Votre recherche dans le corpus : 292 résultats dans 6062 notices du site.Collection : 1855 (18 mai - 10 novembre) : Espérer la paix (1850-1857 : Une nouvelle posture publique établie, académies et salons)
9. Val-Richer, Samedi 26 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
9 heures et demie
Je ne vous dirai qu’un mot, je sors de mon lit, où je suis resté tard en transpiration, ce qui me débarrassera, j’espère de mon rhume qui est devenu violent hier, fièvre, toux continue, oppression. Je me suis couché de très bonne heure ; j’ai mal dormi ; mon médecin viendra me voir ce matin. Ce n'est rien du tout qu’un gros rhume qu’il faut soigner un peu. Je crois que je l’ai pris la nuit, dans mon voyage de Paris ici.
Si la proposition Autrichienne est ce qu'indiquent les feuilles d'Havas d’hier, elle n’a pas grande chance de succès chez vous. Vous ne consentirez pas plus à la limitation de vos forces dans la mer Noire par un traité avec la Turquie que par un traité avec l'Europe. J’ai peine à croire qu’on n'ait pas inventé quelques chose de plus nouveau. Du reste, je rabache, tant qu’on restera dans le systême des garanties matérielles, on n'aboutira à rien ; il faut en revenir au système des garanties diplomatiques. Dix heures et demie. Je suis de votre avis. Il y a de quoi être parfaitement rassuré du côté de Pétersbourg. J’en suis fort aise. C'est pour vous la liberté du choix. Vous n'aurez à consulter que votre goût et votre force.
Morny compte-t-il toujours aller à Ems ? Je vois avec plaisir que Gladstone a parlé. Je suis très préoccupé de l'avenir de l'Angleterre et de la reconstitution du parti conservateur. A demain la conversation. Misérable conversation. Adieu, adieu.
Je suis pressé et fatigué. G. Je vous enverrai demain des titres de livres pour l'Impératrice, et pour M. de Meyendorff. Il faut que je recueille mes souvenirs. Adieu. G.
10. Val-Richer, Dimanche 27 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je vous écris deux mots. de mon lit, où l’on m’a fait rentrer hier et où l'on me fait rester aujourd’hui, pour me débarrasser plus vite d’une bronchite. un peu aigüe. Je crois qu’on a raison car je me suis déjà débarrassé, mais c’est un grand ennui de passer 24 heures dans son lit en passant d’une chaleur sèche à une chaleur humide. J’ai transpiré, je transpire, et je transpirerai. C'est ce qu’on veut. J’ai peu dormi. Je n'ai plus de fièvre du tout et je ne tousse presque plus. Je me lèverai quelques heures dans la journée, et demain j'espère me lever sérieusement. Je vous enverrai au premier jour des titres de livres pour vos lecteurs.
Je ne comprends pas que Cowley n’ait pas invité les diplomates étrangers à son birthday dinner. Cela ne s'est jamais vu. Y a-t-il là quelque rapport avec ce qu’on vous mande de Bruxelles sur le mécontentement. de l’Autriche ? Du reste ne me demandez pas d’esprit aujourd’hui ; je n'en ai point. Il m'en reviendra. Adieu, Adieu. G.
Mon médecin sort d’ici, et me trouve bien ; mais il demande encore du soin. Onze heures Voilà votre 9. Je suis charmé que vous vous sentiez mieux. Il fait bien beau et bien chaud. Pélissier paraît décidé à pousser la guerre avec vigueur. G.
11. Val-Richer, Dimanche 27 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je viens de me lever pour trois ou quatre heures. Je ne me leverai pas demain avant midi. Je prends mon temps où je l’ai. Je vais mieux ; presque plus de toux et fort peu d'oppression. Pourtant je n’ai pas encore la poitrine parfaitement libre.
Walewski a bien pris sur vous ses avantages. Vous aviez accepté le 3° point en principe, sans réserve ; et en venant à la pratique, vous avez répoussé tous les moyens d'exécution sérieux, et vous n'en avez proposé que de dérisoires. Il ne fallait pas accepter le principe. Vous avez pris sur les Principautés le ton mielleux et patelin ; à vous en croire leur régime nouveau le Protectorat Européen, répond parfaitement à vos vues, car vous n’avez jamais vu que leur bien propre en vue. C’est trop de vertu. Il ne faut pas s'en dire plus qu’on ne peut s'en faire croire. Vous avez présenté la libre navigation du Danube, presque comme un acte de pure générosité de votre part envers l'Allemagne. En tout, vous vous êtes appliquer à attenuer, dans vos concessions, leur caractère de concessions au lieu de faire ressortir l'importance de vos sacrifices sur certains points pour vous donner plus de droit de résister sur le 3e. Et cela parce que vous n'avez pas pris assez grandement et franchement votre position envers la Porte et l'Europe, parce que vous avez mieux aimé paraître de petits saints, qu'être un grand gouvernement. Vous avez fourni ainsi à Waleski tout le thème de sa circulaire. Vous auriez pu, à mon avis, la lui rendre beaucoup plus difficile.
Je trouve le discussion Anglaise bien médiocre, embarrassée, hésitante, personne n’ose dire, ou même ne sait bien ce qu’il veut. Je lirai le discours de Bright. J’y ai à peine jeté un coup d’oeil. Je me demande plus d’une fois le jour si je ne suis pas atteint de la manie des spectateurs et des vieillards qui trouvent tout mauvais et critiquent tout. Je ne crois pas. J’ai par nature, plus de penchant à approuver qu'à critiquer. L'impression du public Français, Anglais et Européen est certainement conforme à la mienne. Il trouve les événements grands et les hommes petits. Au fond, il approuve la politique, bien plus qu’il ne devrait et en même temps il la juge mal faite. Attendons l'issue. Elle peut seule détromper les badauds mais je crains qu’elle ne se fasse attendre longtemps.
Lundi 28 9 heures et demie
Je vais beaucoup mieux. J’ai bien dormi. Je me lèverai à midi. Pourquoi ne dormez-vous pas ? Dormez donc. Je n'ai point de journaux, excepté le Moniteur qui ne m’apporte rien que le Roi de Portugal. Adieu, adieu. G.
12. Val-Richer, Lundi 28 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
3 heures
Je viens de lire lord John, et si j’avais eu quelque disposition à croire à la paix, il m'en aurait guéri. C'est la question de la prépondérance en Orient posée entre la Russie et l'Europe occidentale, dans toute sa crudité et toute sa grandeur. Et derrière cette question c’est aussi celle de la civilisation libérale aux prises avec ce qu’on appelle la Barbarie absolutiste. Et celle-ci sert, auprès des masses, de passeport à la première. Je suis de plus en plus convaincu que l'explosion de cette double lutte n'était point du tout nécessaire, et pouvait être longtemps encore ajournée, et qu’il y eût eu, pour une bonne et réelle solution grand profit à l’ajourner. Mais les hommes aiment mieux mal faire qu'attendre. On s'est lancé par étourderie et par faiblesse. Il faut maintenant qu’on avance obstinément. J’aurais trop à dire. Et tous les jours, il y aura encore plus à dire.
Il fait beau et chaud. Si je n'étais pas le plus docile, non pas des hommes bien portants, mais des malades, j’irais me promener. Mais j’ai promis à mon médecin de ne pas sortir sans son aveu, et il n’est pas encore venu aujourd’hui. Il dit que les bronchites un peu vives sont toujours près de devenir des fluxions de poitrine.
Mardi 29 9 heures
J’ai parfaitement dormi et peu toussé en me réveillant. Je viens de me lever. Mon médecin, m’a donné hier toute permission d'aller me promener ; mais il a plu cette nuit et le ciel est couvert ce matin.
Je resterai chez moi. Je lis et je pense. Que devient l'affaire de l'Académie ? Il serait bizarre qu’elle restât là, en suspens, comme tant d'autres. Un décret irrévocable et inexécutable. Le pouvoir me paraît atteint de la maladie de l'indécision. Il ne veut pas mal faire et n'ose pas bien faire. Il agit sans bien savoir, et la lumière, quand elle lui vient, le paralyse au lieu de le redresser. C'est mauvais pour nous, et encore plus pour lui. L’inaction est une ressource très courte et les embarras qu’on élude ainsi finissent toujours par éclater, plus gros.
On m'écrit (quelqu’un qui le connait bien) que le général Canrobert se fera tuer, qu’il n’a pas voulu du commandement d’un corps pour être plus libre de toute grande responsabilité, qu’il est plein d’amour propre et incapable de supporter son échec dans la haute fortune. On ajoute que sa démission lui a rendu sa popularité dans l’armée. S’il veut le faire tuer, les occasions ne lui manqueront pas. Je le plains et je l'estime.
Il paraît que vos grands Ducs ne retournent pas à l’armée. Les Princes ne sont pas très obstinés.
10 heures
Ce sont en effet de grosses nouvelles, mais des nouvelles pas du tout pacifiques. Vous savez ce matin que ma bronchite va beaucoup mieux. Adieu, Adieu. G.
13. Val-Richer, Mardi 29 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai reçu ce matin deux volumes l’un gros, l'autre mince : le gros, 30 lettres d’un vétéran Russe de 1812 sur la question d'Orient, publiées à Lauzanne, par P. d'Ostafiero ; le mince, la Justice et la Monarchie populaire ; 1ère partie, la Question d'Orient ; publié à Paris par le comte R.R. Le premier est une défense complète de la Russie ; défense diplomatique, religieuse, militaire, maritime. Toute la colère s'adresse à Londres. Le second est une Réquête en faveur du rétablissement de la Pologne, et s'adresse surtout à Paris et dans Paris à la dynastie Napoléon. Le premier est plus sensé que le second, mais pas plus neuf. Deux rhapsodies écrites sérieusement, sincèrement et modérément, au moins de ton, car l'Europe est pleine aujourd’hui d'hommes modérés qui ne se doutent pas de la violence de leurs idées au fond. Singulier temps, qui n'a encore produit ni un homme, ni un ouvrage, quoi qu’il ait tout remué.
Il y a une chose au moins qui ne manque à aucun temps, c’est de s'amuser. Mon fils m'écrit : " Je suis allé hier à Chantilly où je me suis amusé comme un roi, mieux même qu’un Roi de Portugal. J’ai vu cet auguste. adolescent, qui n’a pas l’air auguste, et qui a l’air d’un enfant, et d’un enfant embarrassé, on ne sait si c’est par sa redingotte ou par sa grandeur. C'est triste d'être roi sitôt. Sa Majesté très fidèle et très petite a déjà des sourires selon l'étiquette, et observait attentivement l'Empereur pour voir comment. on se tient comment on lorgne, comment on caresse sa moustache quand on est un grand Prince. Les simples mortels observaient aussi mais plus gaiment, en toute liberté, et comme des gens qui ne sont responsables que d'eux-mêmes ; ce qui est déjà bien assez." Voilà l'impression d’un jeune spectateur.
Mercredi matin 30
Je vais de mieux en mieux. Il fait beau, mais frais et du vent. Est-il vrai, comme je le vois dans les correspondances de Berlin, que l'Impératrice mère va y arriver, et qu’elle ira de là aux eaux de Salzbrum ? Cela vous affranchirait de toute fatigue à Schlangenbad sur quelle pente est votre esprit quant au voyage du Rhin ?
10 heures
Votre lettre répond à ma question, et je n'ai qu’un conseil à vous donner ; suivez votre pente. Nos succès ne préparent pas plus la paix que ne le feraient nos revers. Adieu, Adieu. G.
14. Val-Richer, Jeudi 31 mai 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai point lu Romilly. Je vous l’ai donné à cause du temps et du nom. Il me semble que le premier volume vous avait intéressée. Pourquoi avez vous continué le second s’il vous ennuyait ? Ce n'était pas une tâche obligée. J'indiquerai à mon fils quelques volumes à vous envoyer. outre les lettres d'Horace Walpole.
Vous savez que mon impression est la même que la vôtre ; je ne crois pas plus à la paix au bout de nos succès qu'au bout des vôtres. Il faudrait des désastres pour rendre, de l’une ou de l'autre part, la paix nécessaire. Je compte bien que nous n'en essayerons pas et je doute qu’on puisse vous en infliger d’assez grands. Que feriez-vous si, après avoir détruit Sébastopol et pris la Crimée, on vous offrait la paix aux mêmes conditions que vous venez de refuser à Vienne ? Probablement vous ne les accepteriez pas. Ce serait pourtant, ce qu’on pourrait attendre de plus raisonnable de la part des alliés, et je doute que, vainqueurs à ce point, ils fussent raisonnables à ce point. L'imprévoyance a commencé la guerre ; l’entêtement et l’embarras la continueront indéfiniment ; jusqu'à ce que l'Europe entière soit lasse ou bouleversée.
J’espère que Salvandy ne sera pas prêt même pour le 14. Mes arrangements sont qu’il le soit pour le 21. Je pourrai venir alors par le chemin de fer sans nuit et sans fatigue. Aujourd’hui, le voyage me serait impossible autant vaudrait aller chercher à Paris une fluxion de poitrine. Je me flatte bien que pour le 14, si c’est ce jour-là, je serai bien et que je pourrai m'en aller par la malle poste. Cependant je n'avance guère depuis deux jours ; je reste dans ma chambre, au coin de mon feu, et j’ai toujours un sentiment de froid intérieur et de la toux.
Il me semble que l'Exposition se relève un peu, au moins celle des beaux arts. Je suis convaincu qu’elle finira par être tout-à-fait belle ; mais on ne retrouvera pas l'effet manqué. Faites, je vous prie, mes amitiés à M. Molé et au duc de Noailles. Je regrette leur conversation, et je leur porte envie d'être si près de Paris, entre nous, bien par une seule raison ; vous à part. Paris n’a aucun attrait pour moi.
Onze heures
Mon facteur arrive tard ce matin. Mon fils part ce soir, et vous donnera demain de mes nouvelles. J’ai très bien dormi et je tousse bien moins aujourd’hui. Il fait plus doux, mais pas assez encore pour que je sorte. J’ai une grande pitié de Lady Georgina Fullarton. Adieu, Adieu.
Je ne prévois que trop que les victoires tourneront les têtes. Elles sont si légères, même les Anglaises. G.
Journal pour tous (à 21 sous le numéro) qui contient beaucoup de petits romans ou Essais intéressants. L’esprit de ce recueil est honnête.
Ma seule observation sur Mlle de Cerini est ceci ; elle est convenable et douce. Si vous trouvez quelqu’un qui avec les mêmes apparences et la même égalité d'humeur, sache lire et un peu parler, ce sera très préférable. Mais le bon air et la bonne humeur vous sont un sine qua non. Vous ne vous pétrifiez pas ; mais vous devenez plus faible et plus paresseuse. La fatigue joue un grand rôle dans la dernière période de la vie, et il faut en tenir grand compte, car, si on l'oublie, on l’aggrave au lieu de la surmonter.
Jeudi 31
Mon fils m’arrive à l'improviste. Il avait deux jours de congé ; il a voulu voir comment j'étais. Il vous a vue hier, et ne vous a pas trouvée mal. Le temps est toujours mauvais, froid et pluie ; je suis cloîtré. C'est curieux à quel point, sans sortir de sa chambre, on ressent les impressions du dehors. J’ai bien dormi et je tousse peu ce matin ; mais j’ai besoin de chaleur. Adieu, adieu. J’attends votre lettre.
La voilà. Soyez sûre que je fais et que je ferai attention au temps. Prenez chez moi les
lettres d'Horace Walpole. Mon fils qui sera à Paris après demain, vous les enverra et je lui indiquerai autre chose. Adieu, adieu. G.
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15. Val-Richer, Vendredi 1er juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai envie de faire comme Hübner, et de vous dire : " Ne parlons pas de ce à quoi nous pensons toujours." Il est vrai que Hübner a une raison pour se taire ; il est embarrassé. Moi, je ne le suis pas du tout. Plus j’y pense, plus je me confirme dans ce que je pense. Mais ce que je pense est si loin de ce qui se fait et si indifférent à ceux qui le font. Ils seraient bien étonnés, si je le leur disais sans réserve et sans phrase.
Est-il vrai que le grand Duc Constantin. ait donné sa démission, et que le parti de la paix reprenne l'ascendant ? Le bruit du voyage du Roi de Wurtemberg à Paris aurait-il quelque rapport avec ce bruit là ?
Je me demande quelque fois, si la société Russe, puissante et prospère, est réellement un danger pour la société Européenne, s'il y a entre les deux des principes, des intérêts, des tendances tellement contraires, qu’elles ne puissent se développer ensemble, et que la grandeur de l’une doive amener l’asservissement de l'autre. C'est le lieu commun qui circule en Europe depuis soixante ans, rédigé par l'Empereur Napoléon, fomenté par les révolutionnaires, accueilli par des millions de badauds. Lieu commun absurde, pitoyable. L’Europe fait très bien de surveiller les progrès de la Russie, comme elle a surveillé, les progrès de l’Espagne, de la France de l'Angleterre ; les puissances en progrés sont toujours redoutables. Mais la Russie est une Puissance Européenne, une Puissance Chrétienne, qui a, dans l’ordre Européen, sa place naturelle et nécessaire ; vous êtes à un âge de civilisation différent du nôtre ; mais en dépit des différences, votre civilisation ressemble à la nôtre ; et plus elle a développera, plus elle y ressemblera. Il n’y a point d'incompatibilité radicale entre vous et nous. Vous n'êtes, pour l'Europe civilisée, ni un phénomène nouveau, ni un danger imminent ; et c’est une honte pour notre temps que de telles pauvretés aient, sur la politique, quelque influence. Elles en ont pourtant une décisive. S'il n’y avait eu, pour susciter cette guerre, que le péril actuel de l'Empire Ottoman, elle n'aurait jamais été si populaire. La civilisation de l'Occident croit avoir à se défendre de la Barbarie du Nord, et parmi les hommes qui gouvernent, les uns partagent ces sots préjugés, les autres y cédent ou s'en servent. Quelle pitié que tout cela, et tout ce qui viendra de là !
Samedi 2 9 heures et demie
J’ai mon courrier de très bonne heure ce matin au milieu de ma toilette ; mais il ne m’apporte rien. Et je n’ai rien à ajouter à mes réflexions d’hier. Adieu, adieu. Il fait beau et chaud aujourd’hui, je me promènerai. G.
16. Val-Richer, Samedi 2 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je me suis promené avec grand plaisir. Il faisait beau et passable ment doux, pas assez pourtant for a long walk. Je suis rentré au bout de trois quarts d’heure. Je tousse encore et j’ai encore un sentiment de frisson intérieur assez désagréable. J’ai besoin que le soleil s'établisse.
J’ai eu des visites : deux des gros bonnets du pays. Très pacifiques, mais sans croire à la paix, et en disant qu’on ne peut la faire qu'après avoir pris Sébastopol. Si Sébastopol pris, on se montre, avec vous plus exigeant qu'auparavant, ils blâmeront, mais de ce blâme soumis qui est prêt à accepter ce qui lui déplait. Et si, de votre côté, après la prise de Sébastopol, vous faites les fiers, ils vous imputeront l'impossibilité de la paix, et on pourra continuer la guerre tant qu’on voudra pour vous prendre tout ce qu’on pourra.
Je ne trouve rien du tout dans les journaux. J’ai eu la patience de lire la correspondance rétrospective de Lord Aberdeen et de Lord John sur le ministère de la guerre et le Duc de Newcastle. C'est bien petit des deux parts.
Dimanche 3 10 heures Je ne suis sorti hier que par un beau soleil et je ne sortirai pas aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de soleil. Soyez tranquille. je suis pressé de me guérir tout-à-fait. D'abord je veux que vous soyez tranquille ; puis, j’ai encore pas mal de choses à mettre dans les années qui me restent ; je ne veux pas perdre mon temps. J’ai bien dormi et je me sans bien ce matin. Je tousse beaucoup moins.
Voilà donc la neutralité de l’Autriche établie. Hübner est bien bon d'être empêtré ; si son gouvernement sort de cette crise, en ayant échappé à tous les dangers, et sans s'être brouillé avec personne, il n'aura que de quoi se féliciter et se glorifier.
Gros échec pour les catholiques que le mariage du Roi de Sardaigne avec la Princesse Mary de Cambridge, car je suppose bien qu’elle restera Protestante. Il n’y a que les Princesses Allemandes qui changent de religion diplomatiquement.
Adieu, Adieu. Je ne puis vous dire quel dégout me causent les chicanes d'argent de Pétersbourg.
17. Val-Richer, Dimanche 3 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le pouvoir est toujours mal informé quant aux petites choses, ce qui fait. qu’il les voit plus grosses et tout autres qu'elles ne sont. Comment prendre pour une hostilité prémédité l'élection de M. Legouvé au lieu de M. Ponsard quand M. Ponsard a été élu quelques semaines après, avec beaucoup des voix données d'abord, à M. Legouvé ? Que deux ou trois personnes aient voté pour M. Legouvé par malice, et à cause de l’histoire de sa Médée, c’est possible, mais c’est tout au plus. Des relations de société, des engagements pris, des perspectives d'élections futures, voilà ce qui a fait élire M. Legouvé avant M. Ponsard. Je pourrais passer en revue tous les griefs dont on parle je les trouverais tous de même poids. M. Simon, qu’on vous a nommé, est un professeur de philosophie qui a donné sa démission au 2 Décembre, par un scrupule peu bienveillant, sans doute homme tranquille d'ailleurs, honnête et distingué. Il vit de sa plume, sans bruit. Il a fait un livre de morale, étranger à toute politique, bon en soi et plein de talent. L’Académie lui a donné un prix Monthyon. Mais en même temps elle a donné des prix semblables à M. Audiganne, chef de bureau au Ministère du commerce, pour un ouvrage de morale administrative dont le pouvoir n'a qu’à se louer, à l'abbé Gratry pour un ouvrage de théologie très catholique. Vous ne connaissez ni ces noms, ni ces livres là. Vous n'en auriez jamais entendu parler si le pouvoir n’avait pas pris un microscope pour regarder bien au fond, et y découvrir quelque arrière pensée de mauvais vouloir. Je ne crois pas que cette minutieuse enquête soit pour lui, d'aucun profit. Il y a des choses qu’on annule en ne les voyant pas, même quand elles existent, tandis qu’on les fait grandir en les regardant. Je ne prétends pas que l’Institut soit un corps dévoué au pouvoir ; c’est un corps essentiellement libéral, et toujours un peu de l'opposition. Opposition très spéculative, très inoffensive, parfaitement impolitique, et sans le moindre danger pour le pouvoir tant que le pouvoir ne lui déclare pas lui-même a guerre. Je suis convaincu que l'Empereur ne veut pas faire la guerre à l’Institut. C’est pourtant bien la guerre qu’on lui fait quand on lui retire tout à coup les droits, les privilèges, les usages dont il a joui depuis qu’il existe, sous tous les régimes, Richelieu. Louis XIV, l'Empereur Napoléon, la Restauration, le gouvernement de Juillet. Mettez d’un côté, je vous prie, ce qu’on enlève à l’Institut, ses commissions, ses séances publiques, ses employés, sa bibliothèque et de l'autre les griefs imperceptibles, les petits déplaisirs au nom desquels on le dépouille de la sorte ; est-ce là de la politique intelligente ? Je n’ai jamais vu de coup si inutile, ni si mal mesuré.
Tenez pour certain que, si les articles contre lesquels les Académies, ont réclamé sont maintenus le pouvoir se sera créé lui-même des embarras très incommodes, et qui finiront par devenir bruyants. Ils n’ont pas encore commencé.
M. Fould a dans cette affaire, un avantage de position dont il devrait bien profiter. Il n’est pas de la corporation des Lettrés, il ne doit rien à l’Institut. Raison de plus pour se faire son interprete et son défenseur. On lui en saura d'autant plus de gré. M. Fortoul, patron naturel des Académies et par son ministère, et par son élection récente, a laissé la place vide. Que M. Fould la prenne ; il se fera honneur et des amis.
Lundi 4 10 heures et demie. Pauvre nuit ; assez de toux et peu de sommeil. Je suis décidé à ne pas sortir de mon cabinet jusqu'à ce que ce soit tout-à-fait passé. Adieu, Adieu. G.
18. Val-Richer, Lundi 4 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon médecin, qui m’avait aban donné depuis trois jours, mais que j’ai fait revenir aujourd’hui, dit qu’il me débarrassera complètement avec un vésicatoire et une tisane. Je crois qu’il a raison. Il ne me trouve rien de nouveau, rien au delà des bronches, pas de fièvre ; seulement ce qu’il y a ne finit pas, et il faut que cela finisse. C’est un homme sensé, résolu, et qui me connait bien. J’ai confiance en lui. Plus de toux et beaucoup de soleil, je ne sortirai de mon cabinet qu'à ces deux conditions.
Je vous en aurais dit bien davantage sur l'Académie, si j’avais eu le temps. Mais j’ai fini ma lettre dans mon lit, et fatigué de ma nuit. Je me sens bien mieux depuis que je suis levé. Cette affaire est un grand exemple d'inintelligence et d’indécision. Avec un peu de sens et de prévoyance, on se hâterait de la finir. J’incline à croire qu’on n'en fera rien. Il y a pourtant deux faits qui parlent bien clair : tous les membres de l’Institut et du Sénat à la fois, préférant leur rôle d'Acadé miciens à leur rôle de Sénateurs, Mérimée, Lebrun, Troplong, Charles Dupin ; et les neuf membres nouveaux nommés par le décret votant pour les doléances contre le décret. Quand on fait partout voter comme on veut tant de millions d'hommes, il faut être bien maladroit, ou avoir bien tort pour ne pas trouver une voix dans un petit coin où l’on compte officiellement tant d’amis Je fais comme tout le monde ; je vis sur le Moniteur d’il y a huit jours. On fait évidemment en Crimée beaucoup d'efforts pour nous donner, dans je ne sais combien de jours, un Moniteur nouveau et bien plein. J’espère qu’il viendra ; mais je n’ai pas la satisfaction de compter sur la paix après le succès. C'est un sentiment très pénible.
Mardi 5 Onze heures
Je suis dans mon lit, avec les ennuis d’un vésicatoire entre les deux épaules. Bonne nuit du sommeil et très peu de toux. Certainement vous me soigneriez et me gouverneriez très bien. Quand je vois de quels soins je suis entouré, et de quels conforts, pour un misérable rhume. La Crimée me fait mal à penser. Mal et colère. Adieu, Adieu. Le crayon m'est plus commode. que l’encre.
19. Val-Richer, Mercredi 6 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
9 heures
Quoique je sois beaucoup mieux, vous n'aurez que quelques lignes. Je suis encore dans mon lit. On vient de me pauser mon vésicatoire. C'est assez fatigant. Je ne tousse presque plus. J’ai très bien dormi. C’est grand dommage que je ne puisse pas profiter de ce beau soleil. On me dit qu’il fait très chaud dehors. Mais il n’y a pas moyen encore. J'en ai pour trois ou quatre jours de Chambre. Je lis Mad. d'Arbouville que je ne connaissais pas du tout. C'est agréable, pur, souvent. touchant, et quelquefois spirituel. Rien d'original. Abus des sentiments doux et tristes. Presque partout un fou, ou une folle, ou un idiot. La prose vaut mieux que les vers. Barante y a mis une jolie petite préface qui n’a pas du tout la prétention de grandir la personne. Il va donc tout-à-fait bien puisqu’il vient chez vous le soir. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés, Quand part-il pour l'Auvergne ?
10 heures et demie
Je vous répète que je vais beaucoup mieux ; il me faut encore du soin et du repos ; mais dans quelques jours, ce sera tout-à-fait passé. Adieu. Adieu.
20. Val-Richer, Mercredi 6 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je me promène dans mon cabinet. Je ne tousse presque plus du tout. Les maux qui me restent sont la susceptibilité de la poitrine et la fatigue. Avec quelques précautions, le temps les guérira. Ce qui passerait en deux jours, quand on est jeune, dure des semaines quand on est vieux. Moins on a de temps, plus on en perd.
Croyez-vous que vos amis pacifiques, (j'entends les hommes d’esprit) aient jamais cru vraiment à la paix ? Pour moi, j’ai toujours fait de mon mieux pour y croire ; je me suis prêté à tous les bruits, à toutes les espérances. Au fond, je n’ai jamais eu foi, pas la moindre foi. Il fallait, pour faire la paix, un degré de prévoyance, d'indépendance d’esprit et de courage qui, si on l’avait eu, aurait empêché que la guerre ne commençât. Les passions et les faiblesses de la mauvaise politique ont pris le dessus en Europe. Je ne vois, pour le moment, qu’une chance à la paix ; c’est qu'à Pétersbourg, on ne soit pas très sérieux, ni très énergique et qu'après avoir subi quelques revers on accepte les premières propositions un peu modérées qui vous seront faites. Vous fera-t-on alors des propositions un peu modérées ? D'après ce que vous dit Fould et malgré ce que vous dit Greville, je veux l'espèrer. Si la guerre ne finit pas ainsi tout est possible, la Russie abaissée, ou l'Europe bouleversée, mauvais avenir.
Mad. Lenormant m'écrit que le Duc de Noailles va partir pour Maintenon. Molé doit être établi à Champlâtreux. Des vrais habitués, il ne vous restera que Montebello. Que devient Duchâtel ? Je n’ai pas entendu parler de lui depuis bien longtemps.
Jeudi 7 10 heures Je vous ai écrit tous les jours. Moins que jamais j’y aurais manqué. Je sais ce que c’est que d'être inquiet. Vous aurez eu deux lettres le lendemain. Je continue à aller mieux. Le mal s'en va décidément. J’ai bien dormi cette nuit. Je reste faible et susceptible. Le chaud arrive et emportera tout.
Je suis très touché du bon souvenir du viconte de Carrera. Soyez assez bonne, je vous prie, pour lui en témoigner mon sentiment. J’aurais été très honoré et très heureux de faire ma cour à son Roi. Je regrette vivement que mon absence et ma santé me privent de cette bonne fortune. Adieu, Adieu. Ne soyez pas inquiète. G
21. Val-Richer, Jeudi 7 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’aurais eu bonne envie de me promener un peu aujourd’hui. Je me sens mieux et je suis sûr que l’air me redonnera ce qui me manque, de la force. C'est aussi l’avis de mon médecin. Mais nous avons eu un orage cette nuit ; le ciel est encore couvert, et quoiqu’il fasse chaud, c’est une chaleur sans soleil et humide.
Je reste donc dans mon Cabinet et je demande du soleil pour demain. Ce qui se passe dans la mer d'Azof doit vous mettre dans un grand embarras. On dit que la plupart de vos approvisionnements arrivaient par là, si la guerre se prolonge, vous souffrirez beaucoup de ce qui vous manque, une administration régulière intelligente et active. Vous n'avez pas la machine ancienne, toute montée et allant d'elle-même. Il vous faudrait, pour y suppléer une volonté très forte au centre. Il paraît que vous n'avez pas cela non plus. Je n’ai plus cœur à lire les bavardages anglais sur la paix ou la guerre. C’est toujours la même chose, et toujours si vain ! Il n’y a pas eu l'ombre d’un débat sérieux.
Je ne dis plus de rien ; c'est impossible ; mais Montemelin, en Espagne est bien difficile ; non qu’il n'ait pour lui un grand parti, le gros de la nation dans la campagne ; mais l’armée toute entière à toujours été contre lui ; et des deux influences étrangères qui sont quelque chose en Espagne, ni l’une ni l’autre ne sera efficacement pour lui, quand même elle le voudrait, elles ne se sépareront pas de leurs partis Espagnols, qui sont tous les deux anti carlistes. Ce sera de l’anarchie de plus dans l’anarchie, mais rien de plus.
Vendredi 8 Juin 10 heures
J’ai passé une très bonne nuit, long et profond sommeil, sans toux. Je me sens en bien meilleur état ce matin. Il fait beau et on me dit qu’il fait chaud. Tranquillisez-vous ; je vous dis exactement ce qui est. Si j'en sentais le besoin je ferais venir sur le champ Béhier, car j’ai grande confiance en lui. Mais je suis convaincu qu’il n’y avait pas autre chose à faire que ce qu’a fait mon médecin de Lisieux, et ce qu’il a fait a déjà atteint son but. Un peu de temps et de soleil, toute trace du mal s'en ira, et la force reviendra. Adieu, Adieu.
22. Val-Richer, Vendredi 8 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Mon médecin sort d’ici et me trouve très bien. Pas la moindre trace de fièvre. Presque plus de toux. Il laisse là les remèdes qui s'adressaient à la poitrine, et ne s'occupe plus que de raviver mon estomac qui est tombé dans une grande inertie. Je n'ai point d’appetit. L’appétit reviendra comme la bronchite s'en va. Je me suis promené une heure, par un beau soleil et un air chaud, sans aucune fatigue. J’ai bien pris mon moment, car une heure après nous avons eu une bouffée d’orage. Voilà le beau temps qui revient.
Je lirai Cobden (que vous appelez Cobbett) puisque vous le trouvez bien. Je suis ennuyé des rabachages, même de ceux qui sont presque de mon avis. On m'écrit que les Anglais sont très fiers de leurs succès dans la mer d'Azof, et échauffés au point de méditer, pour les négociations futures des exigences énormes. Il n’y a point d'hommes à l'abri de redevenir des enfants. Les succès du général Pélissier, plus sérieux pourtant ne produisent pas chez nous le même effet ; on en est charmé, mais sans illusion sur la guerre et sans exigence nouvelle pour la paix.
J’ai reçu de Turin une lettre assez curieuse. On me paraît là compter beaucoup sur la guerre d'Orient pour amener de grands événements en Europe. Et ce ne sont pas les révolutionnaires seuls qui nourrissent ces espérances là ; ce sont des hommes très modères, très opposés aux révolutionnaires, et qui luttent contre eux dans l’intérieur du pays, mais qui croyent avoir besoin d'événements et du succès extérieurs pour que les Mazziniens ne deviennent pas les maîtres. Je connais ce rêve là, c’est un des plus dangereux que puissent faire les honnêtes gens. On a fait chez nous en 1831, des efforts prodigieux pour y faire tomber le Roi Louis-Philippe, et c’est par la résistance qu’il y opposa dès lors que j’ai commencé à voir ce qu’il valait.
Samedi 9 10 heures Je reste tard dans mon lit. Je suis en moiteur le matin. J’ai bien dormi et il fait beau. Quand je pourrai reprendre mon habitude de passer trois ou quatre heures par jour en plein air, l’appétit et les forces reviendront vite. J’ai des nouvelles d’Angleterre bien guerroyantes. Adieu. Adieu. Je suis charmé que vous soyez mieux aussi. Adieu. G.
23. Val-Richer, Samedi 9 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne suis resté dehors que dix minutes ; il faisait doux, mais du vent. Je me suis souvenu de votre précepte. J’aimerais mieux obéir de près que de loin à votre tyrannie. Je me sens réellement mieux chaque jour, quoique j’ai en même temps le sentiment d’une machine devenue fragile et dont il faut prendre soin. Je conviens très bien à la vieillesse par la résignation, mais pas du tout par l'habitude ; rien ne m'est plus nouveau que de faire, à chaque instant, attention à moi.
Je persiste à ne pas comprendre l’embarras de Hübner. La neutralité de l’Autriche est hautement acceptée des alliés guerroyants. C'est là le grand succès, et le grand profit. Que peut-il arriver maintenant ou bien les alliés réussiront à vous mâter sans le concours de l’Autriche, et ils ne lui feront pas la guerre uniquement pour la punir de son inaction, ou bien ils ne réussiront pas et l’Autriche redeviendra le médiateur obligé de la paix. Hübner a de quoi se féliciter pour lui-même par l’attitude très décidée qu’il a prise ici, il a aidé son gouvernement à passer le défilé, et il reste en bonne situation, malgré l'humeur qu’on doit avoir.
Vous ne m’avez pas reparlé de Brandebourg. Comment va le Roi de Prusse ? Politique à part, je lui porte intérêt ; je me figure que je prendrais plaisir à causer avec lui. J’aime les Rois qui auraient de l’esprit quand ils ne seraient pas rois. Et même politiquement, je lui trouve bien plus de mérite qu’on ne lui en accorde. En 1848, il a peu brillé ; il a eu des fantaisies et des faiblesses, a qui convient très mal aux temps de révolution ; mais depuis qu’il a eu affaire à la réaction, et non plus à la révolution, il s'est conduit avec intelligence, loyauté et indépendance, fidèle à toutes ses paroles du dedans et du dehors, ne vous abandonnant pas et ne vous cédant pas, restant avec vous sans se laisser dominer par vous. Si j'était Prussien, je lui saurais beaucoup de gré de cette conduite.
Voilà le bombardement recommencé. Il me paraît difficile que ce ne soit encore que du bruit et qu’on n’arrive pas bientôt à une grande lutte. Nous avons évidemment intérêt à presser les événements.
Dimanche 10 dix heures
Je suis encore dans mon lit ; mais je sens que le mieux marche vite, et que la force revient. Il y aura ce matin un thermomêtre à la fenêtre de mon cabinet, au nord. Merci de celui que vous vouliez m'envoyer.
Avez-vous entendu dire que c'était la France surtout qui avait insisté sur la clôture définitive de la conférence de Vienne ? On veut que le jour venu la conférence se rouvre à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontains.
On me dit aussi que le général Pélissier demande le rappel des généraux exilés, disant que l’armée les désire, et en a besoin. J’ai peine à croire cela. Adieu, Adieu. G.
24. Val-Richer, Dimanche 10 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Erreur dans le N° de votre lettre venue ce matin. Vous l'avez marquée 24 ; elle est 23.
Je suis bien aise qu'Hélène vous ait écrit le mariage de sa fille. Le sentiment d’un tort, et d’un tort presque ridicule, s'est réveillé. Vous avez toute raison de prendre la chose tout simplement. Un jour, quand tout ceci sera tombé dans le passé, quelque occasion viendra d'en faire sentir votre sentiment, et tout l'avantage, sera de votre côté.
Pauline et tous les siens me sont arrivés ce matin. Il me trouvent guéri et changé. On maigrit bien vite. Il paraît qu’on m’a cru très malade à Paris. Il vient ici une foule de lettres, de questions. J’ai été malade, et j'aurais pu devenir très malade ; mais je n'en suis pas venu là. Mon médecin de Lisieux s’y est pris à temps et résolument. Il fait beau ; je me suis promené une heure ce matin. Depuis hier, je retrouve de l’appétit. J’ai vraiment dîné hier et déjeuné ce matin, mais seul encore et dans mon cabinet. Je continuerai jusqu'à ce que je ne sente plus de fatigue.
Je prie Dieu pour la prompte ouverture de mon chemin de fer. S'il est ouvert du 20 ou 25, comme on me le promet, je suis convaincu que je pourrai fort bien m'en servir. Mais s’il fallait voyager la nuit, par la malle poste ou par la diligence, je doute que cela me fût possible sans une extrême imprudence. C'est évidemment à mon voyage de nuit que j’ai dû ma bronchite, et je resterai quelque temps très susceptible. On me dit que la séance de l'Académie n'aura pas lieu avant le 28, si elle a lieu. Cela me conviendrait quoique ce ne soit pas la séance de l'Académie qui m'attire. Où en êtes-vous de vos perspectives ? Je ne demande pas mieux que d'être là pour vous aider à vous décider.
Je vois que mon pauvre Behier n’a pas mieux réussi auprès de vous, à propos de moi, qu’il n’avait réussi jadis à propos de vous-même. Il n’a pas le langage habile. Il est peut-être un peu piqué d'ailleurs que je ne l’ai pas fait venir, et il lui convient de dire qu’il n’y avait pas de motif. Il a raison ; il n’y en avait vraiment pas. Si le mal n’avait pas cédé aux premiers remèdes je l'aurais certainement appelé, car j’ai grande confiance en lui, et je suis sûr de son dévouement.
On m'assure que le Roi de Sardaigne n’a pas bien reçu les ouvertures de M. de Cavour et de M. d'Azéglie pour la Princesse Mary de Cambridge : « Quand je voudrais me remarier, je me marierai moi-même, et non par mes alliés." On dit même quelques paroles hautaines, sur les alliances habituelles de la maison de Savoie. Je n'y crois pas ; elles manqueraient de vérité et de mesure.
Autre affirmation. La démarche du général Pélissier, en faveur des généraux exilés serait certaine, et le résultat d’une démarche positivement faite, auprès de lui, par un grand nombre d’officiers de l’armée.
Après les affirmations, les commérages. On m’écrit de deux côtés, que l’intention du Roi de Portugal était de me faire visite, et que Carrera y a objecté, de peur de blesser l'Empereur. Le Roi a persisté, disant que son père lui avait recommandé de me oir, et il en a parlé à l'Empereur qui l’a fort approuvé. Je m’en tiens à ce que vous m'avez dit. Les quelques lignes que je vous ai répondues sont suffisantes, ce me semble, en retour de la politesse royale.
Lundi 11 10 heures
Dieu veuille que ce qu’on vous dit soit vrai et qu'après le succès, on ait la sagesse, et avec la sagesse la fermeté de faire sa volonté. Adieu. Adieu.
25. Val-Richer, Lundi 11 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je viens de me promener. Le temps est doux, quoique le soleil soit voilé. Le grand air m'est bon. Je continue à avoir un peu d’appetit. J’ai dormi neuf heures la nuit dernière. Si j’avais vingt ans de moins je serais parfaitement remis dans deux jours mais une fois courbées, les tiges moins souples se relèvent plus lentement.
Evidemment, quoique la lutte soit rude nous continuons à avoir des succès autour de Sébastopol. Nous gagnons du terrain. Je m'attends à apprendre un de ces jours, la prise de la tour Malakoff. Je fais tous mes efforts pour croire qu'après le succès, nous vous réoffrirons la paix à des termes convenables, et que nous l'imposerons à ceux qui n'en voudraient pas. Je ne réussis guères. Je doute qu’une conférence rouverte à Paris, sans les Allemands et avec les Piémontais de plus, soit plus modérée, et plus pacifique que celle de Vienne.
Consentirez-vous à venir négocier à Paris ? Je suis curieux de voir comment l’Autriche va s'établir dans sa neutralité déclarée, et en même temps amicale pour les alliés. Elle me paraît encore bien loin de l’entente avec la Prusse. La dernière dépêche de M. de Mantenffel est bien aigre.
Je suis bien aise que Montebello, vous soit revenu. C'est un fidèle. A-t-il vu Montalembert à Londres ? Celui-ci avait le projet d'y passer au moins six semaines. Je ne m'étonne pas qu'Aberdeen soit très vieilli. Il y a de quoi.
Mardi 12 10 heures Je n’ai pas une autre parole à dire : " que cela fasse finir ! " J'attends impatiemment les détails. Adieu, adieu. J’ai bien dormi et je vais me lever. G.
26. Val-Richer, Mardi 12 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
4 heures
Je ne m'étonne pas que vous n’appreniez rien. Il n’y a plus de nouvelles que celles du canon, et celles-là, on n'en sait rien, et on n'en raisonne pas d'avance, comme de ce qui se passe dans une conférence. Le général Pélissier a certainement donné à la guerre une forte impulsion. S’il prend Sébastopol, il y ramassera le bâton du Maréchal St Arnaud. Sébastopol pris, regardera-t-on sa ruine comme une limitation suffisante à votre prépotence dans la mer Noire ? C'était l’avis de Lord Lansdowne au mois d'Octobre dernier, à Bruxelles. Mais je doute que ce soit aujourd’hui l’avis de Lord Palmerston. Je ne demande pas mieux que de me tromper.
Je viens de me promener. Le temps est d’une douceur extrême un peu voilé, mais vraiment chaud. Je n'ose pourtant pas encore m'asseoir longtemps dehors, et quand j’ai marché une heure, je suis fatigué. Je n’ai plus de mal, je dors, je mange ; il faudra bien que la force me revienne. J’ai recommencé aujourd’hui à ne plus déjeuner et dîner dans mon cabinet. On n'est guéri que lorsqu’on rentre dans la vie commune.
Je ne comprenais pas pourquoi les Holland n'allaient pas à la cour. Rien ne les gêne, ce me semble, pour concilier tous les sentiments. Sir Henry Ellis est-il toujours à Paris ? Si vous le voyez, soyez assez bonne, je vous prie pour me rappeler à son souvenir. Et faites moi la grâce, auprès de toutes les personnes que vous voyez, et qui se sont préoccupées de ma santé de les remercier de ma part en leur disant que je vais bien.
Si j'étais à Paris et bien portant, j'irais peut-être voir Mlle Ristori. Mon fils, qui est un connaisseur, l'admire beaucoup.
J’aime à voir lever les soleils. Je suis pourtant si désa coutumé du spectacle que, lorsqu’il m’arrive d’y aller, je le trouve toujours mauvais. Rien ne me satisfait. Dans la solitude, on perd toute complaisance pour la routine, et le goûtdevient plus difficile. C'est ce qui m’arrive pour la politique. Il n’y a rien de tel que d'être spectateur pour être sévère.
Mercredi 13 10 heures
Je viens de me lever. Ma nuit a été très bonne. Je me sens bien ce matin. Dans quelques jours, ce sera moi qui vous demanderai de la force. Quel orage, cette nuit !
J'écrirai quelques lignes à Carrera. Soyez assez bonne pour me dire, s’il loge aux Tuileries.
Adieu, Adieu. G.
27. Val-Richer, Mercredi 13 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Cinq heures
Les pertes sont certainement bien grandes de part et d'autre. On m'envoie une lettre d’un jeune capitaine d'infanterie qui dit qu’en vingt jours, dans un corps qui comptait une centaine d'officiers, 32 ont été qui hors de combat. Du reste plein d’entrain et d’espoir. Vous pourriez fort bien avoir raison quant au commandement unique. Grande faiblesse du gouvernement Anglais, s’il y laisse arriver de la sorte le général Pélissier, n'osant pas rappeler Lord Raglan et n'ayant pas de quoi le remplacer. Qu’arriverait-il si, après vous avoir chassés de Crimée, en l'occupant fortement, et en vous fermant l’isthme de Pénékop, on se contentait d'ailleurs de vous faire la guerre maritime, et de posséder la mer noire et la Baltique, vous laissant la charge de prendre l'offensive pour rentrer en Crimée ou la triste apparence d’y renoncer ?
Je viens d'écrire à Carrera. Ne sachant pas son adresse et ne voulant pas attendre votre réponse, de peur que son Roi ne parte, je joins ici ma lettre. Seriez-vous assez bonne pour la faire tout simplement mettre à sa porte ? Je ne sais pas non plus qu’elle est maintenant sa qualité auprès de son Roi, et je n’ai mis sur l'adresse que son nom. Pardon de vous donner cet ennui. La modeste obscurité de Walewski m'étonne un peu. Il faut qu’il croie que cela convient à son maître. On est du reste enclin à être bien pour lui, dans son département, tant son prédécesseur y est peu regretté.
Mauvais temps hier 16 degrés Réaumur à mon thermomitre ; ce matin 8 et demie. Je l’ai pressenti à une disposition de toux qui m’a repris hier soir. Il n'en a rien été cette nuit. J'ai bien dormi et je me sens bien ce matin. Mais je suis encore bien susceptible. Je suis charmé que la séance de l'Académie soit fixée au 28. Je me soigne pour pouvoir aller à Paris. Je l’espère tout-à-fait. Mais il me faut certainement le chemin de fer. Chasseloup me l'a déjà fait offrir quand je voudrais avant le 1er Juillet. Je vous en parlerai demain. Adieu, Adieu. G.
28. Val-Richer, Jeudi 14 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
cinq heures
Je viens d'écrire à Chasseloup Laubat pour lui demander s’il peut exécuter le lundi 25, ou le mardi 26 de ce mois l’offre très courtoise qu’il avait faite à mon fils de me faire prendre à Lisieux, par un train du chemin de fer avant qu’il fût ouvert au public. Je me tiens pour sûr que le 25 ou le 26, je serai parfaitement en état de faire cette course par cette voie. Charmante perspective ! Nous passerons la semaine au moins ensemble, et je reviendrai ici, après le 1er Juillet, quand le chemin de fer sera ouvert à tout le monde.
Que de choses à nous dire ? Moi aussi je désire que la querelle de l'Académie soit vidée avant la séance. Cela doit convenir à tout le monde, car il y aura, sans cela, des ennuis pour tout le monde. Il est bon que le jour de la séance soit fixé, et qu’il y ait nécessité de se décider. La sagesse des hommes devance bien rarement la nécessité.
Voilà plusieurs des journaux Anglais déjà décidés à vous demander une large indemnité de guerre quand vous serez bien battus. Si cette idée s’établit, elle peut devenir un gros embarras. Les publics démocratiques sont très enclin à accueillir cette espérance de recouvrer quelque chose de ce que la guerre leur a couté. Dans ma très petite campagne contre le Maroc, j’ai eu grand peine à me faire pardonner d'avoir fait la paix sans exiger une indemmité de guerre. Il est vrai que j’avais affaire à des Chambres. Mais il y en a à Londres, et elles pourraient bien avoir la même fantaisie.
10 heures
Votre N°29 est triste et m'attriste. Enfin nous causerons bientôt. J’espère que Chasseloup maintiendra son offre. Si vous avez, par Duchâtel ou autre, quelque moyen indirect de l’y encourager, ce sera peut-être utile. Adieu, adieu.
29. Val-Richer, Samedi 16 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
Je cesse de me lever tard. Je dors très bien la nuit et je ne sens plus le besoin de me reposer encore le matin. J’ai repris hier aussi, mon travail. A moins d'accident bien imprévu, et que je ne provoquerai par aucune imprudence, je serai parfaitement en état d'aller vous voir le 25. J’attends impatiemment la réponse de Chasseloup. J'espère qu’il n’est pas Gascon.
Nous causerons de votre toux et de l'hiver prochain. Avez-vous revu Andral et vous a-t-il dit quelque chose de l’idée d'Oliffe ? Il faudra faire tout ce qui sera nécessaire ; mais j’ai grand peine à croire que, pour une toux qui n’est l'effet que de la fatigue, et de l’âge, qui ne tient à aucun mal organique, le repos et les soins de Paris, l'excellente et toujours égale température de votre appartement, et le mouvement doux de la société de vos amis ne vaillent pas mieux qu’un changement de climat.
Le Rapport de l’amiral Bruat est curieux. un peu dur pour vous. La résistance n’a pas été ce qu’on attendait. J’avais été frappé du rapport du général Wrangel qui avait un air de trouble ; surtout par sa grande exagération des forces ennemies. Evidemment vos forces à vous n'étaient pas grandes sur ce point.
Avez-vous remarqué le discours du Prince Albert au dîner de la corporation de la Trinité ? Très sensé et opportun sur les difficultés de la guerre et de la politique actuelles, mais sans indécision ni inquiétude. Palmerston a dû en être fort content. Je n'ai encore vu que de court extraits du Protocole final de la conférence de Vienne. Je pense qu’on le publiera tout entier. J’en suis curieux. Il me paraît que chacun des plénipotentiaires a longuement parlé pour bien déterminer sa position au moment de la rupture. Croit-on à une réduction notable de l’armée Autrichienne.
4 heures
Le temps s'améliore. Il fait chaud ce matin et chaud sans pluie. Mais il n’y a point de beau temps qui vaille celui de Châtenay, il y a 18 ans. surtout quand nous sommes séparés. Ensemble, tout est bon. Adieu, adieu. Mon facteur est pressé. G.
30. Val-Richer, Dimanche 17 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le protocole de clôture est triste à lire. Des deux côtés un parti pris. Il y a trop de paroles pour une telle situation. Celles de Bourqueney sont sèches ; celles du Prince Gortschakoff pas nettes. Les plénipotentiaires avaient-ils réellement envie que la négociation se prolongeât, ou bien est-ce uniquement par égard pour l’Autriche qu’ils se sont montrés disposés à admettre l'art 2 de sa nouvelle proposition comme base de négociation sur le 3e point ? Je ne vois pas bien. A en juger par les apparences, il semble qu’on eût pu vous amener à admettre en fait, dans une négociation séparée avec la Porte, cette limitation mutuelle des forces navales des deux Etats dans la mer Noire que vous vous êtes absolument refusés à admettre en principe dans la négociation avec l'Europe. Si cette chance existait, on ne s’y est pas bien pris pour la réaliser, les ménagements de procédé et le habilités de rédaction ont manqué. Si au lieu d’une chance, il n’y avait là qu’un leurre, on a bien fait de ne pas s’y laisser prendre et d'en finir. Il n’y a pas moyen de juger de cela de loin et d'après les papiers seuls. Voilà les Piémontais qui commencent à prendre leur part des pertes et des souffrances. Ils les supporteront bravement. C'est une race ferme, réservée et pleine d'amour propre. Il y a entre le caractère de la nation et celui de la maison de Savoie une analogie frappante.
C'est dommage que le Duc de Noailles, ne puisse pas, comme l'Empereur avoir lu d'avance, le Mémoire de M. Fortoul, en réponse aux réclamations de l'Académie. Je crains un peu l'imprévu des objections et de la discussion. Je connais bien peu l'Empereur ; mais, d'après le peu que j'en connais, je suis convaincu qu'au nom de la politique intelligente, et des anciens droits, ou usages, on peut, dans cette affaire, agir beaucoup sur son esprit qui m’a paru disposé à accueillir les idées et les raisons auxquelles, de lui-même, il n’avait pas pensé.
10 heures
Je répondrai demain au Duc de Noailles. Il m’arrive un tas de lettres ce matin, et deux ou trois auxquelles, il faut que je dise un mot tout de suite. Adieu, Adieu. G.
31. Val-Richer, Lundi 18 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Certainement il fait froid ; 8 degrés Réaumur seulement. Vous voyez que mon thermomètre me sert. Je n’ai pas mis le nez hors de la maison depuis trois jours. Je fais bon feu partout. J’ai chaud, et pourtant je sens qu’il fait froid, et que je fais bien de ne pas sortir. J’ai à la fois le sentiment de la santé qui revient et celui de la susceptibilité qui dure. Singulier mélange. Vous savez que je n’aime pas les sentiments combattus. J’attends impatiemment la réponse de Chasseloup.
Vous avez bien fait de ne pas vous laisser prendre, mon N°17. Vous ne devez, comme vous dites, être mêlée à quoi que ce soit. J’ai fait du reste, au sujet de ce N°, ce qu’on désirait je serai bien aise qu’on s’en serve, s’il peut servir.
L’ordre du jour du général Pélissier à l’armée est remarquable par le ton de fermeté sans vanité et de confiance, sans fanfaronnade. Il n’y a pas plus de phrases que dans ceux du général Canrobert, et ce n'est pas terne du tout. Les rapports des officiers de la marine anglaise sur leur expédition dans la mer d'Azof sont sensés et simples, mais trop longs et sans effet. Si vous avez été forcés de détruire là, comme ils le disent, des approvisionnements de quatre mois pour une armée de 100 000 hommes, ce doit être, pour vous un grand embarras. Si l'Empereur Nicolas, dans ses ouvertures à Sir Hamilton Seymour, a eu pour but, comme on l’a dit, et même, je crois, comme il l’a dit, de résoudre lui-même une question qu’il redoutait pour son fils comme un trop lourd fardeau, il s'est cruellement trompé.
10 heures
Je ne crois pas avoir les mémoires de Dartagnan. Je vais dire à mon fils de s'en assurer. Adieu, Adieu. G.
32. Val-Richer, Mardi 19 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Ce n’est pas le temps d'aujourd’hui qui vous fera regretter la campagne. Brouillard, pluie et froid. Je ne m'en ressens pas mais à condition de ne pas quitter le coin de mon feu.
Les journaux sont parfaitement vides. Ils attendent, comme nous, les coups de canon, et ne savent pas parler d'autre chose. J'espère pour vous, que Greville ne vient pas à Paris pour trois ou quatre jours seulement. Sa conversation vous intéressera. D’autant que la question, n'en doutez pas, ne se videra qu'à Londres et quand Londres voudra la vider. Pétersbourg ne peut pas avoir la prétention d'être maussade pour Paris quand cela lui plaît, et puis de redevenir aimable, quand il en a besoin, pour brouiller Paris, avec Londres. Il y a un reste de Barbarie à croire qu’on peut user tour à tour, et si vite, des mauvais procédés et des bonnes graces. Pardon de ma franchise. Dans la solitude, on devient paysan du Danube.
Que signifie ce que je vois dans les feuilles d'havas que le Prince Alexandre de Lieven est arrivé à Francfort ? Y a-t-il erreur, comme je le présume, ou bien votre fils Alexandre. vient-il se promener sur le Rhin ?
L'affaire du bateau parlementaire massacré à Hango fera un bien triste effet, si elle est vraie. Vous n'avez pas besoin de tels incidents.
Y a-t-il quelque fondement au bruit que votre Empereur va en Crimée ?
10 heures
Greville ne m'étonne pas, et tenez par certain que le concert subsistera jusqu’au bout. Carrera me répond une lettre très aimable pour son Roi et pour lui-même. Rien d'ailleurs. Adieu, adieu.
33. Val-Richer, Mercredi 20 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je doute que l'Angleterre donne à la guerre contre vous une tournure si exclusivement anglaise qu’il soit embarrassant pour la France d'y rester associée. Au fond, ce sera bien l’intérêt anglais qui dominera, mais toujours sous la forme de l’intérêt Euro péen, et avec des apparences et des perspectives d’intérêt Français suffisantes pour justifier l'association. Si le cabinet anglais réussit à maintenu la lutte dans ces limites là, et à écarter toute tentative révolutionnaine comme la Pologne, ou l'Italie, il aura bien fait les affaires de son pays.
Sait-on quand Thouvenel doit partir pour Constantinople Les Allemands ont raison d'être contents s'ils pouvaient supprimer les ambitions et les méfiances rivales de l’Autriche et de la Prusse ils seraient bien puissants en Europe. Parle-t-on un peu des affaires d’Espagne ? La brouillerie d’Espartero et d'Odonnell avec le parti républicain et le mauvais succès des tentatives carlistes sont des faits graves, si la royauté de la Reine Isabelle résiste encore à cette épreuve et ce sera un singulier mélange de solidité et d'impuissance. Jamais la maxime régner sans gouverner n'aura été plus crument appliquée.
Il faut bien que Morny soit de retour à Paris, jeudi 21 s’il veut dire quelque chose pour l'affaire de l’Académie. On m'écrit que la séance est définitivement fixé au 25. Je n’ai pas encore de réponse de Chasseloup. J'espère qu’il ne tarde que pour me dire que le train du chemin de fer est arrangé pour lundi, ou mardi. Il me serait vraiment impossible de voyager la nuit. Je suis encore trop susceptible. Le froid de ces derniers jours me crispait intérieurement, dans mon cabinet. Le temps semble vouloir tourner au beau ce matin.
Onze heures
Moi aussi, je n'ai qu'à vous dire adieu. Le courrier ne m’apporte rien, ni de Prince, ni de Chasseloup. Adieu, Adieu.
34. Val-Richer, Jeudi 21 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
8 heures
On ne nous a encore rien dit du bombardement recommencé le 16 sur toute la ligne. On n'en veut sans doute pas parler avant d'en savoir l'effet. Le bruit courait hier à Lisieux que les nouvelles étaient moins bonnes. Par goût par la victoire et pour la paix, je désire de tout mon coeur que le bombardement réussisse et qu’on en finisse de Sébastopol. C'est aujourd’hui notre seule chance d'en finir de la guerre et quoique je ne compte pas beaucoup sur cette chance là, au moins faut-il l’épuiser. Dans sa dernière note du 31 mai, en réponse à la Prusse, le comte Bual a l’air bien content de la position autrichienne et bien sûr que l'Allemagne sera de son avis. Est-il vrai, comme le disent les feuilles d'havas que vous avez formellement accepté les dernières propositions de l’Autriche et qu’elle va les présenter de nouveau à la France et à l'Angleterre en les informant de votre acceptation ?
Lisez-vous attentivement le Moniteur. comme moi ? Celui d'avant hier mardi contenait, une lettre écrite de Kertsch par un officier de marine Français qui m’a amusé ; une visite faite avec un officier de marine anglais à des ruines qui sont, dit-on, le tombeau de Mithridate ; l'enthousiasme savant de l’Anglais qui a pieusement ramassé quelques brins d'herbe, et un morceau de granit qu’il ne donnerait pas, dit-il pour 100 liv. st., et le demi sourire un peu sceptique, un peu moqueur et pourtant bienveillant, du Français qui a regardé et raconté, sans rien ramasser. Voilà donc Mithridate retrouvé et remis en gloire par les Barbares, Gaulois et Bretons dont il savait à peine le nom. Le monde a tourné ; la civilisation a passé à l'Occident et la Barbarie à l'Orient ; et on vient des côtes de la Manche, restaurer, sur alles de la mer d'avez, le tombeau de Mithridate.
10 heures
Je reçois une réponse de Chasseloup qui n'espère pouvoir me prendre, sur son chemin de fer que le 26 ou le 27. Tout ce que je demande, c’est que cette dernière parole soit bonne. Je m'en contenterai. Nous causerons enfin. Adieu, Adieu. G.
35. Val-Richer, Vendredi 22 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
C'est dommage que la réponse de M. de Nesselrode, à Waleski soit trop longue. Le ton général en est très bon, et elle est très bonne, très effective, sur trois points essentiels, les Principautés, la protection des Chrétiens en général et votre adhésion à ce que les relations avec la Turquie soient une affaire Européenne. Vous prenez très bien sur ces trois points, avantage des concessions que vous avez faites, qui sont importantes et dont on n’a pas tenu un compte suffisant. La plus important à mon avis, c’est votre consentement à cette cause : " S'il survenait un conflit entre la sublime porte et l’une des parties contractantes les deux Etats ; avant de recourir à l'emploi de la force, devraient mettre les autres puissances en mesure de prévenir une pareille extrémité par les voies pacifiques. Je trouve presque que vous ne vous faites pas assez valoir de cette concession qui est, sinon un abandon, du moins un ajournement du droit de guerre ; ajournement qui n’a d'importance que pour vous seule Puissance, ou à peu près, qui ait avec la Porte des chances de guerre. Vous ne pourriez plus faire la guerre à la Porte qu'après examen et médiation de l'Europe. C'est beaucoup. Autre mérite de la pièce. Elle exprime, sur les rapports des Etats et la valeur des garanties diplomatiques, des idées plus élevées que celles qui sont maintenant à l'ordre du jour. Et aussi vrai qu'élevées, car il n’y a que les sots qui croient que la vérité se trouve terre à terre. La vérité est comme la lumière en haut.
Je persiste pourtant dans ma critique littéraire, qui est en même temps une critique de praticien ; la pièce est trop longue, ce qui en diminue l'effet. L'excellent est un peu noyé dans l’insignifiant.
10 heures
Mon fils qui m’arrive pour la journée a vu Chasseloup qui lui a de nouveau promis de mamener à Paris du 25 au 27. Je commence à y compter. Grand plaisir. J’attends bien impatiemment les nouvelles de l'effet du bombardement. Quel massacre Je crains beaucoup les conséquences de l'affaire d’Hango. Les Anglais peuvent devenir bien violents. On me parle d’un emprunt de 750 millions Mais l'argent et prêt. Nous en avons à revendre. Adieu, Adieu. G.
36. Val-Richer, Samedi 23 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'aurais jamais épousé Lady Alice. Qu’on sacrifie ses affections personnelles à ses devoirs politiques, je l'admets surtout pour un homme ; mais qu’on préfère les passions politiques à ses affections personnelles, c’est contre nature et disgracieux. J’aime mieux la Princesse Massalsky faisant, de mer de glace en mer de glace, l'assension, jusqu'ici impossible, du glacier le Moench, quoique je ne me sente pas la moindre disposition à l'accompagner.
Si les faits d’Hango sont tels qu’ils paraissent constatés aujourd’hui, c’est déplorable, et la guerre s'en ressentira. Elle n’a eu jusqu'ici presque aucun caractère de haine nationale ; mais il ne faudrait pas beaucoup d’incidents pareils pour que la haine se développât, et ce qui est arrivé contre un bateau anglais pourrait arriver contre un bateau Français. Je suppose que le Journal de Pétersbourg donnera quelque explication.
A propos du Journal de Pétersbourg, j’ai pris hier son article en réponse à Waleski pour une dépêche du comte Messelrode ; mais peu importe ; la source est la même et j'en pense de même.
Onze heures
Je désire que le Journal de p. Pétersbourg ait raison sur l'affaire d’Hange quoique je ne comprenne pas une tentative de déscente par 25 hommes. Et que devient, dans ce récit
la restitution des prisonniers russes, sans pavillon parlementaire.
Je suis charmé de pouvoir compter sur le 26 ou le 27. Pas de soleil encore aujourd’hui, mais un temps, très doux.
Adieu. Adieu. G.
37. Val-Richer, Dimanche 24 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai lu attentivement toutes les pièces relatives à l'affaire d’Hango. Il est impossible que l'article du Journal de St Pétersbourg, soit vrai, sauf en ce point que tout le monde n’a pas été tué et qu’il y a des prisonniers. Ces prisonniers seront un moyen d'éclaircir l'affaire. Mais je doute qu’elle s'éclaircisse à votre honneur, et j'en suis fâché car elle envenimera beaucoup la situation, si elle peut être encore envenimée du moins en Angleterre. Le mauvais succès de l'attaque du 15 sur la tour Malakoff n’est que de la mort de plus, pour ce jour-là, et pour l'avenir. On recommencera l'attaque, avec plus de monde. Il n’y a point d’évènement, victoire ou défaite, n'importe de quel côté, qui puisse amener une issue prochaine. Nous sommes tous encore bien loin de la lassitude.
Je trouve bonne la dépêche du comte Bual en réponse aux objections de Waleski contre le dernier plan Autrichien. C'est vraiment de la politique Européenne, une politique qui consacre deux grands faits, l'abolition du tête à tête entre la Russie et la Porte, l’union formellement stipulée de l’Autriche avec la France et l’Angleterre, en cas d’entreprise de la Russie contre la Porte. A mon avis, on tient de notre côté, trop peu de compte de ces deux faits acquis.
10 heures et 1/2
C'est décidément mardi 26 que Chasseloup me mène à Paris. J’y arriverai vers, 6, ou 7 heures du soir. Je vous ferai dire quand je serai arrivé. Je vous écrirai encore un mot demain, Adieu, Adieu. G.
38. Val-Richer, Lundi 25 juin 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Deux mots seulement. Je pars toujours demain, entre midi, et une heure et je compte être à Paris entre 6 et 7. Je dînerai chez moi, et j’irai vous voir à 8 heures. Si vous êtes assez bonne pour m'envoyer votre voiture, j'en serai charmé. Je ne sortirai pas encore à pied le soir. Je vais bien et le temps semble devenir meilleur. Adieu. Adieu. G.
Voilà votre n°39 qui ne me donne rien à ajouter. Adieu. A demain.
39. Val-Richer, Samedi 7 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n’ai rien à vous dire sinon mon regret, toujours le même, en vous quittant, et mon arrivée ici, sans la moindre aventure, 5 heures un quart de Paris à Lisieux, une heure de Lisieux chez moi. Temps superbe et charmant pays. Dieu veuille que vous ayez le même temps à Trouville. Je suis sûr que vous ne vous en trouverez pas mal.
Tout mon monde va bien, grands et petits. Les petits m'aiment beaucoup et sont toujours ravis de me revoir. Ma vallée est charmante par ce brillant soleil ; mais vous me manquez partout, surtout à deux moments, quand nous venons de passer quelques jours ensemble. et quand j’ai passé beaucoup de jours sans vous voir. Je vous renvoie la lettre qui vous manque. Adieu, Adieu. G.
40. Val-Richer, Dimanche 8 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je trouve la correspondance du général de Berg avec l’amiral Dundas bonne pour vous, et je penche à croire que dans l'affaire d’Hango, vous n'avez pas eu si grand tort. L'effet d’indignation contre vous n'en a pas moins été produit. Herbet qui est venu me voir hier, me disait qu’il n’avait jamais vu à Londres, une fureur semblable, vraie fureur de sauvages qui ont un affront à venger. Ce que vous y gagnerez c’est qu’on ne recommencera pas de telles expéditions. Kertch a fait aussi diversion à Hango.
C'est un grand ennui d'avoir à substituer quelques lignes de réflexions solitaires à nos conversations de ces jours derniers. Vous revient-il, comme le disent les feuilles d'Havas d’hier, que l’Autriche et la Prusse sont près de s'entendre et de donner à toute l'Allemagne dans l'affaire d'Orient, une seule et même politique ? Que de sottises et de maux s’épargneraient les hommes s’il commençaient par où ils finissent ! Onze heures. Moi aussi je n’ai vu personne, et je n’ai rien à ajouter. Adieu, Adieu. G.
41. Val-Richer, Lundi 9 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je suis curieux de la discussion dans le Parlement où lord John a reconnu qu’il avait acquissée, comme Drouyn de Lhuys, aux dernières propositions de l’Autriche. Il est bien décidé à ne plus sortir des affaires. On dit que Lord Palmerston l'a mollement défendu. Il ne peut pourtant pas s'en passer. Ceci est certainement dans l’histoire du gouvernement anglais, une des époques les moins glorieuses pour les acteurs.
Le rapport du Prince Gortschakoff sur l'affaire du 18 prouve qu’elle a été bien rude pour tout le monde. Il avoue de son côté plus de 4000 hommes hors de combat. Mes filles ont eu hier des lettres d’Angleterre qui sont le pendant de celle de mon petit sous lientenant d’Escayrac. Le fils de Sir John Boileau a été blessé à l'attaque du Redan ; deux balles, l’une dans la jambe, l'autre dans le côté comme il se lançait en avant pour entrainer ses soldats. C’est un tout jeune homme. On le croit hors de danger. Morny a bien fait de laisser toute liberté de parole à Montalembert. Je ne crois pas que le retour à des Débats sérieux animés, prolonger fût tolérable pour le pouvoir actuel ; mais un beau discours libre, de temps en temps. entretient un peu de vie dans le public, et est, pour le pouvoir lui-même, un ornement sans danger. On dit que tous les gouvernements périssent par l'exagération de leur principe ; l'Empire fera bien de ne pas exagérer le pouvoir absolu, en le gardant. Il ne peut ni s'en passer, ni l'exercer rudement.
10 heures
Pas de lettre aujourd’hui. Pourquoi ? C’est très ennuyeux, pourvu que ce ne soit pas pas. Adieu. Adieu. G.
42. Val-Richer, Mardi 10 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
7 heures
J’ai eu hier des lettres de Paris et mes journaux. Donc ce n’est pas la faute du chemin de fer si la vôtre ne m'est pas venue. Vous l'aurez fait mettre trop tard à la poste, en revenant de la promenade. Je ne trouve que cette raison là, et j'attends impatiemment ce matin une lettre ou deux. Le discours de Lord John est bien embarrassé et il y avait de quoi. Rester pour la guerre après avoir accepté les propositions de paix. et pourtant il y a quelque chose d'original et de ferme dans la franchise avec laquelle il a exposé sa conduite, et accepté d'avance tous les blâmes. Autrefois les ministres se chargeaient de résoudre les questions ; aujourd’hui, ils ne s'en chargent plus ; les questions sont trop lourdes pour eux, trop compliquées ; ils font des essais, ils offrent des solutions. On n'en veut pas, ou c’est trop difficile à faire accepter. Soit, ils renoncent à leurs propositions et restent pour faire le contraire de ce qu’ils avaient proposé.
Il ne manque au discours de Lord John qu’une chose l'éloge de M. Drouyn de Lhuys et de sa retraite. Est-il vrai que M. de Meyendorff doit passer quelques jours à Vienne en se rendant à Ischel ? Le moment semble bon en effet pour que Mad. de Meyendorff se réconcilie avec son frère.
Onze heures
Voilà mes deux lettres. C’est tout ce qu’il me faut, et je suis content. Prenez Molière dans ma bibliothèque édition des classiques français, de Didot. C'est la meilleure. Je trouve Hatzfeldt comme vous le trouvez. De plus, c’est une bêtise. Adieu, Adieu. G.
43. Val-Richer, Mercredi 11 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Avez-vous remarqué, dans les Débats d’hier correspondance de Kamiesch du 24 Juin, le paragraphe : " En revanche, le 19, dans l'attaque de nuit que l'ennemi a tentée sur le mamelon vert, il a été rudement, reconduit la bayonnette dans les remis, malgré le nombre des assaillants. Nos soldats ont pris là une belle revanche, et ont rendu aux Russes tout le mal au moins qu’ils nous avaient fait la veille ? Qu'est-ce que cette affaire du 19, heureuse pour nous, dont on ne nous avait, ce me semble, point parlé ? Serait-ce la même chose que la dépêche télégraphique de Pélissier dont vous me parlez avant hier. Elle serait bien en retard. Je ne comprends pas. Les Anglais supporteront tout, étourderies, folies, ou platitudes, au dedans comme au dehors de leurs ministres comme de leurs alliés. Ils n’ont qu’une idée, et un but ; réussir dans leur entreprise contre vous, vous affaiblir et vous abaisser par la guerre et par la paix. Nation vraiment politique même quand elle fait de la mauvaise politique. Je ne doute pas que la plupart d’entre eux ne pensent de la conduite de Lord John ce qu’en dit Greville ; mais Lord John restera au pouvoir, et sans tracasserie sérieuse ; on a besoin de lui pour ce qu’on fait.
Si vous n'avez pas lu l’histoire de Jean Sobieski, de Salvandy, faites la prendre chez moi ; elle est ou dans mon cabinet, ou chez mon fils. Génie la trouvera. Elle vous intéressera. Il y a beaucoup de lettres de Sobieski que Salvandy a publiées pour la première fois. Les feuilles d'havas donnent en voyage du Prince de Prusse à St Pétersbourg, un but très politique, l’offre de nouvelles propositions de paix, venues de Vienne et approuvées à Berlin. Quoique vous ne voyez plus Hatzfeldt, en savez-vous quelque chose ?
Onze heures
Pas de lettre de vous encore ce matin. Il y a certainement quelque irrégularité dans la mise de vos lettres à la poste. Adieu, Adieu. G.
44. Val-Richer, Jeudi 12 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’attends ma, c'est-à-dire mes lettres. Je vous assure que c’est très amusant, de faire de l’agriculture. J’assiste à l’ardeur qu’on y porte autour de moi, mon gendre, ma fille, leurs domestiques. Il fait du soleil ; vite, les foins ; on se pressé, on court ; on rassemble des faucheurs, des faneurs, des faneuses ; les foins tombent, les meules s'élèvent. La pluie vient ; on laisse là les foins qu’ils attendent ; il faut transplanter les betteraves, les turneps, il faut rentrer à l'étable les moutons, qui s'enrhumeraient. C'est une activité continuelle, une attention de tous les moments, au temps qu’il fait, au vent qui souffle une vivacité d'impressions, une variété d'occupations qui remplissent l’esprit et la vie. Je me figure que, si j'étais plus jeune, je pourrais m’arranger de cette vie là ; mais je ne me figure pas cela pour vous, et vous me manqueriez dans les champs comme ailleurs.
Vous trouviez que le mot avait raison dans ses premiers meetings à Hyde Park. Selon sa coutume, il s'est vite dépêché d'avoir tort. Il demandait à pouvoir acheter de quoi manger le dimanche. On le lui accorde. Il casse les vitres et enfonce les portes de ceux qui le lui accordent. Quel dommage que les grands, pour ne pas faire de sottises, aient besoin que les petits les avertissent en en faisant d'autres, et de plus bruyantes !
Je vois que Lord Palmerston et sir George Grey ont promis, pour dimanche prochain, une répression efficace. Ils feront bien de ne pas attendre. Avez-vous remarqué les articles, des journaux anglais de l'Examiner entre autres, pour comparer Lord Raglan aux généraux Français ? Si nos journaux à nous pouvaient parler, et s'ils traitaient Lord Raglan, sir George Brown et autres comme ceux de Londres traitent, St Arnaud. Canrobert et Pélissier, l'harmonie courrait risque d'être un peu troublée.
Onze heures
Voilà le N°46. Je n’ai pas le 43. Je déteste les lettres perdues. Le 44 est intéressant ; mais il ne remplace rien. Adieu, Adieu. G.
45. Val-Richer, Vendredi 13 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le Dr Pantaleone est le premier médecin de Rome, celui qu'Andral recom mande à ses chiens qui vont en Italie ; homme d’esprit en effet, à ce que disent mes enfants qui l’ont vu souvent ; libéral, empris sonné dans la réaction après le siège, mais bientôt mis en liberté parce que la plupart des cardinaux ne peuvent se passer de lui. Très Français d’idées et de goût. Je crois vrai ce qu’il vous a dit de l'état du Pape, à Rome. Le Pape et le Sultan ne se soutiennent plus que par les armées étran gères. Les affaires du Pape peuvent encore s’arranger ; mais pour celles du Sultan, c’est fini de son indépendance. Je ne me lasse pas d'admirer la sottise et le néant de ce qui se fait. On vient de se battre, ou l’on se bat probablement à l'heure qu’il est. Dieu veuille que ce soit avec un résultat. Je doute que ce résultat soit la paix ; mais il fera au moins faire un pas aux événements. Je ne connais rien de plus triste que cette boucherie prolongée et sterile.
La proclamation du Prince Gortschakoff après le 15 est vantarde, beaucoup moins convenable que celle du général Pélissier. Le succès inspire souvent moins bien que le revers. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut parler aux Russes ; mais l’Europe lit tout.
La manière de Hübner ne m'étonne pas. C’est toujours le même rôle. Faine à Vienne de la neutralité et à Paris de la bonne grace. Ne point se donner et ne se brouiller à aucun prix. Cela a réussi jusqu'à présent, et je ne vois pas pourquoi, cela ne réussirait pas jusqu'au bat. Ni à Londres, ni à Paris, on n'est en mesure non plus de se brouiller. Il faudrait des succès immenses pour qu’on court cette chance là, et alors l’Autriche ne la couvrait pas. Avec vous surtout, Hübner sera toujours très occidental.
Je trouve que le Roi de Naples l'est bien peu pour un Prince si exposé et si timide. Interdire l'exportation de toutes les denrées quand c'est l’Angleterre et la France seule qui peuvent les acheter ce n’est pas même de la neutralité.
Pourquoi, Antonini a-t-il empêché Serra Capriola de passer par Paris comme il le projetait ?
Honneur à part, les mouvements de Lord John sont trop brusques ; on ne devient pas tour à tour du jour au lendemain, le ministre de la guerre et la paix. Il y a de l'influence et de l'impatience de femme là dedans. Quand les Anglais se laissent prendre par les femmes, légitimes, ou illégitimes, ils sont plus pris que personne. Je ne connais pas grand chose de plus honteux que Lord Nelson à Naples sous le joug de Lady Hamilton. Lady John ne fera rien faire de semblable à son mari, mais beaucoup de pauvretés, probablement inutiles. J’en suis fâché, car elle me plaît, et lui aussi Je ne me préoccupe guère des désordres de Londres. Nos journaux sont des badauds de voir là une grande lutte de l’aristocratie et de la démocratie déjà ceux de Londres Torys, Whigs, ou radicaux, prêchent contre les émentiers.
Onze heures
Je n’ai rien à ajouter qu'adieu, et adieu. G.
46. Val-Richer, Samedi 14 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Êtes vous assez française pour savoir ce que c’est que le 14 Juillet, et pour vous en émouvoit ans après ? C'est le jour de la prise de la Bastille, le jour de la première victoire et des premiers. meurtres populaires de la Révolution. Ce que deviendra la France actuelle, Dieu seul le sait ; mais c’est ce jour-là qu’elle a commencé dans sa force et dans sa folie. Je trouve en effet votre correspondance quant au pavillon parlementaire dans la Baltique bien aigre ; je dis votre, car c'est la vôtre qui est aigre ; celle de l’aminal Dundas est modérée et civilisée. Si les Anglais ont un effet abusé, comme vous le dites, du pavillon parlementaire, vous avez raison ; mais il faut que vous en soyez bien sûrs, car la mesure que vous prenez est bien dure, bien contraire aux usages des peuples Chrétiens. Interdire le pavillon, parlementaire partout excepté sur trois points, c'est le rendre impossible le jour et sur le point où il peut être indispensable, pour arrêter une effusion de sang inutile, pour convenir d’une suspension d'armes, pour emporter des blessés, pour échanger des prisonniers. Tant que la guerre dure, ces cas là peuvent se présenter partout, tous les jours, sur mer comme sur terre, dans la Baltique comme dans la mer noire. Jusqu'ici le droit des gens a été que, partout où des ennemis se rencontraient, ils pouvaient convenir qu’ils cesseraient un moment de se battre, s'aborder du moins pour en convenir, pour se le proposer. Vous abolissez ce droit des gens. Vous voulez qu'excepté sur trois points, on fasse la guerre incessamment impitoyablement, en Barbares, non plus en peuples civilisés, ni en Chrétiens. Je comprends que l’amiral Dundas et l’amiral Pénaud vous en renvoyent la responsabilité. Je souhaite qu’ils ne vous aient pas poussés à cette violence par un usage déloyal du droit commun.
Votre prompte réserve sur les chagrins personnels de Hatzfeld m’a amusé : " De fortune s’entend". Sa femme est à Aix en Savoie. Je serais fâché qu’il lui arrivât malheur, et qu’il devint fou. Je m'intéresse aux honnêtes gens, même quand ils n'ont pas beaucoup d’esprit.
Si la France et l'Angleterre, en demandant à l’Autriche de faire la guerre à la Russie ne veulent lui donner, ni hommes, ni argent, l’Autriche a parfaitement raison de s'y refuser. Quand elle n'en aurait aucune autre raison, celle-là suffirait.
10 heures
Rien dans les lettres, ni dans les journaux. Adieu. Adieu. G.
47. Val-Richer, Dimanche 15 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Le N°43 n’est pas venu et ne viendra pas. Je soupçonne que vous ne m’avez pas écrit ce jour-là ; c'était le jour où Greville partant vous a pris toute votre matinée. Vous auriez mieux fait de me le dire. Si j’ai tort, pardonnez-moi, mon soupçon. Si j’ai raison, j’aime mieux vous l'avoir dit. Le feu des Anglais, le 10, contre le grand Redan, n'était évidemment combiné avec aucune attaque de notre côté, puisque nous n'avons pas bougé, ni même tiré. Tantôt nous agissons séparement ; tantôt, quand nous agissons ensemble, nous nous plaignons les uns des autres. Ma conjecture générale, c’est que nous nous battons mieux que les Anglais, et qu’ils disent plus vrai que nous.
Vous avez certainement remarqué le Morning Post du 12. Nous allons voir pourquoi lord John n’a pas fait comme Drouyn de Lhuys, ce qui nous apprendra ce qu’a fait Drouyn de Lhuys. Curieux spectacle. La publicité est comme la peste, contagieuse ; quand elle est quelque part, pour peu qu’on y touche, il n’y a pas moyen de s'en défendre. A propos de publicité, c’est une grande faveur que la lettre de l'Empereur à M. Véron et aussi une marque d’amitié pour Morny. Le livre, déjà fort répandu, en sera du bien davantage.
Puisque le général Jomini a obtenu la permission de venir vivre à Bruxelles, je présume qu’il y dirigera le journal, le Nord. Je doute que cette tentative nous réussisse. On sait trop que le journal vient de Pétersbourg. Il sera quasi officiel. Faire un journal officiel à 600 lieues de chez soi c’est bien hasardeux. Le général Jomini a de l’esprit, mais du vieil esprit qui ne va plus guère à l'état actuel des esprits, ni de l'Europe.
Onze heures
Vos généraux se font tuer comme les autres. Il me semble que vos amiraux surtout ont du malheur. Adieu. G.
48. Val-Richer, Lundi 16 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Contre mon usage, je me suis levé tard ce matin ; j’ai eu toutes sortes de petites affaires et l'heure me presse. Vous n'aurez que quelques lignes. Aussi bien je n’ai rien à vous dire. Nous ne nous disons jamais cela quand nous sommes ensemble.
Si vous allez à Versailles voulez-vous que j'écrive à St Marc Girardin ? C’est peut-être bien de la façon. Surtout aujourd’hui que votre situation est un peu délicate. Vous êtes compromettante. Il ne faut parler d'aller chez vous qu'aux gens dont on est sûr qu’ils n'en seront pas embarrassés. Peut-être vaudrait-il mieux en parler vous-même à Génie qui voit presque tous les jours se Marc Girardin au Journal des Débats, et qui pourrait lui en parler. Ce serait plus simple. Du reste, décidez ; je ferai ce que Vous voudrez.
Voilà votre lettre. Je trouve comique votre humiliation de rester à Paris quand tout le monde s'en va. Comment pouvez vous être humilié à si bon marche ? Toutes vos autres raisons de regretter la campagne sont bonnes. Celle-là ne vaut rien. La chute de Lord John est aujourd’hui une justice, et dans quelque temps peut être un avantage. Palmerston et lui ont tour à tour bien des petits plaisirs de vengeance mutuelle. Mais Palmerston a le dernier. Adieu, Adieu. G.
49. Val-Richer, Mardi 17 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je persiste à penser qu’à tout prendre, et son honneur personnel à part, la retraite de Lord John est un bien. Elle prépare un premier ministre de la paix et ses amis qui le chassent aujourd’hui, seront charmés de le retrouver alors. A moins que le premier ministre de la guerre Lord Palmerston n'ait contre vous, des succès tels qu’il vous amène à faire la paix à des conditions plus dures que les dernières propositions Autrichiennes. Si vous êtes forcés d'accepter la limitation de vos forces navales dans la Mer noire. Lord John aura eu tort. Si la guerre se prolonge, indéfiniment, il faudra bien en revenir aux propositions autrichiennes, ou à quelque chose d’analogue et Lord John aura eu raison. Je mets toujours à part son honneur personnel et sa consistency politique. Il a certainement été bien belliqueux pour devenir si brusquement pacifique. Il a répoussé ce qu’il accepte et accepté ce qu’il repousse aujourd’hui. Je ne voudrais certes pas avoir passé par toutes ces métamorphoses volontaires. Mais les Whigs sont plus sévères envers lui que leur histoire leur donne le droit de l'être ; leurs deux grands ministres, sir Robert Walpole et Lord Chatham, ont bien plaisir à penser que la longue paix, maintenue autrement varié que Lord John, et souvent pour des motifs, ou avec des accompagnements bien moins avouables. Je répète : je ne exemple voudrais pas avoir agi de la sorte, mais je ne m'associe pas au tolle, et je suis bien aise qu’il y ait en réserve, un premier ministre de la paix. Les Peelites n’en ont pas un à fournir. Restent toujours les deux grandes questions : 1° Sébastopol sera-t-il pris ? 2° Ferez-vous la paix si Sébastopol est pris ? S’il faut répondre non à ces deux questions, ou seulement à la seconde, l'avenir réserve à Lord John bien des chances.
Malgré ses exagérations de chiffres et ses erreurs de noms propres, le rapport du Prince Gortschakoff sur l'affaire du 15 est très convenable.
Dans vos désirs de campagne, prenez bien garde à la solitude. C'est, après tout ce que vous supportez le moins. Vous vous résignerez plus aisément à ce que vous appelez, je ne sais pourquoi, une humiliation.
Quand même Versailles vous donnerait St Marc Girardin, je ne vois là que lui, et il ne vous suffira pas. D’autant qu’il ne se donnera pas à vous tous les jours. Il aura ses réserves.
10 heures
Merci de votre page sur le 43. En tout cas,
vous avez bien fait de le garder. Adieu, adieu. G.
50. Val-Richer, Mercredi 18 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
La dépêche de Lord Clarendon, est excellente si l’on admet deux idées ; la première, qu’il ne faut faire la paix que lorsqu’on aura matériellement détruit la prépondérance navale de la Russie dans la mer Noire ; la seconde que lorsqu’on aura atteint ce but, l'indépendance et l’intégrité de l'Empire Ottoman et l’équilibre Européen seront assurés. La politique de la guerre actuelle repose sur ces deux idées, mais que devient cette politique, si les deux idées ne sont pas justes et si elle ne fait que prolonger indéfiniment la guerre, sans assurer, même par son succès, ni l’indépus dance et l’intégrité de l'Empire Ottoman, ni l’équilibre Européen ? C'est par ses bases que pêche la circulaire de Clarendon. Il croit que Sébastopol détruit, la Russie ne sera plus ce qu’elle est et la Turquie, redeviendra ce qu’elle n’est plus. Double chimère. Admettez les deux chimères ; la politique est bonne et la circulaire aussi. Contestez-les ; c’est la politique et la circulaire qui à leur tour deviennent chimériques. Plus j'y pense, plus je m'obstine dans mon idée, la Turquie déclarée Etat neutre et sa neutralité garantie par l'Europe. Cela ne résout pas la question d'avenir, mais cela l’ajourne par la paix ; tandis que la politique matérialiste et superficielle, dans laquelle on s’est engagé devance la question d'avenir et la dévance par la guerre, et pour ne pas la résoudre pauvre Turquie et pauvre Europe !
Avez-vous entendu dire quelque chose de la mise en disponibilité du général Forest à qui en le rappelant de Crimée, on avait donné le commandement de la province d'Oran ? Pourquoi le lui ôte-t-on aujourd’hui ? Grande rigueur envers l'homme qui a arrêté les députés, le 2 décembre. Il faut qu’on ait quelque chose de bien gros à lui reprocher. Onze heures Rien de nouveau. Vous serez certainement moins seule à Paris qu’à Versailles. Je n’ai de lettres de nulle part. Adieu, adieu.
51. Val-Richer, Jeudi 19 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je n'ai lu encore le discours de Lord John du 16 que dans de mauvais extraits ; mais il a été, ce me semble, bien embarrassé. Je m'étonne toujours qu’on ne prenne pas avec plus de hardiesse, et de hauteur la position qu’on s’est faite soi- même.
Les émeutes de Hyde Park sont finies, Grand mécompte pour les gens qui voulaient y voir une grande lutte entre l’aristocratie et la démocratie anglaises. Lisez un article de John Lemoinne à ce sujet dans le dernier N° de la Revue des deux Mondes. Il m’a amusé. Il y a deux sortes de Prophètes empressés des révolutions, ceux qui en ont peur et ceux qui en ont envie.
Je ne puis pas m'étonner de ce que vous a dit le Prince Wasa. Dans de bien rares et bien court moments seulement, j’ai cru qu’on voulait la paix, et qu’elle se ferait. Ma pente naturelle et habituelle a toujours été l’idée contraire. A bien plus forte raison maintenant que Palmerston gouverne seul. Il a eu d’abord, pour garde fou pacifique, les Peelites, puis Lord John. Il ne reste plus que Clarendon et Granville, suffiront-ils pour arrêter à temps ?
Dites-moi, je vous prie, ce qui vous rend si paresseuse ; est-ce fatigue physique, ou disposition morale. S’il faisait beau, je regretterais beaucoup votre paresse, dans l’intérêt surtout de votre santé ; le grand air doux vous serait bon. Mais depuis trois semaines, le temps est détestable. Vous ne vous promèneriez pas, comme moi, entre deux ondées, ou même sous un parapluie.
Onze heures
Voilà votre lettre, et je ferme la mienne en hâte. Il faut que j'aille assister au déjeuner de M. de Gasparin qui est ici depuis deux jours et qui part dans une heure. Adieu, Adieu. G.
52. Val-Richer, Vendredi 20 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
J’ai lu Lord John en entier. Mon impression reste la même. Embarrassé, timide et médiocre. Sincère au fond ; il a cru et il croit les dernières propositions de l’Autriche raisonnables ; il regrette qu’on ne les ait pas acceptées, et moité conscience, moitié prévoyance, il a manifesté sa conviction trop tard et trop faiblement. Nous verrons à quoi cela servira un jour. A en croire les détails des journaux, quelque grand coup nouveau se prépare contre Sébastopol. S’il réussit l'effet d'opinion ici et en Angleterre, sera certainement grand. L’amour propre, sera satisfait. Reste à savoir quel sera l'effet pratique et ce qu’on fera de la guerre après la victoire.
Ce serait une vive contrariété, si les enfants de la Reine d'Angleterre étaient malades successivement, et si elle ne pouvait pas venir le 17 août. Il n’y a, aux Tuileries, point d'enfants à qui elle puisse apporter la fièvre scarlatine ; mais je suppose qu’elle ne quitterait pas les siens s’ils l’avaient encore.
Avez-vous lu un roman Anglais qui s’appelle Ruth ? Si vous ne l'avez pas lu, faites-le demander chez Galignani ? C’est très touchant.
Pourquoi me dites-vous que vous ne lisez pas les pièces diplomatiques publiées ces le jours-ci ? Est-ce paresse ou mal d’yeux ? J’espère que ce n’est pas la dernière raison, et je vous prie de ne pas vous laisser aller à la première. Quand on vieillit et qu’on ne peut plus avoir beaucoup d'activité physique, il faut garder son activité intellectuelle, et l'exercer pour la garder.
Midi
Je vous répondrai demain sur ce que je vous ai dit de Lord Clarendon. Je veux y répenser avant que cela aille plus loin. On se bat toujours sans résultat. Adieu, Adieu. G.
Mots-clés : Diplomatie, Famille royale (Angleterre), France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Lecture, Littérature, Politique (Angleterre), Politique (Russie), Presse, Réseau social et politique, Santé (Dorothée), Victoria (1819-1901 ; reine de Grande-Bretagne), Vieillissement
53. Val-Richer, Samedi 21 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Faites ce que vous voudrez de ce que je vous ai dit sur les dépêches de Lord Clarendon. Cela ne servira à rien du tout. Mais je ne vois aucun inconvénient à ce qu’on sache à Londres ce que je dis tout haut à Paris. Personne, à coup sûr, en Europe, n'est aujourd’hui plus libre que moi, dans son jugement et son langage ; il n’y a point de raison pour que, sauf le respect des convenances, je n'use pas des ma liberté.
Je trouve un peu d'affectation fastueuse dans le bruit qu’on fait, en Angleterre de la mort et des obsèques de Lord Raglan. C’était un très galant homme et un très brave officier ; mais après tout, il n’a point gagné de bataille ; il n’est pas mort sur le champ de bataille ; il emporte au tombeau plus d'estime que de gloire. Il serait de meilleur goût de l'honorer plus simplement. Grande bonne fortune d'avoir des adversaires comme M. Rocbuck et M. Layard. Des brouillons ardents, étourdis et médiocres. Lord Palmerston serait un peu plus embarrassé si M. Fox ou M. Canning étaient les chefs de l'opposition. Quoique M. Fox fût à mon avis, bien étourdi lui-même. Je me figure que c'était le plus aimable homme du monde aussi attachant qu'éloquent ; mais je ne fais pas grand cas de son jugement, ni comme politique, ni comme historien.
J’ai grande compassion de ces pauvres Roger. Quelle douleur après tant d’espérance ! Si vous avez occasion de leur faire savoir combien je suis touché pour eux, j'en serai bien aise. Je ne me rappelle pas avoir jamais parlé à la mère ; mais le père, tout violent qu’il était dans son opposition m'a toujours paru un galant homme, & m'a souvent témoigné personnellement un sentiment presque affectueux. Il est probable que je n'entendrai ni Mde Ristori, ni Mlle Rachel ; pas plus ensemble que séparément. Je ne vais plus au spectacle, et je ne vois pas ce qui m’y ferait retourner. Mais ce sera certainement un beau spectacle. Les jeunes gens qui m'entourent s'en promettent beaucoup de plaisir. J’ai seulement peine à comprendre, comment ces deux femmes s’arrangeront. Il n’y a presque nulle part deux rôles également grands & favorables. L’une des deux sera toujours sacrifiée à l'autre. Il faudra que le sacrifice soit alternatif. Et alors quelles scènes de jalousie ? La coulisse sera plus dramatique que le théatre.
Je suis à ma toilette, et n'ai que le temps de
vous dire adieu, Adieu. G.
54. Val-Richer, Dimanche 22 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je ne croyais pas que la motion de Rocbuck réunit tant de voix. Ce sont les Torys qui les lui ont données. Ils font la seule force des radicaux belliqueux. Pauvre rôle.
Je comprends que Hübner déteste les Anglais ; mais je ne vois pas pourquoi, il en voudrait particulièrement à Lord John. Qu’il se félicite de sa chute à la bonne heure, les chances de paix y gagnent quelque chose. L’Autriche n'est peut-être pas bien fâchée. de voir la Russie d’une part, la France et l’Angleterre de l'autre, se fatiguer dans la guerre sans y grandir. Cependant le jeu est périlleux pour elle, s'il est ruineux pour les autres, et à tout prendre elle doit désirer la paix.
Je n’avais pas si bonne opinion de M. Bineau. Il a fait ce que fit, en 1856, pour l'Académie Française, l'abbé de Montesquiou. Seulement, par égard pour le Roi qui l’avait nommé, il n'écrivit pas à l'Académie pour refuser ; mais il n’y vint jamais et il disait aux candidats qui venaient lui demander sa voix : " Est-ce que je suis de l'Académie ? de mon temps, on n'en était que lorsqu’on avait été élu." Je persiste à n'avoir pas de goût pour le style du général Pélissier. Il va sans dire est bien ridicule. M. de Gasparin qui est venu passer ici deux jours, m’a dit que décidément à l'Expo sition s'était fort relevée, et qu’au fond pour la beauté du contenu, elle surpassait celle de Londres que c’était l’avis des commissaires Anglais eux-mêmes, dont au reste il loue beaucoup l'impartialité, et le bon jugement. Onze heures La poste ne m’apporte rien. Je voudrais bien que vous ne fussiez pas plus ennuyée de n'avoir rien à m’apprendre que moi de ne rien apprendre par vous. Ce qui m'importe ce qui me plaît, ce n’est pas vos nouvelles, c’est vous. Adieu et Adieu. G.
Mots-clés : Académie (élections), Académie française, Conditions matérielles de la correspondance, France (1852-1870, Second Empire), Guerre de Crimée (1853-1856), Politique (Analyse), Politique (Angleterre), Politique (Autriche), Politique (Russie), Relation François-Dorothée, Réseau social et politique
55. Val-Richer, Lundi 23 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je crois le Journal des Débats bien informé. Je ne sais rien de plus que ce qu’il dit ; mais de ce côté surtout la source de ses nouvelles est bonne. En ce qui regarde les Chrétiens d'Orient, les puissances occidentales, ont pris une position fausse et qui les gênera beaucoup. Elles ont admis le principe que la protection des Chrétiens ne pouvait être l'objet d'aucune stipulation internationale, et que tout en employant pour eux leur influence, elles voulaient s'en remettre à la générosité du sultan dont la souverai neté ne devait subir, envers aucune classe de ses sujets, aucune atteinte. C'est abandonner la politique séculaire de la France à l’égard des Catholiques aussi bien que la vôtre à l’égard des Grecs ; c’est déchirer nos capitulations ; c’est mettre la contrante à la place du droit. Je comprends que, sur ce terrain, la discussion du 4e point fût embarrassante pour nous. Je doute qu’on s'en fût beaucoup embarrassé ; si vous aviez cédé sur le 3e, on aurait trouvé quelque subtilité pour échapper aux conséquences du mauvais principe, admis sur le 4e. Mais, au point où l'on en est, M. de Nesselrode est en droit de faire ressortir la fausse position où nous met ce principe, et de s'en prévaloir contre nous.
Moi aussi, je regrette beaucoup de n'avoir pas vu les Demison. Ce sont de très aimables gens, le mari et la femme, et ils ont été particulièrement aimables pour moi pendant mon dernier séjour on Angleterre. Si vous les revoyez ; soyez assez bonne pour leur dire tout mon regret, et aussi, celui de mes filles que Lady Charlotte comblait de soins.
Certainement, j’ai remarqué les 3 voix seulement, à propos de l'emprunt Turc. Mais cela n’a pas de valeur politique. Les opposants ont été ce jour là, plus exacts à la chambre que les ministèriels. Je n’y vois rien de plus.
Ici aussi, il fait beau et pas chaud. Je travaille beaucoup ce qui fait que je me promène un peu moins. Je passe pourtant trois ou quatre heures par jour dans mon jardin, & j'en jouis encore de mon cabinet. Que vos soirées solitaires me pésent. Adieu, adieu. G.
Malgré mon envie de Trouville, je le regrette moins pour vous ; on me dit qu’il y règne une fièvre miliaire, qui n'attaque guère que les enfants. Cependant deux ou trois grandes personnes ont été atteintes. C'est un diminutif de la scarlatine.
56. Val-Richer, Mardi 24 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
57. Val-Richer, Mercredi 25 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
Je devrais être aussi court que vous car je n’ai rien non plus à vous dire ; mais il paraît que de loin au moins, je suis plus bavard que vous. La bonne intelligence entre l’Autriche et la Prusse a décidément l’air de renaitre. La dépêche de M. de Mantenffel à notre vieil Arnim, du 5 de ce mois, est amicale et témoigne un sincère désir d’entente. Y a-t-il quelque chose de sérieux dans les douceurs qu’on attribue à votre Empereur envers la Pologne ? Vous n'avez certainement pas lu les faits publiés dans tous les journaux, et répétés dans le Moniteur, sur les résultats du régime du free trade en Angleterre. Ils en valent pourtant la peine. C'est vraiment une prospérité prodigieuse, et qui se manifeste en tous sens, et au profit de tout le monde, en haut, en bas, pour l'Etat, pour les particuliers, pour les riches, pour les pauvres, pour les nationaux, pour les étrangers. Il y a un peu de humbug à attribuer tout le développement d'activité et de richesse au free trade ; mais certainement il y est pour une large part.
Je ne connais pas sir Benjamin hall qui entre dans le Cabinet à la place de Sir M. Molesworth porté au colonal office. Savez- vous à quelle nuance il appartient ? Serait-ce un frère du capitaine de marine Basil Hall que j’ai beaucoup connu, et probablement vous aussi, grand voyageur et grand bavard.
Onze heures
Merci de m'envoyer la lettre d’Ellice. Je la lirai à mon aise dans la matinée.
Il n’y a pas la moindre raison d'avoir peur rue St Florentin. Pourquoi vous laissez-vous aller à des faiblesses que vous n'auriez pas si vous vouliez, car au fond de l’âme, vous ne les avez pas ? Si vous preniez la peine d'être un peu moins paresseuse, vous viendriez à Trouville, et d'être un peu moins poltronne, vous seriez tranquille au N°2. Voilà une phrase pas très correcte, mais elle est claire. Adieu, adieu. G
58. Val-Richer, Jeudi 26 juillet 1855, François Guizot à Dorothée de Lieven
L'exposé de l'affaire d'Hango et les lettres du Prince Dolgorouki dans le Journal de St Pétersbourg sont de bonnes pièces, sensées au fond, et d’un ton très convenable. Vous avez bien fait d'indiquer quatre points de plus pour la réception des parlementaires. Cela répond au principal reproche qu’on vous adressait avec raison. Aux yeux de l'Europe, cette affaire n’est plus bonne pour les Anglais. En Angleterre même, je ne sais pas ; ils sont bien passionnés et bien égoïstes dans leur passion. Pourtant ils gardent toujours, un fond, de bon sens et d’honnête, et la vérité les frappé. Il me semble que leurs journaux mêmes ne parlent plus guère d’Hango.
La lettre d’Ellice est intéressante. C’est un type distingué de commérage politique. Grande connaissance des faits, et des hommes, de la curiosité, de la sagacité de l'impartialité. de la finesse, il y a de tout cela ; et pourtant point de conclusion point d'opinion, ni de volonté politique ; c’est un passager qui suit toujours le courant, ne pense pas grand chose par lui-même, et ne fait jamais rien que ses propres affaires. Aujourd’hui, il soutient Lord Palmerston, il attend Lord John et ne croit pas à la paix, de bien longtemps. Je doute qu’il vienne à Paris en automme plus qu’au printemps. Vous me direz si vous voulez que je vous renvoie sa lettre.
Je suis bien aise que le Duc de Noailles. ait été content de son voyage à Londres et que vous ayez retrouvé Montebello.
Voilà Thouvenel arrivé à Constantinople. Je ne vois pas, quant à présent, grand sujet de discussion entre lui et Lord Stratford. Le canal de Suez n'en est pas un suffisant vous n'aurez donc pas bientôt le plaisir de les voir se quereller.
Onze heures et demie
Mon facteur arrive très tard. Votre lettre est intéressante. Je suis charmé que le parti de la paix ait pour lui, même des gens peu sensés. Adieu, Adieu. G. G.
