La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


65. Monge à sa femme Catherine Huart
Auteurs : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

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Rome, le 5 ventôse de l'an V de la République
 
Me voici à Rome, ma chère amie, pour la seconde fois. J'ai quitté à Tolentino le général en chef qui est reparti pour le Tyrol où est sa principale armée, et où aujourd'hui est sa principale occupation[1], et je suis venu ici avec le citoyen Cacault.[2] Je suis seul de la Commission dans ce moment. Mon collègue Tinet était allé à Pérouse extraire une vingtaine de beaux tableaux[3], dont plusieurs sont de Raphaël[4] ; nos autres collègues doivent le venir prendre là parce que c'est leur chemin, et je leur ai écrit pour venir à Rome immédiatement. Ils seront ici dans quelques jours et nous allons être tous réunis pour terminer enfin notre mission qui à vue de pays nous tiendra bien ici environ 3 mois.[5] Ensuite, à moins que le général en chef ne nous appelle à Vienne, ce sera avec le plus grand plaisir que nous nous mettrons en marche pour rejoindre notre cher pays et moi pour t'embrasser bien tendrement.
Je suis arrivé ici ce matin ; j'ai encore vu peu de monde. Ceux que j'ai vus sont patriotes et à les entendre tout Rome est désolé ; les patriotes de ce que nous sommes restés en si bon chemin; les autres de la perte que fait le Pape, et du germe de révolution qui est jeté dans ce qui reste de ses États.
Mais le général me paraît avoir fait une chose infiniment heureuse pour les circonstances dans lesquelles il se trouve. La nation française crie de toute part la Paix. Le général pouvait-il la refuser quand on vient l'implorer à des conditions honorables, avantageuses, et qui lui fournissent les moyens de faire la campagne prochaine, et d'aider de secours en argent les armées du Rhin ? S'il était venu à Rome, la révolution s'y faisait il n'y a pas de doute. Mais les riches se sauvaient et emportaient toutes leurs richesses portatives, les forces de la révolution en auraient dissipé une plus grande partie encore ; le reste aurait été gaspillé par les désordres inévitables en pareille occasion, et rien ne serait resté pour soutenir la belle armée qu'il va conduire.[6] Il se serait paralysé, et l'Empereur[7] avec l'argent de l'Angleterre aurait pu reprendre quelques avantages. D'ailleurs une opération de cette importance exigeait sa présence à Rome; et pour quelque temps, pouvait-il sans s'exposer aux plus grands dangers rester à deux cents lieues du champ de bataille, lorsqu'on dit que l'archiduc Charles, tout bouffi des succès faciles qu'il a obtenus sur des armées gâtées par le mauvais esprit de l'intérieur avec lequel elles communiquent, était déjà arrivé à Trieste ?
Rome est humiliée, appauvrie, sa puissance est diminuée ; que la paix continentale se fasse d'une manière aussi avantageuse, et Rome ne sera plus dangereuse pour nous. D'ailleurs ce vieux cadavre n'a plus qu'un souffle de vie. Le despotisme va croître parce qu'il faudra bien contenir la Marche et l'Ombrie dans lesquelles les esprits ont été agités de l'espoir de secouer le joug, et l'effet naturel du despotisme, en opposition avec la liberté de la Cispadane qui est voisine[8], sera d'amener enfin la liberté même sur le Capitole.[9]
Adieu, ma chère amie. Te voilà maintenant privée d'Émilie; tu auras plus de temps de m'écrire.[10] Fais-le donc plus souvent. Je parie que tu reçois de moi trois lettres pour une. Mille choses aimables à la citoyenne Berthollet[11] ; mille caresses à tout notre ménage, et compte sur les tendres sentiments de ton ami
                                                 Monge
 
J'oubliais de te dire que la République de Saint-Marin, dans une lettre que j'ai remise au général Bonaparte, me dit qu'elle était bien reconnaissante des offres obligeantes de la France ; mais qu'elle ne voulait se livrer à aucune vue d'agrandissement, de peur de s'exposer à perdre un jour sa précieuse et antique liberté. Cette lettre est fort jolie, et le général l'a envoyée au Directoire.[12] Bonaparte veut faire présent à cette république de quatre pièces de canon. [13]
 

[1] Le 6 ventôse an V [24 février 1797], Napoléon BONAPARTE (1769-1821) est à Bologne, puis Modène et Mantoue. Bonaparte prépare sa campagne vers Vienne. Voir les lettres n°61, 63, 76 et 81.

[2] François CACAULT (1743-1805) chargé en juin 1796 de veiller à l’exécution des clauses de l’armistice de Bologne, il est désormais chargé de veiller à la bonne exécution du traité de Tolentino signé avec le pape Pie VI le 1er Ventôse an V [19 février 1797]. Voir lettre n°25 et 40.

[3] Jacques-Pierre TINET (1753-1803), peintre. C’est 35 tableaux de Pérouse que le gouvernement du Pape avait essayé de faire comprendre au nombre des 100 objets d’art à fournir en exécution du traité de Tolentino, ils en furent exceptés par décision du général Bonaparte qui fit observer qu’ils avaient été enlevés par les droits de la guerre, antérieurement au traité de paix. Voir les lettres n°63, 69, 71 et 80.

[4] Raffaello SANZIO DA URBINO (1483-1520).

[5] Dans une lettre de Tolentino, le 1er ventôse an V [19 février 1797] à Monge et Berthollet, membres de la commission des sciences et des arts, Bonaparte leur spécifie la nature de leur mission à Rome : en plus de reprendre l’exécution des dispositions non remplies de l’armistice de Bologne, Monge et Berthollet sont chargés de contrôler le paiement des 30 000 000 en lingots, en diamants et en monnaie. Bonaparte ajoute en Post-Scriptum ;  «  Il serait possible qu’il y eût à Rome des objets qui pourraient être utiles à l’armée et faciliter lesdits paiements. Vous vous concerteriez alors avec le citoyen Cacault et vous accepteriez les objets au lieu des diamants. » (1397, CGNB).  Au sujet de la mission des diamants. Voir les lettres n°66, 70, 71, 73, 75, 77, 79, 81 et 93.

[6] Monge justifie la paix signée avec le pape et les conditions fixées dans le traité de Tolentino du 1er ventôse an V [19 février 1797]. Il a d’abord défendu l’idée d’une Révolution à Rome. Et il est vrai que Monge modifie son jugement après ses rencontres avec Bonaparte. Voir les lettres n°40, 51, 53, 62 et 63.

[7] François II (1768-1835).

[8] La Cispadane est constituée des villes de Reggio, Bologne, Modène et Ferrare. Le congrès qui réunit les représentants des villes s’ouvre en décembre 1796. Voir les lettres n°40, 48, 53 et 84.

[9] Si Monge nuance sa position sur l’action française à mener à Rome après le Traité de Tolentino, il n’abandonne pas l’espoir de la libération  de Rome du pouvoir papal. Voir supra.

[10] Émilie MONGE (1778-1867), son mari Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) et leur fils Guillaume-Stanislas MAREY-MONGE (1796-1863) n’ont pas encore quitté Paris pour Nuits. C’est le 15 ventôse an V [5 mars 1797] que Catherine prévoit le départ de ses enfants dans ses lettres de Paris, du15 et 28 pluviôse an V [3 et 16 février 1797].

[11] Marie-Marguerite BAUR (1745-1829).

[12] Bonaparte au Directoire, Tolentino, le 1er Ventôse an V [19 février 1797] (1394, CGNB). 

[13] Voir les lettres n°55, 56, 57, 58 et spécialement 64. Sur le même sujet voir la lettre n°91 et la lettre de Bonaparte à Francesconi et Onofri, aux capitaines régents de la République de Saint-Marin, Modène, le 10 ventôse an V [28 février 1797] (1413, CGNB).

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Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020