La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


27. Monge à sa fille Émilie Monge


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Rome, le 23 fructidor de l'an IV de la République
 
Ta mère[1] m'a fait un bien grand plaisir, ma chère Émilie, en me mandant que vous vous portez bien, toi et ton mari ; que ton enfant vient à merveille, qu'il a déjà deux dents, qu'il est assez fort pour que tu puisses le sevrer sans inconvénient à huit mois et que vous vous proposez d'aller à Paris après les vendanges.[2] Je n'espère pas avoir le plaisir de vous y voir, et c'est pour moi une grande contrariété; mais en revanche ce sera un grand bonheur pour ta mère qui n'est jamais un instant sans penser à toi et qui aime bien tendrement ton mari.[3] 

Si l'horizon politique ne s'obscurcissait pas dans le pays où nous sommes, nous pourrions espérer d'arriver en France dans quelques mois. La liste des cent objets d'art est faite depuis longtemps et, après quelques lenteurs auxquelles cette imbécile de cour de Rome est accoutumée, on s'est mis en action pour les livres. On travaille aux caisses, on a déjà descendu les statues qui doivent composer le premier envoi ; on s'occupe de les emballer, les chariots qui doivent les conduire jusqu'à Paris pour qu'elles ne soient pas exposées à être chargées plusieurs fois et déchargées, ces chariots, dis-je, sont commandés et on y travaille à force. Des douze voitures qui formeront le convoi, la première et la dernière seront traînées chacune par quatre buffles, les autres seront attelées chacune de quatre bœufs de l'espèce napolitaine dont les cornes ont un développement extraordinaire,[4] ce qui donnera une tournure triomphale à la marche depuis Nice jusqu'à Paris.[5] Des gens sont envoyés dans les campagnes pour faire l'acquisition de ces animaux, et pour les rassembler le jour du départ ; nous espérons que dans une quinzaine de jours le premier convoi pourra partir. Il y en aura deux autres ensuite, et ceux-ci exigeront moins de temps, parce qu'on s'en occupe déjà en même temps que l'on travaille à l'autre avec activité.

Quant à la liste des 500 manuscrits, nous nous en occupons continuellement, mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit faite si promptement. Du moment qu'elle sera livrée, il ne faudra que trois ou quatre soirs pour emballer les livres, et les charger sur le dernier convoi. Nous avons déjà dépouillé tous les livres hébreux, samaritains, syriaques, arabes, coptes ; nous en sommes aux grecs et aux latins. Le plus facile de notre besogne est fait, parce que les manuscrits des langues orientales sont en général moins nombreux que les autres. Mais avec de la patience, nous viendrons à bout de notre mission qui, pour être parfaitement faite, exigerait des siècles.[6]

L'armistice avec le pape tiendra-t-il ?[7]  Signera-t-il la rétractation que le Directoire exige de lui ? C'est ce qui se décidera incessamment. Les conférences sont vraisemblablement ouvertes sur cet objet à Florence entre les commissaires du gouvernement de la République d'une part, et les plénipotentiaires du pape de l'autre; et dans peu de jours nous saurons à quoi nous en tenir à cet égard. Si l'armistice est rompu, nous serons obligés de rétrograder par Florence et notre mission sera retardée.[8] Si la paix se fait, nous continuerons notre travail et nous pourrons passer l'hiver à Paris, à moins que le Directoire ne veuille avoir quelques-uns des chefs-d'œuvre de Naples, et que nous ne soyons obligés d'aller faire une visite au Vésuve.[9]

Ta mère me mande que Louise ne paraît pas écouter les propositions de mariage, et qu'elle semble rejeter celui qui se présentait déjà l'année passée.[10] J'en suis fâché ; il me paraît difficile qu'elle en trouve un aussi avantageux : quant à moi, je crois qu'elle a tort. Je ne sais pas quelles sont les raisons de son éloignement ; mais en général il serait bon qu'elle sût que la position dans laquelle elle met le citoyen E. ne peut lui être favorable, et le met dans le cas d'être jugé désavantageusement; tandis qu'après un mois de mariage il serait tout autre. L'embarras ferait place à l'aisance qui donnerait de la grâce aux autres qualités solides qu'il a et qui doivent en faire un excellent mari.[11]
Quant à moi, je suis trop éloigné pour lui parler de cela.[12] La lenteur d'une correspondance aussi lointaine fait manquer tous les à propos ; quand on reçoit une réponse à une lettre, les circonstances n'existent plus et la réponse est inutile. Vous êtes plus à portée ton mari et toi de lui donner les conseils dont elle pourrait avoir besoin.
Adieu, ma chère Émilie. Embrasse bien ton mari pour moi, fais mes compliments au citoyen Debais, rappelle-moi au souvenir de la charmante société que je n'ai eu que le temps d'entrevoir chez toi,[13] et compte sur la tendre amitié de ton père.
                                                 Monge
 
Dis à ton mari que nous sommes ici dans une solitude presque totale ; que les communications entre l'armée d'Italie et Rome sont plus retardées qu'avec Paris[14], et que lorsque nous apprenons des nouvelles certaines, vous les savez déjà. Je dis certaines car on ne manque pas d'en faire tous les jours à Rome, et il n'y a pas de jour qu'on ne fasse courir le bruit que l'Italie est délivrée des Français, qu'ils sont tous tués, que Buonaparte est fait prisonnier, qu'il est blessé à mort, qu'il est venu mourir dans notre appartement entre nos bras, que les Autrichiens sont en Lorraine ; et de mille autres sottises de cette nature. Ce qu'il y a de pitoyable, c'est que cet imbécile de peuple romain croit tout cela comme les miracles de ses madones, et qu'il ne veut pas entendre parler d'autre chose. S'il passe un papier public de Milan, de Bologne, dans lequel on dit les choses comme elles sont, les Romains s'écrient que c'est une gazette jacobine. Enfin c'est un peuple si accoutumé à l'erreur, qu'il ne peut pas entendre une vérité, surtout si elle est favorable aux Français. Tu vois, ma chère amie, que dans notre position nous sommes une source fort maigre de nouvelles. Ce que je pourrais vous dire de plus récent, mais que vous savez déjà depuis plusieurs jours, c'est que Reggio d'abord, et ensuite Modène viennent de planter l'arbre de la liberté. Cela s'est passé de la manière la plus aimable à Reggio où il n'y a pas eu la moindre violence envers personne, si ce n'est qu'on a engagé la troupe de Modène à laisser ses armes et à s'en aller, ce qu'elle a fait. À Modène, cela a été plus difficile; la Régence qui gouverne en l'absence du duc qui est émigré, a fait résistance; elle a tiré sur le peuple, il y a eu quatre personnes tuées et un grand nombre de blessés ; mais la glace est rompue et voilà encore une république de plus en Italie.[15] 

Les ennemis du gouvernement à Paris ne manqueront pas de jeter les hauts cris ; ils mettront leurs esprits à la torture pour trouver quelque venin défavorable à jeter sur ce résultat; mais heureusement, ce sont des petits chiens qui aboient contre le char du vainqueur, et qui ne retardent pas sa marche triomphale. Il est bien étonnant que tous ces gens d'esprit aient fait des volumes et rempli toutes les gazettes pour essayer de prouver que nous avions tort d'emporter les chefs-d'œuvre d'Italie.[16] Heureusement, leurs efforts ont été vains, et Paris aura dans son sein l'Apollon du Belvédère, le Laocoon, l'Antinoüs[17] ... etc., la Transfiguration de Raphaël[18] ... etc.
Le convoi de la Lombardie, de Modène et de Bologne est actuellement en route pour Paris.[19] Il n'y a pas de statues; mais il y a de beaux tableaux, entre autres la Ste Cécile de Raphaël, qui est à mon avis le chef-d'œuvre de la peinture.[20] Je te conseille d'aller la voir lorsque tu seras à Paris.
Au reste, ce que nous enlevons de Rome n'y fera pas un grand vide. Nous écrémons à la vérité le Capitole et le Muséum du Vatican, mais comme nous respectons les propriétés particulières, nous laissons à Rome des chefs-d'œuvre aussi célèbres et aussi nombreux que ceux que nous emportons. Adieu, ma chère amie, je t'embrasse de tout mon cœur.

[1] Catherine HUART MONGE (1748-1847).

[2] Émilie MONGE (1778-1867), son mari Nicolas-Joseph MAREY (1760-1818) et leur fils Guillaume-Stanislas MAREY-MONGE (1796-1863).

[3] Catherine écrit le 26 thermidor an IV  [13 août 1796] « M[onsieur] Marey m’écrit pour avoir ton adresse pour t’écrire, Émilie se plaint amèrement de ce que tu ne lui écris pas, son enfant a déjà deux mois, elle se propose de le sevrer à huit mois, elle sera plus libre cet hiver à Paris, ils doivent venir après les vendanges, c’est dommage que nous ne puissions pas les loger à la maison. Elle me fait un grand vide cette pauvre Émilie qui ne m’a jamais donné que des jouissances, m’en voilà séparée pour toujours.» Voir la lettre n°3.

[4] Sur les bœufs que les commissaires veulent ramener en France voir les lettres n°21, 24, 29, 48, 111 et 115.

[5] Sur la nature spectaculaire du convoi et la volonté de frapper l’opinion publique voir les lettres n° 48, 102, 110 et 140

[6] Sur la saisie des manuscrits au Vatican, voir les lettres n° 23, 25, 26, 70, 76, 79, 99, 100, 104, 110, 111, 113, 114, 120 et 139.

[7] Armistice de Bologne signé le 5 messidor an IV  [23 juin 1796] avec le pape Pie VI, Giannangelo BRASCHI (1717-1799).

[8] La commission reprend ses travaux à Rome après le Traité de Tolentino du 1 ventôse an V [19 février 1797]. Voir la lettre n°65.

[9] Monge est à Naples au mois de juin 1797. Voir les lettres n°107 et 108.

[10] Louise MONGE (1779-1874), fille cadette de Monge et l’homme politique Joseph ESCHASSÉRIAUX (l‘aîné)  (1753-1824). Voir la lettre n°25.

[11] Monge salue l’engagement d’Eschassériaux dans l’action révolutionnaire. À la différence de Marey, il ne cherche pas à éviter les dangers et les difficultés de l’action révolutionnaires, il s’y confronte. Voir les lettres n°90 et 137. Marey partage son avis. Voir la lettre n°118. Monge répond au récit de Catherine dans sa lettre de Paris, le 27 thermidor an IV [14 août 1796] : « E[schassériaux] vient souvent à la maison nous le trouvons aussi à la promenade, mais nous en sommes toujours au même point. Cependant M[adame] Bertollet  qui a eu décadi [dernier] un M[onsieur] Dubois à dîner chez elle à Aulnay, il lui a dit que tu avais deux jolies filles que l’aînée avait fait un bon mariage et que si la cadette avait voulu elle en aurait fait, un bien avantageux, qu’un de ses amis il était [f…] que c’était E[schassériaux]. Comme il y avait quelqu’un, elle n’a pas suivi cette conversation ; il paraîtrait  d’après cela qu’il en aurait parlé à quelqu’un. […] il a toujours l’air gauche, mais bon enfant. » Émilie et Nicolas-Joseph Marey ne manquent pas dans leur correspondance de tenir Monge informé. Sur le mariage de Louise avec Eschassériaux voir les lettres n°113, 118, 125, 126, 127, 136, 137 et 138.

[12] Monge n’aborde jamais la question d’un éventuel mariage avec Eschassériaux dans les lettres à sa fille Louise, il  ne lui fait part de son jugement sur Eschassériaux qu’à la veille de leur mariage. Voir la lettre n°137.

[13] DEBAIS ( 17 ?- ?) ami de Marey et membre de la petite société républicaine de Nuits.

[14] Voir la lettre n°26.

[15] HERCULE III DE MODÈNE (1727-1803) quitte Modène et se retire à Venise après avoir nommé une régence présidée par le marquis Girard Rangone. Voir la lettre n°26 et la lettre de Bonaparte au Directoire du 11 vendémiaire an V [2 octobre 1796] (960, CGNB).

[16] Sur les réactions que suscitent les saisies d’œuvres d’art en France dans la presse notamment et sur l’opinion publique et sur l’action menée par Quatremère de Quincy et Roederer voir les lettres n°19, 22, 26, 28 et 34.

[17] L’ Apollon du Belvédère et l’Antinoüs sont des copies romaines de statues grecques, avec le groupe du Laocoon et ses fils, elles sont exposées dans la cour du Belvédère qui relie le Palais du Vatican au Palais du Belvédère.

[18]  La transfiguration du Christ (1520), dernier tableau de Raffaello SANZIO DA URBINO (1483-1520).

[19] Sur le premier convoi des œuvres d’art saisies et confié au commissaire La Billardière, voir les lettres n°14, 15, 16, 22, 28, 33, 41, 42, 48 et 53.

[20] La  Sainte Cécile et quatre saints (1515) de Raffaello SANZIO DA URBINO. Voir les lettres n°12, 48 et 53.

Analyse : Transcription établie apr René Taton à partir de la lettre autographe fonds Marey-Monge.
Notes : Autographe fonds Marey-Monge.

Relations entre les documents

Collection 1795-1796 : Les débuts de l’École polytechnique. Fin de la Convention et premiers mois du Directoire. Thermidor an III - pluviôse an IV

        Ce document a pour thème Vie familiale comme :
       
3. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

        Ce document a pour thème CSA- Italie (Convois) comme :
       
102. Les Commissaires aux administrateurs du Muséum des Arts
        117-1756_IMG.JPG 110. Monge à sa femme Catherine Huart
       
14. Monge à sa femme Catherine Huart
       
140. Monge au ministre des relations extérieures
       
15. Les commissaires au ministre des relations extérieures
       
16. Monge à Carnot
       
22. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        120-2088_IMG.JPG 28. Monge à sa femme Catherine Huart
       
33. La Commission au ministre des relations extérieures
       
41. Les commissaires au ministre des relations extérieures
        121-2108_IMG.JPG 42. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2118_IMG.JPG 48. Monge à sa femme Catherine Huart
        53_280197_4_IMG.JPG 53. Monge à sa femme Catherine Huart
        Ce document a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme :
       
100. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
        1.115_3.jpg 104. Monge à sa femme Catherine Huart
        117-1756_IMG.JPG 110. Monge à sa femme Catherine Huart
       
111. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
        117-1758_IMG.JPG 113. Monge à sa femme Catherine Huart
       
114. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
115. Monge au ministre des relations extérieures
       
120. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
139. Monge au ministre des relations extérieures
        120-2082_IMG.JPG 21. Monge à sa femme Catherine Huart
       
23. Monge à sa femme Catherine Huart
       
24. Les commissaires du gouvernement français à la recherche des objets de sciences et arts au ministre des relations extérieures
        120-2086_IMG.JPG 25. Monge à sa femme Catherine Huart
       
29. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2118_IMG.JPG 48. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2145_IMG.JPG 70. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme
        121-2150_IMG.JPG 76. Monge à Catherine Huart (1748-1847), sa femme
       
79. Monge pour les commissaires aux sciences et aux arts au ministre des relations extérieures
       
99. Monge à sa femme Catherine Huart
        Ce document a pour thème Esprit public (Opinion publique) comme :
        120-2078_IMG.JPG 19. Monge à sa femme Catherine Huart
       
22. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
       
26. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2088_IMG.JPG 28. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2094_IMG.JPG 34. Monge à sa femme Catherine Huart
        Ce document a pour thème Vie familiale comme :
        117-1758_IMG.JPG 113. Monge à sa femme Catherine Huart
        117-1764_IMG.JPG 118. Monge à sa femme Catherine Huart
        117-1768_IMG.JPG 125. Monge à sa femme Catherine Huart
       
126. Monge et Berthollet au général Berthier,
        117-1772_IMG.JPG 127. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2062_IMG.JPG 136. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2064_IMG.JPG 137. Monge à sa fille Louise
        120-2067_IMG.JPG 138. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2086_IMG.JPG 25. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

       
117. Monge au ministre des relations extérieures
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26. Monge à sa femme Catherine Huart
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        121-2159_IMG.JPG93. Monge à sa femme Catherine Huart
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        121-2118_IMG.JPG48. Monge à sa femme Catherine Huart
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Collection 1798 : Seconde mission en Italie Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte Pluviôse – prairial an VI

       
161. Monge à sa femme Catherine Huart
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Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 14/10/2019