La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


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16. Monge à Carnot


Auteur : Monge, Gaspard
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Florence, le 5 Thermidor de l’an 4 de la République française
 
Nos opérations, mon cher C [1], sont terminées dans toute la partie qui est en deçà des Apennins, excepté pour ce qui regarde Mantoue, où deux de nous se rendront aussitôt que nous saurons qu’il sera au pouvoir de la République.[2] Toute notre belle récolte est actuellement à Tortone, emballée par nous-mêmes, de manière à pouvoir souffrir le transport à Paris, par Nice, sans éprouver la moindre altération. Notre collègue La Billardière s’est chargé d’accompagner ce convoi et de le surveiller jusqu’à Paris : il est actuellement à Tortone, et nous prions le commissaire Saliceti[3] de lui procurer le nombre convenable de voitures et de chevaux appartenant à la République, afin qu’il soit le maître de prendre toutes les précautions nécessaires à la sûreté du transport.[4]

Ce premier convoi, qui consistera en une douzaine de voitures, en bien précieux. La Sainte-Cécile de Raphaël, le Saint-Jérôme du Corrège[5], sont au nombre des 90 beaux tableaux qui le composent. Nous vous envoyons un grand nombre de manuscrits anciens, parmi lesquels il s’en trouve un du 5e siècle, sur papyrus, (celui-là a sa caisse particulière) et la fameuse histoire de Joseph aussi sur papyrus.[6] Nous adressons au ministre des relations extérieures[7] les procès-verbaux qui contiennent les détails de tous les objets, ainsi que l’état de ce qui est renfermé dans chacune des caisses, auxquelles nous avons donné la destination convenable pour éviter les accidents auxquels pourraient les exposer, à Paris, des transports inutiles d’un endroit dans un autre.

Le spectacle de la Lombardie, mon cher C., a été pour nous une chose très remarquable. Jusqu’à présent, dans nos entretiens, nous ne nous sommes occupés de canaux que comme des moyens de transport et de navigation, et ce n’est que la moitié des services qu’ils peuvent rendre.[8] Comme moyen d’irrigation, ils sont la seule cause de l’incroyable fertilité du sol de la Lombardie ; par leur moyen, on fait quelquefois jusqu’à cinq belles récoltes chaque année, sur un terrain qui, sans eux, n’en donnerait tout au plus qu’une médiocre. Ce sont les Français, sous François Ier.[9], à la vérité par les conseils du célèbre Léonard de Vinci[10], qui ont fait ce beau présent au Milanais.[11] Ils ont dérivé du Tessin, ce qu’on appelle le grand canal ; c’est un fleuve (et non pas un canal) qui porte une immense quantité d’eau ; cette eau se distribue ensuite en un nombre prodigieux de canaux qui se croisent en toutes sortes de sens, à des niveaux différents, et au moyen desquels il n’y a pas un coin de terre qu’on ne puisse abreuver d’eau pendant 24 heures tous les quinze jours ; en sorte que sous un ciel assez chaud, la terre est dans un printemps perpétuel, et la végétation toujours renaissante et toujours vigoureuse. Il faut que les Français fassent pour eux ce qu’ils ont faits pour les autres ; presque partout, ce procédé peut recevoir son application, et je pense (quoique je n’ai pas sous les yeux la carte et le nivellement qui seraient nécessaires) que l’endroit où cette application aurait les résultats les plus utiles, serait les landes de Bordeaux. Ce pays est compris entre l’Adour et la Garonne, comme le Milanais est compris entre le Tessin et l’Adda, et on peut tirer de chacune de ces deux rivières un canal, comme on l’a fait de l’Adda et du Tessin ; ces deux grands canaux, en se distribuant en d’autres canaux pour les différentes élévations de niveau, pourraient baigner, à volonté, tout le grand terrain des landes partie par partie, et porter ainsi tout, dans ce pays, ce qui lui manque pour être fertile, l’eau, et le convertir en un des terrains les plus productifs. Ces deux grands canaux, et ceux qui en seraient immédiatement dérivés, pourraient être distribués de manière à établir des communications faciles dans toute cette vaste plaine, même avec la mer d’un côté, et Bordeaux de l’autre ; et par là un désert aride et difficile à parcourir, serait converti en un pays délicieux et très viable.[12] Si on chargeait un ingénieur d’un projet de ce genre, il serait nécessaire qu’il vînt étudier la Lombardie, même avant que d’aller dans les Landes ; mais il faudrait que ce fut un homme, éclairé, sage et entreprenant : la mission serait belle, car le rôle de Léonard de Vinci est flatteur à jouer. […][13]

[1] Carnot. Certainement Monge n’a pas seulement écrit l’initiale mais le nom dans son intégralité.

[2] Voir lettres n°12, 15, 18, 22, 29, 30, 34, 42, 45, 51, 53, et 55.

[3] Antoine-Christophe SALICETI (1757-1809) commissaire à l’Armée d’Italie. Voir lettre n°15.

[4] Jacques-Julien LA BILLARDIÈRE (1755-1834) chargé du convoi rassemblé à Tortone. Voir les lettres n°14, 15, 22, 28, 33, 41, 42, 48, 52 et 53.

[5] La « Sainte-Cécile et quatre saints » (1515), de Raffaello SANZIO DA URBINO (1483-1520) et « La Madone de saint Jérôme » (1527-1528) de Antonio ALLEGRI, dit il Correggio (1489 ? – 1534).

[6] Voir la lettre n°22.

[7] Charles DELACROIX  (1741-1805). La lettre n°15.

[8] Sur la question des canaux d’irrigation, voir les lettres n° 9, 10, 13 à Catherine, n°17 à Prieur et n°22 à N.J. Marey.

[9] FRANÇOIS Ier (1494-1547), roi de France de 1515 à 1547.

[10] Léonard DE VINCI (1452-1519).

[11] Dans son récit de voyage Thoüin indique que M. Castiglioni « un cultivateur fort instruit » donne des informations aux commissaires sur l’agriculture, les canaux d’irrigation, l’état du commerce et des arts, et de la population du Milanais ». THOÜIN A. (1841), pp. 62-64. Mais lors de son séjour à Ferrare, Berthollet ne manque pas de recueillir des informations sur le système d’irrigation de la Lombardie. Voir la lettre n°13.

[12] La question de l’aménagement de ce territoire français apparaît aussi dans le Journal de l’École polytechnique. LAMBLARDIE J.E. (1798). « Extrait d’un mémoire du Cen Brémontier sur les moyens de fixer les Dunes qui se trouvent entre Bayonne et la point de Grave à l’embouchure de la Gironde », J.E.P., 5ème cahier, Prairial an VI, pp. 61-70.

[13] Monge donne un exemple remarquable de l’action publique d’un savant ingénieur, action féconde aussi bien dans le domaine scientifique que pratique. L’École polytechnique a vocation à devenir la pépinière de savants de la nature de Vinci.

Analyse :

Lettre de Monge à Carnot Florence, le 5 Thermidor de l’an 4 de la République française publiée avec celle à Prieur écrite le même jour in L’esprit des journaux, Français et étrangers. Par une société de gens de lettres, Vingt-cinquième année. T.V., Septembre octobre 1796, Paris, Valade, et Bruxelles, Tutot,   pp. 218-221.

Notes :
 

Relations entre les documents

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

        Ce document a pour thème CSA- Italie (Convois) comme :
       
14. Monge à sa femme Catherine Huart
       
18. Monge à sa femme Catherine Huart
       
22. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        120-2088_IMG.JPG 28. Monge à sa femme Catherine Huart
       
29. Monge à sa femme Catherine Huart
        120-2092_IMG.JPG 30. Monge à sa femme Catherine Huart
       
33. La Commission au ministre des relations extérieures
        120-2094_IMG.JPG 34. Monge à sa femme Catherine Huart
       
41. Les commissaires au ministre des relations extérieures
        121-2108_IMG.JPG 42. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2111_IMG.JPG 45. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2118_IMG.JPG 48. Monge à sa femme Catherine Huart
        121-2122_IMG.JPG 51. Monge à sa femme Catherine Huart
        53_280197_4_IMG.JPG 53. Monge à sa femme Catherine Huart
       
55. Monge à sa femme Catherine Huart
        Ce document a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme :
       
22. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey
        Ce document a pour thème Canaux d'irrigation comme :
       
17. Monge à Prieur
       
22. Monge à son gendre Nicolas-Joseph Marey

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

       
109. Les Commissaires au Directoire
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
11. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
15. Les commissaires au ministre des relations extérieures
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
27. Monge à sa fille Émilie Monge
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
52. Les commissaires au ministre des relations extérieures
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
        53_280197_4_IMG.JPG53. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
        120-2071_IMG.JPG10. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Canaux d'irrigation comme ce document
        120-2077_IMG.JPG13. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Canaux d'irrigation comme ce document
       
9. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Canaux d'irrigation comme ce document
       
8. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Réseau scientifique (France-Italie) comme ce document

Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 13/10/2019