La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


58. Monge à sa femme Catherine Huart
Auteurs : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

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Lorette, le 23 pluviôse de l'an V de la République française
 
Nous sommes partis ce matin d'Ancône,[1] ma très chère amie, et nous sommes [arrivés] avant l'avant-garde ici, où la division qui marche sur Rome est campée, je veux dire bivouaquée, car l'armée, qui ne sait pas ce que c'est qu'une tente, ne traîne avec elle d'autres charrois que ses canons et ses caissons.
Notre premier soin en arrivant a été d'aller faire nos dévotions à l'image miraculeuse de la madone et à la Santa Casa, transportée par les airs par les anges depuis Nazareth jusqu'ici[2] ; et quand nous fûmes dans l'église, hélas mon Dieu ! Colli, le général du pape,[3] beaucoup plus dévot que nous, y était venu trois jours avant nous, et en avait emporté tout ce qu'il avait pu charger à la hâte sur sept ou huit chariots, entre autres le petit Louis XIV d'or massif pesant 27 livres, le fameux tableau de Raphaël.[4] Enfin, il n'a laissé comme un voleur, que ce qu'il aurait été trop long de décrocher; et tout ce qui reste fera bien encore, tant en or qu'en argent, du moins à ce qu'on dit un million. Au reste, nous le saurons au juste car le général[5] veut que nous assistions à la pesée de toute cette chaudronnerie.[6]
La Santa Casa, bâtie partie en briques et partie en pierres de la montagne, où nous sommes, va donc être réduite à sa simplicité respectable et entièrement nettoyée de tout le luxe mondain qui la masquait aux yeux des croyants. Quant au tableau de Raphaël qui nous a été volé indignement et contre toutes les lois de la guerre, il faudra bien que le pape nous le rende.[7]
Ce qui m'a étonné, c'est que dans un pays dont toute l'industrie et l'existence sont fondées sur l'importance grossière de cette sacrée case,[8] l'archidiacre qui, l'évêque étant mort, est le principal personnage du pays et surtout de l'église, ainsi que cinq ou six autres chanoines, gens d'esprit à la vérité et patriotes,[9] se sont empressés de nous faire observer tout ce que Colli avait laissé, nous ont montré toutes leurs reliques dans le plus grand détail et à peu près dans les mêmes termes que je te les montrerais actuellement si tu étais ici ; s'indignant contre la fourberie incroyable et presque miraculeuse avec laquelle on a imposé pendant tant de temps au pauvre genre humain, et gémissant du joug qu'ils ont été obligés de porter tout en l'appuyant sur le pauvre peuple.
Nous avons trouvé ici quatre tableaux que nous encaisserons demain,[10] et que nous dirigerons sur Gênes, puis nous continuerons notre route avec l'armée, le général aimant mieux laisser à l'arrière tout ce qui est dans la Romagne que nous venons de parcourir et qui ne peut nous échapper.[11] En conséquence, nous avons écrit hier à nos collègues de Bologne[12] de venir promptement nous joindre en passant par la Toscane. J'espère après le moment de notre réunion pour recevoir celles de tes lettres qu'ils peuvent avoir reçues depuis que je les ai quittés.
J'ai été fort aisé de voir la petite république de Saint-Marin. Sa constitution diffère très peu de celle de la France. L'assemblée générale, composée d'un député de chaque maison, nomme le Conseil des soixante, dont vingt sont de la ville, vingt sont artisans et vingt sont paysans. Ce conseil nomme tous les six mois les deux membres du pouvoir exécutif, dont l'un est nécessairement un paysan; et ce pouvoir ne peut innover rien au monde sans y être formellement autorisé par le conseil des soixante. Ainsi cette petite république qui n'a qu'une seule assemblée primaire a son corps législatif et son directoire. Le directoire[13] qui a fort bien joué son rôle dans la petite comédie que nous venons de représenter, m'a dit, après la cérémonie, que le général Bonaparte venait de donner de l'éclat à cette petite république et de la tirer du ridicule. Je lui ai répondu que l'organisation du ciron avait le même mérite aux yeux du philosophe que celle de l'éléphant, et que pour l'un comme pour l'autre la santé était le plus grand des biens. Je viens de faire la relation de ma petite ambassade que le général m'a demandée pour l'envoyer au Directoire lorsqu'il aura reçu la réponse que les chefs de Saint-Marin ne pourront faire qu'après une délibération du Conseil des soixante.[14]
Actuellement je vais descendre de dessus les planches et t'amuser du récit de ma course à Saint-Marin.[15] C'était de Pesaro que le général m'y envoyait, croyant d'après le dire de quelques gens mal instruits du pays, que ce n'était qu'à trois milles de la première poste. En conséquence, et mon collègue Tinet étant curieux de voir ce petit état,[16] nous prenons notre voiture et nous nous mettons en route avec quatre chevaux de poste. A la première poste, nous apprenons qu'il faut aller jusqu'à Rimini, et que de là il y a encore douze milles. Mon collègue Tinet trouve que cela passe la plaisanterie, que cette course va nous tenir trois ou quatre jours, et que nous remplirons difficilement l'objet de notre véritable mission en Italie. Il retourne avec la voiture et deux chevaux; je fais atteler les deux autres sur un cabriolet de poste et je vais jusqu'à Rimini. De là le chemin était impraticable pour un cabriolet et les chevaux devaient avoir de la boue jusqu'au ventre. Je quitte le cabriolet ; il n'y avait qu'un cheval à la poste ; il me fallait un guide parce que la nuit devait me prendre; mon guide monte sur un âne et me voilà en route comme Don Quichotte avec son cher Sancho. Mon pauvre cheval, qui avait fait ce jour là 35 milles était sur les dents, et quand nous eûmes trouvé le mauvais chemin, il ne pouvait pas me tirer des boues. Pour qu'il s'en tirât lui-même, il fallut mettre pied à terre et faire 6 milles à pieds dans la nuit, pendant que mon pauvre guide se donnait toutes les peines imaginables pour conduire les deux bêtes qui allaient tout de travers et qui lui ont fait faire cinq ou six fois le même chemin.[17] Quant à moi, sur quelque sentier, quand j'en pouvais trouver, je pouffais de rire de voir comment, dans le même jour, j'étais descendu par degré de l'état du carrosse ventre à terre par un beau chemin, à celui de pauvre piéton embourbé et dont les bottes blessaient les pieds. La nuit favorable à Mercure couvrait de son voile obligeant le ridicule de mon entrée et le décrottoir de la camérière répara ce qu'il y avait d'ostensible dans ma mésaventure. Le lendemain, à dix heures du matin, ma mission remplie, les chefs de la République me donnèrent une escorte de quatre fusiliers commandés par un officier qui me conduisit jusqu'aux frontières, qui me fit passer de jour par un plus beau chemin, et je rejoignis le soir mon collègue qui fut fort surpris de me voir si tôt de retour, et fâché de n'être pas venu avec moi, puisque je n'y avais consacré que le temps qui y était destiné.[18]
Tu vas me trouver ce soir bien bavard, ma chère amie, mais j'ai plus de plaisir à causer avec toi sur le papier que je n'en aurai à aller me coucher sans toi !
Mille choses aimables de ma part au citoyen Monge[19] : embrasse bien nos enfants[20] pour moi, ainsi que les frère et sœur Baur,[21] ne m'oublie pas auprès de tous nos amis et compte sur mon tendre attachement.
                                                 Monge

[1] Des membres de la commission, seuls Monge et Jacques-Pierre TINET (1753-1803) étaient à Ancône. Voir la lettre n°54.

[2] Dans la ville de Loreto, se trouve une maison dite de Marie elle est à la fois la maison des parents de Marie, Anne et Joseph, celle dans laquelle Jésus a grandi mais elle est aussi le lieu du mystère de l’Incarnation. Elle aurait été miraculeusement transportée de Nazareth en Croatie, puis de Croatie jusqu’en Italie. Les résultats des fouilles archéologiques et des études historiques indiquent qu’il s’agirait du rapatriement de Palestine en Italie des biens d’une famille italienne les Angeli. Au XIIIe siècle, cette branche de la famille impériale de Constantinople craignant la menace musulmane décide de faire revenir ses biens dont la Santa Casa fait partie. Elle aurait donc été démontée pierre par pierre et remontée selon le plan d’origine. 

[3] Michelangelo Alessandro COLLI-MARSHI (1738-1808), général au service du Pape, chargé de la défense des États pontificaux.

[4] Il s’agit en fait d’une copie de « La madone de Lorette ». Le tableau authentique réalisé entre 1508 et 1509 était initialement à l’Église Santa Maria del Popolo à Rome. Cette madone de Raphaël tient son nom de sa copie qui était à la Basilique de Notre Dame de Lorette.

[5] Napoléon BONAPARTE (1769-1821).

[6] Bonaparte indique au Directoire exécutif un montant différent dans une lettre d’Ancône le 22 pluviôse an V [10 février 1797] «  Il y avait dans le trésor une valeur de sept millions de francs en or ou argent, et du blé, que nous avons pris. Avant l’arrivée de Colli il y en avait pour 8 ou 9 millions. » (1367, CGNB)

[7] « La Madone de Lorette » [1508-1509] de Raffaello SANZIO DA URBINO (1483-1520) Voir la lettre n°61. Sur les saisies effectuées à Notre-Dame de Lorette voir les lettres n°55, 59, 60, 61, 62, 66.

[8] La Santa-Casa est un lieu de pèlerinage extrêmement célèbre et fréquenté, ce qui représente un intérêt économique considérable pour la ville et ses habitants. Voir BERCÉ Y.M. (2011), Lorette aux XVIe et XVIIe siècles: Histoire du plus grand pèlerinage des Temps modernes, Paris, P.U.F.

[9] SENSI ( ?- ?) archidiacre de Lorette, L’attitude de Sensi envers les Français le conduit à être emprisonné à Rome par le Pape. Le 11 prairial an V [30 mai 1797­] Bonaparte écrit à Cacault ministre de la République à son sujet « Je vous prie, citoyen, de réclamer la liberté du citoyen Sensi qui est à présent dans les prisons de Rome ; ce citoyen  nous a rendu de très grands services à Lorette. » (1599, CGNB).

[10] En réalité ne sont saisis que trois tableaux voir lettre n°61.

[11] Voir la lettre n°81.

[12]Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822), André THOÜIN (1747-1824) et Jean-Simon BERTHÉLÉMY (1743-1811). Voir la lettre n°54.

[13] Marino FRANCESCONI ( ? - ?) et Antonio ONOFRI ( ? - ? ).

[14] Monge écrit à Bonaparte la veille, lettre n°57. Voir les lettres 55, 56 et 64.

[15] Dans ses notes biographiques, Eschassériaux montre la différence de représentation de la mission de Saint-Marin à partir d’un tableau dans la section de Saint-Marin à l’exposition universelle de 1889, à Paris. Il s’agit d’un tableau à l’huile représentant Monge à cheval, le chapeau à la main, prenant congé du général Bonaparte. Le général est à pied, au milieu de son état major et montre au loin Saint-Marin au haut d’une montagne à Monge. À côté de Monge sont des canons attelés qui semblent prêts à partir. Ce tableau porte en légende : « Monge porte à la République de Saint-Marin le salut de la paix de la jeune République française. » Eschassériaux ajoute qu’avec le tableau est présentée la lettre de Bonaparte aux capitaines régents datée de Modène du 10 Ventôse an V. Seule une impression qui correspond à la description d’Eschassériaux a pu être retrouvée. Elle est datée approximativement de la fin du XVIIIe siècle mais elle date plus certainement du XIXe siècle. Elle n’est pas attribuée à un auteur et provient des archives d’État de la République de Saint-Marin.

[16] Monge et Tinet quittent ensemble Bologne le 16 pluviôse an V [4 février 1797]. Voir les lettres n°54 et 55.

[17] Monge n’est pas bon en équitation. Il le reconnait lui-même. Sans doute est-ce aussi cette expérience qui le pousse à s’entraîner à monter à cheval avant de s’embarquer pour l’Égypte. Voir la lettre n°182.

[18] Monge part le 20 et rentre le 21 pluviôse an V [8 et 9 février 1797].

[19] Louis MONGE (1748-1827).

[20] Louise MONGE, (1779-1874), Émilie (1778-1867) et Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818).

[21] Barthélémy BAUR (1752-1823) et Anne Françoise HUART (1767-1852).

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60. Monge et Tinet au Directoire
       
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61. Monge et Tinet au ministre des relations extérieures

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62. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
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Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020