La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


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23. Monge à sa femme Catherine Huart


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Rome, le 6 fructidor de l'an IV de la République
 
Nous[1] avions, ma chère amie, la plus grande confiance dans ton intelligence et dans celle de la citoyenne Berthollet[2], mais je t'avoue que cette confiance est bien diminuée depuis que nous voyons que vous n'avez pas le talent de nous faire parvenir vos lettres. Il y a trois mois et trois jours que nous sommes partis de Paris, et nous n'avons encore reçu de vous qu'une seule lettre,[3] tandis qu'un petit mot de Lalande,[4] notre collègue de l'Institut, écrit sur un petit morceau de papier, nous est arrivé. Adresse tes paquets au citoyen Carnot, avec prière de nous les faire parvenir.[5] 

Nous sommes encore ici pour quelque temps. Dans le commencement que nous y étions, le gouvernement se flattait vraisemblablement des mêmes espérances que tout le reste de l'Italie et croyait que le [13] août serait le dernier jour de tous les Français qui sont en Italie[6] ; il ne se pressait pas de remplir les conditions de l'armistice, et à cette époque, nous ne pensions pas qu'on pût les forcer à exécuter autrement que par le moyen d'un détachement de l'armée de Buonaparte. Mais depuis nos succès étonnants et imprévus,[7] les opinions des Italiens sont bien changées. Ils ne nous aiment pas davantage, mais ils n'ont plus d'espérance et il nous semble que le gouvernement de Rome marche sérieusement et qu'il exécutera l'armistice.[8] Cependant cela sera encore long. On a déjà pris les mesures des caisses qui doivent former le premier envoi. L'architecte chargé de cette opération nous paraît un homme intelligent et actif.[9] Mais le nombre des ouvriers capables d'opérations si délicates est petit. Les choses ne pourront se faire que l'une après l'autre et ce sera long. Nous ferons tout ce que nous pourrons pour hâter ce travail, car l'ennui nous assiège et nous nous en défendons tant que nous pouvons, mais nous craignons qu'il ne finisse par se rendre maître de la place. Quand je te parle défavorablement de l'Italie, il ne faut pas y comprendre la Lombardie. Les Français sont bien contents de Milan. Cette ville s'est parfaitement montrée dans les dernières circonstances, et il y a bien du mérite de sa part, car si les espérances des ennemis s'étaient réalisées, son sort devenait affreux. Quand nous avons quitté Milan, nous l'avons regretté. Le peuple y est bon; il aime les Français; il aime la liberté et il nous semblait que nous quittions Paris.[10] 

Nous sommes toujours occupés à former notre liste de manuscrits. Rien ne presse à cet égard, parce que quand un convoi sera prêt à partir, nous donnerons cette liste et en trois jours les ballots seront faits pour être chargés sur les voitures. Si le catalogue de la Bibliothèque du Vatican existait, il suffirait de le compulser. Mais il n'existe que celui des livres hébreux et celui des livres syriaques.[11] Ces jours derniers, nous avons visité tous les livres arabes et nous avons eu soin de ne marquer que ceux qui ne sont pas dans la Bibliothèque de Paris.

Il s'en faut de beaucoup que nous connaissions la Bibliothèque du Vatican, mais à en juger par ce qui nous est déjà passé par les mains, je t'assure que sa célébrité tomberait considérablement si le catalogue en était fait. Elle ne renferme que des manuscrits et lorsque nous l'aurons écrémée en envoyant à Paris tous les objets célèbres et connus de réputation, je t'assure qu'il sera encore plus nécessaire que jamais de tenir ce catalogue secret.

Fais mille compliments à mon frère et à sa femme,[12] à Fillette et à son mari,[13] à la citoyenne Berthollet, dont le mari se porte bien et fait en ce moment sa méridienne.[14] Ne m'oublie pas auprès des citoyens et citoyennes Oudot, Berlier, Florent-Guyot,[15] enfin embrasse pour moi Louise, Victoire et Paméla[16] et compte sur le bien tendre attachement de ton mari.
                                                 Monge
 
Nous n'avons pas encore été à Gênes, et nous n'avons pas encore vu les citoyen et citoyenne Faipoult. Je leur ai écrit il y a quelques jours.[17]
Peut-être a-t-on répandu à Paris quelques bruits inquiétants sur notre situation à Rome ? Vous pouvez être bien tranquilles; nous sommes ici dans la plus grande sécurité grâce au courage de notre brave armée.

[1] Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822) et Monge.

[2] Marie-Marguerite BAUR (1745-1829).

[3] Lettre de Catherine de Paris le 8 messidor [an IV] [26 juin 1796]. Voir les lettres n°19 et 24 des commissaires au ministre des Relations extérieures dans laquelle les commissaires l’informent et s’étonnent qu’ils ne reçoivent pas de lettres de leur famille.

[4] Joseph-Jérôme LEFRANÇOIS DE LALANDE (1732-1807), astronome. Cette lettre venait certainement aider Monge dans son choix des manuscrits.

[5] Lazare CARNOT (1753-1823).

[6] Date du soulèvement à Rome contre les Français. Voir la lettre n°22.

[7] Victoires de Lonato et Castiglione les 16 et 18 Thermidor an IV [3 et 5 août 1796]. Voir lettres n°21 et 22.

[8] Armistice de Bologne du 23 juin 1796. Sur l’opinion italienne au début du mois d’août 1796 est écrit dans le Mémorial : « […] la position de l’Italie, dans le peu de jours qui venaient de s’écouler, avait été une véritable révélation. Toutes les passions s’étaient montrées au grand jour ; chacun se démasqua. […] A Rome, les Français furent insultés dans les rues, on y proclama leur expulsion d’Italie. On suspendit l’accomplissement des conditions de l’armistice non encore remplies.[...] » Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène, « Conduite des différents peuples d’Italie durant cette crise. » Chapitre cinquième, X, T. I, pp. 539-540.

[9] Giuseppe VALADIER (1762-1839). Voir les lettres n°82 et 102.

[10] Sur la Lombardie. « […] En général, la Lombardie montra un bon esprit ; à Milan surtout presque tout le peuple témoigna une grande confiance et beaucoup de fortitude  […] Aussi le général français leur écrivait-il dans sa satisfaction : « Lorsque l’armée battait en retraite, que les partisans de l’Autriche et les ennemis de la Liberté la croyait perdue sans ressource, lorsqu’il était impossible à vous même de soupçonner que cette retraite n’était qu’une ruse, vous avez montre de l’attachement pour la France, de l’amour pour la Liberté ; vous avez déployé un zèle et un caractère qui vous ont mérité l’estime de l’armée, et vous mériteront la protection de la République française. […[ Recevez le témoignage de ma satisfaction et du vœu sincère que fait le peuple français pour vous voir libres et heureux. Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène, « Conduite des différents peuples d’Italie durant cette crise. » Chapitre cinquième, X, T. I, p. 539. Voir la lettre n°22.

[11] Le catalogue est l’ouvrage de Giuseppe Simone Assemani, Bibliotheca Orientalis Clementino-Vaticana in qua Manuscriptos Codices Arabicos, Persicos, Turcicos, Hebraicos, Samaritanos, Armenicos, etc. Rome, 1719-1728, 4 Volumes.

[12] Louis MONGE (1748-1827) et Marie Adélaïde DESCHAMPS (1755-1827).

[13] Fillette est le surnom donnée à la très jeune sœur de Catherine HUART, Anne Françoise HUART (1767-1852) marié à Barthélémy BAUR (1752-1823).

[14] La sieste.

[15] Charles-François OUDOT (1755-1841), Théophile BERLIER (1761-1844), GUYOT DE SAINT-FLORENT (1755-1834) les trois hommes sont des députés de la Côte d’Or.

[16] Louise MONGE (1779-1874), Victoire BOURGEOIS ( ? - ? ) et  Marie-Élisabeth Christine LEROY (1783-1856) appelée Paméla, nièce de Catherine HUART.

[17] Guillaume-Charles FAIPOULT DE MAISONCELLES (1752-1817) et sa femme Anne-Germaine DUCHÉ (1762-1815). Ce passage répond à celui de Catherine dans sa lettre du 8 messidor [an IV] [26 juin 1796] lui écrit : « As-tu vu Faipoult, il t’a écrit une lettre pleine d’amitié en date du 27 floréal ? Je ne lui ai pas répondu. » Pendant la première campagne d’Italie, Faipoult remplit diverses missions diplomatiques en tant qu’envoyé de la République française à Gêne, ville maritime gouvernée par une oligarchie bourgeoise avant l’arrivée des Français. La lettre de Monge au couple Faipoult n’a pas été retrouvée.

Analyse : Transcription de la copie manuscrite déposée à la B.I.F.
Notes : Copie Ms 2192 B.I.F., pp.12-18.

Relations entre les documents

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

       
100. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
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        1.115_3.jpg104. Monge à sa femme Catherine Huart
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        117-1756_IMG.JPG110. Monge à sa femme Catherine Huart
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117. Monge au ministre des relations extérieures
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139. Monge au ministre des relations extérieures
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26. Monge à sa femme Catherine Huart
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27. Monge à sa fille Émilie Monge
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        121-2145_IMG.JPG70. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme
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        121-2150_IMG.JPG76. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme
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99. Monge à sa femme Catherine Huart
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Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 14/10/2019