La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)

La correspondance inédite du géomètre Gaspard Monge (1746-1818)


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102. Les Commissaires aux administrateurs du Muséum des Arts


Auteurs : Monge, Gaspard ; Berthélémy, Jean-Simon (1743-1811) ; Moitte, Jean-Guillaume (1746-1810)
Collection : 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI  - Voir les autres notices de cette collection

Transcription & Analyse

Transcription linéaire de tout le contenu :
Rome, le 15 prairial de l'an V
 
Les Commissaires du gouvernement français pour la recherche d'objets de sciences et arts en Italie
Aux administrateurs du Muséum des arts à Paris
 
Lorsque nous avons reçu le mémoire que vous nous avez adressé sur le besoin que le Muséum des arts éprouve d'un artiste exercé à mettre les pièces et à faire les joints aux statues antiques qui sont en restauration et sur la nécessité de procurer au Muséum des blocs ou fragments de marbre grec, propres à restaurer et les statues que nous possédons et celles que nous expédions actuellement en France, nous avions déjà rempli les vues qu'il renferme. Nous avions engagé le sieur Mariano, le meilleur artiste de Rome en ce genre.[1] Il est actuellement en route avec le second convoi des statues que nous avons expédié pour Livourne, et dont l'Apollon et le Laocoon[2] font partie.[3] Il ne doit pas perdre de vue ces deux objets précieux dont il a suivi l'encaissement, et il doit les accompagner jusqu'à Paris. Un de nos collègues qui surveille ce convoi jusqu'à Livourne[4], rend un compte très avantageux du zèle et des soins de cet artiste. Nous croyons qu'il sera nécessaire de l'attacher au Muséum des arts par des appointements fixes, qui lui permettent de faire venir sa femme et ses enfants qu'il a laissés à Rome.
Nous avons trouvé chez un sculpteur des fragments considérables de statues antiques. Le premier, de marbre de Paros, fournira la matière à restaurer le Laocoon et les autres statues antiques qui sont de ce marbre. Le second, qui est d'un autre marbre grec, servira pour la Cléopâtre[5] et les autres statues de même matière. Nous les acquerrons tous deux ; nous les encaisserons avec soin, afin que le marbre ne soit pas exposé à se rompre en route, et nous les expédierons avec le dernier convoi.
Nous commençons, citoyens, à apercevoir la fin de notre mission à Rome et nous croyons devoir vous mettre au courant de ce que nous avons fait par rapport à un objet auquel la nation attache un si grand intérêt.
C'est constamment sous nos propres yeux que les mouvements des statues, leur encaissement, la construction des chars et les autres travaux relatifs à la livraison des objets d'art ont été faits. Nous avons trouvé les plus grandes ressources dans M. Valadier, architecte chargé par le pape de diriger les détails de ces opérations, et nous n'avons qu'à nous louer de l'activité et de l'intelligence qu'il y a mises.[6]
Les statues et les autres morceaux de sculpture sont placés dans des caisses de la plus grande solidité ; elles y sont saisies de manière qu'aucune de leurs parties ne peut prendre de mouvement particulier ; et les caisses elles-mêmes sont emballées avec de la paille à l'extérieur pour les mettre à l'abri des chocs.
Les chars sur lesquels on les transporte ont tous été faits à dessein d'une force et avec des dimensions convenables au poids et au volume de l'objet auquel chacun d'eux était destiné ; les brancards sont recouverts de madriers en travers et contigus, qui forment un plancher sur lequel repose la charge, non immédiatement, mais au moyen d'une suite contiguë de nattes de jonc, qui forment ressort et amortissent les secousses. Le plancher est horizontal lorsque le char est sur un terrain de niveau, et il est assez élevé pour que les roues de l'avant-train puissent entièrement tourner dessous et procurer tous les mouvements. Enfin, la voie de ces chars est en général la même que la plus grande voie de France. Mais, pour quelques-uns d'entre eux dont la charge devait être plus élevée, on l'a faite un peu plus grande, pour diminuer les dangers de versement en route.
Tous les objets d'art composeront cinq convois, dont quatre seront dirigés à Livourne. Le premier est déjà arrivé au port, et il a été surveillé dans sa marche par un de nos adjoints, sage et intelligent, qui ne l'a jamais quitté de vue.[7] Le second, qui est actuellement dans la Toscane, a passé tous les points difficiles de la route. L'Apollon et le Laocoon en font partie, et il est surveillé par un de nos collègues avec lequel nous sommes en fréquentes relations et qui nous assure qu'il n'a aucune inquiétude sur la réussite du voyage.[8] Le troisième partira dans huit jours, et le quatrième, deux décades après. Nous avons tout lieu d'espérer pour eux le même succès dans une saison plus favorable et sur des chemins qui sont devenus meilleurs.
Le cinquième convoi sera composé de deux fleuves le Tibre et le Nil[9] et d'une dizaine d'autres objets d'un trop grand poids pour être transportés par terre dans des chemins de montagne. Ces objets sont déjà encaissés pour la plus grande partie ; nous les ferons emballer comme les autres. Nous y appliquerons les cachets de la Commission et de la légation, et nous les laisserons ici en dépôt sous la surveillance de notre ministre, pour être embarqués sur le Tibre et de là sur des bâtiments de mer, lorsque les circonstances permettront de le faire avec sécurité.[10]
Chacun de nos convois, formé d'environ douze chars, est suivi de plusieurs voitures qui portent les pièces de rechange, en cas de rupture en route, et tous les agrès nécessaires pour parer à tout accident.
Chaque char est attelé, d'abord, de deux bœufs forts et capables d'être maîtres du timon, et ensuite de six paires de bœufs en avant, qui n'ont d'autre fonction que de tirer. Les conducteurs, pénétrés de l'importance du convoi, et constamment surveillés par un de nous, sont attentifs à leur ouvrage, et c'est réellement un beau spectacle de voir les fruits des victoires de notre armée franchir les montagnes dans le plus grand ordre.[11] Le pape fournit une escorte jusqu'à la frontière, et, sur le territoire de la Toscane, le gouvernement s'occupe avec le plus grand zèle de tout ce qui peut être utile à la sécurité du convoi, à la subsistance des hommes et à la nourriture des animaux.
Quant aux tableaux, ceux de forte dimension qui étaient sur toile, ont été roulés sous nos yeux sur des cylindres de grand diamètre, les plus larges dessous, et sur ceux-ci, ceux qui étaient plus étroits. Entre chaque révolution, se trouve un lit de feuilles de papier blanc qui défend la peinture du contact de la toile de la révolution supérieure, le tout enveloppé d'une toile et bien serré au moyen d'une bande roulée en hélice autour du cylindre, tantôt dans un sens, puis dans un autre, en sorte que tout mouvement est impossible. Le cylindre est porté par les deux extrémités de son axe sur les fonds de la caisse et sa surface ne touche à rien. Les tableaux sur toile, qui étaient de dimensions moyennes et qui, restaurés depuis peu de temps, avaient été de nouveau mis sur toile, ont été placés, tout tendus, dans une caisse avec les précautions nécessaires pour empêcher tout mouvement. Ceux sur parquet ont chacun leur caisse particulière. Toutes les caisses de tableaux ont d'abord été goudronnées en dehors, pour être à l'abri de tout humidité, puis recouvertes dans une toile cirée, ensuite emballées avec de la paille et enfin chargées comme les caisses des statues sur des rouleaux de nattes de jonc pour les défendre des secousses.
La caisse des tableaux roulés qui faisait partie du premier convoi, est déjà rendue au port de Livourne. Les autres, qui sont comprises dans le second, sont actuellement en route. Elles sont placées de champ, sur un char fait à dessein, et, le plancher sur lequel elles reposent étant suspendu, elles ne sont point exposées aux secousses qui auraient pu mettre en vibration les parquets, surtout celui de La Transfiguration[12], qui est d'une grande étendue.
À mesure que nos convois arrivent à Livourne, ils sont déposés dans de grands magasins qui sont sur le port, pour y attendre les occasions de l'embarquement et ils sont sous la surveillance de notre consul Belleville, dont le zèle, les lumières et l'activité inspirent la plus grande confiance. D'ailleurs un de nos collègues est en ce moment à Livourne,[13] un autre doit y arriver incessamment,[14] plusieurs de nous doivent s'y rendre successivement,[15] et nous aurons souvent occasion de nous assurer par nous-mêmes de la bonté des mesures qui seront prises, tant pour la sûreté du dépôt que pour celle de l'embarquement. Le général en chef, qui est au courant de toutes nos opérations, s'occupe des moyens de procurer une escorte suffisante.[16] Nous avons prévenu le commandant de la marine et l'ordonnateur à Toulon[17] de tout ce qui regarde la marche du convoi, en les priant, chacun en ce qui le concerne, d'employer, lorsque les circonstances le permettront, les moyens qu'ils ont à leur disposition, soit pour le transport, soit pour la protection. Enfin, nous les invitons à disposer tout à l'avance, afin que, lorsque nos objets d'art seront arrivés dans nos ports,[18] on puisse les remonter par le Rhône et la Saône jusqu'à Chalon, tant pour éviter les risques d'une longue route par terre sur les mauvais chemins, que parce qu'il serait difficile de trouver dans les pays méridionaux les 7 à 800 bœufs qui seraient nécessaires et qui se trouveront facilement dans les environs de Chalon et de Mâcon, et que la rareté des fourrages rendrait difficile la nourriture d'un attelage aussi nombreux et qui fait à peine deux lieues par jour.
Nous ne ferons pas, citoyens, l'exposé de toutes les précautions de détail qui nous ont été inspirées ou suggérées par les circonstances ; il nous suffira de vous avoir mis à portée de voir que nous sommes satisfaits de tout ce qui est déjà exécuté et que si l'on continue les mêmes soins, nous sommes sans inquiétude sur le reste de l'opération.[19]
Salut et fraternité.
                                       Monge   Berthélemy   Moitte[20]
 

[1] MARIANO ( ? - ? ).

[2] Les deux statues l’ « Apollon du Belvédère » et le  « Laocoön et ses fils ».

[3] Voir la lettre n°100.

[4] André THOÜIN (1747-1824) voir les lettres n°100 et 104.

[5] Il s’agit en fait d’une copie romaine d’une statue grecque « Ariane endormie ».

[6] Giuseppe VALADIER (1762-1839). Voir les lettres n°23 et 82.

[7] Charles-Joseph GERLI (17 ? - ? ), voir les lettres n°77, 81 et 92.

[8] Jacques-Pierre TINET (1753-1803).

[9] Statues représentant les deux fleuves. Voir la lettre n°110.

[10] Monge s’occupe de ce dernier convoi avant de s’embarquer pour l’Égypte en mai 1798. Voir la lettre n°184.

[11] Sur la nature spectaculaire du convoi et la volonté de frapper l’opinion publique avec le spectacle des saisies. Voir les lettres n°48 et 110.

[12] « La transfiguration du Christ », dernier tableau de Raphael mort en 1520.

[13] André THOÜIN. Voir supra.

[14] Jacques-Pierre TINET.

[15] Les adjoints  Edme GAULLE (1762-1841) et Antoine-Jean GROS (1771-1835) qui accompagnent le troisième convoi de Rome pour Livourne. Voir la lettre n°103 et 111.

[16] Napoléon BONAPARTE (1769-1821) écrit à la commission le 2 prairial an V [21 mai 1797] : « J’ai vu avec grand plaisir qu’une partie des objets que devait fournir Rome sont déjà partis ; j’attends d’un instant à l’autre une petite frégate qui transportera ces objets à Toulon. » (1570, CGNB).

[17] Le commandant (? -?) et  Antoine GROIGNARD (1727-1799). Voir la lettre n°98.

[18] Sur l’embarquement et l’arrivée des objets de Rome voir les lettres n°121 et 122.

[19] Sur les convois de Rome voir aussi les lettres n°94, 95, 98, 109, 110, 111, 114 et 115.

[20] Jean-Simon BERTHÉLÉMY (1743-1811) et Jean-Guillaume MOITTE (1746-1810). Berthollet est à Venise.

Relations entre les documents

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

        Ce document a pour thème CSA- Italie (Convois) comme :
       
103. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
109. Les Commissaires au Directoire
        117-1756_IMG.JPG 110. Monge à sa femme Catherine Huart
       
111. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
114. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
       
115. Monge au ministre des relations extérieures
       
121. Les Commissaires au ministre Faipoult à Gênes
        117-1767_IMG.JPG 122. Monge à sa femme Catherine Huart
       
98. Les Commissaires au commandant et à l'ordonnateur de la marine de Toulon
        Ce document a pour thème Esprit public (Opinion publique) comme :
        117-1756_IMG.JPG 110. Monge à sa femme Catherine Huart

Collection 1798 : Seconde mission en Italie Institution de la République romaine et préparation de l’expédition d’Égypte Pluviôse – prairial an VI

        Ce document a pour thème CSA- Italie (Convois) comme :
       
184. Monge à Bonaparte

Collection 1796-1797 : Première mission en Italie, La commission des sciences et des arts Prairial an IV - vendémiaire an VI

       
27. Monge à sa fille Émilie Monge
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
77. Monge au Conseil de l'École polytechnique
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92. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
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94. Les Commissaires au ministre des relations extérieures
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
        121-2162_IMG.JPG95. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème CSA- Italie (Convois) comme ce document
       
123. Les Commissaires à Bonaparte
        a pour thème CSA- Italie (Saisies) comme ce document
        121-2118_IMG.JPG48. Monge à sa femme Catherine Huart
        a pour thème Esprit public (Opinion publique) comme ce document

Notice créée par Richard Walter Notice créée le 12/01/2018 Dernière modification le 14/07/2019