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13. Val-Richer, Mardi 29 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai reçu ce matin deux volumes l’un gros, l'autre mince : le gros, 30 lettres d’un vétéran Russe de 1812 sur la question d'Orient, publiées à Lauzanne, par P. d'Ostafiero ; le mince, la Justice et la Monarchie populaire ; 1ère partie, la Question d'Orient ; publié à Paris par le comte R.R. Le premier est une défense complète de la Russie ; défense diplomatique, religieuse, militaire, maritime. Toute la colère s'adresse à Londres. Le second est une Réquête en faveur du rétablissement de la Pologne, et s'adresse surtout à Paris et dans Paris à la dynastie Napoléon. Le premier est plus sensé que le second, mais pas plus neuf. Deux rhapsodies écrites sérieusement, sincèrement et modérément, au moins de ton, car l'Europe est pleine aujourd’hui d'hommes modérés qui ne se doutent pas de la violence de leurs idées au fond. Singulier temps, qui n'a encore produit ni un homme, ni un ouvrage, quoi qu’il ait tout remué.
Il y a une chose au moins qui ne manque à aucun temps, c’est de s'amuser. Mon fils m'écrit : " Je suis allé hier à Chantilly où je me suis amusé comme un roi, mieux même qu’un Roi de Portugal. J’ai vu cet auguste. adolescent, qui n’a pas l’air auguste, et qui a l’air d’un enfant, et d’un enfant embarrassé, on ne sait si c’est par sa redingotte ou par sa grandeur. C'est triste d'être roi sitôt. Sa Majesté très fidèle et très petite a déjà des sourires selon l'étiquette, et observait attentivement l'Empereur pour voir comment. on se tient comment on lorgne, comment on caresse sa moustache quand on est un grand Prince. Les simples mortels observaient aussi mais plus gaiment, en toute liberté, et comme des gens qui ne sont responsables que d'eux-mêmes ; ce qui est déjà bien assez." Voilà l'impression d’un jeune spectateur.
Mercredi matin 30
Je vais de mieux en mieux. Il fait beau, mais frais et du vent. Est-il vrai, comme je le vois dans les correspondances de Berlin, que l'Impératrice mère va y arriver, et qu’elle ira de là aux eaux de Salzbrum ? Cela vous affranchirait de toute fatigue à Schlangenbad sur quelle pente est votre esprit quant au voyage du Rhin ?
10 heures
Votre lettre répond à ma question, et je n'ai qu’un conseil à vous donner ; suivez votre pente. Nos succès ne préparent pas plus la paix que ne le feraient nos revers. Adieu, Adieu. G.
13. Val-Richer, Samedi 29 juillet 1837, François Guizot à Dorothée de Lieven
C’est mon tour d’attendre et de me désoler en attendant. Pas de lettre encore ce matin. Je m’étais levé en disposition si confiante, si douce ! Il y a deux mois, je n’éprouvais point de vicissitudes, pareilles. Je n’attendais rien. Avec quelle promptitude, avec qu’elle vivacité j’ai recommencé à vivre ! Car c’est là vraiment la vie. Nous nous connaissons à peine, Madame; nous nous sommes entrevus. Je sais bien qu’en un jour en une heure, nous en avons plus appris l’un sur l’autre que tant de gens n’en apprennent à passer leur vie ensemble. Tout ce que nous ne savons pas, tout ce que nous ne nous sommes pas dit, nous le pressentons ; et au moment où nous nous le dirons, il nous semblera que nous l’avions toujours su, que nous nous l’étions dit mille fois. Cependant il est étrange de se sentir si intimement uni à une personne qu’on a vue, qui vous a vu quinze jours.
Si ma vie extérieure, et ma vie intérieure étaient bien semblables, j’aurais moins ce sentiment là ; je pourrais me croire plus connu de vous. Mais, à la voir du dehors j’ai mené une vie toute d’action, toute vouée au public, qui a dû, qui doit paraître surtout ambitieuse, personnelle, presque sévère. Et en effet j’ai pris et je prends à ce qui m’a occupé aux études, aux Affaires, aux luttes politiques un grand, très grand intérêt. Je m’y suis adonné, je m’y adonne avec grand plaisir comme à un emploi naturel et satisfaisant de moi-même. J’y désire vivement l’éclat et le succès. Et les douloureuses épreuves que Dieu ma fait subir n’ont point changé en cela ma disposition, ni mon goût. Aux jours mêmes de l’épreuve je ne me suis point senti indifférent aux incidents de ma vie publique ; et tout en en portant le poids avec le plus pénible effort, j’y ai toujours trouvé une diversion puissante et librement acceptée. Et pourtant, j’ai le droit de le dire après ce que je dis là et pourtant là n’est point du tout, là n’a jamais été ma véritable vie ; de là je n’ai jamais reçu aucune émotion, aucune satisfaction qui atteignit jusqu’au fond de mon âme ; de là ne m’est jamais venu le sentiment du bonheur. Le bonheur, Madame, le bonheur qui pénètre partout, dans l’âme, qui la remplit et l’assouvit tout entière est quelque chose de bien étranger de bien supérieur à tout ce que la vie publique peut donner. Au delà bien au delà de tous les désirs d’ambition et de gloire, de tous les plaisirs de domination, de lutte, d’amour propre et succès, il y a un désir, il y a un plaisir qui a toujours été pour moi le premier, tellement le premier que j’aurais droit de le dire le seul ; le désir, le plaisir d’une affection infinie, parfaitement égale de cette affection qui unit et confond deux créatures de cœur, d’esprit, de volonté, de goût, qui permet à l’âme de se répandre dans une autre âme comme la lumière dans l’espace, sans obstacle, sans limite, et suscite dans l’une et l’autre toutes les émotions, tous les développements dont elles sont capables, pour leur ouvrir autant de sources de sympathie, et de joie.
Vous êtes-vous jamais figurée, Madame, vous qui sentez si vivement la musique, vous êtes-vous jamais figuré quel serait le ravissement de deux harpes bien harmonieuses & jouant toujours ensemble, si elles avaient la conscience d’elles-mêmes et de leurs accords ? Voilà le bonheur, voilà le seul sentiment, le seul état auquel je donne ce nom. Eh bien madame, j’ai cru entrevoir que vous aussi, vous étiez de même nature, que pour vous aussi, les préoccupations et les intérêts extérieurs, politiques, quelle qu’eût été leur part dans votre vie, ne suffisaient point à votre âme, que vous y trouviez un bel emploi de votre esprit si actif, si élevé, si fin ; mais que vous aviez en vous bien plus de richesses que vous n’en pouviez dépenser là, et des richesses, qui ne se dépensent point à cet emploi-là. En sorte que vous m’avez apparu comme une personne qui comprendrait et accueillerait en moi ce qui se montre et ce qui se cache, ce qui est pour le monde et ce qui est pour une seule personne au monde. Voilà par où Madame vous avez eu pour moi tant d’attrait ; voilà pourquoi d’instinct comme de choix, je me suis engagé si avant et si vite dans une relation si nouvelle. Je ne me suis point trompé, je ne me trompe point n’est-ce pas ? Ni vous non plus ? Nous sommes bien réellement tels que nous nous voyons ? J’en suis sûr, très sûr ; mais à chaque nouveau gage de certitude, à chaque fait, à chaque parole qui vous révèle de nouveau à moi telle que je vous sais à chaque pas de plus que je fais dans un si beau et si doux chemin, je suis ravi comme si je découvrais de nouveau mon trésor. Que vos lettres m’arrivent donc ; il ne m’en est pas venue une seule qui n’ait ajouté à ma foi, et à ma joie. Dimanche, 1 heure. La poste n’arrive pas. D’après les arrangements que j’ai pris elle doit être ici tous les jours, à 10 heures.
Décidément les champs, les bois, les lieux solitaires, tout cela ne vaut rien ; tout cela jette dans les relations une irrégularité, une incertitude que rien ne peut compenser. A Paris tout est ponctuel, assuré. A Paris j’aurais votre lettre depuis plus de trois heures. Car j’en aurai une aujourd’hui. J’y compte. Je vais demain mener ma mère et mes enfants aux bains de mer à Trouville. J’en reviendrai le surlendemain par Caen où l’on veut me donner un banquet. Il y aura encore là des dérangements, des retards.
Quel ennui ! Madame il ne faut par se séparer. Demain, je serai au bord de cette mer qui nous sépare. Mes regards, ma pensée, s’élanceront à l’horizon, vers l’autre bord. C’est là que vous êtes, là que je vous trouverais. Je ne puis m’accoutumer à l’impuissance, humaine, à ce perpétuel et vain effort de la volonté contre des obstacles qu’après tout, si elle voulait bien presque toujours elle pourrait surmonter. Mais les impossibilités morales, les convenances, les liens, les devoirs ! Madame, il me faut une lettre.
4 heures La voilà, et je n’en ai jamais reçu une qui valut celle-là. Vous revenez plutôt, bien plutôt ! Je me tais, je me tais. Mais c’est le N°14 qui vient de m’arriver. Je n’ai pas eu le n° 13. C’est ce qui m’explique le retard. Je l’aurai probablement demain. Je n’en veux perdre aucune. Je vois que vous avez eu mon N°6 car cette lettre-ci porte l’adresse que je vous y donnais.
Adieu adieu. Que l’air est doux et léger ! G.
13. Val-Richer, Vendredi 24 juillet 1846, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'ai point éternué, point pleuré cette nuit. J’ai bien dormi. Je suis beaucoup mieux ce matin. C’est vraiment curieux avec quelle vivacité ce mal-là me vient, avec quelle rapidité il s'en va. Hier, s'il avait fallu aller et parler à mon banquet, j’en aurais été incapable. J'en étais vraiment préoccupé, et attristé. Ce n’est qu'à vous que je dis mes satisfactions orgueilleuses, à vous seule aussi mes faiblesses. J'en ai bien plus qu’il n'en paraît. Les circonstances importantes, les nécessités absolues, prévues, annoncées, de paraître et d’agir, me mettent bien souvent, plusieurs jours à l'avance dans un état de malaise, de frémissement intérieur, de doute et d’inquiétude, que je ne laisse pas du tout percer, que je contiens et comprime fortement en moi, car j’ai beaucoup d'empire, sur moi-même mais qui n'en est pas moins, très réel et très désagréable. Tout le monde est convaincu que la tribune ne m'inquiète et ne me trouble jamais. Tout le monde se trompe. Je suis très souvent et très vivement troublé, pas quand une fois je suis à la tribune et dans l’action, mais auparavant, en pensant au succès nécessaire et toujours incertain.
8 heures Décidément les bains ne vous valent pas mieux que le serein à moi. Cela m'étonne. Nerveuse comme vous l’êtes il me semble que les bains devraient vous être bons, J’espère que votre estomac se remettra bientôt en ordre. Pour les petits soins contre les petits maux, j'ai assez de confiance dans Chermside. Il vous connait bien et me parait sensé. Pourvu qu’il n'abuse pas des blue pills. Je vais attendre tout le jour la lettre de demain. Que de temps dans la vie on passe à attendre ? Palmerston me fait demander, en effet ce que nous pensons des Affaires de Rome, [?] et autres, et ce qu’il doit dire et faire pour être comme il veut, d'accord avec nous. Cela sera facile à Rome où il n’est rien, et nous n'en tirerons pas grand profit. C’est à Madrid qu’il faudrait-se mettre d'accord, et j'en doute tous les jours d'avantage. J’ai fait ma démarche. Nous verrons le résultat. En tout cas elle est bonne, et si elle ne nous met pas d’accord ; elle me mettra, moi, à l'aise. Comme on peut être à l'aise dans une si grosse et si difficile affaire. Un grand point sera au moins obtenu. Il n’y aura, rien avant mes élections. Les nouvelles en sont toujours très bonnes. De plus en plus bonnes, si je m'en rapporte à ce qui m’arrive de tous côtés. Mais j’ai aussi ma méfiance. Le Roi d’Hanôvre a été assez malade pour qu’on ait été sérieusement inquiet pendant trois jours. C’est du moins ce que M. d’Houdetot m'écrit. Il est mieux. Il aura M. de Béarn le 4 août. L’ordonnance sera signée ce jour-là comme ministre définitif.
Les bains de mer réussissent parfaitement à ma fille Pauline. On lui jette sur les reins des seaux d’eau qui j’espère seront bons à sa taille. Le temps est charmant depuis trois jours. Revenu au chaud, trop peut-être à Paris, et pour vous. Pas ici. Adieu, dearest. Plus j'avance, moins l'adieu me suffit. Je pense sans cesse à vous. Je vous suis dans tous les détails, à toutes les heures de votre journée. Il me semble que si j'étais là, tout serait mieux. Adieu. Adieu. G.
13. Val Richer, Jeudi 9 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
C'est curieux à quel point le pays qui m'entoure est peu préoccupé de l'affaire d'Orient. On ne joue pas d’ici à la Bourse. Tout le monde est convaincu que l'affaire s’arrangera sans guerre, et toutes les incertitudes et oscillations qu'elle pourra subir d’ici là ne font absolument rien à personne. Je ne dérange personne dans cette impression, car c'est la mienne.
Mon Galignani me dit que Lord Westmoreland, Lord Howden, M Crampton et Bulwer vont quitter leurs postes. C’est la nouvelle d’il y a six semaines. A-t-elle aujourd’hui quelque réalité ?
Je comprends qu’on veuille vous retenir à Paris. Les fidèles n'aiment pas que leur confesseur s'éloigne. Il n’y a rien de si difficile à trouver qu’un confesseur. Si chacun vous disait réellement ce qu’il a dans l'âme vous seriez en effet un confesseur, bien plutôt qu’un confident, car l’embarras où l'on est aujourd’hui est bien la faute des acteurs, il n’y avait, dans les choses mêmes, absolument rien qui les y poussât.
Je vois que les trois irlandais ont repris leur démission. J'en suis bien aise pour Lord Aberdeen à qui cela épargnera des embarras. Sa lettre n’est pas très agréable pour lord John. Voilà une petite affaire qui, en fait de brouillerie, a été aussi loin qu’il se pouvait sans devenir une rupture décisive. Il en sera de même de la grande. La querelle suisse et autrichienne se raccommode aussi. Nouvelle preuve.
J’ai reçu des lettres de Suisse bien lamentables. Non seulement le canton de Fribourg mais aussi celui de Duchâtel est dans un état d'oppression pour les honnêtes gens, à faire pitié. Et là, les honnêtes gens sont, la majorité. On aspire au Roi de Prusse, plus qu’on n'espère.
Midi.
Moi aussi, je suis triste de votre départ. C'est de la distance de plus. Mais je ne viens pas à bout de m'inquiéter de la guerre, soit qu’elle commence ou non. Adieu, adieu.
14. Auteuil, Mercredi 14 août 1844, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mad. la Princesse de Joinville est accouchée cette nuit d'une petite fille très forte et très belle, et qui se porte très bien ainsi que sa mère, m'écrit le Roi ce matin. J’étais hier soir à Neuilly à 9 heures, au moment où les douleurs ont commencé. Le Roi et la Reine sont montés chez la Princesse comme je partais. Je suis rentré à Auteuil ; je me suis couché, à minuit un courrier du Roi m'a réveillé, me portant l’avis d'arriver. Je suis encore enrhumé. J'étais en pleine transpiration ; il faisait froid. J’ai écrit au Roi pour lui demander la permission de ne pas sortir de mon lit. Il m’écrit ce matin que j’ai très bien fait et que ma santé de tous les jours lui importe beaucoup plus que ma présence de cette nuit. J'irai à Neuilly à 5 heures pour le baptême et pour dîner. Je ne crois pas qu’ils soient fâchés d’une petite fille. La Reine regrettait l'autre jour de n'en avoir encore qu'une.
Voilà votre N° 12. Vous avez raison de douter des nouvelles du Maroc, paix ou guerre. Moi aussi, je doute. Tout est mensonge et confusion dans ce qui vient de là. L'Empereur ment sur ce qu’il veut faire, et ne peut pas faire ce qu’il veut. Sir Robert Wilson dit ce qu’il a envie qui arrive. Il a une peur effrayable de la paix faite sans lui, presque autant que de la guerre. J’attends donc encore. Mais voilà, tout le nord de l'Afrique en mouvement et presque en question. Maroc, Tunis, l’Egypte. L’escadre Turque n’a pas parue devant Tunis.
Vous partez donc mardi 20. C’est charmant. Vous passerez bien deux jours à Paris avant d’aller à Dieppe. Moi, si je vais au Val-Richer, je n'irai que vous partie pour Dieppe. Et puis vous reviendrez de Dieppe et moi du Val Richer, et nous ne voyagerons plus.
Avec qui décidément revenez-vous de Baden ? Vous avez mille fois raison de partir au premier jour de mieux. Bacourt est toujours de bon conseil.
Une heure
Decazes sort de chez moi. Il est venu déjeuner et m’apporter à signer les registres de l'acte de naissance de la Princesse Françoise Marie Amélie. Il était là, avec le Chancelier, à minuit. L'Amiral Rosamel est arrivé le premier. M. Barthe à 4 heures et demie. Il a fallu aller le chercher à la campagne, près de Versailles. La famille royale est très contente. Decazes dit que depuis bien longtemps, il n’avait pas vu la Reine si gaie. Je sais pourquoi. Elle était très inquiète des couches de cette jeune femme, son mari absent. Elle se regardait comme responsable de l'issue. Pendant que la femme accouchée, le mari tire et reçoit peut-être des coup de canon. Dieu veuille qu’on aille aussi bien à Tanger qu'à Neuilly !
Rien de nouveau sur Tahiti. J’écris. je discute. Je tiens et je tiendrai bon. Je vous répète que sans l’affaire du droit de visite, je porterais celle-ci très légèrement. Plus j'y regarde, plus je me sens raison. Adieu.
Je vais à Paris. Je vous redirai adieu de là.
Paris 4 heures
Kisseleff sort de chez moi. Il venait me demander un passeport pour aller passer quelques jours en Angleterre avec M. de Nesselrode. Il partira vendredi ou samedi. Appony est allé passer cinq ou six jours au Havre. J’ai eu hier mardi beaucoup de petit corps diplomatique, plus Brignoles, Réchid et Arnim. Je suis toujours très bien avec le dernier. Voilà Cowley qui m’arrive.
4 heures et demie
Il m'apportait des nouvelles de Sir Robert Wilson. Pacifiques, mais point décisives. J'attends toujours. Adieu. Adieu. Je pars pour Neuilly. G.
14. Baden, Mardi 13 août 1844, Dorothée de Lieven à François Guizot
2 heures
J’ai reçu hier une lettre de Rothschild de Paris m'annonçant un décret hollandais qui m’oblige à retirer un capital que j’ai dans ce pays là, ou à me contenter de 4 ans ? de 5%. De plus l'obligation de dire oui ou non de suite parce que l’avis doit être donné à Amsterdam avant le 20. Voilà qui m’ennuie, je ne sais qui consulter. I am quiete helpless. Je vous dis ceci, comme si vous pouviez me souffler ma réponse d’ici à demain matin.
Mon frère est vraiment mieux. C’est étonnant. Le médecin qui disait Samedi qu’il n’irait pas jusqu’à Samedi prochain ! Je me suis promenée à pied avec Constantin entre de fortes averses. Le ciel est bien noir J’attends votre lettre, c'est le moment où le cœur me bat bien fort.
Mercredi 14 août, 7 heures du matin.
Merci de la lettre. J'ai bien besoin de vos lettres pour me tenir l'esprit éveillé et le cœur content. Depuis peu l’état de mon frère ne m’alarme plus autant, je m’ennuie profondément et je songe à partir au plutôt. Il n’est pas impossible que ce soit même samedi. Je verrai ; je ne suis pas sûre ; n'y comptez pas du tout, écrivez jusqu'à nouvel avis, je vous en prie, car un jour sans lettre serait un complet désespoir. Je suis impatiente de voir arriver l’ordre pour la donner, je crois que je vous l'ai demandé dimanche, & que je pourrai l’avoir demain. Peel a l’air honteux, son silence sur Tahiti dans sa réponse à Palmerston est un grand contraste avec ses paroles brutales & étourdies. Il s'est conduit là bien sottement, & vous avez certainement aux yeux de tous un avantage immense sur lui. Je suis bien contente de votre attitude. dans cette affaire, je ne puis assez vous le dire et vous exhorter à y persévérer. Le Maroc, le Maroc, j’attends avec une impatience extrême. J'ai mal passé la nuit. J’ai l’estomac en révolte. Il est possible que ce mauvais temps agisse aussi sur moi. Pas un rayon de soleil & de la pluie, un air froid. C'est abominable.
J’ai pris, mon parti, je me convertis au 4 %. J’ai fait consulter un juif qui m’a dit qu’il fallait le faire. Mon frère me fait dire qu'il a bien dormi, [voici] quatre jours de mieux. Le médecin me dira aujourd’hui, si c’est du progrès. Il doit, je crois, décider aussi aujourd’hui on demain l’époque de son départ. Je n’ai rencontré de visage connu de Paris que le marquis de [M ?]. Il a de l’esprit, et il s'ennuie ici beaucoup. C’est tout-à-fait juste. Adieu. Vous me pardonnez de vous écrire des lettres si bêtes. Quel retour pour les vôtres. Adieu. Adieu, demain je déciderai le jour de mon départ. Adieu
14. Bruxelles, Vendredi 17 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Il se fait un grand travail pour disposer mon empereur à se reconnaître satisfait, le cas échéant de l'émancipation religieuse et civile des Chrétiens à laquelle la France & l'Angleterre travaillent activement à Constan tinople. Il serait fort utile que vous m'en disiez un mot dans votre prochaine lettre. De ces paroles qui frappent et comme vous seul savez les dire. Beau rôle à jouer que de rendre la paix au monde, et d’attester par là que ce n’est ni son ambition ni son amour propre dont il recherchait la satisfaction. S’il dit " Je suis content & je le prouve en sortant des principautés", tout est fini, tout le monde est heureux, & si l'Angleterre osait ne pas être satisfaite c'est contre elle qu'on se retournerait. Voilà l’opinion de mon long tête-à-tête l’autre jour. Le Roi a reçu une excellente lettre de mon empereur. Elle atteste son désir à présent, toujours de faire la paix. J'y vois ainsi une grande confiance dans les opinions du roi.
Je vous prie causez avec moi familièrement sur le texte que vous dis. Grand à propos. Voici votre lettre et vous me dites tout juste ce que je vous demande. Cependant je veux encore ; même familiarité de style, et puis du stimulant sans rien de blessant. J’ai envoyé votre N°16 qui était bon et utile, la critique de nos prières. Il faut que nous écoutions la vérité. S’il n’y avait pas des sifflets j'enverrai celle-ci aussi. Les autographes font toujours meilleur effet que les copies quand il n'y a rien de préparé, ainsi pas de princesse.
Votre projet de visite m'enchante ! Barrot vient me voir souvent, & me prie de vous offrir ses hommages. Vous le confondez avec son frère. Il n’a jamais été député. Il s'appelle Adolphe et a longtemps servi sous vos ordres, il parle de vous avec beaucoup de respect et de reconnaissance. Lord Howard vient beaucoup aussi, je suis très bien avec tous les deux. Ils ne voient plus du tout Chreptovitch & Kisseleff. Celui-ci a fini avec moi complètement ; c’est incroyable. Vely Pacha est ici logé sous le même toit que moi et toute la Russie car il y a K. Hélène, mon fils & deux autres familles Russes. Lady Palmerston m'écrit de bonnes lettres affectueuses. Ah que je vais me réjouir de vous recevoir. Comme je me sens triste du présent, de cet avenir si incertain si sombre, car je n'ose rien espérer, les proportions de cette guerre peuvent devenir énormes. Cela fait frissonner. Brunnow n’est pas arrivé encore. Dépêches et lettres s’attendent. Adieu. Adieu. Merci mille fois de Cromwell.
14. Londres, Dimanche 10 août 1845, Dorothée de Lieven à François Guizot
Onze heures
Jarnac m’a pris hier par surprise. La veille il m’a dit " pas de courier jusqu'à Mardi ". Tout à coup son courier partait après le speech, & il n'y avait plus le moyen physique vu mes yeux de vous écrire.
J’aborde vite le sujet. Lord Aberdeen m’a parlé avec chagrin et avec force de vos préparatifs hostiles à St Malo, à Granville, à Calais, de grands travaux sont entrepris. Cela jette l'alarme ici dans les esprits les plus sérieux. Il essaye de calmer, il ne réussit pas. Il me prie de bien vous dire à quel point cela, entrave ses meilleures intentions. Vraiment, j’ai ri, j’ai parlé comme il vous aurait convenu de parler. Mes yeux m’empêchent de vous dire le détail. Démonstration d’absurdité. Raisonnement même pour les plus mauvais cas de gouvernement en France. Les plus braillards ne veulent par la guerre & &. J’ai fini par dire qu'assurément si malgré les raisonnements les plus évidents un homme comme Lord Aberdeen peut persister à croire au danger, il vaut bien la peine que M. G. y regarde & avise, & que dans tous les cas je rapporterai fidèlement. Si la guerre devait venir Lord Aberdeen quitte décidément. Jamais il ne mangue d'engager sa parole pour vous, tant sa confiance en vous est grande, absolue. S'il était jamais trompé, il ne croirait plus à l’honneur sur cette terre. J’ai dit de vous, honnête homme d'abord, ensuite trop grand respect de vous même trop d’orgueil, pour manquer jamais à vos promesses, à votre parole & s'il n'y avait pas ces deux grandes garanties il y aurait encore votre sincère amitié pour lui qui vous ferait toujours regarder comme sacré de ne jamais lui manquer. Il a toute votre confiance. Il lutte sans cesse, rudement, vous ne savez pas tout ce que cela lui coute d'efforts ! J'ai montré ce que vous savez sur la Syrie. Cela l'a frappé. Il m’a dit. Il est bien possible que ? ne soit pas ce qu’il faut. Mais les Français aussi ont du tort, & pourquoi toujours ce drapeau tricolore pour offusquer ou offenser. Et puis après tout. Le pays appartient aux Turcs. De tout temps il y a eu des massacres et bien cela continue et voilà tout !! J'ai fait un grand oh oh ! Grande envie de vous voir, & certitude à cet égard. Peel m’a dit qu’il regrettait que Metternich fût à Stolzenfels. Cela fera croire à un congrès, & fera un mauvais effet.
Aberdeen voit Metternich bien vieux. Quand j’ai parlé de l'inconvénient des agents quelques fois, d'atténuer par exemple. Il a souri : " C’est vrai ". Extrême contentement de Jarnac. Brunnow un sot. On compte beaucoup avec Brunnow. Évidente satisfaction du très bon rapport avec la Russie. Le Roi des Pays Bas est au fond du cœur blessé de l'accueil de la Reine, & de n'avoir pas la Jarretière. Dans le public cela est généralement reproché au gouvernement. La passion Cobourg déplait beaucoup. On parle d’Eu, on blâme on dit : "si au moins elle allait à Paris voilà un but, mais toujours des tête-à-tête, c’est trop. "
Mes yeux sont de même. Je partirai jeudi le 14, ou tout au plus tard Samedi le 16. Vraisemblablement avec Bulwer. Il m’en coute beaucoup d'écrire une si longue lettre. Il faut que j'abrège Adieu. Adieu. Adieu.
14. Paris, Jeudi 9 juin 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
L'Empereur donne encore à la porte huit jours de délais pour accepter les propositions du Prince M. Si elle refuse encore, nous entrons dans les principautés. Ceci est parti de Pétersbourg, il y a 6 jours. Tout compris il faut attendre trois semaines à Pétersbourg pour savoir la réponse de la porte. Voilà où j'en suis. Je suis mécontente de tout et tout le monde l'est.
Vous êtes sages ici. En Angleterre on ne l’est pas. Cela ira mal. Adieu je fais mes paquets, je m’agite. Je ne dors pas. Adressez encore à Paris. Je vous dirai demain le jour de mon départ. Adieu.
14. Paris, Jeudi 31 mai 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Ce que vous dit votre fils du roi. de Portugal est très spirituel, et agréablement dit. Vous l'avez donc pour deux jours, cela vous fera plaisir. Je serai bien contente d’avoir par lui de vos nouvelles.
Il m’a laissé avec Hubner, qui m’a suppliée de ne pas lui parler des choses auxquelles lui, moi, tout le monde pense le plus. Cela veut dire qu'il est embarrassé. Il en a tout-à-fait l’air. J'ai vu Hazfeld aussi, je n'ai rien tiré de lui que ceci : "Il y a quelque chose qui se passe. Et je sais pas quoi." Il n’est pas sorti de ces mots-là. Cela ne me mène pas loin !
Molé, Barante & Noailles. Hier au soir. Ils disent que la séance sera le 14 ou le 21. Plutôt le 21.
Greville m'écrit avec une exaltation triste. Les victoires en Crimée tournent les têtes. On nous fera des conditions tous les jours plus dures. Il sera ici dans 15 jours.
Lady Georgia Fullarton vient de perdre son fils unique, unique enfant. Pauvre femme ! Le temps est affreux, du vent de la pluie & froid. Soignez-vous bien.
Adieu. Adieu, car je n’ai rien à vous dire.
La Princesse Mathilde n'a pas voulu recevoir le Duc de Porto, elle prétend que le roi de Portugal vienne lui-même. Elle a raison.
14. Paris, Samedi 11 mars 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je vais ce matin de bonne heure à l'Académie, et j’ai encore à corriger les dernières épreuves de mon Cromwell, qui paraît mercredi. De là le petit papier.
Je voudrais bien croire aux moindres chances de paix ; mais au point où l’on en est venu, cela me paraît impossible. Pour les uns ou pour les autres, ce serait trop ridicule. Et une trop grande reculade. Pourtant Kisseleff et Brunow en permanence à Bruxelles, cela signifie quelque chose. Je souhaite au Roi Léopold tout le succès possible, car je ne doute pas de son bon travail.
L’article du Journal de St Pétersbourg (2 mars) est curieux et bien rédigé. Mais pourquoi se plaindre “ qu’on cède, à l'opinion presque traditionnelle qu’on s'est faite de la politique russe en Orient ? " Pourquoi avoir l’air de nier la politique traditionnelle, de la Russie en Orient au lieu de la justifier en l'expliquant, et en la limitant ? On obtiendrait, par ce second procédé, beaucoup plus de créance que par le premier.
Voilà décidément le Maréchal St Arnaud général en chef. On dit qu’il part la semaine prochaine.
Hier soir chez Mad. de Staël, les Broglie, Rumpff Viel-Castel. On parlait surtout de l'emprunt. Le voilà, ce matin au Moniteur. Il sera promptement couvert. Le mode de souscription nationale est le seul qu’on ait pu trouver pour avoir à la fois le concours de Rothschild et du crédit mobilier, c’est à-dire Fould et Pereyre. Ils souscriront chacun de son côté, sans rien faire en commun. Les receveurs généraux et le public prendront leurs restes. Adieu, adieu.
Je vais déjeuner et je pars aussitôt après. G.
14. Paris, Vendredi 10 mars 1854, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mots-clés : Académies, Guerre de Crimée (1853-1856), Mort, Réseau social et politique, Salon, Santé (Dorothée)
14. Paris, Vendredi 24 juillet 1846, Dorothée de Lieven à François Guizot
D’abord, je vais mieux ; je sais que je suis pour vous la première personne. Et puis voici ma révolte. Des instructions pour Bulwer ont traversé Paris Mardi dernier le 21. Elles portent ceci. Aucune puissance n'a le droit de se mêler du mariage de la Reine. L’Espagne est libre, & ce serait une attitude portée à son indépendance. L'Angleterre ne s’en mêle donc pas, mais elle ne saurait voir avec indifférence un mariage qui donnerait à une puissance quelle conque une influence prépondérante en Espagne. Elle s’y oppose donc, & Bulwer le déclarerait. Trappany & Montémalin sont aux yeux de Lord Palmerston hors de cause. Reste les deux enfants espagnols & Coburg. Celui des trois qui conviendra le mieux à la reine semblera très bon à l'Angleterre. Mais elle reste en dehors de toute intervention là-dedans ! Observations générales sur l’Espagne. Elle a une constitution qui n’existe que de nom. En fait il n'y en a pas. Quand les Cortez incommodent le pouvoir on les chasse. La presse on la suspend. L'Angleterre n’intervient pas pour faire à cet égard des remontrances. Mais Bulwer est invité à donner cours à l’opinion que porte son Cabinet sur cet état de choses. Tel est le sommaire des instructions. Des avis particuliers disent que la reine penche beaucoup pour un Coburg. Palmerston est assez d’avis de Enrique. Il n’est pas sûr encore qu’il aille à Londres. Il y a des embarras pour sa réception. La reine ne veut pas le voir. Elle a trouvé très impertinent qu'il lui ait écrit de Bayonne une lettre de félicitations sur ses couches. (la lettre de Palmerston au roi !!) Dans tout cela elle marque la préférence pour la candidature Coburg.
Voilà votre lettre. Suis-je furieuse ! Je vous dirai ce que vous faites pour faire plaisir à Henriette vous la menez promener le soir, & voilà votre rhume. Prenez garde, je n'aimerai pas du tout votre fille, & je trouve vos faiblesses très ridicules. Est-ce que moi je vous prendrais cinq minutes pour le soupçon du plus léger risque d'un seul éternuement ? Ecoutez je vous défends formellement de vous promener le soir, et si vous le faites je vous promets que je serai malade de façon à vous inquiéter. Je savais l’indisposition du duc d'Aumale avec tous les détails. Les gens de cour sont très bavards ici, Thom m’avait conté cela. J’ai vu hier Génie et lord W. Je me suis tenue fort tranquille pour me soigner, & je suis mieux. Je ne sais encore si je reste ou si je retourne à St Germain. Je penche pour retourner ou pour aller à Lisieux et vous barrer la promenade dès 7 heures du soir. Comme c’est ridicule ce que vous faites. Je suis en grande colère. Je vous en prie mariez votre fille & que son mari la mène promener. votre éternuement m'a dérouté de l’Espagne, je reviens car il y a encore quelque chose. Miraflores est chargé de demander formellement le duc de Montpensier & si on le refuse, de déclarer qu'on prendra le Coburg. Le roi a répondu qu’il ne donnerait pas son fils & qu’il ne souffrirait pas le Coburg. Si la reine est si pressée qu’elle prenne un infant Espagnol ou si son aversion pour eux est plus fort que sa hâte d’un mari, qu’elle attende. Il ne l’a pas dit si fortement que cela mais voilà cependant dans le fond. Miraflores a conté tout cela à Cowley. Cowley a reçu une réponse de Palmerston. Il remercie l'ambassade de sa very handsome letter (probablement il insinuait qu'il se rendrait si on le pressait.) Il eut été charmé de lui voir continuer ce qu'il faisait à bien mais des partis considerations le forcent à soumettre à la Reine la demande du nouveau lord Normanby. Voilà Cowley furieux & qui ne comprend pas ce que veulent dire des partis considérations. Je ne les ai pas vus. On leur insinue que dans quinze jours Normamby pourra venir à Paris. Voilà une longue lettre, vous ne la méritiez pas du tout. Vraiment vous ne m’aimez pas. Vous aimez mieux une fantaisie de votre fille que ma tranquillité, mon bonheur. Je suis triste car tout cela me mène loin, et je prévoyais que je dégringolerais au Val Richer. 1 heure. Je vous envoie une lettre de Bulwer. On m’a dit en confidence qu'il avait demandé un congé. Sa lettre est bien aigre selon moi. Un homme irrité, blessé, dérouté et espérant de Mischiefs. Lord Willian trouve bien mauvais que vous soyez absent dans ce moment. Il dit qu'on aurait bien besoin de vous à présent pour ces tracasseries espagnoles. Moi Je trouve qu'il faut vous laisser votre repos, mais si vous comptez l'employer à éternuer je vous prie de revenir. Savez-vous qu’à tout prendre vous auriez mieux fait d’épouser don Enrique que tout de suite il y a un ou deux ans. Quel gâchis à présent. Adieu je ferme, je vous gronde au milieu de deux ou trois adieux.
14. Saint-Germain, Mardi 22 août 1843, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le 22 août 1843
Je n’ai pas vu une âme hier et je m'en suis très bien passée. Une seule me suffit, c’est drôle quand cela s’applique à la jeune comtesse, qu'on dise après cela que je suis difficile à vivre ! Le temps s’est un peu gâté cependant nous avons fait comme de coutume nos trois ou quatre promenades. Chacun de nous a ses chevaux et sa calèche, et ses jambes et rien à faire. Cela fait aller !
Je vois par les journaux ce matin qu'à Barcelone, cela s'embrouille. encore, et à Saragosse un peu aussi. C’est dommage, car vraiment les gouvernants à Madrid se conduisent très bien. Je suis curieuse des détails que vous devez avoir reçus de Glüsberg. Voici donc ma dernière lettre Dieu merci, je l'envoie toujours à Génie. Peut-être a-t-il encore une occasion de vous la faire parvenir : je dînerai vraisemblablement seule aujourd’hui. La jeune comtesse veut se divertir à sa manière qui n’est pas la mienne. Elle ira dîner à l’auberge avec une société qu’elle a invitée. Le soir il y a le concert Murad [?] dans le jardin. Celui-là j'en jouirai très bien de notre salon jusqu’ici c'est moi qui ai donné la musique car la jeune comtesse m’avait fait la galanterie d'un piano.
1 heure. Je reçois votre lettre au moment où je suis forcée de fermer ceci. Quel plaisir demain. J'ai eu une longue lettre de Bulwer. Il s'embarquait à Boulogne ; il m'écrira de Londres aussitôt après avoir vu Aberdeen. Mon même Constantin m'annonce sa prochaine arrivée à Paris ! J'en suise fort aise. Adieu. Adieu. Voilà mad. Schitchein, il faut que je vous quitte. Adieu mille fois. Vous ne me dites pas l’heure de votre arrivée ! Ni quand vous viendrez me voir. Je serai à Beauséjour entre midi et 1 heure. Adieu.
14. Schlangenbad, Jeudi 17 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Pardonnez-moi la lacune d'un jour. J’ai été vraiment malade et quand hier j’ai trouvé la force & le moment pour vous écrire la grande Duchesse Olga est entrée et il n'y a pas eu moyen de trouver 3 minutes de liberté.
Ce n’est que hier que j’ai vu la princesse de Prusse. Je lui trouve certainement de l’esprit mais pas le moindre naturel. Elle n’a pas beaucoup cherché à me plaire, mais cela c'est égal. Pour juger quelqu’un c’est même plus commode.
Quand elle a vu que je n’étais pas forte en littérature moderne elle n’a parlé que de cela. Son mépris pour moi a été énorme quand je lui ai dit que je n’avais pas entendu parler des Causeries du Lundi par Ste Beuve. Je lui ai promis que je demanderai raison à mes amis de Paris de l'ignorance où il m'ont laissée sur ce point, et très sérieusement je vous demande de me dire si vous connaissez cela, & si cela à quelque mérite. J'aurai votre réponse à temps pour en faire usage. Ne vous gênez pas, et si cela valait la peine d’être lu & dites que je ne valais pas la peine qu’on m’en parle. Ma place est fort bien prise déjà sur ce point.
Nous nous passons des billets, le roi Léopold et moi sans parvenir à nous voir. Il faudra bien pourtant que cela aboutisse. Je regrette les embarras qui se sont glissés là, il était mal renseigné et a employé des intermédiaires mal choisis, cela a gâté l’affaire. Mon petit favori le Prince. Nicolas de Nassau, vient me voir quelques fois. Il est vraiment bien gentil on l’invite quelque fois mais c’est rare. Quand il y est c’est avec la jeunesse. Il n'y a à la table de l’Impératrice que ses frères, la grande duchesse Olga, Meyendorff et moi, quelque fois un [comte Sch] de Paris qui a bien de l'esprit & dont je ne me doutais pas à Paris.
Il pleut à verse c’est un déluge depuis 3 jours. Je ne bouge, quand je puis bouger, que pour aller en chaise à porteur chez l’Impératrice. Les montagnes sont enveloppées dans un épais brouillard. Adieu. Adieu.
Dites moi ce que je deviendrai après ceci Je n’en sais pas le premier mot. Ah si Marion, Aggy avaient pitié de moi Adieu. Adieu, voici votre première lettre du Val Richer, mais au moment où je suis forcée de fermer la mienne. Adieu.
14. Stafford House, Mercredi 26 juillet 1837, Dorothée de Lieven à François Guizot
9 heures
Il ne m’a plus été possible hier de vous écrire et cependant que j’étais pressée de vous parler de ce N°8. Il m’a fait tant de plaisir, tant de bien ! Que vous êtes ingénieux à me dire sous toutes les formes, dans toutes les langues, ce qui peut plaire, le plus à mon cœur ! Vous voulez me faire aimer la poésie, vous vous y prenez très bien. Je pense d’elle tout ce que vous en pensez, mais ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle me va. Jusqu’ici elle me faisait mal et je ne vais pas chercher ce qui me tourmente. Comme vous j’y ai souvent retrouvé mon âme mais je repoussais cette image abandonnée, car toute ma vie a passée seule. C’était en effet de la poésie, rien que de la poésie, elle ne me paraissait pas pouvoir jamais devenir réalité pour moi, aujourd’hui elle s’offre à moi, distincte, sensible, je l’accepte avec transport. Elle ne me fera pas aller comme il y a 15 ans attendre que la marée monte sur une petite pointe de rocher. (Vous ai-je conté cela ? Si je ne l’ai pas fait Je vous dirai cela un jour.) Elle me fera jouir mille fois jouir, du bonheur que le Ciel m’a envoyé. Mais quand ce bonheur sera présent je ne lui promets plus mon attention. Ah comme deux mots feront pâlir tous les plus beaux vers du monde ! Comme j’y pense à ces deux mots, comme je les répète !
Vous croyez que vous m’appreniez quelque chose en me transcrivant ce que faisait le méthodiste. Comme lui j’appelle, j’appelle mais tout bas, sans nom. Je profère des mots cependant, je ne sais ce que je dis. Je sais ce que je sens, & cela est bien au-dessus de toutes les expressions heureuses. Monsieur, je me crois un grand poète.
Je mens si je vous dis que j’ai noté votre N°8 vingt fois. Je l’ai lu plus souvent.
Monsieur j’ai le cœur bien joyeux, je retourne en France. Le comte Orloff est venu hier encore une heure avant son départ. Nous avons tout récapitulé, tout examiné. Je me suis fort épanchée, par lui au besoin. Il s’est compromis Moi je suis où j’en étais. Je vous raconterai beaucoup de choses. Lord Melbourne est venu dîner hier ici. La grande maîtresse de la reine était au palais. J’ai bien causé avec le premier ministre qu’il vous divertirait, que de bonnes réflexions vous ferez sur lui, sur tout le monde, sur toute chose ! Comme je pense à vous en voyant tout cela ! Vous croyez peut être que je n’y pense qu’alors ?
Maintenant que nous savons que nous ne sommes pas morts & qu’on n’enlève pas nos lettres comme toutes mes précautions me paraissent bêtes ! Il m’en revient des témoignages de Paris, dont je suis forcée de rire. Mais c’est charmant Monsieur, nous avons fait à la fois les mêmes conjectures l’une plus absurde que l’autre. La ressemblance est complète à une chose près. Vos inquiétudes & votre mauvaise humeur vous portaient à vous taire & moi à bavarder. Qu’est-ce que cela prouve ? Il me semble que mon caractère vaut mieux que le vôtre. Vous me punissiez de mes peines & moi je vous accablais de lettres.
Jeudi 27
Je passai ma journée hier à Chiswik chez le duc de Devonshire. C’est un palais italien environné du plus beau jardin du monde. Je suis restée trois heures au moins couchée sur un divan sous le plus beau cèdre connu en Europe. Vous ne sauriez concevoir le beauté de cet arbre, de ce jardin, l’élégance, la magnificence de tout cela. Le temps était admirable. Il avait invité all my friends. Nous dînâmes de bonne heure. Un concert de 60 personnes. Ce fut gai & parfaitement beau. Je ne rentrai en ville que pour me coucher. On me parla beaucoup des élections. On ne parle pas d’autre chose, à Londres tout a été ministériel, en province c’est différent, mais à tout prendre jusqu’ici il me parait que cela se balance.
J’ai eu une lettre de M. Molé hier, toute pleine d’amitié. Il m’invite bien à revenir. Je vais le faire. Comme je passe ma soirée à la cour vendredi & que cela me mènera tard je ne crois pas que je puisse partir. Samedi. Dimanche cela ne va pas en Angleterre, ainsi ce ne sera que lundi ou mardi que je me mettrai en route sans savoir encore combien de temps je m’arrête chez Lady Cowper, mais je crois positivement que je serai en France le 8 ou 10 au plus tard.
Cependant ne vous relâchez pas dans votre correspondance ; car vos lettres me reviendront si je suis partie, & si je restais au-delà de ce que je pense vous comprenez bien que je ne peux pas vivre sans lettres. Je vous écris tant Monsieur qu’il m’arrive de ne plus écrire à personne.
Je vous quitte aujourd’hui pour remplir mille devoirs infligés. Que j’envie vos bois, vos ombrages ! Hier au milieu de ce luxe de végétation & de magnificence, c’est à eux que je pensais vous le savez bien. Adieu. Adieu. 3 heures Je rouvre ma lettre. Le N°9 est venu. Il m’a trouvée au milieu d’une conférence de 2 heures avec le duc de Wellington. Je l’écoutais avec curiosité avec attention. Quand on est entré & que j’ai senti ce petit morceau de papier entre mes mains, mon attention, ma curiosité tout est parti. Cependant il est resté une heure encore. J’étouffais. Enfin j’ai ouvert, j’ai lu, j’ai baisé. J’étouffe encore, mais de bonheur, de complète félicité. Je ne saurai imaginer, laissez moi vous montrer ce que je suis.
Ah mon Dieu il y a longtemps. que vous le voyez, et il y a quelque temps aussi que la poste le sait complètement mon bonheur me parait trop grand. J’en jouis avec trop de vivacité. Il me tue. Ainsi, je n’échappe pas. Je meure de chagrin, ou je meure de joie. Je suis une bien frêle créature. Comment tant d’âme, tant de passion dans un si faible corps !
Monsieur je vous quitte pour m’occuper de vous, pour lire, relire mille fois ces paroles, si douces, si chaudes, si pénétrantes. Vous me demandez pardon des inquiétudes que vous m’avez causées ? Ah vous voyez trop bien tout ce que ces tourments me valent aujourd’hui de jouissances. J’aime mess tourments, j’aime mes joies, car tout me vient de vous.
14. Val-Richer, Jeudi 31 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai point lu Romilly. Je vous l’ai donné à cause du temps et du nom. Il me semble que le premier volume vous avait intéressée. Pourquoi avez vous continué le second s’il vous ennuyait ? Ce n'était pas une tâche obligée. J'indiquerai à mon fils quelques volumes à vous envoyer. outre les lettres d'Horace Walpole.
Vous savez que mon impression est la même que la vôtre ; je ne crois pas plus à la paix au bout de nos succès qu'au bout des vôtres. Il faudrait des désastres pour rendre, de l’une ou de l'autre part, la paix nécessaire. Je compte bien que nous n'en essayerons pas et je doute qu’on puisse vous en infliger d’assez grands. Que feriez-vous si, après avoir détruit Sébastopol et pris la Crimée, on vous offrait la paix aux mêmes conditions que vous venez de refuser à Vienne ? Probablement vous ne les accepteriez pas. Ce serait pourtant, ce qu’on pourrait attendre de plus raisonnable de la part des alliés, et je doute que, vainqueurs à ce point, ils fussent raisonnables à ce point. L'imprévoyance a commencé la guerre ; l’entêtement et l’embarras la continueront indéfiniment ; jusqu'à ce que l'Europe entière soit lasse ou bouleversée.
J’espère que Salvandy ne sera pas prêt même pour le 14. Mes arrangements sont qu’il le soit pour le 21. Je pourrai venir alors par le chemin de fer sans nuit et sans fatigue. Aujourd’hui, le voyage me serait impossible autant vaudrait aller chercher à Paris une fluxion de poitrine. Je me flatte bien que pour le 14, si c’est ce jour-là, je serai bien et que je pourrai m'en aller par la malle poste. Cependant je n'avance guère depuis deux jours ; je reste dans ma chambre, au coin de mon feu, et j’ai toujours un sentiment de froid intérieur et de la toux.
Il me semble que l'Exposition se relève un peu, au moins celle des beaux arts. Je suis convaincu qu’elle finira par être tout-à-fait belle ; mais on ne retrouvera pas l'effet manqué. Faites, je vous prie, mes amitiés à M. Molé et au duc de Noailles. Je regrette leur conversation, et je leur porte envie d'être si près de Paris, entre nous, bien par une seule raison ; vous à part. Paris n’a aucun attrait pour moi.
Onze heures
Mon facteur arrive tard ce matin. Mon fils part ce soir, et vous donnera demain de mes nouvelles. J’ai très bien dormi et je tousse bien moins aujourd’hui. Il fait plus doux, mais pas assez encore pour que je sorte. J’ai une grande pitié de Lady Georgina Fullarton. Adieu, Adieu.
Je ne prévois que trop que les victoires tourneront les têtes. Elles sont si légères, même les Anglaises. G.
Journal pour tous (à 21 sous le numéro) qui contient beaucoup de petits romans ou Essais intéressants. L’esprit de ce recueil est honnête.
Ma seule observation sur Mlle de Cerini est ceci ; elle est convenable et douce. Si vous trouvez quelqu’un qui avec les mêmes apparences et la même égalité d'humeur, sache lire et un peu parler, ce sera très préférable. Mais le bon air et la bonne humeur vous sont un sine qua non. Vous ne vous pétrifiez pas ; mais vous devenez plus faible et plus paresseuse. La fatigue joue un grand rôle dans la dernière période de la vie, et il faut en tenir grand compte, car, si on l'oublie, on l’aggrave au lieu de la surmonter.
Jeudi 31
Mon fils m’arrive à l'improviste. Il avait deux jours de congé ; il a voulu voir comment j'étais. Il vous a vue hier, et ne vous a pas trouvée mal. Le temps est toujours mauvais, froid et pluie ; je suis cloîtré. C'est curieux à quel point, sans sortir de sa chambre, on ressent les impressions du dehors. J’ai bien dormi et je tousse peu ce matin ; mais j’ai besoin de chaleur. Adieu, adieu. J’attends votre lettre.
La voilà. Soyez sûre que je fais et que je ferai attention au temps. Prenez chez moi les
lettres d'Horace Walpole. Mon fils qui sera à Paris après demain, vous les enverra et je lui indiquerai autre chose. Adieu, adieu. G.
Mots-clés : Chemin de fer, Conversation, Correspondance, Diplomatie, Enfants (Guizot), Femme (de lettres), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Lecture, Livre, Politique (Autriche), Politique (France), Politique (Russie), Portrait (Dorothée), Réseau social et politique, Santé (Dorothée), Santé (François)
14. Val-Richer, Mardi 15 juin 1852, François Guizot à Dorothée de Lieven
Certainement, mon petit ami est et sera toujours à votre disposition. Je comprends que ce ne soit qu'à la dernière extrémité. Si vous avez besoin de lui, vous arrangerez cela vous-même, car il ira, ou bien il est peut-être déjà allé vous voir dans sa promenade sur le Rhin. A part ses inconvénients, il est très intelligent, très zélé et très sûr.
Je regrette que vous ayez rebuté notre neveu Tolstoy. Il serait allé vous chercher très volontiers, il croyait avoir quelque chose à réparer. Pourquoi fermer la porte aux petits repentirs ? Dieu ne la ferme pas aux grands. Vous êtes disposée à exiger beaucoup ; quand on est exigeant, il ne faut pas être susceptible. J'étais là quand vous avez traité sévèrement ce pauvre garçon ; je vous aurais arrêtée si j’avais pu. Il n’y avait pas moyen.
L’épitaphe de M. de Meyendorff pour le Prince de Schwartzenberg est excellente je devrais dire belle, car elle résume en deux traits d’une vérité frappante et d’une précision élégante, tout ce qu’il y a eu de moralement et politiquement grand dans la vie du Prince de Schwartzenberg. C'est la perfection du genre. Qui Caesari imperium imperioque Caesarum dedit est particulièrement heureux. Je me permets de soumettre à M. de Meyendorff un petit amendement, rededit au lieu de dedit. Ce serait, je crois, d’une aussi correcte latinité, et peut-être historiquement encore plus exact.
L'Empereur avait perdu son Empire, et l'Empire, son Empereur ; Schwartzenberg les a rendus l’un à l'autre. Pardonnez-moi de vous faire ainsi truchement latin, et veuillez remercier. pour moi, M. de Meyendorff. J’aimerais encore mieux communiquer avec lui sans truchement.
En fait de raretés, je ne suis curieux que les hommes rares, mais je le suis beaucoup. Est-ce que nous ne nous rencontrerons jamais chez vous, rue St Florentin ? J’attends bien impatiemment votre lettre d'aujourd’hui.
J’espère que vous ne vous serez pas trouvée mal une seconde fois en vous habillant.
Le mot de M. de Meynard m'inquiète : ce serait manquer au respect. Il a raison ; auprès des Rois, le respect passe avant tout, même avant la santé. C’est beau mais c’est lourd, et vous êtes bien faible pour porter ce fardeau.
Toujours point de nouvelles. Ce sera quelque temps notre état. Il y a évidemment parti pris de se tenir tranquille. Tâchez de prendre quelque intérêt aux querelles des évêques. Les questions religieuses sont et seront de plus en plus à l’ordre du jour. Il faut aux hommes des questions et des passions seulement ils en changent. Pour mon compte, je ne serais pas très fâché de ce changement là ; un concile me consolerait de la chambre. Mais nous pourrions avoir un synode. Le président serait bientôt bien embarrassé de ces Parlements-là. Il ira le 10 Août prochain, inaugurer l’ouverture du chemin de fer de Paris à Strasbourg. C'est un discours à faire sur le Rhin. Il sera écouté bien attentivement des deux rives. Adieu, princesse.
Je ne fermerai ma lettre qu'après avoir vu mon facteur. Pauvre homme il arrivent bien mouillé ; il pleut toujours.
10 heures
Votre lettre est un peu moins abattue, mais toujours bien fatiguée. Adieu, adieu. J’ai une bonne lettre de Marion. G.
14. Val-Richer, Samedi 25 juillet 1846, François Guizot à Dorothée de Lieven
Voilà une bonne lettre. Vous vous portez bien, vous me grondez et elle est longue. Mon éternuement est parti, et ma pauvre Henriette n’y est pour rien du tout. Ce n’est pas pour la mener promener, c'est pour mener promener M. Austin que je suis sorti le soir, et ma mère et Henriette s’en sont plaintes tout haut pour qu'il ne me fût pas possible de recommencer. Acquittez donc Henriette, dans votre esprit, et portez-vous bien. Je vous promets que je ne sortirai jamais le soleil couché. Lui et moi, nous ne serons jamais qu'ensemble sur l’horizon. Votre menace m’a fait trembler. Vous êtes charmante de vous mieux porter, charmante d'avoir si peur pour moi, mais bien... (je ne trouve pas de mot qui me convienne) de craindre le Val Richer et son influence. Je n'y apprends qu'à mieux sentir tout ce que vous êtes pour moi et le besoin que j’ai de vous. C’est un sentiment qui monte de jour en jour en moi comme la marée. Et jamais de reflux. Quelle comparaison ! Un reste de ma course de samedi dernier à Trouville. La vue de la mer me laisse toujours une impression profonde. Je ne connais rien de plus frappant que ce mouvement perpétuel dans cette monotone immensité.
Courrier très chargé ce matin deux dépêches et quatre lettres particulières de Flahault, M. de Metternich très blessé, très chagrin de Montalembert et Villemain. Ne se plaignant point de mon silence, disant qu’il le comprend et que j'ai bien fait. Je n’ai pas dû donner dans un piège qu'on me tendait la veille des élections. Metternich désavoue quelques uns des faits avancés par Montalembert. Henri Bogusez n’est pas mort. Il se porte bien a Cracovie. Quant aux faits indésavouables (sic) le gouvernement autrichien persiste à en repousser la responsabilité. Mais sinon la connivence, du moins l’apathie, la faiblesse l’imprévoyance, l'impuissance sont de plus en plus évidentes. Le Général Collin a évacué Cracovie parce qu’il n’avait, pour ses troupes, que 15 cartouches par homme et qu’il n’avait aucun moyen de s'en procurer dans toute l'étendue à son commandement. Aujourd’hui le corps d’armée qu’il faut entretenir dans la Galicie coûte un surcroit de dépense de 800 000 florins (plus de deux millions de francs) par mois. L’Autriche sera obligée de faire un gros emprunt. En outre grande fermentation dans toutes les parties de la Monarchie, même dans les états héréditaires. Les Etats de la Basse Autriche, réunis à Vienne, viennent de demander de prendre part à la confection des lois, l’abolition de la corvée & &. En Bohême, la noblesse prend l’initiative des réformes. Dans le gouvernement même dans les Affaires étrangères, beaucoup de choses arrivent dont M. de Metternich décline la responsabilité en disant qu’il ne les a pas sues qu’il n’en a pas entendu parler. Déclin palpable de l'état et de l'homme. Je n’aime pas les déclins, dussé- je en profiter. Je ne laisserai pas échapper le profit, s’il y en a mais le spectacle n’est pas de mon goût. Quant à Rome mes nouvelles sont d'accord avec les vôtres. Vienne s'en inquiète, combat l'armistice et fait, sur les réformes, du galimatias, sensé, mais si vague que ce n’est pas la peine de l'écrire. Il n’y a pas le plus petit conseil pratique à en tirer. Flahault va à Königswart, de là à Marienbad. Puis, il me demande un petit congé pour aller, soit à Venise, soit à Milan, voir sa femme et ses filles, y compris Lady Shelburne qui va aussi passer l’hiver à Rome. Vous le savez probablement déjà. Une lettre de Bulwer à moi tout-à-fait semblable à la vôtre. Aigre, inquiète déroutée souhaitant du mischief, comme vous dîtes, pour sortir d'embarras. Il n’en sortira pas. Ni personne. Bien mauvaise affaire que cette Reine à marier. Je ne vous en parlerai pas aujourd’hui. J’ai trop à y penser. Aujourd’hui je ne veux penser qu’à mon discours de demain. 600 personnes à table, et 10 000, non pas sous la table mais en dessous de la plateforme où est la table, se promenant là pour nous voir dîner et m’entendre parler, ce qu'elles n’entendront pas. Qu’il y a de choses, en ce monde qui seraient très ridicules si elles n'étaient pas très sérieuses ! Adieu. Adieu. Je vous remercie encore de tout. Adieu. G.
14. Val Richer, Vendredi 10 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne sais si ceci ira vous trouver à Paris, ou à Ems. J’écris toujours. J’ai une raison pour n'être pas fâché que vous partiez. L’agitation de ce moment-ci vous fatigue. A part l’agitation de l'amusement, vous avez celle de l’intérêt que vous prenez aux choses mêmes. Vous vous donnez quelquefois l’air de croire à la très fausse maxime de votre fils Paul : not to care : mais au fond, votre nature à cette insouciance prétendue philosophique, et qui n’est qu’un pauvre petit égoïsme. Les choses qui méritent de toucher les hommes vous touchent, réellement, et quand vous êtes dans le foyer où elles se traitent, vous vous y consumez.
Ems vous reposera, et j’espère que l'ennui n’y sera pas trop fort. Dites vous seulement que vous êtes décidé à tirer parti des gens que vous y trouverez et vous en trouverez.
Si je croyais aux apparences, et si j'avais goût aux parallélismes historiques je m'amuserais à comparer 1853 et 1840. Il y a un grand air de ressemblance. Le traité à quatre n’est pas encore fait, et ne se signera probablement pas ; mais c’est la même situation à propos de la même question. Et toujours l'Angleterre protectrice de l'Empire Ottoman, envers et contre tous ; France ou Russie. Elle doit vraiment avoir grand crédit à Constantinople. Je ne puis croire que vous engagiez la grande affaire, la conquête sur le terrain où vous êtes aujourd’hui. Quel que soit l'état de l’esprit public, en Russie, le prétexte est trop peu sérieux aux yeux de l'Europe. Tout le monde vous donnerait tort, encore plus qu'à nous en 1840 pour notre patronage de Méhémet Ali.
Duchâtel est-il encore à Paris ? Je le présume d'avoir une lettre de Mad. Lenormant. Je suppose qu’il partira pour Vichy en même temps que vous pour Ems.
Onze heures et demie
J'adresse donc encore ceci à Paris. Adieu. Adieu. G.
15. Auteuil, Jeudi 15 août 1844, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
Voilà la guerre commencée au Maroc, bien commencée. M. le Prince de Joinville a attendu tant qu’il a pu. Il a pris, pour la sureté de M. Hay, toutes les précautions et donné tout le temps possible. Nos demandes étaient reduites au strict nécessaire. La réponse n’était pas acceptable. Le canon a dû intervenir. Il ne serait pas intervenu si l'Angleterre avait eu au Maroc, l'empire pour nous faire obtenir ce qu'elle-même trouvait juste et modéré. A défaut de son empire, il a fallu user de notre force. Le début est bon. J'attends les détails. Puis nous verrons. J'espère que les premiers coup suffiront. En tout cas, nous en avons d'autres à porter, & sans nous écarter de ce que j'ai dit. Nous ferons nos affaires en restant fidèles à notre politique. Je suis dans un moment grave et difficile ; mais je vous répète qu’il ne me déplaît pas.
La joie était vive hier soir à Neuilly. Joie paternelle et Royale. C’était l’anniversaire de la naissance du Prince de Joinville. Il a eu hier 26 ans, une fille, et la nouvelle d’un succès. J'ai dîné à côté de la Reine, très heureuse, mais trouvant trop d’émotions dans sa vie. La Princesse de Joinville est à merveille. Mad. la Duchesse d'Orléans était là, en gris et blanc, très bonne contenance, son fils à la main. J’irai causer avec elle un de ces jours.
2 heures
Vous partez donc décidément le 20 au plus tard. Vous serez donc à Paris le 22. Il est bien clair que tant que le Maroc sera ce qu'il est, je ne puis penser au Val-Richer. J’ai pourtant bien besoin de distraction, de mouvement physique. Je suis fatigué en me portant bien. Mon rhume ne s'en va que lentement. Il faut que je fasse provision de force pour la campagne prochaine, Elle sera rude. Les rivaux sont assez émoustillés. Je le comprends quoique je ne m'en inquiète pas.
Thiers a passé par Paris, allant à Dieppe où il sera dix ou douze jours me dit-on, et de là à Lille, Molé devait aller à Plombières. Il n’y va pas. Le temps est affreux et il a ici un procès qui le tracasse pour cette compagnie de chemin de fer dont il s'est retiré ostensiblement, mais où il reste intéressé. On peut préparer les intrigues de Janvier prochain ; mais intriguer à présent, il n'y a pas matière ni profit. Peu m'importe du reste. Ce qui m'importe, c’est que vous reveniez.
Vous aurez une lettre de M. Greterin pour la douane ; lettre générale, bonne pour tous les bureaux. Elle partira demain. C’est drôle que M. Tolstoy vous ramène.
J'ai de curieux détails sur Méhémet Ali, son cerveau me parait un peu dérangé. Il veut, il ne veut pas ; il résiste, il cède ; il pleure, il jure. Il fait venir un de ses fils ; il le renvoie, il en fait venir un autre, vieux et despote cela ne va pas ; pour être Pacha, il faut être jeune. Rien ne m'indique qu’on ait conspiré autour de lui ; loin de là, tout le monde continue d'avoir peur et d'adorer. On s'étonne de ne pas reconnaître l’idole, bien plus qu’on ne songe à la renverser. Bref, il est parti pour la Mecque. Il ne veut plus être que Hadji (pèlerin). S'arrêtera-t-il ? Reviendra-t-il sur ses pas ? Personne n'en sait rien. En attendant, son fils et son petit fils, et 36 de leurs camarades arrivent à Marseille en grande pompe pour venir achever leur éducation en France ; et le Pacha, qui part pour la Mecque fonde à Paris, pour eux, et pour leurs descendants, un établissement d’instruction publique, & nous fait demander, au Maréchal Soult et à moi, d'en choisir les chefs ! Adieu.
Je ne me promène, ni à pied, ni en calèche. Je travaille, je vous écris et je dors. J’ai tous les jours deux ou trois personnes à dîner, aujourd’hui Baudrand et sa femme, demain Broglie et son fils. C'est mon moment de conversation si tant est qu’il y ait pour moi une conversation autre qu'avec vous. Adieu. Adieu. G.
Mots-clés : Chemin de fer, Conversation, Diplomatie (France-Angleterre), Economie, Famille royale (France), Femme (maternité), Femme (santé), France (1830-1848, Monarchie de Juillet), Guerre, Ministère des affaires étrangères (France), Politique (France), Politique (Internationale), Politique (Maroc), Politique (Turquie), Portrait, Posture politique, Pratique politique, Relation François-Dorothée, Réseau social et politique, Santé (François), Vie quotidienne (François)
15. Baden, Jeudi 15 août 1844, Dorothée de Lieven à François Guizot
7 heures du matin
Ne m'écrivez plus. Je pars samedi ou dimanche au plus tard et je serai à Paris, Mardi ou Mercredi. Vous saurez cela exactement par ma lettre de demain. Ah que je serai contente, et vous aussi. Il ne vaut vraiment plus la peine de rester ici. Je suis sans inquiétude immédiate pour mon frère. Il est infiniment mieux, mais ce mieux n'amène pas davantage sa conversation. Rien ne semble l’intéresser, lui même parle extrêmement peu, de sorte qu’il n'y a aucun échange d’idées entre nous. Et nous nous sommes dits les deux premiers jours tout ce qu’il est capable de donner ou d’entendre.
Le temps est tous les jours plus exécrable. Hier des torrents tels que je n'ai plus pu bouger depuis deux heures de l’après-midi et cette nuit quelle tempête ! J’ai prévenu Hennequin, il partira le même jour ou le lendemain de mon propre départ.
Vous m'annoncez la paix avec le Maroc. J’ai peine à y croire encore, et je ne saurais me réjouir tout-à-fait. Cependant l'essentiel est que vous êtes irréprochable dans la conduite de cette affaire. J’espère que la négociation aboutira. Je reste très inquiète de vos relations avec Londres, ou plutôt de l'embarras où les paroles de Peel placent le Cabinet Anglais, du ton des journaux là et ici, surtout à Londres. Le Times est très mauvais. Je ne me rend pas compte des possibilités du voyage. Cependant comme il serait nécessaire de causer ensemble ! Jarnac me désappointe un peu. Il a fait de sots speeches à un certain meeting, & le Journal des Débats est plus sot encore de les avoir répétés. Il y a là dedans un manque de tact que je ne soupçonnais pas dans Jarnac.
Tenez pour certain que Nesselrode est en Angleterre pour des affaires, je le sais. Merci et pardon des 150 francs à Etienne ; je crois que c’est pour vous les rendre que je hâte mon retour ! J'ai eu hier une lettre de [Cramkoido] qui m'annonce du mieux. On commence à espérer que la grande Duchesse vivra. Il y avait eu une crise horrible. Mais tout le monde avait repris à l’espérance Adieu. Adieu, vous aurez encore une ou deux lettres ! Adieu, que je serai heureuse de vous revoir adieu.
Mots-clés : Conditions matérielles de la correspondance, Description, Diplomatie (France-Angleterre), Diplomatie (Russie), Femme (diplomatie), Politique (France), Politique (Internationale), Politique (Maroc), Presse, Relation François-Dorothée, Relation François-Dorothée (Diplomatie), Santé (famille Benckendorff), Voyage
15. Bischheim, Vendredi 18 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Midi
J'ai enfin donné un rendez vous ici au roi Léopold, et en attendant qu'il vienne, je vous fais ma lettre, lettre blanche ce qui m’incommode beaucoup. Je viens de voir l’Impératrice à son déjeuner, elle m’a reconduit chez moi, & m'a emballée pour mon expédition. Vous ne concevez pas à quel point, elle est naturelle, charmante, simple, et tout ce qu’elle a d'esprit et de raison, et de sentiments élevés. Il n’y a dans ce que je vous dis là rien d'exagérer, rien de ce qui tient à ce que vous appelez mon amour des princes. Il n'y a que des sots qui puissent l’appeler une femme frivole. Hier elle était souffrante un peu. Elle n'a vu que sa famille, Meyendorff; et moi, soirée très agréable.
Je suis un peu mieux. Si j’avais Aggy, ou Marion cela pourrait bien ou à peu près. Ellice me mande que la confusion des partis augmente tous les jours, la dissolution aura lieu le 26. Je rentre de mon expédition.
Le roi Léopold très sensé et préoccupé seulement de son voisin, il modifiera les lois sur la presse, il le tentera au moins, et changera quelques uns de ses ministres. Anvers est mis en bon état. 1000 canons vont le garnir. Si besoin en est le gouvernement sera là. Il n’en aura pas besoin que le [gouvernement] actuel de France. Le président a trop d'esprit pour ce coup de tête, amis s’il n'y était pas, quand il n’y sera pas ! Qui peut deviner quoi ? J’ai trouvé le roi un peu en réserve, il n'a pas parlé du tout des partis en France, pas un mot de Claremont, pas un mot de Frohsdorff, pas nommé un seul homme important passé ou présent en France. Je crois qu’il me croit très Elyséenne.
Meyendorff est flatté de ce qui s’adresse à lui dans votre lettre. Il me l’a prise. Adieu. Adieu. Je suis bien fatiguée, il faut me reposer pour la soirée, & voilà Meyendorff qui veut encore de la causerie. Adieu. Adieu.
15. Bruxelles, Samedi 18 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous ai écrit hier par une occasion. Au fond les occasions sont des bêtises c’est toujours plus incertain et plus lent que la poste, et comme je ne me compromets pas en disant ce que je pense, parce que je pense très bien, on me dit quelquefois trop bien, j'en resterai à l’ordinaire. Rien de nouveau. Mon neveu a reçu l’ordre de rester à Berlin, cela me fait plaisir. Il est évident que le rappel était de la bouderie pour la cour de Prusse, & que l’ordre contraire prouve que nous sommes content d’elle. L’Empereur est allé à Sveaborg. Je crois vous avoir dit cela. Une énorme activité dans nos préparatifs maritimes. Je crois qu'on se fait des illusions à l’Occident. Nous sommes & nous serons très forts et très persistants, et toujours plus forts à la longue. Ah mon Dieu qu’on fasse donc que cela soit court.
Pas de Brunnow encore ce qui est drôle. Votre empereur me disait " quelques coups de canons & tout sera fini." Que je voudrais qu’il eût dit vrai ! Van Praet tous les jours. Brouckère souvent. Tous les diplomates presque quotidiens, voilà mon régime. Pas de conversation comme était mon habitude, ah que je ferais des coquetteries à la moitié des derniers de ceux que je voyais tous les jours ! Je pense même à Chasseloup Laubat. Adieu. Adieu.
15. Caen, Mardi 1er août 1837, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai bien peur que vous ne m’ayez averti trop tard et que ma lettre ne vous trouve plus à Boulogne. J’ai bien peur ! Qu’est- ce que je dis là ? Si vous n’êtes plus à Boulogne, vous serez à Paris. Cela est vrai ; cependant je voudrais que vous me trouvassiez à Boulogne. Je voudrais être le premier à vous parler, en France. Mais dans le n°15, il y a sur votre santé, des paroles qui me font frémir. Je ne serai un peu tranquille que quand j’aurai vu, bien vu. J’irai voir dès que vous serez arrivée. En attendant, je vous écrirai demain à Paris. Je suis ici pour trois jours. J’étais ce matin au bord de la mer à Trouville. Mais l’autre, rive ne m’attirait presque plus. Que j’aurais voulu me promener avec vous sur la rive où j’étais ! Chaque fois que je revois la mer, c’est un monde nouveau que je découvre ; et je ne découvre plus un monde nouveau sans vous y chercher, ou vous y mettre. Mais je ne veux pas que vous soyez malade.
11 h 1/2 du soir J’ai été interrompu par je ne sais combien de visites, et je sors un moment du salon, qui en est encore plein, pour vous dire adieu et donner ma lettre qui partira de grand matin.
Adieu donc. Adieu sur la terre de France. Je vous l’ai déjà dit; il y a des moments en bien comme en mal, où il faut se taire, se taire absolument. L’insuffisance de la parole est trop évidente. G.
15. Paris, Samedi le 11 juin 1853 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Menchikoff est resté à Odessa il ne bouge pas de là. Nos troupes avancent. Notre flotte est prête. Nous entrerons dans les principautés, si l'Ultimatum est rejeté, et nous resterons. Pas de guerre pour cela à moins qu’on ne la veuille. Je doute que les flottes [anglaises] & [françaises] entrent dans les Dardanelles, mais si même elles y venaient. Quoi ? On se regardera et on rira. Il faudra que les Turcs fassent notre volonté.
Vous êtes parfaitement sages au-delà de ce que j’avais espéré. Long tête hier soir avec Fould. Je suis bien contente de lui. Pas trop d’amour de l'Angleterre. Point d'humeur contre nous. On veut modérer, concilier avoir l'honneur d'empêcher la guerre, bien plus grande gloire que le gain d'une bataille. Parfaitement convenable & bien, enfin je vous dis que je suis très contente, & que je pars rassurée. Je doute que l’Autriche se détache de nous, c’est impossible. Je suis abîmée de fatigue & de conversations. De tous côtés on est fâché de mon départ mais il faut partir je n’en puis plus. Adressez encore ici. On m'enverra votre lettre. Adieu. Adieu.
Voici Greville de hier.
15. Paris, Vendredi 1er juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Le temps coule et l’été ne vient pas, il fait encore très froid aujourd’hui. J’ai vu Morny longtemps mais je ne sais rien. Il n’y avait pas de nouvelles hier, & évidemment, il n'y a plus que le canon qui compte.
Je suis charmée de voir que vous regardez à la fenêtre, & que vous restez chez vous quand il ne fait pas beau. Il faut bien soigner les bronches. Je ne suis pas débarrassée de la mienne. Je n’ai pas de lettres, rien que lady Allice qui est furieuse du triomphe des Anglais.
J’ai vu hier la comtesse Stakelberg pour la première fois. Elle n'a rien fait, rien demandé, elle est tout bonnement restée à Paris. Personne ne lui a rien dit, de Pétersbourg. Elle va à Ems. Moi j’ai envie de n’aller nulle part. Voilà une disposition actuelle. Et puis il viendra un beau jour où je voudrai prendre le mors aux dents. Ce sera lorsqu'on ne sera pas venu causer le soir. Jusqu’ici je ne suis pas restée seule. Mais gare aujourd'hui- même, car les uns après les autres tout le monde part. Adieu. Adieu.
Voilà une intéressante. lettre !
15. Paris, Vendredi 16 août 1844, François Guizot à Dorothée de Lieven
2 heures
Je suis horriblement pressé ce matin. J'arrive de Neuilly. Le Maroc, Tahiti, Naples, l’Espagne, Mossoul j’ai eu à peine, le temps de dire un mot de chaque chose. J'attends mes collègues chez moi. Vous n'aurez que quatre lignes. Vous voyez bien qu’il faut revenir.
Voici votre recommandation pour la Douane. M. Gréterin écrit à Génie : " Je ne me permets d’en donner sous cette forme qu'avec une extrême réserve." Usez-en et revenez. Toujours un peu enrhumé et très préoccupé. Il y a de quoi ; mais l’issue sera bonne. Je devrais dire les issues, car j'ai plus d’une affaire. Certainement si on avait été à Londres aussi correct que moi ici, celle de Tahiti serait bien moindre, Jarnac se conduit et la conduit à merveille, avec beaucoup de tact, et vif ou mesuré, selon le besoin.
Vous avez bien fait de vous convertir au 4 pour 100. On en viendra là partout. Les nouvelles du Prince de Joinville sont bonnes. La réponse de l'Empereur n’était réellement pas acceptable.
4 heures et demie
Un mot encore, en fermant ma lettre si je vous avais écrit hier au soir, j’aurais été plus noir que ce matin. Mes nouvelles d’aujourd’hui valent mieux. J’espère réellement que j’arrangerai tout. Mais c’est bien difficile, décidé, comme je le suis, à garder la position que j’ai prise. Je suis charmé qu’elle vous satisfasse. Adieu. Adieu. Que je voudrais que ce fût le dernier ! G.
15. Saint-Germain, Samedi 25 juillet 1846, Dorothée de Lieven à François Guizot
Hier soir quinze jours depuis notre séparation. Combien en faut-il encore ? Je suis revenue dîner, le médecin le permet. Si le mal me reprenait ce serait décidément causé par l'air. Alors il faudrait renoncer tout-à-fait Eternuez-vous encore ? Je suis tout aussi fâchée aujourd’hui que je l’étais hier. J'ai vu Hervey encore avant de quitter Paris. Toujours l’Espagne. Parfaite certitude que Palmerston n’entrera pas dans votre idée d’action commune ou simultanée pour un candidat quelconque, très sûr que le queen's favorite est Coburg. Et vraisemblance que c’est par là que les Whigs chercheront la faveur de la cour. J’ai dit un mot du tripotage pour l'Autrichien comme l’ayant appris à Paris, et j’ai ajouté, cela n’est pas possible même dans votre idée de prépondérance étrangère. C'est bien différent me dit Hervey, l'Autriche n’est pas voisine. Il ne croit pas qu’on accorde de congé à Bulwer. Il est trop nécessaire dans ce moment tout ce que je vous ai rapporté hier sur les instructions à Bulwer est au fond sensé, et serait reçu avec acclamation au parlement. On y trouverait la conduite d'Aberdeen trop subserviest to France. C'est un bon terrain pour Palmerston & c'est là ce qui m’inquiète. J’ai paru chez Lady Cowley en m'en allant. Je l’ai trouvée froide et aigrie. Hervey m'en avait un peu prévenue. Cela a été pour moi comme non avenue. D'après ce qu’elle m’a dit Cowley aurait vraiment presque demandé à rester, car la réponse de Peel était ceci. " Malgré le désir que j’aurais eu à vous contenter en vous conservant à votre poste" & & C'est un peu enfant à Cowley. A présent encore ils ne se pressent pas. Ils croient que le Ministère sera renversé sur le sucre. Mais leur aigreur pour moi ne vient pas de là. Ils sont très susceptibles à l’endroit de lord Winston et ses visites chez moi les offusquent. Me sachant en ville et malade, elles ne sont pas venus quoique je le leur ai mandé, et puis elles ont donné quelque mauvais prétexte à cela. Ils sont en marche pour l'appartement des [Heusbourg]. Hervey est furieux, il trouve que leur résidence à Paris serait de la dernière inconvenance, certainement incommode pour lui. Il ne croit pas qu'on le leur permette, & cite Stuart qui était resté, & qu'on a menacé du retrait de sa pension s'il persistait. Il a quitté. Le portrait du roi est superbe. Un cadeau très royal, et dont ils sont bien glorieux.
Madame Danicau va toujours bien sauf la lecture. Voici une lettre de Flahaut. Lisez la jusqu’au bout, si tant est qu’il ne vous parle pas lui-même de la séance de la chambre des pairs. Orloff m’a répondu avec beaucoup de politesse sur l'envoi de l’argent. Voici ma dernière lettre de Marion. Charmante fille. Que faut-il dire sur la demande de 3 mois en hiver ? Il me parait préférable que la femme reste à Rome qu'à Vienne. Midi. Voici le N°13. Merci, merci puisque votre rhume est passé, ma colère l’est aussi, mais ne retouchez pas, je vous en prie. Ne sortez jamais après 7 heures promettez-moi cela. Lady Allen me mande que Peel is likely to support the sugar bill et qu’il vaut mieux que les Whigs ne touchent pas sur cette question qui est très populaire. Elle ajoute que personne eux y compris ne croie qu'ils pensent durer au delà de la session. Adieu, bon courage et bonne voix pour votre banquet. Ne parlez pas trop longuement. Je ne sais tout ce que vous allez dire. J’espère all rights and to the point. Adieu. Adieu. dearest. Vous ne me parlez plus de votre visite projetée à Paris pour le 30 ? Dites m'en un mot. Adieu. Adieu encore god bless you, & pardonnez-moi mes colères. Adieu.
15. Stafford House, Vendredi 28 juillet 1837, Dorothée de Lieven à François Guizot
Midi
Décidément c’est mardi 1er Août que je quitte Londres, adressez moi un mot à Boulogne en réponse à ceci. J’y serai plutôt que je ne vous ai dit, car je ne veux m’arrêter qu’un jour chez Lady Cowper. Votre lettre aura à peine le temps d’arriver à Boulogne, ainsi dépêchez-vous. Le N°9 me reste dans la tête dans le cœur dans tous les fibres. Il ne m’a pas laissé dormir. Je me rappelle sans cesse le propos de la petite Princesse dit tout au commencement " Er ist ihnen nicht gesund" Elle a parfaitement raison et je ne m’en inquiète pas. Ma vie sera plus courte, mais elle sera heureuse, elle l’est. Ce bonheur immense, inconnu jus qu’ici, & qui se révèle à moi avec une force dont mes paroles ne peuvent pas vous donner une idée, il me consume Il me fera mourir, car je n’espère plus m’y accoutumer. Quel sort étrange que le mien ! Monsieur songez y bien ; regardez nos destinées comme tout nous séparait ! Et pourtant ! Ah mon Dieu comme ces réflexions me mènent loin, il y a de quoi en devenir folle. & je m’imagine quelques fois que je le suis. Ah je ne veux pas guérir de ma folie. Dieu m a enlevé ses enfants, il me laissera ma folie, je veux mourir avec elle.
Monsieur je me crois bien malade ; je suis pressée de partir. Ne vous inquiétez pas cependant, je serai mieux sur cette terre de France. Je vous écrirai encore au moins une fois avant de partir. Mes lettres ne vous manqueront pas. Pardonnez moi si je ne vous donne aucune nouvelle. Ma tête n’est pas à ce qui se passe autour de moi. Je crois que c’est intéressant cependant.
Les ministres ne sont pas contents des élections. Hier au soir lord Holland était soucieux. Ils ont perdu déjà 4 voix. S’ils en perdent encore quelques unes, ils ne peuvent pas marcher sans s’unir au parti conservateur. Les chefs de ce parti sont prêts à leur donner appui. Le duc de Wellington m’a tenu à ce sujet le langage le plus convenable & le plus noble. Il me parait qu’il ne s’agit que de s’entendre, & c’est là ce qui manque souvent ici. Les intermédiaires manquent aujourd’hui plus que jamais. Reebuck a échoué, ce devrait être une bonne fortune pour les ministres. J’espère qu’ils l’entendent comme cela.
Adieu. Adieu, dearest.
15. Val-Richer, Dimanche 26 juillet 1846, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous n'aurez que deux lignes aujourd’hui, pour que vous ne soyez pas inquiète. Je pars à 11 heures et demie pour Lisieux. J’ai ma toilette à faire et ma promenade pour mon discours, car j’ai été hier assailli de visites qu’il a fallu recevoir. Je ne puis renvoyer, en ce moment des électeurs qui viennent de plusieurs lieues. Je sais ce que je veux dire à ce banquet. Mais j’ai encore besoin d’une heure de solitude. Je vais bien. Plus d’éternuement du tout. Merci de vous bien porter. Je vous renvoie Flahault et Marion. Charmante fille comme vous dites. Rien de nouveau ce matin. L’Espagne me tourmente beaucoup. Adieu. Adieu. Pardon de mon laconisme. Adieu. G. Lord Normanby sera à Paris Le 17 août. C’est ce que m’écrit La Rochefoucauld. Il est parti de Florence le 16 pour Londres.
Mots-clés : Circulation épistolaire, Mandat local, Mariages espagnols
15. Val-Richer, Mercredi 16 juin 1852, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je vous envoye la lettre de Marion. Vous verrez qu'à moi comme à vous, elle promet presque Aggy pour le mois le Juillet. Je lis presque, pour être très précis, et il faut l'être surtout en fait d’espérances.
Je suis fort aise que vous ayez trouvé un médecin homme d’esprit ; il vous calmera, en vous soignant rien ne vous calme plus que ce qui vous amuse, pourvu qu’il n’y ait pas de mouvement physique vous avez besoin de toute votre force pour suffir à la vie morale ; il ne vous en reste plus pour le mouvement.
Le calme du Val Richer ne vous conviendrait pas mieux que le mouvement, car c’est la solitude. Je n’ai encore que mon fils qui travaille beaucoup pour se préparer à ses examens. Je travaille de mon côté. Nous nous promenons une heure ensemble après le déjeuner. Nous causons le soir après dîner. Nous sommes couchés à 10 heures et levés à 6. Il n’y a pas de vie plus saine quand on ne la trouve pas ennuyeuse.
J’attends le ménage d’Henriette à la fin de la semaine prochaine et celui de Pauline dans les premiers jours de Juillet.
Il me paraît que le gouvernement vient déjà d'avoir un échec dans son corps législatif. Il voulait que les nouveaux impôts qu’il a proposés et dont il ne peut guère se passer, fussent renvoyés à l'examen sommaire de la commission du budget, de qui il espérait une prompte acceptation. On s’y est refusé malgré les efforts de M. Billault, et on a chargé de cet examen des commissions spéciales qui seront lentes et difficiles. Le succès des nouveaux impôts est donc très incertain. A mon avis, le gouvernement a raison de les proposer ; la taxe sur le papier est très convenable et peut rapporter 10 ou 12 millions, ce qui en vaut la peine. Les taxes somptuaires ont bien peu de valeur en France où il y a si peu de grand luxe, et elles donnent lieu à beaucoup de tracasseries. Mais le principe n'en est pas mauvais, et leur produit peut aller croissant.
Voilà toutes mes nouvelles. Ni vous dans votre tourbillon, ni moi dans ma solitude, nous ne trouvons davantage à nous mander. Si nous étions ensemble, nous aurions mille choses à nous dire.
10 heures et demie
Pas de lettre. Grand ennui. Ce n’est pas votre faute, j'en suis sûr. Mais cela ne me console pas. Il faut attendre à demain pour savoir comment vous êtes. Adieu, adieu. G
15. Val-Richer, Vendredi 1er juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai envie de faire comme Hübner, et de vous dire : " Ne parlons pas de ce à quoi nous pensons toujours." Il est vrai que Hübner a une raison pour se taire ; il est embarrassé. Moi, je ne le suis pas du tout. Plus j’y pense, plus je me confirme dans ce que je pense. Mais ce que je pense est si loin de ce qui se fait et si indifférent à ceux qui le font. Ils seraient bien étonnés, si je le leur disais sans réserve et sans phrase.
Est-il vrai que le grand Duc Constantin. ait donné sa démission, et que le parti de la paix reprenne l'ascendant ? Le bruit du voyage du Roi de Wurtemberg à Paris aurait-il quelque rapport avec ce bruit là ?
Je me demande quelque fois, si la société Russe, puissante et prospère, est réellement un danger pour la société Européenne, s'il y a entre les deux des principes, des intérêts, des tendances tellement contraires, qu’elles ne puissent se développer ensemble, et que la grandeur de l’une doive amener l’asservissement de l'autre. C'est le lieu commun qui circule en Europe depuis soixante ans, rédigé par l'Empereur Napoléon, fomenté par les révolutionnaires, accueilli par des millions de badauds. Lieu commun absurde, pitoyable. L’Europe fait très bien de surveiller les progrès de la Russie, comme elle a surveillé, les progrès de l’Espagne, de la France de l'Angleterre ; les puissances en progrés sont toujours redoutables. Mais la Russie est une Puissance Européenne, une Puissance Chrétienne, qui a, dans l’ordre Européen, sa place naturelle et nécessaire ; vous êtes à un âge de civilisation différent du nôtre ; mais en dépit des différences, votre civilisation ressemble à la nôtre ; et plus elle a développera, plus elle y ressemblera. Il n’y a point d'incompatibilité radicale entre vous et nous. Vous n'êtes, pour l'Europe civilisée, ni un phénomène nouveau, ni un danger imminent ; et c’est une honte pour notre temps que de telles pauvretés aient, sur la politique, quelque influence. Elles en ont pourtant une décisive. S'il n’y avait eu, pour susciter cette guerre, que le péril actuel de l'Empire Ottoman, elle n'aurait jamais été si populaire. La civilisation de l'Occident croit avoir à se défendre de la Barbarie du Nord, et parmi les hommes qui gouvernent, les uns partagent ces sots préjugés, les autres y cédent ou s'en servent. Quelle pitié que tout cela, et tout ce qui viendra de là !
Samedi 2 9 heures et demie
J’ai mon courrier de très bonne heure ce matin au milieu de ma toilette ; mais il ne m’apporte rien. Et je n’ai rien à ajouter à mes réflexions d’hier. Adieu, adieu. Il fait beau et chaud aujourd’hui, je me promènerai. G.
15. Val Richer, Samedi 11 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Un nouveau délai, c’est quelque chose, pendant ce temps là, on négocie certainement à Vienne à Londres, à Paris. Si on sait s'y prendre, il doit venir de Constantinople quelque ouverture que l'Empereur ne puisse pas se dispenser au moins d'écouter, et qui engage une négociation nouvelle. Je suppose toujours que l'Empereur n’a pas son parti pris d’engager la question dernière, et de jeter bas, l'Empire Ottoman. Sauf cette hypothèse il est impossible que l'affaire ne s’arrange pas.
On m'écrit de Londres : " I see Lord Aberdeen very frequently happily rather a friend than patient. His healthy, since he took office, has been better than usual, though you will judge from what you see of tre current of affairs that he cannot he without various inquiétudes. The Turkish question, under ils present aspect the India Bill in its future course and the Education bill under the various perplexities which religious fond impose upon it, are all subject which may well afford to him thought and anxiety. " (Je vous supprime les questions intérieures) " On the Turkish questions I will not speak. A few days or weeks will decide them for good or ill, and the anticipation here is (or was yesterday, that all will end in compromise."
Est-il vrai que Lord Stratford ait proposé à ses collègues de faire une réponse collective aux questions de la Porte, et qu’on s’y soit refusé, en se bornant à des réponses identiques rédigées par M. Delacour ? Cela serait assez significatif et cette fois-ci encore comme en 1840 l’Angleterre aurait de la peine à se faire suivre de ses alliés.
Onze heures
Merci de ce que vous m'avez fait écrire. J’espère que votre fatigue n’est pas sérieuse. Adieu. Adieu.
16. Bade, Jeudi 15 août 1844, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je me réjouis bien de me retrouver auprès de vous dans quelques jours. Nous aurons de quoi parler. Votre nouvelle d'Alexandre est très curieuse. elle a beaucoup frappé mon frère. Il ne pense guère qu'à ce qui nous regarde directement. Il s'en suit donc que ceci nous regarde ou au moins nous intéresse. N’y a-t-il pas là quelque parti à tirer pour Tahiti ? (cela ressemble un peu à l'attentat contre le Roi de Prusse que je pensais qui devait déranger mon voyage !)
Vraiment c’est très curieux comme l'Afrique est devenu le théâtre de la politique. Alexandrie, Turin. L’Algérie. Le Maroc. Cette rivière Gabon où je ne sais quoi : votre nouvel établissement près de Madagascar. Une certaine guerre au cap de bonne Espérance.
C’est drôle que Nesselrode retrouve à Londres précisément dans ce moment de tension dans vos rapports avec l'Angleterre. Le hasard le favorise. Je pense cependant qu’aucun grand cabinet ne peut désirer une rupture. Il y a trop de périls pour chacun attachés aux conséquences de cette rupture, mais il faut convenir que l’entente cordiale a été courte.
Vendredi 16. à 7 heures du matin
Mon frère continue à aller bien. Le changement est miraculeux. Je lui ai annoncé hier que je partais demain, il a essayé de causer un peu plus que de coutume, mais cela lui coute ou cela l’ennuie, je ne sais lequel. Au reste il est comme cela pour tout le monde. Hier des averses continuelles. Aujourd'hui s'annonce de même. Je crois que je vous arriverais à la nage. La Colonie s’est réunie hier soir chez Madame [?]. Annette a chanté. J'y ai passé une heure. A 9 heures je me couche tous les jours. J'éprouverai un vrai chagrin à me séparer de Constantin. Bon, excellent, jeune homme, et qui a, je crois, vraiment de l'attachement pour moi. Tous ses petits soins de tous les instants me manqueront beaucoup. Mon frère restera encore trois semaines à Bade. Hélène partira avant lui. Le pauvre petit Hennequin ne sera pas fort édifié de son séjour ici. Il n’a pas pu faire une seule bonne promenade. Il partira le même jour que moi, mais je veux qu'il me voie partir. C’est plus sûr. Je peux à peine croire que je suis si près du moment de vous revoir. Cela me parait si charmant que voilà toutes les terreurs qui recommencent : il m’arrivera quelque chose en voyage. Je suis d’une poltronnerie ! Le Tolstoy qui m’accompagne est aussi effrayé que moi, et demande de tous côtés des renseignements. Il a peur de moi. Adieu, Adieu.
Je vous écrirai encore un mot demain avant de me mettre en voiture. Et puis de la route pour vous mander un accident, s'il arrive. Adieu mille fois adieu.
Mots-clés : Diplomatie, Diplomatie (Russie), Enfants (Benckendorff), Famille Benckendorff, Femme (diplomatie), France (1830-1848, Monarchie de Juillet), Ministère des affaires étrangères (France), Politique (Afrique), Politique (Analyse), Politique (Internationale), Politique (Maroc), Portrait, Relation François-Dorothée, Réseau social et politique, Salon, Santé (famille Benckendorff), VIe quotidienne (Dorothée), Voyage
16. Bruxelles, Dimanche 19 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je pense que ma lettre vous trouvera encore avant votre départ. Cela m'ennuie que vous soyez plus loin de moi pendant 4 jours. Ah que les jours sont longs pour moi. Quel supplice que cet exil, et quand finira- t-il. Nesselrode écrit : " la lutte sera longue. Les préparatifs chez nous sont énormes, il n’y aura pas moyen de nous entamer." Qui se lassera le premier ? Je doute que ce soit nous. Entêtés, éloignés et barbares. Il ne me paraît plus qu'il puisse être question d’arrangement. L'Angleterre veut l'annulation des anciens traités. Jamais nous n'accorderons cela à moins que le nouveau nous vaille mieux et cela n’est pas possible. J'ai beaucoup de doutes sur les Allemands. La Prusse nous donne des bonnes paroles qui déplaisent beaucoup à Londres & à Paris. Elle ameute les états secondaires, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, et voudrait qu'avec l’Autriche, l’Allemagne fédérale déclarât sa neutralité ; c’est bel et bon, mais si l'[Angleterre] va ravager les côtes de la Prusse, & la France fait avancer ses bataillons, je doute qu’on reste neutre. Tout cela est une énorme affaire, et qui se présente vraiment comme la fin du monde. Je suis bien triste.
Le soir j’ai toujours Van Praet, et quelques diplomates, le mien qui n’est pas brillant. Je suis très au courant de tout ce qu'on sait ici. Et mon rôle est comme à Paris la confidente de tout le monde. Mais la causerie où est elle ? Adieu. Adieu.
Je coupe Cromwell c’est encore tout ce que je puis faire, mais je tombe sur des sublimités toujours.
16. Bruxelles, Lundi le 13 juin 1853 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Adressez vos lettres à Ems ayez soin de mettre par la, Belgique en haut et près de Coblence. Quelle fatigue, mais je vais me reposer un jour. Je suis venu commodément avec Paul et Marion. Je trouve ici Hélène K. Chreptoviz part demain pour la reine. Nous allons ensemble à Cologne. Paul est un charmant compagnon de voyage. Ma dernière journée de Paris a encore été bien occupée & bien employée. Tout ira bien. Nous entrerons. Vous n’entrez pars. On négociera. On aboutira car c'est de vous & le besoin de tous. Nous sommes très contents de vous. Contents d'Aberdeen. Bien contents du roi Léopold.
Menchikoff a été maladroit & Stratford Canning détestable. Mais les cours respectives soutiennent leurs agents. La diplomatie à Paris est dans un [?] énorme, je vais bien leur manquer. Je vous ai dit que j'étais charmée de ma dernière conversation avec Fould. La France se fait & se fera un grand honneur dans cette affaire tant mieux pour elle et pour tout le monde. On a fait beaucoup d'arrestations à Paris des rouges.
Adieu, car je suis prise de tous les côtés. Hier j'étais bien malade, je me sens mieux aujourd’hui. Adieu. Adieu. L’Autriche, nous appuiera.
16. Paris, Mercredi 29 juillet 1846, François Guizot à Dorothée de Lieven
Paris Mercredi matin 29 Juillet 1846
16. Paris, Samedi 2 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je vous en prie remettez vous. Je suis inquiète, cela dure.
J’ai vu Fould hier. Il a repris sa question de l’Institut. Certainement il faut quelque chose. L'hostilité se faisait sentir à toute occasion. Legouvée préféré à Ponsard par nulle autre raison que celle qu’on savait être par là désagréable au pouvoir. Je n’ai pas eu de réplique là, & je ne me connais pas aux autres exemples cités. Sinon, & & & au total, il y a peut être eu exagération dans les décrets, mais l’essentiel doit subsister ; l’Institut ne peut pas se croire tout à fait indépendant de l’état. On va faire dresser un mémoire des doléances, & on examinera. En tout état de cause on ne veut pas se brouiller avec l’Académie. Voilà à peu près. J’ai été très contente de Fould. Une satisfaction éclatante et puis la paix quand même d’autres ne la voudraient pas.
On est bien maître et la paix est le désir sincère de tout le monde. Hubner a dit hier à un diplomate que puisque les prop. de l'Autriche n’avaient pas été agréées ici et à Londres, et qu'on n’avait pas proposé de ces côtés-ci de nouvelles conditions, l'Autriche était en liberté de rester neutre et le rester. On parle ici très lestement de l'Autriche, et on dit de Hubner qu'il est très empêtré.
J'ai des nouvelles indirectes. de Pétersbourg. Point de direction unique et suprême. Une volonté dominante ne se fait point sentir, ni en guerre, ni en politique. Nesselrode, Orloff, Dolgoronsky toujours en faveur du blame sur l'Emp. Nicolas grand organisateur, mais ni homme d’Etat, ni homme de guerre. La faveur du G. D. Constantin pas si grande qu'on le dit.
Le roi de Sardaigne épouse La princesse Mary de Cambridge. Je vous redis tout en grande confusion et adieu. Adieu un peu vite. car je suis prise par de sottes affaires. Toujours Petersbourg & mon argent. Quelles chicaneries.
Mots-clés : Académie des sciences morales et politiques, Diplomatie (Russie), Famille royale (France), Femme (politique), Finances (Dorothée), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Institut impérial de France, Mariage, Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Politique (Autriche), Politique (Russie), Réseau social et politique, Salon, Santé (François)
16. Saint-Germain, Dimanche 26 juillet 1846, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je serai charmée de vous savoir revenir de votre banquet, & content & reposé. Moi, je vais un peu mieux. Hier, j'ai eu la visite de Fagel, & Fleichman, plus tard, Pahlen à dîner. Nous avons beaucoup ri de mille vieilleries. Il est plein de bonne gaieté de souvenirs, avec un fond de mélancolie très triste, car cela frise l'homme prêt à se tuer. Les diplomates n’avaient rien de nouveau du tout à me conter. Toujours Sébastiani.
Génie est d'une étourderie bien ennuyeuse. Et c’est trop long à vous conter, mais enfin il m’a livré 1829 au lieu de 1827, et cela après des commentaires qui rendent sa distraction encore plus singulière. C’est cependant fort triste pour moi car je lui avais bien dit, ce qui est vrai, que 27 allait faire ma seule joie. St Germain l’autre jour, il vous a envoyé mes lettres et billets au lieu de les envoyer à la poste. C’est un drôle d'homme de Cabinet. Frenchman ! Je n’aime pas Lamoricière en face de Casimir Perrier. Pourquoi tout cela va t-il comme cela ? c.a.d. pourquoi le général est-il opposition ? Thiers a dû partir hier pour Le Havre, où sa belle mère l’a précédé.
Madame Danicau est une personne très utile très résolue, elle a pris une autorité étonnante sur tout mon monde. Elle me trouve parfaitement incapable de me faire obéir. Elle ne cesse de s’étonner de l'embarras que je me donne pour n’aboutir à rien. Elle ne trouve bien dans les gens qui me servent qu’auguste. Stryborn décoration. Mes femmes, des dames que je sers. Elle a peu d’esprit, ce n’est pas une ressource. Son maintien est excellent. Elle a du tact. Voilà. Et puis elle ne sait pas lire. Que ferons nous de tout cela ? Pauvre femme comme elle doit s'ennuyer avec moi. Je suis pour elle très affectueuse, elle est plein d'envie de me plaire et de me servir. Je m'ennuie beaucoup ici. S'il se passait un jour sans une visite à dîner je n’y tien drais pas. Il fait froid ici. Voici votre lettre, bonne charmante. Je vous en prie soignez-vous aujourd’hui. Que je suis bête ! J’ai peur du 10 milles personnes sous la table. Vous savez que j'ai peur de tout. Je n’aime pas ce dîner. Je vais rester inquiète jusqu’à mardi. C'est bien long ! Bacourt m'écrit une lettre intéressante que je vous envoie renvoyez la moi. Adieu. Adieu. J’ai peur du dix mille. Je ne suis pas raisonable. Adieu. L'armistice du Pape me fait un grand plaisir. Vous avez remarqué que lord Landsown a dit de bonnes paroles pour l’Autriche. Adieu encore dearest, adieu.
16. Schlangenbad, Samedi 19 juin 1852, Dorothée de Lieven à François Guizot
Si vous voyez ma vie ici vous seriez inquiet pour ma santé & mes forces & très satisfait pour tout le reste.
On me rend plus qu’il ne me revient en soins, en égards, pas plus qu'il ne n’est dû en amitié, car je m'attache à l’Imp., tous les jours davantage.
Mon retour à Paris est assuré je n’ai plus d'embarras ou d'inquiétude à cet égard. Elle veut que je l’accompagne à Cologne. De là elle me donne le comte Schouvaloff. et me [?] pour me ramener à Paris si c'est là que je vais et je crois que c'est là qu’il faut que j'aille à moins que je n’ai Marion ou Aggy ce qui est peu probable.
J’ai passé toute la matinée chez l'Impératrice une lecture allemande sérieuse (M. Haxthamen) Meyendorff lecteur. L'Impératrice a l’esprit plus serein que moi cela l'a intéressée beaucoup, moi pendant une demie-heure pas davantage. Après cela beaucoup de visiteurs chez moi, je suis à la mode à Schlangenbad. J'aurai de quoi vous intéresser quand je vous conterai mon séjour. Il m'intéresse moi beaucoup. Mais comment survivre à toutes les fatigues encore ? & cependant je ne fais avec l'Impératrice pas une promenade. Rien d'extraordinaire. De la causerie le matin au jardin. Diné quelques fois et vite sans cérémonie aucune. Le soir très agréable causerie & souper où je ne mange pas, et bien rien que cela est trop. Je reste couchée chez moi tout le jour pour me refaire. Je crois que je n'échapperai pas à Stolzenfeld. L'honneur sera grand, le plaisir aussi, je le sais, mais la fatigue ! Adieu, adieu.
L'Impératrice veut partir le 29. Maudt veut qu'elle reste jusqu'au 2 juillet. Nous verrons. Adieu encore.
16. Stafford House, Samedi 29 juillet 1837, Dorothée de Lieven à François Guizot
10 h. du matin
Je fus à la cour hier au soir. Je n’y trouvai pas beaucoup de monde mais une musique admirable. Tous les premiers sujets de l’opéra italien à Paris. Je n’ai pas entendu de musique depuis mes malheurs. Je suis un peu inquiète de l’effet qu’elle produira sur moi. Contre mon attente cet effet fut le plus doux possible. L’accord de ces belles voix me calma singulièrement. Il me sembla que ma fièvre se dissipait que mon âme retrouvait un peu d’équilibre. Il y a longtemps que je n’éprouvai une sensation plus délicieuse. D’onze heures à une heure du matin, je restai à écouter les douces mélodies. Les paroles, ces accents d’amour. Vous ne sauriez concevoir le bien que cela me fit. Croyez-vous que je jouissais seule ? Non Monsieur, j’ai toujours auprès de moi quelqu’un qui jouit avec moi. Mon imagination ne se sépare jamais de cette douce société elle est là, elle est partout où je me trouve, elle m’appartient comme ma main appartient à mon bras. Toujours, toujours auprès de moi, en moi. Hier elle ne m’a pas quitté d’un instant.
Quelques jolis sourires de la reine ont fait ma seule distraction. Elle est jolie la Reine, elle l’est positivement. L’air le plus enfantin, la physionomie la plus spirituelle, la plus douce, la plus ouverte. Elle est trop petite mais assise elle a la taille assez élevé pour que cela ne frappe pas. Ce épaules sont charmantes. Sa taille bien marquée par ce cordon de la jarretière. Son bras orné du motto. Elle porte des robes à traine. L’ensemble est très frappant et très digne. Je l’ai souvent regardée quoique je pensasse à tout autre chose, à d’autres yeux qu’aux siens ; elle ne les a pas noirs. J’étais séparée d’elle par sa mère qui n’acceptait pas avec beaucoup de bienveillance, les jolis sourires de sa fille, je les recueillais. Que cette cour est différente de celles que j’ai vues pendant 22 ans. Malgré la musique & les yeux noirs j’ai fait quelques réflexions bien sérieuses que faisiez-vous ? Il me semble que vous dormiez dans ce moment. N’entendez vous donc pas de la musique des accords divins, ne faisiez-vous pas d’agréables rêves ?
J’ai eu deux longs tête-à-tête hier matin d’abord avec lord Durham, puis avec Pozzo qui est remis d’un fort accès de goutte, positivement lord Durham a beaucoup d’esprit. Je vois aussi lord Melbourne. Il est rêveur, & rieur tout à la fois. C’est un bizarre mélange. La tournure la plus originale. Quand il est en bien intime causerie il se met bien près, à peu près sur vous tournant un peu le dos. Il est naïf au delà de tout dans ses aveux. Un si honnête homme que je ne conçois pas comment il reste ministre. Donnant très franchement raison à ses adversaires quand il trouve qu’ils ont raison. Je lui disais hier que dans l’opinion du duc de Wellington. Il (lord Melbourne) devait être fort aise d’être débarrassé de Roebuck et de lord Dudley Stuart au parlement. " Did he say so ? damn it, he is right." Et cela avec un accent de conviction & un geste impayable. Que vous seriez diverti & content de lui !
Il me semble Monsieur que vous penseriez comme moi sur tout le monde. Mais cependant que d’observations curieuses je recueillerais de votre part car enfin, moi je suis accoutumée à toutes ces manières, vous n’en avez pas l’habitude, et je suis sûr qu’elles vous frapperaient par des côtés qui n’attirant plus mon attention. J’ai oublié de répondre à un article de votre N°9. Je ne reverrai plus lord Aberdeen en Angleterre, cela était convenu même avant que je me décidasse à y abréger mon séjour. Nous nous écrivons, vous verrez ses lettres. Il viendra à Paris en décembre, & ce qui est curieux, c’est que la veille de l’explication que j’eus avec lui, il m’avait dit : " L’homme dont je suis le plus curieux à Paris est M. Guizot. Promettez-moi de me faire faire sa connaissance."
Mon départ reste toujours fixé à mardi. Je serai vraisemblablement à Boulogne, jeudi ou vendredi au plus tard, à moins que la lettre que j’espère y trouver ne me trace un autre itinéraire j’irai droit à Paris. Mais pas aussi vite que j’en suis venue. Il me faut beaucoup de repos & de soins. Ces 10 jours d’agitation, d’inquiétude m’ont fait un mal abominable dont je serai quelques temps à me remettre Je suis maigrie, je veux démaigrir.
Les élections sont décidément défavorables aux radicaux. Les plus violents sont éliminés partout. Les Whigs & les Tories modérés sont en faveur. Tout cela est bien, mais voyons à quoi se décidera le gouvernement à la réunion du parlement. Elle est fixée pour le mois de novembre. S’appuyera-t-il sur Peel & Wellington. Ils y sont préparés, & lui donneraient, disent-ils, un appui cordial. Voilà ce dont doute Lord melbourne et ce qu’au fond je ne puis pas trop affirmer. & le Dr. Bowring entre autres.
Dimanche 30 juillet. Midi.
J’aurais pu recevoir une lettre hier. Dimanche on ne reçoit rien d’Angleterre. Il faut en toutes choses vivre de la veille. Le pain du Samedi, la lettre de Samedi. Voci donc un triste jour. Hier ma matinée se passa comme elles se passent presque toutes. Des tête-à-tête avec les personnes qui m’en demandent. Estérhazy en a eu un très long, presque trois heures, mais il me semble aussi que rien n’a été oublié. Je crois que je vous l’ai nommé comme le successeur infaillible du prince Metternich. Il manque d’aplomb & de tenue, & il manque un peu de confiance en lui-même. Du reste il a de l’esprit & le jugement excellent. Jamais je n’ai une conversation sérieuse avec quelqu’un sans que votre nom ne s’y place. Et la plupart du temps il ne me reste rien à ajouter. Cependant je suis bien habile à prolonger le sujet, je m’écoute avec plaisir. Il me semble que je parle si bien. J’aurai à vous parler de cet entretien là ainsi que de celui que j’ai eu aujourd’hui avec lord Melbourne.
Il a voulu à la veille de mon départ un confortable talk et nous l’avons eu amplement. Deux bonnes heures sans interruption chaque minute a été bien employée et utilement. Il m’en reste une fort bonne impression. Je lui ai fait faire une lecture qui l’a vivement frappée. Il donne mille fois raison à l’auteur, il pense comme lui compléte ment ; c’est que lord Melbourne à l’esprit le plus droit que je connaisse, pas la moindre passion ou prévention et une bonne foi, une candeur adorable il manque de caractère & de volonté. Voilà son défaut, & celui-là vient plutôt de son indolence. He won’t take the trouble. Tel qu’il est cependant, c’est un vrai bonheur que ce soit l’homme appelé à former l’esprit de la reine aux affaires. La confiance qu’elle a en lui n’a pas de borne. Imaginez l’occupation curieuse, intéressante que celle de pénétrer dans le cœur d’une jeune reine de 18 ans et d’être son seul confident ! Il me semble que jamais position semblable ne s’est encore rencontrée.
10 heures du matin. Lundi 31.
Voici votre N°10. Je comprends tout ce que vous me dites. Vos inquiétudes, vos alarmes, je les comprends, je les sens si bien que c’est là ce qui me ramène en France. Il me semble qu’une fois à Boulogne je saurai respirer. Ici j’étouffe nous sommes trop loin l’un de l’autre. Cette mer entre nous me parait un gouffre où s’abîme mon bonheur, mes espérances. Tout va mal. Nos lettres, quelle misérable chose ! J’en reçois de plus fraîches de Pétersbourg je suis découragée, malheureusement malade. Je crois qu’une fois en France ma santé me reviendra. Je crois ! Quelle vanité dans ce que nous croyons ! Nous ne croyons jamais juste. Je crois à vous. Voilà où je ne me trompe pas, pour tout le reste je ne veux plus croire. Je retourne sur la terre où vous habitez j’y veux être avant qu’aucune lettre de Russie ou d’Allemagne puisse m’atteindre j’ai peur de tout. Tant que mon âme était livré à la douleur. Je ne connaissais pas la crainte, j’étais au dessus de toute vicissitude. Monsieur c’est que les malheurs élèvent l’âme. Le bonheur l’amollit. J’étais seule, abandonnée j’avais du courage, cela veut dire qu’aucune peine ne pouvait m’atteindre, & la mort m’eut fait plaisir. Aujourd’hui tout est changé, je ne veux pas mourir, je veux vivre, vivre en France auprès de vous, toujours, toujours, et j’ai peur, peur de tout. Ah mon Dieu, protégez moi, laissez moi vivre. Je lui demandais tout autre chose il y a deux mois six semaines seulement. Comment il n’y a que 6 semaines ? Quelle longue vie que ces 6 semaines !
Le N°11 entre dans ce moment. Merci merci de tout. Je suis malade, je suis faible il faut que je parte. Aurai-je la force d’arriver à Boulogne. Adieu. Adieu. Priez pour moi, pour vous.
16. Val-Richer, Jeudi 17 juin 1852, François Guizot à Dorothée de Lieven
Voilà votre lettre que j'aurais dû avoir hier. Je vous envie l'exactitude. de vos facteurs. Je vais écrire aujourd’hui même à Marion. Je dirai de mon mieux. Tout dépendra de l'état et de la volonté de Fanny. Il est clair que les deux soeurs placent là leur premier devoir. La lettre que je vous ai envoyée me donne à penser qu'au fond Aggy a envie de venir. Marion la promet presque pour le mois de Juillet. J'insisterai pour les derniers jours de Juin à Schlangenbad. Ma crainte, c’est que le terme est très prochain ; à des gens qui hésitent, les résolutions soudaines sont difficiles. Je voudrais bien qu’elle se décidât promptement. Vous verrez un peu en repos sur vous-même et moi sur vous.
Quant au retour, je ne comprends guères que dans tout ce monde qui vous entoure, l'Impératrice n'ait pas un homme à vous donner pour vous ramener à Paris, si vous n'en trouvez pas un vous-même.
J’ai des nouvelles d'Angleterre insignifiantes. sur la situation générale tristes pour ce pauvre Lord Malmesbury ; il fait, à ce qu’il paraît, bévue sur bévue ; sa nouvelle convention d'extradition avec la France en fourmille. Tout le monde le houspille, on ne peut pas dire l'attaque ; ce serait trop sérieux. Je crains bien que le Cabinet Tory ne se dissolve assez piteusement après les élections, quelques morceaux en resteront bons et beaux, et prendront place ailleurs ; mais un vrai cabinet conservateur, avec sa politique et son autorité, je n'y compte plus.
Savez-vous que Stockhausen ne reste pas à Paris ? Son Roi l’envoie à Vienne. Il en fait encore mystère, à ce qu’on me dit ; mais c’est sûr. Vous le regretterez. Que dites-vous de M. Cruvelis faisant attendre une heure et demie la Reine d'Angleterre, et n'ayant seulement pas l’air de s'en apercevoir ? Je ne trouve pas qu'elle chante assez bien pour cela.
On dit que Morny soutient qu’il a droit de reprendre la direction politique du Constitutionnel et veut l'ôter à Véron qui veut la garder. On parle d’un procès entre eux. Si le procès a lieu, c’est que Morny est réellement bien avec le Président. Je viens de lire le compte-rendu de la séance d'avant hier au Conseil d'Etat.
Le plaidoyer de M. Fabre pour la maison d'Orléans me paraît médiocre. C'est bien loin de Paillet et Berryer. Tout le monde a été, là, timide et terne, le rapporteur, l'avocat et le ministère public. On ne me dit rien de l’issue probable. Je persiste à croire que le conflit sera confirmé.
Adieu. J’ai vidé mon pauvre sac. Je voudrais bien vous envoyer un peu de santé et de force. Cela vaudrait mieux que des nouvelles. Je vous quitte pour écrire à Marion. Adieu.
P.S. On m’écrit à l’instant de Paris : " Ce que vous croyiez fait à Claremont semble défait ; on ne s'entend pas sur le mode ; grands débats domestiques à ce sujet. L'aîné de la famille l'écrit ici. "
16. Val-Richer, Lundi 27 juillet 1846, François Guizot à Dorothée de Lieven
Pas deux lignes, mais deux mots. Je partirai ce soir vers 10 heures. Je serai à Paris demain, mardi entre 10 heures et midi. J’y passerai mardi et mercredi, et j'en repartirai mercredi soir, aussi, tard que vous voudrez. Donnez-moi, ces 36 heures à Paris. J’aurai conseil mercredi, à Neuilly ou aux Tuileries. Voici Brougham, pour vous et pour moi. Que de choses à nous dire ! Et par dessus tout le plaisir de nous voir. Quel plaisir ! Je vais bien. Soyez bien aussi. La lettre de Bacourt est intéressante. Nous verrons l'effet du Roi de Wurtemberg. Je ne crois pas. Adieu. Adieu. J’ai de curieuses lettres de Londres. Mais je n'écris rien. Je serai arrivé quand vous aurez cette lettre. Tout s’est parfaitement passé hier au banquet. Adieu. Adieu. G.
Mots-clés : Diplomatie
16. Val-Richer, Samedi 2 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je me suis promené avec grand plaisir. Il faisait beau et passable ment doux, pas assez pourtant for a long walk. Je suis rentré au bout de trois quarts d’heure. Je tousse encore et j’ai encore un sentiment de frisson intérieur assez désagréable. J’ai besoin que le soleil s'établisse.
J’ai eu des visites : deux des gros bonnets du pays. Très pacifiques, mais sans croire à la paix, et en disant qu’on ne peut la faire qu'après avoir pris Sébastopol. Si Sébastopol pris, on se montre, avec vous plus exigeant qu'auparavant, ils blâmeront, mais de ce blâme soumis qui est prêt à accepter ce qui lui déplait. Et si, de votre côté, après la prise de Sébastopol, vous faites les fiers, ils vous imputeront l'impossibilité de la paix, et on pourra continuer la guerre tant qu’on voudra pour vous prendre tout ce qu’on pourra.
Je ne trouve rien du tout dans les journaux. J’ai eu la patience de lire la correspondance rétrospective de Lord Aberdeen et de Lord John sur le ministère de la guerre et le Duc de Newcastle. C'est bien petit des deux parts.
Dimanche 3 10 heures Je ne suis sorti hier que par un beau soleil et je ne sortirai pas aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de soleil. Soyez tranquille. je suis pressé de me guérir tout-à-fait. D'abord je veux que vous soyez tranquille ; puis, j’ai encore pas mal de choses à mettre dans les années qui me restent ; je ne veux pas perdre mon temps. J’ai bien dormi et je me sans bien ce matin. Je tousse beaucoup moins.
Voilà donc la neutralité de l’Autriche établie. Hübner est bien bon d'être empêtré ; si son gouvernement sort de cette crise, en ayant échappé à tous les dangers, et sans s'être brouillé avec personne, il n'aura que de quoi se féliciter et se glorifier.
Gros échec pour les catholiques que le mariage du Roi de Sardaigne avec la Princesse Mary de Cambridge, car je suppose bien qu’elle restera Protestante. Il n’y a que les Princesses Allemandes qui changent de religion diplomatiquement.
Adieu, Adieu. Je ne puis vous dire quel dégout me causent les chicanes d'argent de Pétersbourg.
16. Val-Richer, Samedi 5 août 1837, François Guizot à Dorothée de Lieven
Vous êtes en France, peut-être déjà en route pour Paris. Cette lettre-ci va vous à chercher. Puis, j’irai moi-même. J’espère savoir bientôt avec certitude, quel jour vous y arriverez. Je dis avec certitude, comme si vous n’étiez pas souffrante, comme si la mer était toujours calme, la poste toujours régulière. Je me parle comme à un malade, avec une confiance que je n’ai pas. Je m’attends au contraire, ces jours-ci à d’amères impatiences. J’ai eu hier, en partant de Caen votre N°16, peut-être le dernier d’Angleterre, car il va jusqu’au lundi 31 et vous avez dû partir le mardi. Peut-être aussi m’aurez-vous écrit de Broadstairs. Vous n’aurez pas attendu jusqu’au jeudi ou vendredi, jour de votre arrivée à Boulogne.
Je vous fais assister à tous mes calculs. Ce n’est pas vrai. J’en retranche beaucoup. Enfin, que je vous sache rétablie à Paris, et pas trop fatiguée. Ce sera un pas immense. Vous êtes donc maigrie, changée, vous avez de la fièvre. Il y a en sentiment douloureux, abattu dans toutes vos paroles même dans les plus douces paroles. Je vous regarde d’ici ; je vous écoute ; je veux voir ce qui se passe en vous, au fond de votre santé. Dearest, que Dieu vous garde, et vous soigne et veille sur vous à toute heure ! Nous avons tant souffert l’un et l’autre avant de nous rencontrer! Il ne se peut pas que nous soyons destinés à devenir, l’un pour l’autre, une cause de souffrances nouvelles.
J’en devrais être bien désabusé, cependant, je ne puis me persuader que notre cœur soit sans pouvoir sur le sort, la santé, la vie de la créature, à qui il se donne, que cet élan si passionné si continu, de toutes les pensées, de tous les vœux ne monte pas aussi haut qu’il faut monter pour se faire entendre et obtenir quelque chose. Personne n’est plus convaincu que moi que les décrets de la Providence sur chacun de nous sont un mystère, un mystère impénétrable aux plus perçants, aux plus ardents regards humains. Mais précisément parce qu’il y a là un mystère nous ne pouvons, nous ne devons jamais être sûrs que nos efforts et nos désirs soient vains. J’ai vu le succès manquer aux plus tendres soins aux plus vives prières. Mais j’ai vu aussi le salut venir à leur suite. Et qui sait ? ... Madame les ténèbres, nous ne savons pas. C’est là le principe de ma confiance. J’ai vécu avec tous les gens d’esprit voix de mon temps et de tous les temps. J’ai beaucoup entendu, beaucoup lu sur les rapports de l’homme avec Dieu, sur l’action de Dieu dans les destinées de l’homme sur l’efficacité ou la vanité de nos efforts, de nos prières. J’y ai moi-même beaucoup pensé, et aussi rigoureusement que les plus rigoureux philosophes. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir. Croyants où incrédules avec ou sans espérance, nous agissons, nous prions. Quand le mal est là, quand le besoin du secours nous presse, il n’y a personne qui ne prie ne fût-ce qu’en levant les yeux au ciel, et par un de ces élans soudain, involontaires, que la réflexion ne gouverne point. Où vont, que font nos prières? Le croyant les voit avec confiance monter jusqu’à Dieu qui les exaucera. L’incrédule les voit tomber à ses pieds et sourit orgueilleusement de sa propre faiblesse. Le croyant se trompe dans sa sécurité et l’incrédule dans son orgueil. Encore une fois, nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir. Mais cette ignorance insurmontable, native, finale n’est pour moi qu’une raison de plus de m’efforcer et de prier d’agir de tout mon pouvoir et de demander de tout mon cœur. Je suis dans les ténèbres devant le sanctuaire où la lumière est renfermée et d’où elle ne sortira point à ma voix. Mais je sais qu’elle est là, et je l’invoque ; et j’attends le résultat avec une anxiété douloureuse mais non glaciale sans certitude, mais non sans espoir.
2 heures
Je comprends parfaitement l’impression que vous a faite la musique. Il m’est arrivé quelque chose de semblable, pas tout à fait cependant. J’avais été près de trois ans sans entendre aucune musique. J’en avais peur. Une circonstance obligée me fit aller aux Italiens. On jouait Otello. Ma première impression fût extrêmement douce, une impression de laisser-aller, de détente, d’attendrissement sans retour sur moi-même. J’écoutais, je recueillais avidement les sons, comme une plante la rosée. Tout à coup je me rappelai qu’un jour, quand je n’étais pas seul, dans une loge voisine j’avais entendu ce même Otello, j’avais joui de mon plaisir et d’un autre plaisir qui me plaisait encore plus que le mien. Toute impression douce s’évanouit. Je sentis le mal remonter dans mon cœur. Je m’en allai. Depuis, je suis retourné deux fois, je crois, aux Italiens, mais sans plaisir ni peine. Aux concerts des Tuileries, la musique ne m’atteint pas. Vous m’avez parlé un jour de votre musique à vous, de votre manière de jouer, d’appuyer doucement et profondément sur les passages propres à saisir l’âme ! Voilà ce que je voudrais entendre, entendre seul avec vous !
On vous portera cette lettre. On vous la remettra à vous-même, Lundi soir ou mardi matin, si comme je le pense, vous êtes arrivée à Paris. Répondez moi tout de suite. Si je recevais plutôt un avis certain de votre arrivée, je partirais peut-être un jour plutôt. Enfin le temps marche. Que de choses à nous dire. Adieu. Adieu.
16. Val Richer, Dimanche 12 juin 1853, François Guizot à Dorothée de Lieven
Deux lignes seulement qui courront après vous si vous partez demain. J’ai été dérangé hier et ce matin.
Je suis charmé que vous partiez tranquille ; charmé, et pour vous et pour le fond des choses. Je n’ai jamais cru à la guerre, à la vraie guerre. Vous entrez dans les Principautés. Vous en sortirez si la Porte vous contente, ou à peu près, ce qu’elle fera. Vous serez très fiers, et pas très difficiles. Il y a au fond de toute cette affaire, un résultat que vous ne dites pas, et auquel vous tenez plus qu'à tout ce que vous dites. Vous y arriverez. L’Europe, dans son état actuel, n’est pas en mesure, et pas toute entière en humeur de vous en empêcher. Adieu, adieu.
Vous me direz où et par où il faut vous écrire désormais. G.
17. Bruxelles, Mercredi 15 juin 1853 1853, Dorothée de Lieven à François Guizot
Je suis restée hier encore pour Hélène. Et me voilà ici. Cologne jeudi le 16. Je ne sais plus quand je vous ai écrit & quoi. Je rabâcherais peut-être. Le roi restait inquiet sur l’Orient, très occupé & utilement en Angleterre.
Excellent pour nous. Excellent pour la France. Pleine de sagesse, d’équité. Vraiment un homme remarquable.
Vous ai-je dit que Menchikoff a le commandement en chef de l’armée de terre & de mer dans le Sud que l’Empereur a été vif contre Nesselrode dans le premier moment. L’accusant d'avoir emmené tout cela par sa politique molle depuis longtemps. Que [?] n’a pas l'ordre de mission. Je l’ai vu à Paris, il est venu chercher sa femme dont il est séparé depuis 2 années. Homme d'esprit. J’espère le voir à Ems.
Adieu. Adieu. Adieu.
17. Bruxelles, Mercredi 22 mars 1854, Dorothée de Lieven à François Guizot
Quel ennui que ce N°15 égaré ou retardé ! Je crois que j’y répondais à votre charmant projet de me me voir. J’accepte la date avec bonheur. Dites-moi quand vous aurez reçu cette lettre chanceuse. On est très vif ici à propos de la nouvelle de Constantinople. Certainement l'envoi des troupes dépendait des consentements de la porte à la demande d'émancipation des Chrétiens. Si cette émancipation est vraiment obtenue et on y croit, et si mon empereur à la bonne foi & le bon esprit de s'en tenir pour satisfait voilà la guerre évitée, mais c’est trop beau pour croire à ce facile dévouement.
Lord Holland & M. Barrot se sont rencontrés chez moi hier, bien contents & tous deux bien pacifiques. J’ai été très contente du langage de l'Anglais, un grand changement depuis huit jours. Le français avait toujours été convenable et bien. On annonce Brunnow pour aujourd’hui. Quelle curieuse correspondance que celle qu’on vient de produire au parlement. Pauvre dépêche que celle de lord John, mais quel entrain de mon empereur. Dites-moi je vous prie votre avis de tout cela. La publi cation ne me paraît pas une chose bien inventée, pourquoi avons-nous provoqué cela ? à tout instant je me sens le besoin de vous interroger, de vous entendre. Je n’ai pas encore lu cette correspondance jusqu'au bout. Mes yeux sont très capricieux. Je les croyais mieux, ils sont repris. Le temps est froid. Je serai charmée de vous savoir revenu à Paris.
Adieu. Adieu, je suis restée deux jours sans vous écrire à cause de votre absence. J'ai eu peut être tort, mais je croyais que mes lettres reposeraient à Paris. Adieu.
Mots-clés : Affaire d'Orient, Conditions matérielles de la correspondance, Femme (politique), Guerre de Crimée (1853-1856), Nicolas I (1796-1855 ; empereur de Russie), Politique (Russie), Relation François-Dorothée, Relation François-Dorothée (Politique), Réseau social et politique, Salon, Santé (Dorothée)
17. Paris, Dimanche 3 juin 1855, Dorothée de Lieven à François Guizot
Si vous vous êtes promenés hier comme vous me l'annonciez vous aurez pris froid. Vous ne savez donc pas que le vent était au nord. N'y a-t-il pas de Girouettes chez vous ? C’est affreux de penser que vous n'avez pas le moindre souci des précau tions les plus simples, & personne autour de vous qui a le sens de ces choses-là. Vous voyez que je grogne.
J'ai vu hier Morny. Il n'y a rien de nouveau. On vit sur le Moniteur d'il y a huit jours probablement il faudra venir nous chercher un peu loin dans l’intérieur de la Crimée.
Une lettre de mon fils mais seulement pour m'annoncer qu’Olga se marie. Elle épouse un comte Schouvaloff. Très bien, riche et convenable. Sans doute la mère ne me donnera pas avis de cela.
Hier soir les Sebach & le duc de Noailles. Sebach est enragé et imbécile, il dit que la mer d’Azoff, Kertch & & Ce n’est rien du tout. Il crie, il gesticule, cela ne me convertit pas. Le duc de Noailles me dit que c’est tout au plutôt le 21 qu’aura lieu la séance.
Beaucoup d'Anglais vont arriver. Je n’ai vraiment aujourd’hui rien à vous dire. Adieu. Adieu.
