La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


99. Monge à sa femme Catherine Huart


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Rome, le 15 prairial de l'an V de la République
 
L'Infaillible, ma chère amie, le successeur du grand portier des cieux, le vicaire du fils de Dieu sur la terre, celui qui a la faculté de lier et de délier … se porte beaucoup mieux.[1] Il a reçu ces jours derniers les prélats espagnols qui doivent faire leur entrée un de ces jours; il doit faire la procession le jour qu'on appelait Corpus Domini ; et il doit donner la bénédiction le jour de la Pentecôte ; ainsi la ville et la maison ne seront privés ni l'un ni l'autre de ce grand bienfait qui coûte si peu, mais qui ne rendra pas Pitt[2] plus ami de la liberté, les aristocrates plus amis de l'égalité, les prêtres plus amis de la vérité, les chouans plus amis des lois, les émigrés rentrés plus amis de la République, et qui n'empêchera pas les journaux de philippiser, les agents de la République de voler, les riches de faire les dévots. Au reste, cet imposteur ignorant et accoutumé depuis 22 ans au despotisme spirituel et temporel, a contracté l'habitude d'une volonté très prononcée ; il jure comme un païen et le fameux père Duchêne (sic) n'aurait été auprès de lui qu'un écolier.[3] Il voulait faire jeter par la fenêtre le pauvre diable de prêtre qui, soit par duperie, soit parce que c'était dans son rôle, voulait lui parler de confession.
L'autre jour, après avoir mis à part dans la bibliothèque du Vatican quelques manuscrits anciens relatifs à l'histoire, et qui ne pouvaient avoir quelque mérite que dans le cas où ils n'auraient pas été imprimés, j'allai, avec l'abbé qui travaille avec moi, à la bibliothèque de la Minerve pour voir s'ils étaient publiés. Après avoir parcouru les catalogues,[4] il nous restait à vérifier quelque chose dans quelques ouvrages au nombre desquels se trouvaient les œuvres de Galilée, célèbre Florentin qui s'avisa de découvrir que la Terre tournait, qui eut la bonhomie de le dire, qui fut emprisonné pour cela, et qui fut obligé de se rétracter pour avoir la liberté, ce qui, comme il le dit lui-même, n'empêcherait pas la Terre de tourner.[5] Le bibliothécaire, Jacobin de religion, en nous apportant la charge de livres que nous avions demandés, et en nous montrant les volumes de Galilée, nous dit ceux-ci sont défendus. Mon abbé, homme d'esprit, très honnête et qui vraisemblablement n'était pas comme lui, dit "J'ai la permission de lire tous les livres, quant à Mr, en me montrant, il l'a par lui-même". Cette assertion donnée de preuve ne faisait pas grand effet sur le suppôt de l'inquisition qui prétendait qu'il fallait aller parler au supérieur; mais en tournant mon chapeau de manière à rendre visible ma cocarde, je levai toute difficulté ; et, après avoir jeté un coup d'œil expressif à mon pauvre abbé, nous fîmes notre opération. Pendant que nous nous en occupions, un jeune homme vint se placer à côté de nous, et un moment après on vint lui apporter les livres qu'il avait demandés. Je fus surpris de voir que c'était l'Astronomie de Lalande[6] 1° parce que les sciences positives ne font pas grande fortune à Rome ; 2° parce que l'on ne défend pas le livre de Lalande qu'on lit tous les jours et qui suppose d'un bout à l'autre que la Terre tourne, tandis qu'on défend encore les livres du pauvre Galilée que personne ne lit plus.[7] Mais dans le régime de l'erreur, il faut avoir bien de l'esprit pour être conséquent et pour faire tout cadrer; et depuis bien longtemps il n'y en a plus guère dans ce pays-ci ; et je crois, dieu me pardonne que, sans nos élégantes et nos incroyables, la farce finirait bientôt.[8]
Voilà donc encore Gênes, ma chère amie, qui vient de faire des siennes. Les aristocrates sont bien incorrigibles. Les exemples ne produisent rien sur eux. Vous savez vraisemblablement ce qui s'y est passé ; quant à nous, nous ne savons pour ainsi dire rien. Le dernier courrier n'est pas venu et il ne circule que des rapports de fugitifs par mer qui ne s'accordent pas parce qu'ils sont partis à différentes époques ; mais il paraît que les Français y ont été malheureux du moins pendant quelque temps. Nous sommes inquiets de Faipoult dont nous ne pouvons pas avoir de nouvelles. Nous attendons avec grande impatience le courrier qui doit arriver ce soir. On dit que Bonaparte vole sur ces oligarchies ; mais nous n'en sommes pas encore certains.
La ci-devant République de Venise avait ici pour ambassadeur un nommé Pesaro[9], vil colporteur de toutes les fausses nouvelles qu'on répandait à foison dans toute l'ltalie pour y ruiner les Français. Pendant la révolution de son pays, il a été quelque temps sans en recevoir de lettres, parce que les courriers ne partaient pas, et il était sur les épines ; enfin le premier courrier arrive, et il s'empresse d'envoyer chercher ses dépêches ; le courrier répond qu'il a beaucoup d'occupations, mais que si le citoyen Pesaro veut se donner la peine de ...
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Analyse : Autographe Service Historique de la Défense (Vincennes). Microfilm.

Relations entre les documents


Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

        Ce document a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme :
       
100. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
        1.115_3.jpg 104. Monge à sa femme Catherine Huart
        117-1756_IMG.JPG 110. Monge à sa femme Catherine Huart
       
111. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
        117-1758_IMG.JPG 113. Monge à sa femme Catherine Huart
       
114. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
120. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
139. Monge au ministre des relations extérieures
       
140. Monge au ministre des relations extérieures
       
23. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2086_IMG.JPG 25. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2145_IMG.JPG 70. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme

Collection 1795-1796 : Les débuts de l’École polytechnique. Fin de la Convention et premiers mois du Directoire. Thermidor an III - pluviôse an IV

       
3. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        a pour thème Anticléricalisme comme ce document

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

        121-2102_IMG.JPG39. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Anticléricalisme comme ce document
       
98. Les Commissaires au commandant et à l'ordonnateur de la marine de Toulon
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
117. Monge au ministre des relations extérieures
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
       
26. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
       
27. Monge à sa fille Émilie Monge
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
        121-2150_IMG.JPG76. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
       
79. Monge pour les commissaires aux sciences et aux arts au ministre des relations extérieures
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
        121-2159_IMG.JPG93. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
        120-2055_IMG.JPG132. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Campagne militaire (Italie) comme ce document

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Autres relations :
  • Sur l'état de Venise Voir les lettres n°76, 84, 89, 90, 93 et 96.
  • Sur l’anticléricalisme de Monge voir les lettres n°3 et 22.
Notice créée par Marie Dupond Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 20/02/2020