me soigne et me plait bien. Le ministre de France est venu sans me trouver, j’ai pris l'air hier quoiqu'il fait bien froid. Lord Howard aime à venir causer avec moi, il est intime et facile. Le ministre de Prusse est ma meilleure pièce. Kisselef est celui de tous que je vois le moins. J'en reste très étonnée. Chreptovich très soigneux mais que d’heures de solitude et d'ennui & de soupirs. Adieu. Adieu. Ecrivez-moi je vous prie, je n’ai de plaisir que vos lettres vous le savez bien. Adieu.
5. Paris, Mardi 22 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je suis vraiment bien prise. La bouche enflée au point que je ne sais pas comment je pourrai manger. Je n’avais jamais eu cela. J'en suis bien impatientée.
Morny que j’ai vu hier m’a parlé de l’Académie autrement que Fould. Il croit que l’Empereur désire arranger l’affaire, et lui Morny en est bien d’avis. Vous voyez qu’on tente de nou velles propositions de paix. Il est impossible qu’elles aboutissent. Nous ne les accepterons pas. C’est du temps de perdu ou plutôt de gagné pour l’Autriche.
Les connaisseurs ici trouvent nos pièces très bien faites. On dit que le roi de Wurtemberg va venir à Paris. Je ne demande pas mieux, mais je ne m'y attendais pas.
Ma réponse peut venir bientôt. J'y suis je crois indifférente. Je me sens si mal à mon aise que le mieux ne me fera aucun plaisir.
Je n’ai vu ni Hubner, ni Hatzfeld. J’ai des petits qui ne savent jamais rien. Hier les Waleski ont dîné chez les Holland, avec Thiers Richard Metternich est en grande faveur à la cour. Avant hier il y a dîné, joué dansé.
Vous voyez que les nouvelles négociations ont fait retirer la motion de Gibson. Je vous réponds que Gladstone devait parler. Ce que vous me dites des Peelistes est très vrai. Adieu. Adieu.
Mots-clés : Académie des sciences morales et politiques, Diplomatie (Russie), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (France), Politique (Russie), Réseau social et politique, Santé (Dorothée)
5. Paris, Mardi 28 février 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
2 heures
Je prends le petit papier. Je n'ai rien aujourd’hui. J’ai passé. hier ma soirée au comité protestant. Ce matin, le beau temps et la mardi gras dispersent tout le monde. On est un peu incrédule ici sur vos immenses armées. On commence à vous croire très forts chez vous et pas très forts quand il faut en sortir ; bien efficaces quand il ne faut que peser beaucoup moins quand il faut agir. On dit qu’il est plus sûr d'emprunter 400 millions que d'attendre des présents, même de 25 millions.
Je suis frappé de deux choses, l’une que la question grandit, l'autre, que vous ne grandissez pas. On entreprend plus qu’on ne croyait ; on vous redoute moins qu’on ne faisait. Sur le premier point, on ne se trompe certainement pas ; l'avenir nous apprendra si on a raison sur le second.
Je viens de voir les lettres de Madrid. Quant à présent, l'insurrection a échoué ; mais, dans la voie où entre le gouvernement de la reine Isabelle, la guerre civile me paraît inévitable. Les partis Espagnols n'abdiquent pas en attendant que leur tour revienne de régner ; ils se battent, même quand ils ne sont pas les plus forts.
C'est le général Randon, dit-on, qui reviendra d'Algérie pour faire l'intérim de la guerre en l'absence du Maréchal St Arnaud. Le général Pélissier restera en Algérie pour y faire l'intérim de gouverneur général. Les généraux Canrobert, Bosquet, d'Allonville et Forest accompagneront le Maréchal St Arnaud. Adieu.
Je dîne demain, chez Duchâtel, samedi chez Mad. Mollien. J’irai ce soir chez Molé et à l'Ambassade d'Angleterre. Mon temps est le tonneau des Danaïdes ; ce que j’y mets ne le remplit pas, Adieu. G.
5. Paris, Mardi le 31 mai 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre petit ami a passé hier 3 heures chez [Kisseleff] et en est sorti bien content. Mon fils aîné est arrivé ; il m’accompagne à Ems de bonne grâce même. Je n’ai pas encore fixé le jour de mon départ, en tous cas pas avant samedi. Je ne sais pas de nouvelles. Menchikoff est arrivé le 24 à Odessa. Si nous n’agressons pas d'ici à demain. Que nos troupes avancent c'est qu’il n’a pas les pleins pouvoirs pour les mettre en mouvement. C’est très curieux comment nous nous tirerons de ce mauvais pas. Je ne conçois pas la bonne manière pour notre dignité. Il me semble qu'il faut aller battre les Turcs bien vite, lancer un manifeste rassurant à l’Europe, et puis laisser le sultan à Constantinople, avec de telles garanties pour nous, que la signature de la convention proposée devienne inutile. Quand nous aurons battu & fait grâce de la vie tout ce que nous céderons aura bon air. Je ne sais rien aujourd’hui et je ne saurai que plus tard. Le temps est détestable. Adieu. Adieu.
5. Schlangenbad, Lundi 7 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai passé la soirée en grande compagnie. La nuit assez tranquille, dans mon lit. Ma matinée aujourd’hui chez l’Impératrice. Rentrée pour me reposer, j’ai eu la visite du duc, de la duchesse de Nassau, de trois autres princesses dont je suis encore à apprendre le nom. S'il me faut prendre tout cela je serai morte, j'aime mieux passer pour avoir perdu les traditions de la plus vulgaire politesse, pas un mot de nouvelle. Des audiences démandées & refusées.
Le roi Léopold arrive à Wisbade. L’Impératrice ne le recevra pas, elle ne voit que sa famille. Meyendorff toujours chez moi. nous dînons tête-à-tête, l’Imp. dîne seule. Le matin, le soir elle est en train, dans le milieu du jour il lui faut du repos. Son frère le Prince de Prusse vient d'arriver à l’instant.
Le duc de Leuchtenberg est une lampe qui s’éteint. Je n'ai rien vu de plus effrayant.
6 heures. Pas de lettres, pas de journaux. Voilà les plaisirs de l'absence. Je n’ai pas une nouvelle à vous dire. Le temps est très beau aujourd’hui. J'ai vécu dehors. Adieu. Adieu. Je vais me reposer. Adieu.
5. Val-Richer, Mardi 22 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je trouve la circulaire de M. de Nesselrode, très bien faite, complète et claire au fond, parfaitement mesurée et convenable dans la forme. C'est une pièce de gouvernement très civilisé. Je lui fais un reproche général, toujours le même ; vous ne vous placez pas assez franchement dans le vrai de la situation. La Turquie, Etat mourant, incapable de se défendre lui-même ; la Russie, Etat puissant et grandissant, veillant à la porte de l'Etat mourant, et incessamment provoqué à y entrer, tantôt par son ambition, tantôt par sa religion. Tout vient de là, et vous avez l’air de ne pas savoir tout cela. Vous parlez de la Turquie comme vous parleriez de la Prusse ou de l’Autriche, et de vous-mêmes comme si vous étiez, envers la Turquie, dans la même situation et la même disposition que la France ou l’Angleterre. Cela jette, sur toute la pièce, comme sur presque toutes vos pièces précédentes, un certain air de patalinage et de fausse prétention à l'impartialité qui décrie même vos bonnes démarches et vos bonnes raisons. Vous auriez beaucoup plus d'autorité, et vous trouveriez dans le public Européen plus de créance si vous disiez nettement. La géographie et la religion nous créent envers la Turquie, des intérêts, des devoirs et des droits particuliers que nous ne saurions abandonner. Nous savons que la Turquie n’est pas en état de se défendre, seule, contre nous. Nous n'avons nul dessein de l'attaquer, ni de hâter le moment où sa mort naturelle et inévitable imposera à l’Europe, l’embarras de régler son héritage. Pour preuve de notre sincérité dans cette déclaration et cette politique, nous sommes prêts à accepter que la Turquie, entre pleinement dans le droit public Européen, que son indépendance et son intégrité soient garanties, en commun par les Puissances Européennes, et que dans l'éventualité d’un conflit entre la Porte et l’une des Puissances Européennes (y compris la Russie) celle-ci, avant de recourir à la force, soit tenue de mettre les autres puissances en mesure de prévenir cette extrêmité par les vois pacifiques.
Vous avez consenti à tout cela ; mais vous n’avez pas mis en lumière l'importance et le mérite de votre consentement. Vous avez eu là et là, l’air de maintenir des prétentions, et des traditions qu’en fait vous abandonniez. Vous n'avez pas tiré, d’une part de votre position, de l'autre de vos concessions, tous les avantages qu'elles vous donnaient.
Votre dernière proposition (celle du 26 Avril) était dérisoire, et trop évidemment faite pour vous attribuer la dernière apparence pacifique. Quel besoin à la Porte d’une telle stipulation pour avoir le droit d'ouvrir les détroits quand elle juge que sa sureté l'exige ?
Le Memorandum du Prince Gortschakoff (Annexe A) est particulièrement entaché du patalinage général que je vous reproche. A quoi bon discuter pour prouver que la flotte Russe de Sébastopol n’est d'aucun danger pour la Porte ? Est-ce qu’il y a quelqu’un en Europe que vous espériez convaincre ?
Savez-vous à qui je porte envie en ce moment ? à Gladstone. Le vieil homme est encore bien vivant en moi. Et c’est un rôle si commode que celui de spectateur ! 10 heures
Je vous ai répondu d'avance. Je ne vous dirai pas ce que je pense du langage de Fould sur l'Académie. Adieu, adieu. G.
5. Val Richer, Mercredi 1er juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Si j’avais besoin d'être confirmé dans ma sécurité, le Journal de Francfort me rendrait ce service. Evidemment vous le dictez. Il indique déjà à la Porte un moyen de sortir d’embarras en réclamant de vous pour l'indépendance de sa souveraineté, des stipulations qui compenseraient le droit de protection que vous lui demandez pour l'Eglise grecque. Réciprocité très illusoire, mais qui sauverait la dignité apparente et faciliterait la transaction. Ce moyen-là ou tout autre certainement on en trouvera un, avant ou après quelques coups de canon.
Entre les cent raisons qui m'ont décidé à ne jamais rechercher ni accepter aucune affaire ni aucun avantage d’argent, j'ai toujours compté pour beaucoup celle-ci ; conserver en tous cas la pleine liberté de mon jugement et de mes actions. L'argent, c’est les fers aux pieds et aux mains, et à l’esprit.
La rentrée du Roi Léopold à Bruxelles est aussi belle que son entrée à Berlin et à Vienne. Les discours des Belges, laïques ou ecclésiastiques, ont un caractère de satisfaction sensée, et vraie qui me plaît beaucoup. Il y a deux sortes de mensonges publics qui me donnent des nausées, ceux où l'on ne trompe personne et ceux où l’on se trompe soi même. Rien de semblable ici. C’est un pays et un Roi content l’un de l'autre, et qui ont raison.
Je ne m'étonne pas que vos grandes Duchesses n'aillent plus en Angleterre, ni à Vichy. Je lis dans les feuilles d'Havas des articles plus aigres, sur vous qu’il n’est, à mon avis, nécessaire ni convenable. L'Empereur d’ici à certainement dans cette affaire, un avantage, sur le vôtre ; il serait de meilleur goût, et plus habile d’en profiter pour se montrer courtois et bien disposé en général. C'est la seule espèce de revanche qui soit digne et qui serve. A coup sûr, le Duc de Gênes ne part pas de Paris content du corps diplomatique. Je comprendrais Hübner ; mais je ne comprends pas Cowley.
Onze heures
Je suis charmé que votre fils vous accompagne de bonne grâce. Je vous souhaite le retour du beau temps ; il est bien mauvais depuis hier. Adieu. Adieu. G.
6. Bruxelles, Samedi 4 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Votre lettre d’hier reçu à mon réveil m’a fait du bien. Un coeur ami pense à moi aujourd’hui. Triste, triste jour, et lorsque tout est si triste ! Le vide autour de moi. Ce que vous me dites sur mon compte est bien vrai. Je suis surprise que vous m’aimiez puisque vous me connaissez si bien. Ah que je me sens malheureuse et aujourd’hui avec redoublement.
Je ne sais aucune nouvelle de l’extérieur, Van Praet n'en avait pas hier soir. Il est très soigneux de moi, et voudrait me distraire. Il m’a amené hier le général Charal. Belle figure, bonne tenue & bonne conversation. Je vous ai dit que Brokham le prussien est mon favori. Tous les autres le mien inclus sont bien peu de chose. Je suis prés de Paris voilà tout le mérite de Bruxelles.
4 heures. On m'annonce. une occasion Prussienne. Je voudrais avoir quelque chose à vous mander, mais il n’y a rien. Je ne sais si vos journaux donneront la lettre de mon empereur ; dans le doute je vous l'envoie. Elle me semble bien modérée, et attestant encore le dîner de la paix ; c'est beaucoup après le ton provocateur de la lettre de l'Emp. Napoléon.
M. Barrot est venu chez moi aussi, c’est le dernier diplomate qui me manquait. Il me plait parce que c’est un français. Ah que j'aime les Français ! mes yeux ne vont pas bien. Le roi Léopold voulait me voir chez lui au Palais. J’ai refusé, ce n’est pas dans nos mœurs. J’irai à Laken un matin. Dans ce moment il est dans son château des Ardennes. Il ne peut pas de son côté venir dans une auberge. Pourrez-vous me dire ce que vous pensez de la lettre de mon empereur ? Je la trouvé vraiment bien faite, mais j’en serai plus sûre si vous me le dites. Hélène vous dit mille souvenirs. Adieu. Voici aussi le manifeste.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Diplomatie, Discours du for intérieur, Guerre de Crimée (1853-1856), Napoléon III (1808-1873 ; empereur des Français), Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Portrait, Relation François-Dorothée, Relation François-Dorothée (Politique), Réseau social et politique, Tristesse
6. Paris, Mercredi 1er juin 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Menchikoff est parti d’Odessa le 24 pour Peters[bourg]. Il n’y aura donc rien d'immédiat. J’ai vu hier Fould & Heckman. Voulez-vous savoir mon impression ? On n’a pas envie de se lier à l'Angleterre. Elle vous a planté là dans l’affaire de la flotte. Maintenant la France est dégagé de tout ce qui lui était personnel ; elle ne suivra pas aveuglément les passions de Stratford. Elle restera à distance. Votre Empereur n’est pas inquiet du tout. Il est mécontent du mariage Belge et c’est là où se concentre sa préoccupation. J’ai vu longtemps Lord Cowley il a failli être rappellé pour n’avoir pas fait visite au duc de Gènes. Très longue histoire et drôle, trop longue à conter. Il a fini par faire la visite. Le bruit du rappel de Brunnow se renouvelle à Londres, est-ce personnel ou politique ? Je ne sais. Ce que je sais c’est que dans une entrevue avec Clarendon il a pris le ton haut. L'Anglais lui a dit qu’il n'était pas habitué à cela. Cowley dit que B est très embarrassé. Quel drôle de salon le mien hier soir. Hubner aigre & poltron. Heckern très amusant et très sensé. Molé charmé de tout ce qu’il disait, car cela promettait la paix. Il voit tous les jours D. de L. et on remarque à son langage qu'il sait tout. Votre Emp. a dit à un diplomate : la Belgique épouse l’Autriche, moi j'épouserai la Suisse. Mon allemand a été mis sous jugement, dégradé, on m'a noté la croix. Voilà. Je n’ai pas demandé le pourquoi, il me suffit de savoir les faits. Je ne prends personne. Je vous écris à tort & à travers. J'ai beaucoup à écrire pour un courrier, & beaucoup à ranger & arranger pour mon départ mais je ne fixe pas encore le jours. Adieu. Adieu.
Le journal des Débats est très curieux ce matin. Que dire après cela, c’est si clair.
6. Paris, Mercredi 1er mars 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai bien fait hier soir ce qui vous convient. Soirée très éparpillée. D'abord chez Mad. d’Haussonville la mère, puis chez Molé, puis et l’ambassade d’Angleterre. A ma première station, rien que les Broglie et les Ste Aulaire, Mad. d’Haussonville et Mad. d'Harcourt en grande toilette de bal, pour Mad. de Chastenay. Drôle de bal, donné seulement pour les femmes mariées. Mad. Piscatory a demandé la permission d'y amener sa fille Rachel, et elle a reçu une réponse si peu gracieuse, faisant sonner si haut l'exception qu’elle n’y est pas allée, non plus que sa fille. Chez M. Molé, peu de monde ; le Mardi gras absorbe tout. Toujours plus de femmes que d'hommes. Duchâtel, le Duc de Noailles, Rémusat, M. de Vogué, Pageot, & Molé triste, et vide, cherchant ce qu’on peut faire pour vous remplacer et ne trouvant pas. " Je ferai tout ce qu’on voudra pour cela. " Je n'ai pas répondu.
Le Duc de Lévis avait des nouvelles très récentes de M. le comte de Chambord qui reste à Prague indéfiniment. Il s'y trouve bien ; l'ex. Impératrice aime beaucoup la comtesse de Chambord. Vous ai-je dit que la Reine Marie-Amélie, en allant en Espagne, avait promis à sa fille la Princesse Clémentine d'aller, en revenant, passer quelques jours chez elle à Cobourg ? Si elle exécute son projet, en revenant plutôt, comme on le dit, à cause des troubles d’Espagne, le comte de Chambord ira probablement la voir à Cobourg. Le Prince et la Princesse de Joinville y seront avec leur mère, et le Duc d'Aumale ira peut-être jusques là au devant d’elle. Double visite donc ; le grand Duc de Gotha et Cobourg (car ce n'est plus qu’un, n'est-ce pas ?) à Paris, et toute la maison de Bourbon à Cobourg. Est-ce que le grand Duc de Gotha est destiné à remplacer ici le duc de Brabant ?
Assez de monde à l’ambassade d'Angleterre ; pas beaucoup pourtant ; les salons ressemblent à un habit trop large. Plus de Français que la dernière fois ; Flahaut, Fould, l’amiral Lasusse, his de Batenval, Michel trouve bien ; l'ex. Impératrice aime beaucoup Chevalier, et quelques autres. Lord Raglan, en conversation intime avec le petit général Chranowski (est-ce bien son nom ?), celui qui commandait l’armée Piémontaise à la bataille de Novare. On dit que c’est un homme capable, quoique battu. J’ai causé un moment avec Fould qui ne recherchait pas la conversation, plus longtemps, avec Flahaut qui était triste et inquiet de l'avenir, pour tout le monde. Peu cependant pour l’Angleterre ; on lui écrit que Lord John commence à mollir un peu sur son bill de réforme, et qu'il pourrait bien être amené à consentir à le laisser tomber. Quelque membre libéral et ami du cabinet proposera de déclarer qu’en ce moment la mesure est inopportune et demandera l’ajournement, qui passera. On dit que si Lady John ne s'en mêlait pas, son mari serait assez traitable ; mais elle ne l'est pas du tout.
Je vous retire, les sages mesures financières que je vous avais annoncées, le rétablissement de l'impôt du sel et des 17 centimes dégrevés sur la contribution foncière. Des gens compétents m'ont dit hier soir qu’il en avait en effet été question, mais que le bon sens avait été battu et que le budget présenté au Conseil d'Etat n'en disait rien. On a craint l'impopularité. Cela vous sera bien égal.
Lady Cowley m'a trouvé bien aimable d'être revenu. Je n'étais dans mon lit, qu'à onze heures et demie.
Jeudi 9 heures
Je reprends ma lettre que j’ai gardée pour une bonne occasion qui part aujourd’hui. La journée d’hier n’a pas été aussi paisible, dans les rues de Paris, que le disent les journaux. Pendant qu'à mon extrémité du Boulevard, on célébrait les obsèques de l'amiral Roussin avec toute la pompe due à un maréchal, canon, garnison sur pied, infanterie, cavalerie, artillerie, église magnifiquement décorée, grande foule de spectateurs curieux et froids, à l'autre extrémité sur la place de la Bastille, huit à dix mille ouvriers avec quelques douzaines de bourgeois se réunissaient pour attendre le convoi de l'abbé de Lamennais, c’est-à-dire une bière suivie par huit personnes, et escortée par un fort détachement de gardes municipaux. L'abbé de Lamennais avait, par son testament, formellement interdit qu’on portât son corps à l'Église, désigné les huit amis qui devaient seuls l'accompagner au cimetière, et ordonné qu’on descendît son cercueil dans la fosse commune, sans aucune cérémonie, pierre, inscription & &
A l’arrivée sur la place de la Bastille, les huit ou dix mille ouvriers ont voulu suivre le corps ; les gardes municipaux s'y sont opposés, ont dissipé la foule, barré une rue et fait cheminer le petit convoi solitaire vers le Père Lachaise. Mais devant la porte du cimetière, ils ont retrouvé, et bien plus nombreuse, la foule qui s’y était rendue par toutes sortes de voies détournées plus de 20 000 personnes, dit-on. Là, nouvel effort du peuple pour entrer dans le cimetière à la suite du cercueil de l'abbé ; nouvelle résistance des gardes municipaux, qui avaient reçu les renforts. On a repoussé, chargé, dispersé la foule, sans coup de feu ; le petit convoi est entré tout seul, la porte du cimetière a été fermée, et l’enter rement s’est fait avec autant de solitude et d'impiété que l’avait voulu le mort. Des agents de police se sont rendus immédiatement aux bureaux des journaux pour les inviter à ne rien dire de tout cela. J'étais, à cette heure-même, chez Mad. Lenormant, avec 25 personnes, Noailles, Voqué, Vitet, Kergorlay &, entendant une lecture de M. Villemain sur les efforts des conquêtes d'Alexandre pour l'influence des Juifs dans le monde et l’aplanissement des voies au Christianisme. M. de Riancey, le rédacteur en chef de l’Union est venu nous raconter ce qui se passait, et les récits de la soirée ont confirmé le sien. Le père Ventura, l’archevêque de Paris, tout le clergé, ont fait leurs efforts pour obtenir de l'abbé de Lamennais quelque parole de repentir, quelque apparence de mort régulière.
On se serait contenté du plus transparent mensonge. On n’a rien obtenu. Le chansonnier Béranger, et cinq ou six autres gardaient la porte du mourant et renvoyaient tout le monde, polis, mais péremptoires. L'orgueil enragé et désespéré du renégat a eu pleine satisfaction. Il ne vivait pourtant plus, depuis trois ou quatre ans que du produit de sa traduction de l'Imitation de J.C. !
La politique de police et de compression continue, sans violence mais non sans astuce et malice. Le 22 février, quand on a été décidé à interdire toute manifestation le 24, le préfet de police a mandé chez lui, un certain nombre de chefs et d’ouvriers des principaux ateliers de Paris. Il leur a notifié l’interdiction en leur déclarant qu'elle serait fermement maintenue. Puis, il a ajouté : " à quoi bon tout cela pour vous ? Vous ne faites que servir les légitimistes et M. Guizot. Lisez la presse ; vous y verrez ce qu’ils veulent et ce qu’ils font."
Il avait devant lui, sur son bureau, un moment de la presse. Il a répété mon nom trois fois, avec l’intention évidente de réveiller dans ce monde là l’irritation contre les légitimistes et contre moi. Je tiens les faits de deux assistants intelligents. Ceci bien pour vous seule, comme de raison. Mais il est clair que la police et la presse, au service du Palais Royal, m'en veulent à mort de la fusion, et voudraient bien trouver à mordre sur moi. Ils ne trouveront pas. Je suis et resterai aussi immobile que décidé. Seulement, ne vous étonnez pas, si ma correspondance est très réservée. Quel volume ! Je me figure que nous causons. Adieu, Adieu.
Dites-moi que vous avez le N°6.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Conversation, Description, Famille royale (France), Femme (mariage), Femme (portrait), Femme (statut social), Fusion monarchique, Mort, Politique (Angleterre), Politique (France), Réception (Guizot), Relation François-Dorothée (Politique), Réseau social et politique, Salon
6. Paris, Mercredi 23 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
L’Autriche envoie ici de nouvelles propositions. On n’en est encore qu'à l’ébauche. Il faut s’entendre d’abord avec Londres & Paris. Et puis seulement l’Autriche nous enverra ce travail. Vous voyez que cela mangera du temps. Les opérations marcheront en attendant. On persiste à penser que l’Autriche n'entre ra pas en campagne & que Personne ne l’y obligera.
J’ai vu hier Hatzfeld, mais tout envahi par ses petits griefs personnels. Le soir beaucoup de monde quatre ! Molé, Montebello Viel Castel & Merode. Tous en grand éloge de notre écrivain. Vous êtes plus en critique, mais je suis d’avis de ce que vous me dites.
Quel radotage que le rapport de Raglan du 8 mai. Lisez-le jusqu'au bout. C'est si bête. Vous voyez l’avortement de la motion Gibson. Lord Harry Vane devait second the motion. Evidement ils ont tous eu peur. Le speech des Cabarets est contre. J’ai vu mon dentiste ce matin. Cataplasmes, bêtises, la prison, tout cela pour m'épargner une dent. Je suis d’avis de la perdre ça m’est égal. Mais tout cela m'ennuie bien.
Je ne sais pas de nouvelles. Duchâtel chante ce soir. Molé passe sa journée à Champlatreux. Adieu. Adieu. On parle mal de l'exposition, plus qu'il ne faut je crois. Mais enfin le début n'est pas brillant.
6. Schlangenbad, Mardi 8 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Onze heures
De 10 à 1 on se rassemble à l'ombre de superbes tilleuls à la porte de l’appartement de l’Impératrice. Là Meyendorff vient de faire lecture du testament du duc d’Orléans, (que j’avais apporté). Cette lecture a produit un effet prodigieux. Le Prince de Prusse qui partage beaucoup les idées de sa femme en est resté stupéfait. L’Impératrice vous concevez !
Vous ne me donnez aucune nouvelle. Je crois que le monde veut rester tranquille pendant mon éclipse. De ce côté rien ne se passe non plus. Les Princes et princesses se croisent ici sans ajouter à l’élément de la conversation. Meyendorff est un trèsor très abondant, et si naturel. L’Impératrice prend intérêt à tout sans se fixer à rien. Mais elle n'oublie rien non plus. Et je vois avec plaisir que mes lettres vertes lui restent dans la mémoire. La grande duchesse Olga est charmante et bien belle. La suite de l’Impératrice est bien composée hommes & femmes.
5 heures J’ai pris mon premier bain avec plaisir & frayeur. Je ne sais jamais si ce que j’entreprends me réussira. Je commence déjà à m'inquiéter de ce que je deviendrai après ceci, & puis avec qui m'en retourner, car plus que jamais j’ai vu qu'il me faut quelqu'un. A propos quand je vous reverrai j’aurai quelque chose de drôle à vous raconter. L’Allemagne se brouille. On ne parvient pas à l’arranger, la presse veut avant tout reconstruire le Zollverrein et cela ne va pas. Adieu. Adieu.
J’espère que votre fille va bien. Adieu.
6. Val-Richer, Mercredi 23 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
On continuera de négocier à Vienne. On continuera de se battre en Crimée. Rien de plus et rien de nouveau jusqu'à ce qu’on soit las de ne rien faire en faisant tant de mal. Ce peut être fort long. Plus on marche dans l’ornière, plus on s’y enfonce. Il faut une vive lumière et un grand effort pour en sortir. Nous n'en sommes pas là. Bulwer est bien bon de s’inquiéter de l'alliance avec le Piémont. Si la France et l'Angleterre en viennent à la guerre révolutionnaire, elles sauront bien lui rendre cet appui. Plus j'y pense, plus je doute qu'elles en viennent là. L’Angleterre s’arrêtera et la France se lassera. Je ne sais pas quand et comment on fera la paix ; mais je ne crois pas à la guerre faite assez audacieusement et énergiquement pour bouleverser l'Europe. Est-il vrai, comme le disent les Débats, que Lord Stratford ait perdu de son ascendant à Constantinople ? Ce serait un événement. Je suis assez pressé que Thouvenel aille à son poste, par curiosité de voir comment ils s’arrangeront. J’ai oublié, en partant, de vous donner les six volumes des lettres d'Horace Walpole, voulez-vous que je les fasse porter chez vous ? Dans vos petits maux, vous ne me dites rien de vos yeux ; j'espère qu’il n’y a rien à en dire.
10 h. et demie
Je suis comme vous ; je ne crois pas à la paix, quoique je croie aux négociations. Je n’ai rien d'ailleurs. Avez-vous vu Andral ? Il faut le voir quand vous avez quelque chose de nouveau. Adieu, Adieu. G.
6. Val Richer, Jeudi 2 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
9 heures
Le journal des Débats m’a manqué hier, je ne sais pourquoi. C'est comme si toute la politique me manquait. Il devrait traiter votre question en pleine connaissance de cause et sensément. Je doute que votre politique expéditive soit pratiquée. On craint trop les conséquences de toutes choses pour rien commencer vite. Sauf ce que vous m'écrivez, et ce que je vous écris, il est impossible de penser moins que je ne le fais à ce qui se passe.
Je ne m'occupe que de ce qui se passait il y a deux cent ans. Il y a deux cent ans précisément, Cromwell chassait, en personne le Long Parlement et se faisait Protecteur. Je m'amuse parfaitement à le regarder faire et à le raconter. On m'écrit de Londres pour me presser instamment de publier, mon livre cette année même, au mois de décembre, pour l’anniversaire du protectorat. Partout on se plaît aux coïncidences de dates. Je crois que je leur donnerai cette satisfaction.
Vous ne vous souciez guère de la Chine. Cependant le Galignani me dit que les agents anglais et Français ont promis le secours de leurs vaisseaux pour empêcher cet Empire là de tomber. Soutenir deux Empires à la fois en Orient, c’est beaucoup. La coïncidence est singulière. Je suppose qu’elle ne vous plait pas davantage dans l'Orient asiatique que dans l'Orient européen. Mais vous n'êtes pas engagés à protéger les Chinois contre les Tartares comme les Grecs contre les Musulmans. Bizarre spectacle que celui du monde aujourd’hui ! Ce sont des hérétiques, et des schismatiques qui s'en partagent ou s'en disputent la domination. Le Pape ferait plus sagement de voir en eux des Chrétiens que de s'obstiner à les anathématiser, comme au temps où les catholiques dominaient partout. Je suis encore plus frappé de la décadence d’esprit de la cour de Rome que de celle de sa force. C'est dommage.
Onze heures
Le rappel de Brünnow serait drôle. J’ai point à y croire. Les Débats sont curieux en effet. Ils ont raison. Adieu, adieu. Vous avez raison de ne prendre personne à la place de votre Allemand. Marion vaut un homme et une femme. Adieu. G.
7. Bruxelles, Dimanche 5 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous écris un mot pour vous prévenir que Madame Hatzfeld aura à vous remettre une lettre. Je la croyais partie hier & j’apprends que ce n’est que demain qu'on vous l’envoie. J’ai vu des lettres de Berlin selon lesquelles la Prusse nous reste très fidèle. Quant à l’Autriche, il y aura plus à la surface qu’au fond, et on aurait tort de se trop fier [à] l'exaltation de Hubner. L'air est bien froid ici. J’ai passé ma soirée hier seule avec Van Praet. Je me couche de bonne heure. Hélène se promène avec moi en voiture. Mon fils va et vient. Les diplomates viennent tantôt le matin, tantôt le soir. Il n'y a pas de quoi composer un salon ici et jusqu’à présent je n’y ai pas goût. Adieu. Adieu, tous les jours mes regrets sont plus grands, plus profonds. Adieu.
Je crois que je me suis trompée de N° & que ceci est 7.
7. Paris, Jeudi 2 juin 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
J’ai vu hier matin 18 personnes une dizaine ce soir. La tête me tourne de tout le bavardage que j'entends. Je passe au gros fait. Hier à à Berlin 6 du soir on recevait de Pétersbourg le propos souvent de Nesselrode. " Nous aurons le protectorat des Grecs coute que coute. " M. de Budberg avait avec M. de Manteuffel le ton très haut. Tout cela arrive par télégraphe.
Cowley est venu le soir me conter cela. Greville dans une longue lettre finit par ces mots-ci. The flut will not sail until we give order et puis. “The emperor has promised that he will in no case have recourse to ulterior measures without giving us ample notice of his intention. " Il me mande que Brunnow est dans le dernier embarras. Les Allemands ici parlent de désavouer Menchikoff, (vous voyez que le télégraphe de Berlin dément cela) et disent que l’Emp. n’a pas bien compris la portée de ce qu’il exige de la porte. Tout ceci prouve seulement que nous n’avons l’appui de personne. "
Nous amusons L. Radcliffe de tout le mal. Cowley me le dit aussi à l’oreille. Mais Greville maintient qu'il s’est parfaitement conduit & son cabinet l’approuve. Je suis inquiète de cette situation. Nous ferons la guerre sans le moindre doute à moins que la porte ne cède.
Adieu. Adieu.
7. Paris, Jeudi 24 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
On dit que l’Empereur (le vôtre) serait disposé à accepter la proposition autrichienne ; il faut voir si à Londres on pense de même, et puis et par dessus tout, si on en voudra à Pétersbourg. Hier le bruit s’est répandu que le ministère anglais était en danger, D. Télég : Je ne vois rien ce matin qui confirme ce bruit. La dépêche de Raglan était donc un houx. Le Moniteur aussi l’avait copié. Je regrette que ce ne soit pas vrai, c’était drôle. Mérimée dit que Fould ne veut pas s’occuper de l’Académie et dit que l’Emp. ne lui en a jamais parlé. La tirade de l’autre jour était donc très personnelle à lui. Depuis, il s'ex prime avec plus de douceur dit-on. Voilà l’Indépendance qui reproduit la dépêche de Raglan tirée de la gazette de Londres, ce qui est officiel. Je ne demande pas mieux que de la rescuciter.
Je vais un peu mieux. On veut me conserver ma dent. J’ai main tenant deux dentistes, Dieu sait pourquoi.
Mad. de Boigne est venue hier. Je ne l’ai pas trouvée trop changée. Quoiqu'il se fut passé 1 an 1/2. Je n’ai rien à vous dire de nouveau du tout. Je n’attends rien de la motion de Disraeli, tout avorte. Adieu. Adieu.
7. Paris, Vendredi 3 mars 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vos lettres m’arrivent, en général fort tard. Celle d’hier (N°4) m'est arrivée si tard qu’il n’y avait pas moyen de rien ajouter à ce que je vous avais écrit le matin (N°6).
Vos yeux me désolent. Je ne puis croire que ce soit une épidémie ophtalmique spéciale à Bruxelles. Je n’ai jamais entendu parler de rien de semblable dans le climat. Mais tout est possible. Je crois plutôt à l'effet du chagrin, de l’agitation et de la fatigue sur un organe délicat. Vous me mettez à une épreuve intolérable en me parlant, comme d’une chance possible de votre retour immédiat à Paris. Je n'ai rien à dire de l'effet à Pétersbourg, vous seule en êtes juge. Les mots : " êtes-vous encore à Paris ? " m'ont malheureusement trop démontré qu’on ne voulait pas que vous y fussiez ici. On serait certainement étonné, et comme on ne comprendrait pas, on chercherait, à ce retour, d’autres motifs que le véritable ; on ne croit guère en général aux motifs de santé, quoique ce soient les meilleurs. Trop de gens s'en servent pour me nier.
Quoiqu’on ne soit pas ici, plus en goût de la guerre qu’il y a deux mois, on y croit, et on en prend son parti, et on s'y prépare, et tout le monde règle, sur le fait, ses relations et ses plans. Je vous dis, malgré moi et tristement, mes premières idées ; je n'ai encore causé avec personne ; mais je doute que, parmi vos amis sensés et sincères, il y ait une autre impression que la mienne. Vient toujours, en première ligne votre santé, et dans ce fait là, j’ai tant de peine à voir clair, quand vous êtes ici, qu’il m’est impossible de l’apprécier de loin. Que tout cela est triste !
Demain, plus encore que tout autre jour, je voudrais être avec vous, et vous donner quelques douces distractions. Votre fidélité à de chers souvenirs m'a profondément touché dès le premier jour où je vous ai connue. C'est une vertu qui coûte cher, mais que j’aime et que j'honore infiniment. Les coeurs sont si légers, et tout passe si vite dans ces ombres chinoises de la vie !
Autre tristesse en pensant à vous. Vous avez de la religion, et elle ne vous sert pas à grand chose dans vos épreuves, vous n'y puissiez guère de consolation ni de force. En tout, le mal vous fait plus de mal que le bien ne vous fait du bien, et vous souffrez plus de vos défauts que vous ne profitez de vos qualités. Que de choses il aurait fallu pour mettre en vous l’équilibre et l'harmonie dont vous auriez besoin. Adieu, adieu.
Je ne vous dis rien du discours Impérial. Il ne faisait pas grand effet hier, ni le matin, ni le soir. Il aura le sort de presque tout ce que dit et fait son auteur ; il réussira plus dans les masses que dans les esprits difficiles. Si j'étais allemand, j'en serais mièvrement content. Adieu.
J’ai vu hier Montalembert qui m'a beaucoup parlé de vous, avec un intérêt dont je lui ai su gré.
7. Schlangenbad, Mercredi 9 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous envoie l’épitaphe fait par Meyendorff sur le tombeau du D. Schwarzenberg. Cela vient à propos de votre discours sur celui de Morny. Les journaux ne nous le donnent pas encore dites-moi un mot sur ce que je vous envoie là.
Meyendorff est bien sensible à votre opinion. Je suis sûre qu’il vous plairait extrêmement si vous le connaissiez. A mon gré il est charmant seulement il sait trop de choses et moi je n’en sais qu’une c’est encore comme cela ! En faisant ma toilette hier soir pour aller chez l’Impératrice je me suis trouvée mal. Tout simplement une excessive fatigue. Au lieu de sortir, je me suis couchée. Je n’ai pas dormi ou très mal. J’ai l’esprit tracassé de deux choses mes fils, c’est la plus grosse et puis que devenir, où aller, avec qui ? Qui me ramènera à Paris ? Qui prendra pitié de moi jusque là ? Pour toute ressource Emilie, Jean & Auguste.
Pauvre femme d'esprit, comme je sais arranger mes affaires ! Et bien voyez-vous tout cela m'empêche de dormir. Je m'agite, & je crois fermement que je suis venue mourir à Schlangenbad. Ecoutez, à toute extrémité, si suis absolument privée de toute ressource pourrez-vous m'envoyer votre petit ami ? Vous comprenez les inconvénients, mais j’aime tout mieux que l’abandon total absolu et c'est là où je vais être plongée dans 18 jours. Ceci est un tourbillon, après le néant.
Je viens de causer avec quelqu’un qui a parlé avec l’Empereur il y a 3 jours à Varsovie. L’Empereur très content du Président souhaitant vivement qu'il continue comme il fait.
8 heures. J’ai été couchée tout le jour, quoique toujours en causeries. Je me relève pour aller chez l’Impératrice. J’espère ne pas tomber comme hier. Vos lettres m’arrivent bien, mais les nouvelles, vous n'en faites pas. Adieu. Adieu.
7. Val-Richer, Jeudi 24 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je reviens à Andral. Il faut le voir toutes les fois qu’il survient, dans votre santé quelque chose de nouveau. Cette enflure de la bouche et du palais indique ordinairement quelque irritation d'estomac. Un régime spécial vous soulagerait. L’avis d’Andral et la surveillance quotidienne d'Olliffe doivent aller ensemble.
J’ai une lettre de Macaulay, toute littéraire et en compliments sur l'ouvrage de mon fils quelques mots seulement qui laissent entrevoir un assez grand dégoût de la politique et une grande incertitude dans la prévoyance de l'avenir. Les chances de la campagne qui va s'ouvrir me touchent infiniment pour les braves soldats qui ont à les subir très peu dans l’intérêt de la paix. Elles ne l’amèneront en aucun cas. Si nous sommes vainqueurs, vous ne céderez point ; si vous êtes vainqueurs, nous ne céderons point. Nous ne pouvons nous faire réciproquement assez de mal pour que l’un ou l'autre parti soit forcé à la paix. Il n'y a point d’issue à la voie dans laquelle on s’est engagé. On vous demande une garantie matérielle que vous ne donnerez pas, et qu'à moins de prendre Sébastopol on ne se donnera pas soi-même. Il faut en revenir aux garanties diplomatiques aux engagements de votre part aux traités d'alliance entre les puissances occidentales contre vous, si vous manquez à vos engagements. Cela seul peut conduire à la paix. Plus j’y pense, plus la neutralité de la Turquie, acceptée par les uns et garantie par quatre, ou par trois, ou seulement par deux, me paraît la seule solution praticable et efficace, autant qu’il peut y avoir quelque chose d'efficace pour prolonger la vie d’un mourant incurable.
Je regrette que M. Gibson et ses amis n'aient pas un peu poussé les ministres pour leur faire dire, si leurs perspectives de paix étaient vraiment sérieuses. Ils n'auraient dû renoncer à la motion qu’en obtenant à cet égard, des paroles un peu signi ficatives. Onze heures Je suis encore bien plus fâché du retrait de la motion Gibson si c’est l'effet de la peur devant les journaux et les cabarets. Quelle pitié ! Adieu, Adieu. G.
7. Val Richer, Vendredi 3 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Il y a trop d'humeur dans cette parole : " La Belgique épouse l’Autriche ; moi j'épouserai la Suisse. " Pourquoi épouser quelqu'un ? Il y a des situations, où un gouvernement doit savoir vivre en garçon, et où il peut trouver beaucoup de force dans la vie de garçon. Pourvu qu’il soit un garçon sensé et rangé. D'ailleurs, il n’y a pas moyen d'avoir de l'humeur contre la Belgique sans en avoir contre l’Autriche et l'humeur contre l’Autriche me paraît bien mal entendue. C’est en Autriche, qu’on trouve le meilleur vouloir parce que c'est elle qui a le plus peur. Rien n’est plus sage et plus profitable que d'être amical pour ceux qui ont peur de vous ; ils vous en savent un gré infini.
Je ne comprends pas le dernier incident de l'affaire suisse. A quoi bon le départ du ministre autrichien s’il n’amène rien de nouveau ? Ce n’est que de l’excitation de plus pour le patriotisme suisse qui est très réel, quoique très vantard. Il ne faut pas animer les gens avec qui on ne veut pas se battre. Je ne m'expliquerais l'acte de l’Autriche que si elle avait envie d'être provoquée par la Suisse, ce que je ne suppose pas. Les feuilles d'Havas me disent qu’on recommence à négocier entre Vienne et Berne. Combien de temps faut-il au Prince Mentchikoff pour aller d'Odessa à Pétersbourg ? Nous n'avons rien à attendre de là avant qu’il y soit arrivé. Brunnow n’est pas propre à prendre le ton haut. Pour être digne, ce n’est pas assez de savoir être insolent. En revanche, il est très propre à supporter une mauvaise situation. Il a tout ce qu’il faut, pour cela, d’esprit, de souplesse et d’aplomb subalterne. Heeckeren à travers ses mauvaises manières, a plus d’esprit et de bon sens que la plupart de ceux qui se moquent de lui.
On m’écrit que M. Hébert a plaidé avec un grand succès dans l'affaire des correspondants des journaux étrangers. La cour me paraît avoir jugé avec équité et prudence ; elle a modéré les prétentions du gouvernement sans le désarmer. M. Villemain a lu chez son beau frère Desmousseaux de Givré devant une réunion nombreuse et varié, la seconde partie de son récit du 20 mars cette tragique séance de la Chambre des Pairs, après Waterloo, où le maréchal Ney proposa la déchéance de l'Empereur, contre les emportements du pauvre La Bédoyère. On dit que la lecture a eu du succès ; un mélange très piquant d'éloquence et de malice.
Onze heures
Pas de lettre, sans doute les embarras du départ. Vous me direz demain quel jour vous partez. Adieu. G.
Mots-clés : Politique (Analyse), Politique (Internationale), Politique (Russie)
8. Bruxelles, Mardi 7 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Mes yeux me condamnent à l’obscurité. On me défend d'écrire, de lire, de sortir. Quelle misère, quel désespoir. J'ai eu un homme de lettre de Pétersbourg. Evidemment on eût désiré que je restasse encore à Paris. Quel regret pour moi. On ne le dit pas, je devine, peut être je me trompe, c’est que je suis si malheureuse je perds la tête. Ecrivez-moi. Adieu. Adieu.
La Prusse se rapproche de nous.
Mots-clés : Eloignement, Guerre de Crimée (1853-1856), Santé (Dorothée)
8. Paris, Samedi 4 mars 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai encore rien de vous ce matin. Je ne m'en étonne pas ; vos lettres m’arrivent presque toujours fort tard ; mais j'en suis bien impatient. Si vous étiez trop souffrante, ou vos yeux trop malades, j'espère que la Princesse Kotchoubey aurait la bonté de me donner, en quatre lignes, de vos nouvelles. C'est elle qui fait, en ceci, ma sécurité, si sécurité, il y a.
Je vous ai dit sincèrement mon impression sur l’idée de votre retour immédiat. Je vous la devais, quelque amère qu'elle ne fût. Plus j’y pense, plus elle se confirme. Je ne regarde pas comme impossible qu’il se présente quelque expédient imprévu pour mettre fin tout à coup à cette déplorable guerre. Mais quant à présent, même en France, où elle déplait, elle est de plus en plus prise au sérieux, et la passion pourrait bien ne pas tarder à s'y mettre.
M. de Flavigny me disait hier qu'à la séance Impériale, en entendant le discours, le sénat et la magistrature avaient été froids, mais le corps législatif, les gens des provinces, approbateurs et assez animés. Ils ont pris leur parti de la guerre. Ils prennent au pied de la lettre les paroles de paix prochaine et point de conquêtes qui contient le discours. Ils soutiendront sans rien objecter.
Je reçois ce matin une lettre de Piscatory, qui m'écrit : " C'est maintenant le succès qu’il faut souhaiter, et en toute sincérité, je le souhaite ardemment ; le drapeau est engagé ; et puis honneur et intérêt du pays à part, la défaite n'est jamais bonne à rien, ni à personne. Avec de bonnes dispositions, et dans le monde du gouvernement et dans celui de l'opposition la Russie n'est pas populaire.
Je ne me représente pas agréablement vous au milieu de cette atmosphère là ; votre repos et votre dignité en souffriraient également. Restent les maisons de santé, les raisons impérieuses. Celles-là l'emportent surtout.
3 heures
Je rentre et je trouve votre lettre qui me fait grand plaisir parce qu'elle est bien moins abattue. Dieu veuille que vos yeux aillent mieux. Dans le public indifférent, le discours impérial a assez peu de succès. Je ferme ma lettre. J’ai là du monde. Adieu, Adieu. G.
8. Paris, Vendredi 3 juin 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Heckern vient chez moi tous les soirs. Hier il était tout gros de nouvelles de Londres, selon les quelles, Clarendon va se trouver dans la nécessité de convenir qu'il a été trouvé par l’Emp. Nicolas. Le ministère sera culbuté. Palmerston en prendra la direction. On regarde cela comme infaillible aux affaires étrangères. Selon la lettre de Greville & le dire de Hubner on est en grand travail d’accomodement. Tout le monde s’y met. Mais mon Emp. ne peut pas reculer. C’est impossible le ton du Times du 1er juin est remarquable. On ne peut pas faire d’affaires avec la France. Après tout, il n’y a pas d'intérêt direct anglais. Les bouches du Danube cela regarde les allemands qu’ils s’en tirent. Il conclut à l'abstention. Point de nouvelles hier. [Drouin] de [Lhuys] fait un secret de la dépêche télégraphique dont je vous ai parlé hier. Elle est vraie cependant, c'est Cowley qui me l’a dit. J'ai remis mon départ à la semaine prochaine. Il fait trop laid. Lord Cowley m’a interrompue. Je n’ai plus un moment à moi. Adieu.
8. Paris, Vendredi 25 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pétersbourg 15 mai. Je suis heureux de voir par votre lettre du 4 que votre santé vous permet de songer à un déplacement pour l’été, et que vous voulez avant tout faire ce qu’il faut pour vivre. Vous avez bien raison et ne vous préoccupez pas des suites. Vous êtes redevenu parisien. Pouvez-vous entrepen dre un grand voyage ? Vers le nord p. e. non, et bien, il est pour vous très important d’être à la portée de vos médecins, de vos habitudes, ainsi less said, best inconded.
Le 16. J’ai vu hier soir ceux dont le suffrage vous tient à cœur. Je leur ai annoncé votre petit voyage à Schlangenbad et retour. Cela n’a pas motivé d'observation à cette soirée, il padrone a lu votre lettre avec beaucoup d’intérêt, et sa mère vous fait dire mille choses affectueuses.
Voilà ce côté assuré je pense vous le pensez aussi n’est-ce pas ? Dites-moi votre avis Point de nouvelle à vous dire. Cowley a donné hier soir birthday dinner. Le ministère Français, les autorités, & les Anglais de rang pas beaucoup, pas un seul diplomate. Cette ommission est contre tous les usages. On me mande de Bruxelles " l’Autriche est bien bien mécontente", & on ajoute, c’est toujours très grave quoique cela ne change pas le fond des choses. mais les derniers incidents sont facheux. " qu’est-ce que cela veut dire ? Facheux pour quoi ? Mécontente de quoi ? on ne m’explique rien. Le duc de Cobourg ne revenant de Londres a dit que tout et tous étaient là à la guerre. J’entends le canon. Je suppose que c'est pour le roi de Portugal qui arrive aujourd’hui.
J’ai vu bien peu de monde hier. Je suis sortie en voiture un moment, mais j’ai peur. Adieu. Adieu.
Meyendorff me demande quelques titres de Livres pour l'Impératrice, et pour lui même. Pourriez-vous m’indi quer ?
Le canon est pour Makan au lieu du roi.
8. Schlangenbad, Jeudi 10 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Après une journée de repos j’ai pu finir ma soirée chez l’Impératrice. Au moment de se séparer le Prince de Prusse est arrivé, il avait fait une absence de deux jours. Aujourd'hui reviennent les jeunes grands Ducs qui ont fait une pointe aux petites cours du Midi, & qui repartent demain pour la Hollande, tout ce mouvement est fatigant à regarder.
Saztinsky est ici. L’Impératrice. est bien gardée. Elle vient de m'envoyer son médecin Maudt. Je ne sais s'il est bon médecin, mais je sais qu'il a bien de l’esprit, & que cela me fait une précieuse et utile connaissance. Vous savez que quand je parle d’utilité c’est de mes fils qu'il est question.
2 heures. Voici votre lettre. Tout m'arrive plus régulièrement cette année. Je reçois votre lettre du 8, le 10. Cela ne peut pas être mieux. Je suis bien fâchée de ne pas avoir les Débats. Je viens de lire votre discours dans le Galignani, en Anglais par conséquent. Quel dommage. Ce doit être si beau !
J’ai passé ma matinée couchée, beaucoup de visites, une longue du Prince de Prusse. J’ai été dîner chez l’Impératrice, rien que la famille. Elle me dispense de la soirée aujourd’hui, mes forces ne suffisent pas. Je suis bien plus faible qu’à Paris. Léopold arrive demain à Coblence. Il dîne et couche chez le Prince de Prusse. Mes jeunes grands ducs y seront aussi et passeront la nuit sous le même toit ; c'était une visite arrangée. Le roi Léopold s’est invité depuis. La rencontre est imprévue mais cela se passera bien. Tout est difficile dans ce genre. Je doute que l'Impératrice puisse recevoir sa visite. Elle pourra le rencontrer.
L'affaire du Constitutionnel est bien curieuse Adieu, je sens que je n’ai absolument pas une nouvelle à vous dire. Je voudrais vous en donner de meilleures sur ma santé. Je voudrais aussi avoir une meilleure mémoire. Je fais ici une grande confusion de princesses. Il y en a trop. Ma grande Duchesse Olga est vraiment charmante. Naturelle, fine, bonne & si belle. Son mari m’intéresse, car il est un peu délaissé par tout le monde. Le roi de Wurtemberg viendra la semaine prochaine, cela a couté de la peine de le faire admettre. Adieu, adieu, encore.
8. Val-Richer, Vendredi 25 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je regrette que vous ne lisiez pas l'Assemblée nationale ; sa politique étrangère est vraiment bonne, pacifique avec intelligence et convenance. Elle dit presque tous les jours aux Anglais des vérités qui seraient utiles, s’il suffisait de dire la vérité pour qu’elle soit utile.
J’avais lu et remarqué le rapport de Lord Raglan du 8. Il est comme tous les précédents, plus embarrassé seulement à cause de l’embarras de cette expédition avortée. Je ne comprends pas pourquoi on l’a fait avorter, ni de qui sont venus les ordres de rappel. Triste spectacle que de grandes luttes où personne ne grandit ; tout au contraire. Que fait l’amiral Lyons, ce foudre de diplomatie et de guerre, si cher à Lord Palmerston ?
Cette incapacité et cette mollesse générale sont ma seule raison sérieuse de croire à la paix ; on baissera la toile pour ne pas montrer indéfiniment au public de si pauvres acteurs.
Je suis de votre avis sur votre dent si elle est vraiment gâtée. Faites la ôter dans ce cas ; elle gâterait les autres ; mais si elle n’est pas gâtée, si c’est une irritation du moment résignez-vous un peu et attendez. J’ai ma petite infirmité aussi ; je suis enrhumé. Le temps très variable en est la cause. Ce ne sera pas long. A tout prendre il ne fait pas froid.
10 heures
Je suis au milieu des ouvriers pour faire poser les tableaux et les gravures dans mon cabinet. On m’apporte là mes lettres. J’avais raison de tenir pour votre dent. Je tiens aussi pour la dépêche de Lord Raglan. Il faut qu’elle soit vraie. Adieu, Adieu. Quelle pitié de se dire si peu ! Adieu. G.
